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- Novembre 2008 :
Nouvelle naissance de l'humanité
Esaïe 63 16 à 75
Jean 3 : 1-8
Galates 3 : 23-28
- Octobre 2008 :
Etrangers
Exode 22 : 20-26
I Thessaloniciens 1 : 5-10
Matthieu 22 : 34-40
- Dimanche :
Multiplier les pains... demain
Marc 8, 1 à 10
- Dimanche :
Changer
de comportement
Amos 6 :1-7 ; I Timothée
6 : 11-16 ; Luc 16 : 19-31
- Dimanche :
Et
s'il guérissait
Actes 8 : 4-17 ;
I Pierre 3 : 13-16 ; Jean 14 : 15-21- Dimanche :
L'euthanasie
active
Juges 9 : 50-54 ; Actes 2
: 25-28 ; I Corinthiens 15 : 12-19
- Dimanche 23 mars 2008 :
Pierre
Matthieu
16 : 13-22
-
Dimanche 10 février 2008 :
La
chute
Genèse
2, 7 à 9 et 3, 1 à 7 ; Romains 5, 12 à 15 et 18
- Novembre 2007
Résister
Daniel 3 : 1-7
Luc 22 : 35-38
II Thessaloniciens 2 : 16-3 : 5
- septembre 2007
Nos mauvaises herbes
Matthieu 13 : 1-43
- Dimanche :
La
vie spirituelle
Exode
17 : 8-13 ; Luc 18 : 1-8 ; Exode 29 : 38-39 l
- Dimanche 16 septembre
2007 :
Tout de lui
I
Timothée 1 : 12-17 ; Exode 32 : 7-14 ; Luc 15 : 1-32
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Novembre 2008 :
Nouvelle naissance de l'humanité
Aujourd’hui, c’est donc le premier dimanche de l’Avent, premier des quatre dimanches qui précèdent Noël ! Temps de l’attente de Celui qui advient et qui vient. Un Noël qui vient cette année, en un temps où l’humanité entière s’est rarement sentie aussi incertaine et menacée dans son avenir. Noël, comme une lueur d’espoir dans un avenir inquiétant.
Et aujourd’hui, aussi, vous venez demander le baptême de votre petite Elisa, comme une affirmation déterminée d’espoir et de foi, dans ce monde bousculé. Pour elle vous avez choisi le dialogue entre Nicodème, une autorité parmi les Juifs de son temps, et Jésus, qui est encore au début de son ministère, mais comprend déjà qu’il ne sera pas accepté.
Quel paradoxe !
Vous avez souhaité faire baptiser votre petite Elisa, dix mois — un enfant encore jeune…— et vous avez choisi comme texte biblique, le dialogue entre Jésus et Nicodème, sur la nouvelle naissance…Vouloir le baptême d’un tout petit, né il n’y a pas bien longtemps, et déjà parler de nouvelle naissance, de nouveau départ… Comme vous n’êtes pas ignorants des choses de la doctrine chrétienne, vous savez que baptiser un petit enfant, c’est affirmer l’amour premier de Dieu, avant même que l’enfant ne puisse en être conscient. Mais ce n’est pas manifester sa nouvelle naissance, dans la foi et dans l’Esprit de Dieu, qui n’appartiendra qu’à elle !
Alors que vais-je faire de ce texte, moi, ce matin ? Eh bien il ne me reste qu’à le contourner, pour tenter, par ce détour, d’entendre ce qu’il dit aussi d’autre et qui concerne Elisa et vous-mêmes. Un détour par la Galilée, d’où nous sommes revenus il y a deux semaines. Nous étions vingt-sept à marcher sur les chemins de Galilée, au milieu des collines, dans les vallées, et au bord du Lac de Tibériade. Des chemins qui sont exactement les mêmes que ceux empruntés par Jésus : il n’y a pas plusieurs façons d’aller d’un village à une ville, et la plupart des villes de son temps sont bien localisées.
Des paysages qui sont beaux, à la fois doux à l’horizon mais secs et pierreux autour de soi ; un lac parfois magnifique mais parfois perdu comme une mer dans une étrange et lointaine brume ; des pierres sur le chemin que Jésus a peut-être poussées du pied avant que, deux mille ans plus tard, nous les poussions à notre tour de nos chaussures de marche ; des villes jadis vivantes et bruyantes, aujourd’hui sites archéologiques froids et silencieux, mais dont le calme est régulièrement interrompu par le cantique d’un groupe de pèlerins, et qui sont les villes dont Jésus a parcouru les mêmes pavés, où il a prêché et peut-être guéri, comme Capharnaüm…
Et c’est là-bas, que j’ai compris pourquoi Jésus enseignait en chemin. Il y avait peu de villes alors, et pas de salles de conférences… Mais de longues heures de marche, sur des chemins au soleil, avec des haltes sous un arbre. Circonstances idéales pour raconter une histoire, une parabole, citer un passage des Ecritures, en discuter, l’expliquer, remarquer un détail de la vie alentour, vignerons au travail, semeur à son champ, ouvriers à la moisson, pêcheurs réparant leurs filets, et en tirer une image du règne de Dieu ; ou encore petite dispute ou incident entre ses compagnons, occasion d’en faire une réflexion sur le comportement, l’éthique et la foi, l’esprit et la lettre…
Là-bas aussi, j’ai compris qu’Israël c’est petit. Quand on ne se déplace qu’à pied, vingt kilomètres dans une journée, c’est banal. Cela signifie qu’en une semaine, on l’a traversé de la Méditerranée au Jourdain, en un mois, on l’a parcouru du Nord au Sud… Autrement dit, durant ces trois petites années du ministère actif de Jésus, qui nous paraissent si brèves au regard de leurs conséquences pour l’humanité — que faisons-nous en trois ans, nous pasteurs, désespérants serviteurs du Christ ! — durant ces trois années, Jésus a eu le temps de parcourir tout l’Israël de son temps en long et en large, de prêcher et parfois guérir dans tous ces villages, ses synagogues et ses lieux sacrés, de faire même des incursions dans les pays voisins, le Liban, le Décapole.. Et de constater qu’il soulevait autant de haine que d’enthousiasme, que même ses guérisons lui suscitaient des hostilités, et que son annonce de l’amour du Créateur et du règne de Dieu déjà parmi nous, étaient non seulement incomprises, mais rejetées.
En trois petites années, sur les chemins de terre et de pierres de ce petit pays, il a eu le temps d’annoncer à tous l’amour du Père et de comprendre que cet amour était trop fort, trop fou pour être reçu, et que lui-même était trop habité par cet amour pour ne pas être rejeté et inévitablement éliminé.
Quelques-uns, bien sûr, l’ont entendu, ont compris, et l’ont aimé. Des hommes, des femmes aussi, qui l’ont suivi. Nicodème, une autorité parmi les Juifs, l’a compris aussi, mais trop vieux, trop installé, ne s’est pas engagé. Il semble avoir cherché à se convaincre lui-même que ce qu’annonçait Jésus était irréaliste, trop beau pour être vrai, il a eu peur. Comme les autres, comme ces foules qui suivaient Jésus, mais n’en attendaient que magie, guérisons et multiplications des pains, mais oubliaient l’effarante nouvelle que le temps du pardon et de la fraternité était prêts à commencer aujourd’hui.
L’invitation à naître de nouveau. A naître d’Esprit.
Il faut naître de nouveau, naître d’Esprit, renaître dans un nouvel esprit, se réveiller dans l’esprit de Dieu, pour non seulement comprendre les paroles du Christ, mais les vivre, et commencer, maintenant, aujourd’hui, à vivre de son règne et à faire vivre son règne.
Cela Elisa en est encore bien incapable. Mais demain, et nous allons prier pour cela, peut-être comprendra-t-elle qu’un amour l’a attendue avant même qu’elle ne naisse, qu’une place lui a été préparée dans la vie, pour sa vie, et qu’un appel lui est adressé, à elle. Peut-être entendra-t-elle cette promesse et cet appel, comme l’ont entendu ces hommes et ces femmes qui ont suivi Jésus et qui, désemparés par sa mort, ont ensuite inventé l’Eglise, cette Eglise du Christ dans laquelle Elisa sera baptisée ce matin.
Et peut-être alors participera-t-elle à la nouvelle naissance de l’humanité entière.
Aujourd’hui, c’est donc le premier Dimanche de l’Avent, premier dimanche de l’attente de Noël. Pourquoi Noël ? Esaïe le dit, comme tous ces autres prophètes du Premier Testament, désespérés par l’irresponsabilité du peuple.
“ Pourquoi Seigneur, nous as-tu laissés nous égarer loin de tes voies, et nous obstiner à rejeter ton autorité ? Ton Saint Temple a été piétiné par nos ennemis ; nous sommes tous des gens impropres à ton service, comme un objet impur, et toutes nos actions sont comme un vêtement souillé…”
Si Noël a été nécessaire, c’est parce que nous sommes nuls. Incapables de vivre libres et fraternels ; incapables de bâtir un monde libre et fraternel, tel que Dieu nous y invite et nous y presse depuis que les premiers humains lèvent les yeux vers lui. Incapables jadis, et incapables aujourd’hui, où nous conduisons cette planète et notre humanité vers un désastre.
C’est pour cela, Noël : parce que nous sommes incapables de nous en sortir seuls ; c’est pour cela qu’un enfant nous est donné, seul espoir de l’humanité.
C’est pour cela que Dieu dans un homme nous est donné, qui sera crucifié pour montrer ce qu’est l’amour, pour montrer jusqu’où va l’amour, et que cela seul peut vaincre la mort et le mal, l’égoïsme et l’irresponsabilité collective, qui condamnaient jadis le peuple d’Israël, qui pourraient condamner aujourd’hui l’humanité.
Dimanche dernier, ici même, la prédication de Jean Philippe Barde rappelait notre responsabilité envers la création, qui nous a été confiée dès la Genèse, dès le jardin d’Eden, et qui nous est toujours confiée, mais que nous mettons aujourd’hui en danger.
Eh bien, peut-être que la nouvelle naissance que, plein d’une triste ironie, Nicodème ne comprenait pas, est aussi une nouvelle naissance pour l’humanité. Elle est bien sûr promesse personnelle pour Elisa, et pour chacun d’entre nous, de recevoir l’Esprit de Dieu et d’en vivre, de ne pas rester qu’un être de chair préoccupé de lui seul, mais peut-être est-elle aussi promesse pour l’humanité entière de recevoir assez de l’Esprit de Dieu pour en vivre, ensemble, et ne pas rester dans l’irresponsabilité collective du chacun pour soi.
Promesse qu’il nous sera possible, à nous et à l’humanité présente sur cette terre, de changer, de renoncer, de partager, de respecter, de consommer autrement ; promesse d’être capables d’abandonner un mode de vie et de propriété arrivé aujourd’hui à un paroxysme qui ne nous rend même pas heureux ni libres, et qu’illustre amèrement la folie commerçante de Noël.
Promesse que Dieu peut réveiller nos âmes et nous rendre capables d’inventer un mode de vie plus communautaire, plus solidaire, plus fraternel, plus sobre, et donc plus heureux et plus libre. Voyez comme les Diaconesses, et les religieux en général, sont heureuses et sereines ; elles sont nées de nouveau…
Mais cette promesse d’une nouvelle naissance de l’humanité entière, avouons-le, nous laisse sceptiques aujourd’hui, et nous fait même plutôt peur, car cette promesse représente un changement profond de notre façon de vivre et de penser nos vies, nos relations et notre avenir. C’est une conversion. C’est-à-dire une nouvelle naissance… Et nous en avons peur, comme Nicodème, comme les contemporains de Jésus.
Nous savons qu’elle est nécessaire, mais nous avons du mal à y croire, et surtout du mal à en avoir envie. Mais… attention, l’Esprit est comme le vent, nul ne sait d’où il vient ni où il va, et il souffle où il veut, il peut souffler sur nous tous, il peut souffler sur Elisa. Il peut souffler sur vous, ses parents, parrain, marraine.
Et qui sait si ce n’est pas pour cela que vous avez choisi ce texte sur Nicodème et la nouvelle naissance. Pas seulement pour que, un jour, votre enfant puisse faire sa propre expérience de la foi, et vive de l’Esprit de Dieu — vous ne pouvez rien lui souhaiter de mieux — mais aussi pour qu’elle participe, activement, à cette nouvelle naissance de toute l’humanité, qu’attendait déjà Esaïe, que Noël annonce, et dont la croix du Christ montre le seul chemin. Et que votre tâche à vous, d’éducateurs et d’adultes, est aussi de participer à cette nouvelle naissance de l’humanité entière, et d’y préparer votre fille ou filleule.
Car c’est votre enfant, nos enfants à nous tous, qui, comme nous, auront à présider, vivre puis bénéficier de cette nouvelle naissance d’une humanité enfin à l’écoute de l’Esprit de Dieu, en cette période cruciale où elle a à faire des choix pour assurer sa propre survie sans devenir inhumaine.
C’est de nuit que Nicodème est venu, et que Jésus a parlé de nouvelle naissance. C’est quand il fait sombre que les nouvelles naissances surviennent.
Et vous savez…Dans ce passage de la lettre aux Galates que vous avez aussi choisi, et qui annonce qu’il n’y aura plus ni Juifs, ni Grec, ni esclave ni libre, ni hommes ni femmes, et j’ajouterai ni protestants ni catholiques, la condition de cette liberté sans précédent, Paul y insiste, c’est la foi.
La confiance en Christ, la confiance en Dieu.
Le don de soi, à l’écoute de l’Esprit de Dieu.
Cela passe nécessairement par là : tout donner, pour recevoir la vie.
Octobre 2008 :
Etrangers Quand j’ai découvert le premier texte proposé pour ce jour, ce verset sur les étrangers au milieu de nous, j’ai aussitôt sursauté pour deux raisons :
1. Le sujet est très sensible, selon que l’on opine plutôt pour une morale de conviction et donc de solidarité humaine, ou pour une morale de responsabilité, et donc de réalisme social. Et ce sujet sensible vient de se rappeler violemment à nous, avec le drame de cette femme qui s’est immolée par le feu parce que son compagnon venait d’être expulsé.
2. En ce moment même, la Cimade, organisme d’origine protestante qui, depuis la fin des années 30, offre une présence auprès de réfugiés, de quelque origine qu’ils soient, Juifs pendant la guerre et immigrés aujourd’hui, la Cimade, devenue le principal interlocuteur tant des pouvoirs publics que des médias sur cette épineuse question des réfugiés, est aujourd’hui sur la sellette, le gouvernement semblant vouloir restreindre sa capacité de témoignage au niveau national, par une décision qui par ailleurs entraînerait le licenciement de la moitié de son personnel. Parler ici de la Cimade ? Et qui plus est de ses relations avec le gouvernement, ici, en chaire ? Voilà qui semble un peu téméraire, et risquerait la critique…
Pourtant… Que ce verset-là ouvre les lectures du jour, au moment même où, totalement imprévues, les inquiétudes de la Cimade occupent les médias, ressemble trop à un signe, auquel il serait peu fidèle de se dérober. Surtout lorsque ces prescriptions du Livre de l’Exode s’accompagnent des mises en garde que nous allons entendre…
Car ces textes de la Bible, que ce soit du Premier ou du Nouveau Testament, n’ont décidément rien d’édulcorant.
Habituellement lorsqu’un théologien est interrogé sur la question des immigrés ou des étrangers, il répond de façon simple, claire et indiscutable :
Genèse 1 : Tout être humain a été créé à l’image de Dieu, tout être humain est une image de Dieu.
Homme ou femme, c'est même ensemble qu'ils sont l'image de Dieu ;
blanc, noir ou basané, la Bible ignore d’ailleurs ces questions de couleur, sauf pour la belle Sulamite du Cantique des cantiques, si fière de sa couleur sombre ;
riche ou pauvre, jeune ou vieux, SDF ou PDG, estropié ou sportif de haut niveau, Centralien ou échoué de l’école…
Tout être humain est une image de Dieu, et le Christ venu sur terre est venu démontrer que Dieu n’habitait plus dans un temple ni une liturgie, mais en nous, les humains, dans chacun des hommes et des femmes que je croise, et qui sont mes frères et mes sœurs. Et si chaque être humain, quel qu’il soit, même le plus dérangeant, est à l’image de Dieu, créé et voulu par Dieu, alors il a droit, comme chacun de nous, à une totale dignité. Il a des droits sur la vie, il a des droits sur nous ; tandis que, paradoxalement mais dans la même logique, nous n’avons aucun droit sur lui, que des devoirs.
Parce que, derrière le visage de tout étranger, de tout orphelin, de tout débiteur, pour reprendre les termes de l’Exode, derrière le visage de chacun d’eux nous attend le visage du Christ.
Et la prédication pourrait s’arrêter là…
Mais ce n’est pas l’argument qu’emploie le Livre de l’Exode pour inviter au respect de l’étranger. Non, il rappelle simplement que le peuple d’Israël fut lui aussi étranger, et maltraité au pays d’Egypte.
Comme nous sans doute, qui avons, à un degré ou à un autre, probablement tous connu ce que représente être étranger quelque part. Le livre de l’Exode ne nous rappelle pas que chaque individu est à l’image de Dieu, il nous dit simplement que nous sommes tous semblables, que nous avons tous les mêmes souffrances, les mêmes peurs et les mêmes espoirs, les mêmes lâchetés aussi, et que c’est pour cela que nous pouvons nous comprendre et nous respecter les uns les autres, même quand nous sommes des étrangers.
D’ailleurs tout le livre de l’Exode, et toute l’épopée biblique de la sortie d’Egypte et du peuple au désert avec Moïse, entre Egypte et Canaan, ne sont-ils pas la proclamation scandaleuse qu’être d’origine étrangère est une chance ?
Une chance, parce que, alors, on sait que rien ne nous appartient, ni notre sol, ni notre maison, ni notre patrimoine, ni notre nom, ni même notre histoire, mais que nous avons tout reçu. Nous ne sommes ni des propriétaires, ni même des héritiers, nous sommes des invités, et dans ce voyage commun qu’est notre vie, nous ne pouvons qu’être reconnaissants, et qu’être solidaires.
Même quand il fait gros temps. Et surtout quand il fait gros temps sur une partie du bateau qui n’est pas la nôtre. Comment alors, ne pas nous souvenir que nous sommes sur le même bateau, même les étrangers, les veuves et les orphelins, même nos débiteurs ? Comment ne pas rendre son manteau à celui qui nous l’a donné en gage ? Pour qu’il puisse dormir ? De toute façon, Dieu l’entendrait, et s’en souviendrait.
Beaucoup d’entre nous ont sans doute vu le film “ Titanic”, il y a quelques années, et se souviennent sûrement de cette scène honteuse où quelques hommes sauvent leur vie en embarquant de force dans des chaloupes réservées aux femmes. Mais tous ceux-là, on le devine, resteront pour toute leur vie amputés d’une partie de leur humanité : Dieu voit et entend. Solidaires, donc. Forcément.
Mais… à quel prix ?
Que devrons-nous céder, que devrons-nous souffrir, jusqu’où devrons-nous lâcher pour être ainsi solidaires de nos frères et sœurs images de Dieu, nos compagnons du voyage de la vie ? Jusqu’où ? Mais cela n’a pas beaucoup d’importance, parce que ce n’est peut-être pas grave. Souffrir n’est pas forcément grave, c’est précisément ce qu’écrit Paul dans le deuxième texte qui nous est proposé ce jour...
De quoi parle ce passage de la première lettre aux Thessaloniciens ? On ne sait pas très bien. Paul y invoque son propre comportement, mais on ne sait pas lequel, qu’il a donné en exemple à ses destinataires, et il semble avoir montré du courage. Il évoque ensuite la grande souffrance des Thessaloniciens quand ils ont suivi l’exemple de Paul. Quelle souffrance, pourquoi, comment ? On ne sait pas non plus, peu importe sans doute, l’important c’est que cette souffrance n’a en rien empêché la joie de vivre l’Evangile. Au point qu’eux-mêmes sont devenus un exemple pour les autres églises de Macédoine et d’Achaïe, un exemple de foi et de souffrance acceptée, qui porte du fruit. Paul évoque enfin les idoles que ses correspondants ont abandonnées au profit du Dieu vivant. Des idoles qui ne sont certainement pas seulement des statues de marbre ou de bronze, mais aussi d’autres, plus tenaces, telles que l’argent, le prestige, le nom, et peut-être aussi d’autres idoles qui, plus discrètes celles-là, nous tiennent encore : la prudence, la mesure, le raisonnable, le réalisme…
Mais justement les Thessaloniciens, eux, ont accepté de souffrir, un peu, peut-être beaucoup, pour servir le Dieu vivant, et ils en ont récolté pardon, joie et exemplarité. Eh bien, il en est de même pour nous. Ce n’est pas grave si nous souffrons un peu. En tout cas ce n’est pas choquant.
Ce n’est pas choquant si c’est le prix à payer pour aimer.
Ce n’est pas choquant si c’est le prix à payer pour être solidaires.
Ce n’est pas choquant si c’est le prix à payer pour être rempli de la joie de l’Evangile.
Je ne sais pas ce qui est le plus extraordinaire, dans la personne de sœur Emmanuelle, partie rejoindre la lumière en début de semaine, à quelques jours de ses cent ans. Est-ce le prix qu’elle a accepté de payer en renoncements, en dévouement, en prise de risques, en fatigue, pour donner ce qu’elle a donné ; ou bien est-ce l’incroyable joie qui a illuminé son visage jusqu’au bout, sa gaîté carrément juvénile et son humour ! Elle n’a pas trouvé choquant de souffrir et peiner par amour et solidarité envers ses frères et sœurs, images de Dieu à quatre mille kilomètres de sa Belgique natale. Et elle est restée joyeuse. Bel exemple, tout simple dans son évidence.
Et nous aussi, comme Paul l’écrit, sommes à notre tour invités à devenir un exemple, pas seulement pour les autres Eglises, de Grèce, de France ou d’ailleurs, mais d’abord entre nous, ici, et puis aux yeux du monde. Un exemple de solidarité et de respect envers ceux qui en ont vraiment besoin ; un exemple d’acceptation de souffrir et se fatiguer et manquer un peu s’il le faut ; un exemple de la joie infiniment plus grande qui nous est ainsi promise.
Vous souvenez-vous du troisième texte que nous avons lu ? Chez Matthieu, quand les Pharisiens questionnent Jésus :
« — Maître, quel est le plus grand commandement ?
— Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, toute ta pensée et tout ton souffle.
Et voici le second : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Toute la Loi et les prophètes sont contenus dans ces deux commandements. »
Or c’est aux Pharisiens qu’il dit cela, deux jours avant d’être arrêté et condamné, c’est-à-dire dans une situation conflictuelle…
Tu aimeras ton prochain comme toi-même, c’est-à-dire pas autant que tu t’aimes toi-même, mais en tant que ton prochain est toi-même, qu’il est comme toi, qu’il est toi. Ton prochain, c’est toi, même dans une situation conflictuelle ; l’étranger, c’est toi, même s’il est importun ;
le pauvre, c’est toi, même s’il est repoussant ; ton débiteur c’est toi, c’est toi l’autre qui te doit quelque chose ; c’est toi qui es en attente d’être expulsé ; c’est toi qui es de trop, parce que ce pays-là ne peut pas accueillir le monde entier ; c’est toi…
Alors il est vrai, ces versets de l’Exode ne sont pas réalistes, que ces mots de Paul ne sont pas réalistes, que ce commandement d’amour donné par Jésus n’est pas réaliste... C’est normal. Ils ne font pas appel à notre sagesse ni à notre responsabilité. Ils font appel à notre conviction, à notre solidarité humaine, à notre fidélité ; ils font appel à l’amour… Qui est trop cher, bien sûr, mais nous savons bien au fond de nous, que c’est lui, l’amour, qui a raison, que c’est lui, la vérité, notre vérité, et que c’est pour lui que nous vivons et voulons vivre.
Finalement, je n’ai pas parlé de la Cimade. Ce n’est pas nécessaire. La Bible est encore plus violente. Mais c’est elle aussi qui nous promet que ce chemin du don, qui peut passer par un prix, une souffrance, est bel et bien le seul chemin de la liberté, le seul chemin de la fidélité, et le seul chemin de notre paix intérieure, qui conditionne notre bonheur. Le bonheur de l’étranger et celui de Sœur Emmanuelle étaient liés.
Dimanche
:
Multiplier les pains... demain
Mes chères sœurs, chères à mon cœur
et chères à l’Eglise, c’est toujours avec bonheur que
je me retrouve parmi vous, même si c’est toujours avec
un peu d’étonnement pour la petite solennité qui entoure
les pasteurs que vous invitez. Mais c’est ainsi avec
vous.
Et chez vous, j’ai fini par comprendre
que vous cultes du jeudi suivaient un cycle de lectures
bibliques qui revenaient tous les 3 ans. Vous avez donc
déjà souvent entendu commenter ce fameux récit de la
multiplication des pains…
Généralement, on l’entend comme parlant
du Christ, de son amour et de sa puissance. Aussi c’est
une image de la grâce, qui se multiplie et surabonde.
Peut-être encore comme un appel fraternel au partage
et à la diaconie.
Mais peut-être qu’aujourd’hui il va
nous parler, non pas du Christ, mais de nous, de vous,
mes chères sœurs.
Pour cela, nous allons reprendre les étapes de ce récit, auxquelles on ne prête pas toujours
attention. Mais nous allons le faire en pensant, si
vous le voulez bien, à nos contemporains et à la situation
de notre planète, à son avenir et au nôtre aussi.
Reprenons donc.
Une grande foule s’est assemblée autour
de Jésus – une Eglise en quelque sorte. Jésus prêche,
et ils l’écoutent depuis 3 jours.
Alors Jésus s’inquiète : ils n’ont
rien à manger…
Rien à se mettre sous la dent, bien
sûr, mais c’est le même Jésus qui avait répondu au Tentateur
que l’homme ne vivra pas de pain seulement… Et aussitôt,
nous pensons aussi au pain spirituel.
« Si je les renvoie chez eux, poursuit
Jésus, ils vont tomber de faiblesse en chemin, car plusieurs
viennent de loin. »
Ils ont du chemin à faire ; nos contemporains
ont du chemin à faire. Un chemin difficile, parce que
l’avenir de la planète est menaçant ; et pour certains,
pour beaucoup, le chemin sera long… Un chemin long et
difficile où nos contemporains auront besoin d’aide,
de soutien, de repères solides, d’accompagnement… de
nourriture.
Mais les disciples, un peu comme nous,
désemparés, un peu comme nous, démunis, se demandent
où trouver cette nourriture en plein désert.
Et justement, le désert, nous nous
en approchons, au propre comme au figuré. Le désert
et le chaos climatiques qui nous sont annoncés, et qui
risquent de nous conduire aux abords d’un autre désert,
moral : celui de nos peurs et du chacun pour soi.
Jésus répond simplement « Combien avez-vous
de pains ? »
Sept. Dérisoire pour 4000 convives.
Nous sommes dérisoires.
Mais Jésus dit : « C’est peu ? Eh bien,
c’est parfait : vous allez faire avec, avec ce que vous
avez. »
La confiance absolue du Christ, en
Dieu, en nous. Aurions-nous déjà assez avec ce que nous
sommes et ce que nous avons, pour répondre à ce que
Dieu et l’humanité nous demandent ?
Et puis ses compagnons découvrent qu’ils
ont encore quelques petits poissons – des poissons !…
– qu’ils ont un petit peu plus qu’ils ne pensaient.
Et certainement, nous avons toujours
beaucoup plus que nous ne pensons, nous sommes toujours
beaucoup plus que nous ne pensons, nous pouvons toujours
beaucoup plus que nous ne croyons ; vous pouvez, vous
qui êtes là, aujourd’hui, vous les Diaconesses, encore
plus que vous ne pensez.
Et tous sont rassasiés.
Serions-nous donc capables de nourrir,
spirituellement et moralement la terre entière ? C’est
en tout cas ce à quoi les chrétiens du monde sont appelés
; et le Christ semble nous dire, ici, que c’est possible.
Et non seulement, tous sont rassasiés,
mais il reste encore 7 corbeilles pleines. Beaucoup
plus que ce qu’il y avait au départ…
Sept, le chiffre de la plénitude. Sept,
pour bien souligner que cela, c’est le travail de Dieu,
que c’est Lui qui a multiplié le pain et la grâce. Qu’il
suffit, pour nous, d’offrir ce que nous avons et de
le partager pour que Dieu y pourvoie et fasse suffire,
et même surabonder ce que nous aurons offert.
Alors Jésus les renvoie.
Ou les envoie. En tout cas, il les
envoie ou les renvoie, où ? vers leurs proches, vers
leurs semblables, vers leurs contemporains ; il les
envoie au front : au front vers nos frères et sœurs
tout aussi désemparés et démunis que nous, au front
vers cet avenir de la planète qui nous inquiète et nous
menace tant.
Il les envoie nourris. Nourris par
ses disciples, de son pain. Nourris par nous, de son
pain ; comme si c’était à nous de nourrir nos contemporains
de force, de courage, de lucidité, de droiture, de générosité...
Et c’est à nous de les en nourrir.
Ensuite… Jésus monte aussitôt dans
une barque – l’Eglise ? – avec ses compagnons, et se
rend ailleurs.
Après avoir nourri, ils s’effacent.
Rien pour la gloire de Jésus ni de ses disciples, pas
un bravo ni un merci, ce n’est pas la peine. Les serviteurs
de Dieu, leur service une fois offert, s’effacent :
nous ne sommes rien, juste de très utiles serviteurs
inutiles et anonymes.
Voila donc, avec ce récit, une belle
description de ce qui est attendu de nous, de la vraie
confiance qui est attendue de nous.
Mais pour quoi faire ? Quelle nourriture,
face à quelle faim ?
Cette semaine, de violents orages ont
frappé la France. Ils ont tué une fillette et gravement
blessé une autre. Déjà dimanche dernier, une petite
tornade avait dévasté deux villages du Nord. Trois morts,
deux villages dévastés, comme bombardés. Une tornade
? C’est bon pour l’Amérique, pas pour nous !
Eh bien, c’est nouveau. Et nous savons
tous ce qui se passe : fonte des glaces et des glaciers,
épuisement des énergies fossiles, insuffisance et destruction
des terres agricoles mais aussi des mers, déforestations,
pénuries d’eau, disparition des abeilles, des thons,
des grands singes nos cousins et de je ne sais combien
d’autres espèces, nouvelles maladies et pollutions –
les trois-quarts des rivières en Chine sont toxiques
– accidents climatiques de plus en plus graves et fréquents.
Et cela s’accélère.
Nous savons. Et nous pressentons que
demain, non pas des milliers, mais des millions d’immigrés
fuyant de nouveaux déserts tenteront de traverser continents
et Méditerranée pour pousser à nos portes et demander
du pain et des poissons.
Ce jour-là, quand nous, chrétiens habitants
de ce pays, sortiront nos armes et nos barbelés, nos
drones et nos détecteurs électroniques pour fermer nos
frontières ou nos maisons – c’est déjà commencé – ce
jour-là, dans quel état moral et spirituel serons-nous
?
Qui saura résister ?
Qui viendra dire à nos contemporains
qu’il faut tenir bon, non pas tenir les frontières,
mais tenir l’amour. Préférer l’amour du prochain à notre
sécurité, le partage qui coûte vraiment au repli sur
soi et les siens ?
Qui ? Vous, bien sûr. Vous y êtes préparées.
Et ce sera votre rôle. Vous allez devoir, en première
ligne, nous aider à nous préparer à résister. A résister
à l’immense tentation de nous protéger, à l’immense
tentation de rejeter à une partie de l’humanité, à une
partie de notre humanité, donc une partie de notre propre
humanité intérieure.
Résister à l’immense tentation de l’égoïsme
collectif, raisonnable, consensuel auquel toutes nos
sociétés riches nos inviteront de façon si convaincante.
Résister comme ont résisté nos anciens, quand il fallait
choisir entre sa propre sécurité et sauver des enfants
juifs, des enfants ‘pas tout-à-fait comme nous’. Eh
bien si, justement, tout-à-fait comme nous.
Nous allons avoir besoin de nous préparer
à rester droits, justes, solidaires, courageux, fidèles.
Nous allons avoir besoin de nous préparer
à maintenir ferme l’Evangile et notre confiance.
Nous allons avoir besoin de nous préparer
à souffrir, au besoin, à cause du Christ.
Et cela, ce sera votre rôle, privilégié,
à vous, les diaconesses : aider nos contemporains à
s’y préparer et les aider à le vivre.
Comment ? Mais avec ce que vous avez
: vos sept pains, vos quelques petits poisons en plus
!
Votre spiritualité, votre force morale,
votre force puisée dans la prière, votre communauté
et le témoignage de votre communauté, votre confiance
et votre enracinement constant dans la Bible et elle
seule. Votre foi, et le témoignage de vos vies entièrement
ordonnées par votre foi.
Vous serez, pour nous tous et pour
vos contemporains, un pôle de résistance, de ressourcement
et de témoignage, un lieu dans ce désert où il sera
distribué du pain et des poissons.
Alors préparez-vous, vous aussi, car
nous aurons besoin de vous !
Tout cela, c’est vrai, peut paraître
un peu triste ou inquiétant dans l’insouciance de l’été,
et ne pas porter directement à l’espoir !
Mais l’espoir, il est là, et la force
et l’assurance qui donnent l’espoir sont là, dans l’Evangile,
bien évidemment.
Ecoutez, c’est extrait de Jean (6 :
51 à 58) :
« Je suis le pain vivant descendu du
ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour toujours.
Le pain que je donnerai, c’est ma chair ; je la donne
afin que le monde vive.
La dessus, les Juifs discutaient vivement
entre eux :
- Comment
cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ?
- Jésus
leur dit :
- Je
vous le déclare, c’est la vérité : si vous ne mangez
pas la chair du fils de l’homme et si vous ne buvez
pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous.
- Celui
qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle
et je le ramènerai de la mort à la vie au dernier jour.
Car ma chair est une vraie nourriture
et mon sang est une vraie boisson. Celui qui mange ma
chair et boit mon sang vit en moi et je vis en lui.
Le Père qui m’a envoyé est vivant et je vis par lui
; de même, celui qui me mange vit par moi. Voici le
pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui
qu’ont mangé vos ancêtres qui sont morts. Celui qui
mange ce pain vivra.»
Ce pain-là, c’est à nous qu’il a été
confié.
Ce pain-là, c’est celui que nous allons
partager maintenant.
Ce pain-là, c’est à nous qu’il a été
confié, et à vous en particulier, mes si chères et précieuses
sœurs.
Amen
Dimanche
:
Changer de comportement
La Bible met parfois dans l’embarras
un prédicateur protestant. Voici par exemple le prophète
Amos, qui lance un virulent rappel à la morale et à
la justice sociale ; la lettre à Timothée, qui présente
à nouveau un pressant appel à la perfection de la foi
et du comportement ; ou l’Evangile de Luc, qui contient
encore un urgent appel à la conscience et à la générosité,
sous peine de finir en enfer…
Mais où se trouve la grâce dans tout cela ? Où se
trouve le pardon promis à tous et à toutes ? Reprenons
ces textes (Amos 6, I Timothée 6, Luc 16), et … réfléchissons.
D’abord le prophète Amos. Terrible !
A qui s’adresse-t-il ? A ceux qui habitent Jérusalem
et Samarie, les deux capitales des Royaumes de Judée
et d’Israël, qui sont aussi des villes saintes. Autrement
dit, il s’adresse à l’élite sociale et religieuse de
son temps. Des gens vers lesquels on se tourne, précise-t-il.
Un peu ce que nous sommes, en somme. Paris, la rive
gauche, des protestants, une paroisse vivante et réputée…
Une ville et une confession vers lesquels en France,
et même ailleurs, on se tourne…
Et que dit Amos ? “Allez voir ailleurs, dans des
villes anonymes de province, et même chez les Philistins
; voyez-y les gens qui les habitent…et vous constaterez
qu’ils sont largement aussi bien que vous, et que vous
n’avez guère de leçons à leur donner”
En fait, que met-il en cause ? L’hypocrisie, le manque
de foi ou d’engagement, la tiédeur, l’insuffisante piété
ou générosité ? C’est beaucoup plus cruel que cela :
ce qu’Amos met en cause, c’est le statut social et le
style de vie. Un statut et un style de vie de privilégiés
: finesse de la cuisine, consommée dans des intérieurs
décorés et meublés avec goût et luxe, parfums de marques
et de prix, une piété qui est plus de culture et de
tradition ou d’ostentation que de ferveur…
Avec, à côté de cela, ou à cause de cela, une totale
indifférence pour le sort de leurs frères et du monde.
Et là, on se demande avec inquiétude si Amos ne serait
pas en train de parler de nous… Pourtant, je n’invente
rien. Je ne fais que lire le texte d’Amos, prophète
du huitième siècle avant notre ère, à la plume superbe
mais au discours ravageur.
Alors comment prêcher cela, maintenant que nous avons
le désagréable sentiment de nous être un peu reconnus,
dans cette description d’une élite sociale et religieuse
installée dans son statut, ses avantages concrets et
sa tiédeur spirituelle ? Surtout qu’Amos termine par
une condamnation sans appel. Si nous avions lu la suite
— je vous y invite, bien sûr ! nous en aurions eu le
détail, et il est impitoyable.
Le Nouveau Testament va-t-il nous aider, avec ce
passage de la première lettre à Timothée ? Timothée,
c’est étymologiquement “Celui qui honore Dieu”, et la
lettre le qualifie “d’homme de Dieu”. Mais pour lui
aussi, l’exigence est simple : la perfection. Dans la
foi et la vie, afin de vivre dans une conformité pure
et sans tache à l’appel du Christ et à la confession
de foi que nous avons nous-mêmes prononcée… Et nous
: vivons-nous tous, tous les jours, comme nous nous
l’étions promis le jour de notre confirmation ou de
notre baptême ?
Et moi – homme de Dieu je ne sais pas, mais chargé
comme Timothée d’un ministère de l’Eglise, certainement
– : est-ce que je corresponds à cette perfection ? Loin
de là évidemment. Le disciple de Paul qui a écrit cette
lettre va jusqu’à recommander à son destinataire de
“saisir la vie éternelle”, comme si la vie éternelle
se saisissait, ne se recevait pas, mais se gagnait,
s’acquérait ou se méritait. Ce disciple de Paul serait-il
à ce point aux antipodes de la pensée de Paul, le chantre
de la grâce ? Il termine par exemple sur une louange
à Dieu, à sa souveraineté, à sa gloire inaccessible,
mais sans un mot sur son amour, son pardon, ni même
sur le don du Christ… Où donc est la grâce ?
Notre embarras à prêcher ces textes de façon protestante
ne fait, je le crains, que croître… La parabole du riche
et de Lazare, chez Luc, va-t-elle enfin nous donner
la clef ?
Mais la parabole commence mal : à nouveau elle met
en cause le statut social et le style de vie, privilégiés,
du premier protagoniste, qu’elle oppose à l’indigence
et la détresse du second, Lazare, auquel le riche est
indifférent. Nous préférerions certes moralement nous
identifier au second, au pauvre, à Lazare, mais en réalité
nous sommes plutôt heureux de ressembler davantage au
premier. Sauf pour son destin : jeté, à sa mort, dans
des souffrances éternelles, alors que Lazare, lui, est
recueilli auprès d’Abraham…
De nouveau, nous nous sentons un peu visés, un peu
remis en cause, mal à l’aise, et cherchant vainement
dans ces trois textes une trace du pardon ou de la grâce
qui ne s’y trouvent pas… Pourtant cette parabole nous
donne peut-être quand même la clef de ces trois textes.
Quel est son véritable message et que vise-t-elle en
réalité ? À opposer le riche et Lazare, le riche et
le pauvre, l’un qui a déjà profité de tout et qui est
promis à l’enfer, et l’autre qui a déjà tant souffert
que Dieu le console et réparera cette injustice dans
l’au-delà ?
Peut-être pas : il s’agit là de figures caricaturales,
pour dire autre chose dans la seconde partie de cette
parabole, la plus développée. Cette seconde partie où
l’homme riche, consterné par son sort et soudain soucieux
des siens, supplie Abraham de les alerter pour qu’ils
changent de vie. Mais ce n’est pas possible, répond
Abraham ; quand bien même un mort reviendrait les avertir,
ils n’écouteraient pas : ils ont déjà Moïse, la Loi
et les prophètes, qu’ils n’écoutent pas vraiment, comme
le riche ne les a lui-même pas vraiment écoutés…
Maintenant, il est trop tard. Alors que vise en réalité cette parabole ?
La conversion. Tout simplement la conversion. Le
changement de vie, d’orientation, de comportement.
Vous avez, nous avons, Moïse, la Loi et les prophètes,
le Christ et les Evangiles — y compris ces passages
qui nous mettent mal à l’aise — alors, écoutons-les.
Demain il sera trop tard, nous aurons manqué notre vie.
Mais… nous sommes déjà convertis ? Sans doute, sinon
nous ne serions probablement pas là. Et le pardon nous
est offert, inconditionnellement ? Oui… à condition
quand même de l’accueillir en nous, et qu’alors il nous
change vraiment de l’intérieur et porte du fuit : c’est
cela que la lettre à Timothée appelle “saisir la vie
éternelle”.
Pourtant nous sommes déjà justifiés par la croix
du Christ ? Certes ! Justifiés depuis toujours et pour
toujours, mais appelés à en vivre et à en rayonner,
et cela s’appelle se convertir, et se convertir, si
le mot a un sens, signifie un changement de notre regard,
de notre vie et de notre comportement.
Or, si la justification ne dépend pas de nous, reçue
une fois pour toutes, la conversion, elle, est à revivre
sans cesse, matin après matin, soir après soir, à chaque
heure et à chaque incertitude.
Devons-nous donc, comme nous y invite Amos, comme
y appelle l’auteur de la lettre à Timothée, comme y
insiste la parabole de Luc, renoncer à nos biens ou
à notre position, et tout partager ?
Pourquoi pas ! De toute façon, en matière de solidarité,
nous faisons certainement trop peu, et moi le premier.
Et nos privilèges nous aveuglent et nous endorment si
facilement qu’il est forcément bon de les remettre en
cause en permanence.
Mais surtout, nous ne devons pas nous tromper nous-mêmes
: la foi n’est pas qu’un petit supplément d’âme, la
grâce n’est pas une denrée inoffensive et à bon marché,
elle a coûté la croix du Christ, elle coûte la souffrance
de Dieu devant tous nos errements et nos injustices.
La foi est plus qu’un supplément d’âme, elle est
un bouleversement interne, une disponibilité permanente
à la Parole qui saisit notre vie, l’oriente et la transforme,
mais qui, comme le dit la lettre à Timothée, et la seule
source de bonheur. Et cette conversion permanente, qui
change et renouvelle sans cesse notre regard, se traduit,
avec ou malgré nous, par un changement de comportement
qui prend naissance au plus profond de notre être.
Tu es par exemple instruit, plutôt riche et bien
considéré, un peu comme ceux de Jérusalem et de Samarie
? D’accord ! Ne culpabilise pas pour cela. Mais qu’en
fais-tu ? Comment vis-tu ? Comment veux-tu vivre ? Qu’est-ce
qui est transformé dans ta vie et ton comportement ?
Peut-être as-tu peur de ce qui te sera demandé ?
Alors agenouille-toi, et offre tout à ton Dieu. Lui
te dira en quoi Il a besoin de toi, et te donnera ce
qu’Il te demande. N’aie pas peur, interroge-toi, écoute,
et change ce qui doit l’être. Et tu en seras plus heureux
que tu ne pourras jamais l’être par toi-même.
Convertis-toi, tous les jours de nouveau, et tu vivras,
déjà, la vie éternelle qui nous est offerte.
Dimanche
:
Et s'il guérissait
Peu après la résurrection de Jésus
puis son ascension-disparition, une Église naissante
se constitue, et très vite organise une solidarité et
un soutien aux plus démunis. Quelques veuves juives
d’origine étrangère s’étant trouvées oubliées de cette
solidarité, les apôtres décident de s’organiser, et
nomment sept hommes « de mérite et de confiance » pour
ce service : les premiers diacres, la naissance, déjà,
du diaconat, constitutif d’une Eglise nourrie de l’Evangile.
Certains de ces diacres, à la faveur de leur service,
prêchent si bien que le plus brillant d’entre eux, Etienne,
se trouve présenté devant le tribunal religieux. Il
y prononce un discours tellement radical pour la foi
nouvelle face à la tradition israélite, qu’il est immédiatement
traîné hors de la ville et lapidé. Sous le regard approbateur
d’un jeune homme, Saul, le futur Paul…
Aussitôt je jeune Eglise se disperse, les chrétiens
fuient Jérusalem, et la conséquence de cette répression
est que l’Evangile se répand dans tout le pays.
Philippe est un autre diacre. Ainsi arrivé en Samarie,
il y prêche. Avec succès – comme si les diacres, chargés
du travail social, s’avéraient les meilleurs prédicateurs
et témoins de l’Evangile du Christ ; comme si le geste
charitable ou solidaire rendait crédible le témoignage
; comme si la parole se pouvait se dissocier de sa mise
en pratique. D’autant que la parole de Philippe s’accompagne
de miracles, de guérisons, de délivrances ; les esprits
mauvais, dit la Bible, sont chassés
Là surgit une première question difficile pour nos
esprits plus scientifiques qu’il y a 2000 ans : que
penser de ces esprits mauvais, des guérisons miraculeuses,
des exorcismes et des délivrances ? S’agit-il,
dans la Bible, d’un langage figuré et mythologique,
ou de réalités ?
Des guérisons inexpliquées ? Il en existe. Rares,
beaucoup moins nombreuses qu’on le voudrait ni qu’on
le demande, mais elles existent. Jamais systématiques,
même demandées au nom du Christ, mais elles existent.
Des esprits mauvais ? Aujourd’hui on leur donne un
autre nom : délire obsessionnel, troubles névrotiques,
épisodes psychotiques, étaient jadis des esprits mauvais
ou des démons. Mais peu importe leur nom, cela existe.
Qu’on leur accorde une volonté propre ou simplement
une force intrinsèque, appelons tout cela ‘forces du
mal’. Peu importe leur statut : un cancer ou une maladie
mentale ne veulent pas détruire une personne, mais c’est
quand même ce qu’ils risquent de faire, sans avoir forcément
une volonté mauvaise. Les esprits ou les démons, je
ne sais pas, mais les forces du mal existent, on ne
le sait que trop.
Les exorcsimes et autres délivrances ? Ils se pratiquent,
avec un certain succès. Qui n’est ni garanti, ni absolu,
ni toujours pérenne, avec des échecs parfois pires que
le mal, mais certaines délivrances sont réelles, et
ressemblent souvent à ce que décrit le Nouveau Testament,
par exemple dans ce récit des Actes. Elles peuvent être
réalisées par des sorciers, le vaudou, des guérisseurs,
des magnétiseurs ou la prière de chrétiens convaincus,
au nom du Christ ; de toute façon les exorcismes réussis
existent.
Nous sommes donc devant ce constat : des guérisons
inexpliquées se produisent ; les forces du mal existent
; des exorcismes réussissent.
Et ici, en Samarie, Philippe en réalise et guérit
des maladies. On peut ne pas y croire, dire que c’est
symbolique, mais c’est quand même écrit dans la Bible.
Et puisque l’on sait qu’il en existe par ailleurs…
C’est précisément ce qui advient : dans cette ville
de Samarie, opérait un magicien, Simon, personnage flamboyant
et singulier, à la fois sympathique et déplaisant. Lui
aussi a un pouvoir particulier : il exerce la magie.
Guérit-il ? Sans nul doute. Ce qui lui vaut considération
et certainement revenus. Il est ‘quelqu’un’ dans cette
ville ; il ‘est’, le texte le précise, « la puissance
de Dieu lui-même »…
Et voilà que Philippe vient lui faire de l’ombre,
faire encore mieux que lui et lui ravir sa place en
matière de puissance divine. Simon va-t-il mal le prendre
? Philippe va-t-il le condamner puisqu’il n’opère pas
au nom de Jésus Christ, puisqu’il est peut-être représentant
ou manipulé par le diable, ou conduit par un esprit
démoniaque ? Nullement : Simon admire Philippe, reconnaît
en lui une puissance supérieure à la sienne, l’accepte,
accepte la supériorité de Philippe et se convertit,
il demande et reçoit le baptême en Jésus Christ. Philippe
ne le rejette pas, ne le condamne pas, ne le considère
pas comme venant du Malin – lequel, jamais, à aucun
moment, n’est mentionné dans cet épisode – et accepte
donc de le baptiser au nom de Jésus Christ.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Les compagnons de Jésus, restés à Jérusalem, apprennent
avec surprise que des Samaritains – des Samaritains,
ces cousins pires que des étrangers ! – ont reçu, accueilli
et accepté la Parole de Dieu, l’annonce de Jésus
ressuscité, et qu’ils ont été baptisés en son nom. C’est
la première fois que cela arrive à des non- Juifs. Ils
leur envoient aussitôt deux autorités : rien de moins
que l’apôtre Pierre lui-même, chef de la toute jeune
Eglise, et Jean, le disciple préféré de Jésus.
A leur arrivée, ils voient, sont convaincus, mais
constatent qu’il manque encore un dernier acteur : le
Saint esprit.
Voilà qui est étrange, et ce sera notre seconde question
; de quel Esprit s’agit-il ? Parce qu’enfin, si Philippe
guérissait des malades, ce ne pouvait être que par l’Esprit
de Dieu ; si les habitants de Samarie ont cru à la Parole
et demandé le baptême, ce ne peut être que par l’intermédiaire
du Saint Esprit, si même Simon guérissait avant l’arrivée
de Philippe, ce ne pouvait être que par la puissance
de Dieu, qui elle-même intervient par le Saint Esprit…
Alors, si l’on ose dire, de quel Esprit Saint s’agit-il
? Eh bien, de celui que nous n’aimons pas beaucoup dans
nos Eglises réformées, celui qui s’exprime par des manifestations
sensibles et plus ou moins spectaculaires, ce que certains
appellent les dons de l’Esprit, et les autres des phénomènes
charismatiques et un peu illuminés : prier seul à haute
voix, mains ouvertes et souvent en langues étranges,
connaître des extases, être rempli d’une douce ivresse
intérieure, se sentir physiquement envahi d’une joie,
d’une paix et d’une certitude inconnues, recevoir des
visions et des inspirations, bénéficier de miracles,
pouvoir intercéder avec succès et obtenir des guérisons…
Et c’est tout cela qui arrive aux habitants de Samarie,
sitôt que Pierre et Jean leur ont imposé les mains.
Ils sont remplis de ce Saint Esprit-là. A nouveau, on
peut ne pas y croire. Mais c’est quand même aussi écrit
dans la Bible, le Nouveau Testament.
Et lorsque Simon assiste à ce don de l’Esprit répandu
sur ces hommes et ces femmes, avec les effets qui en
découlent, il demande à pouvoir lui aussi, non pas le
recevoir, mais le distribuer. Et il est prêt à payer
pour cela. Alors seulement Pierre se fâche : « Que ton
argent périsse avec toi-même ! Tu n’as rien compris.
Prie plutôt le Seigneur qu’il te pardonne une telle
pensée ! »
C’est vrai, il n’a rien compris : l’Esprit de Dieu
ne se possède pas, ne s’achète encore moins ; il est
reçu et transmis, mais il vient de Dieu, non des humains.
Les apôtres peuvent en témoigner, jamais le posséder.
Nous pouvons certainement en témoigner, jamais
le posséder.
Simon, confus, demande aussitôt à Pierre et Jean
de prier eux-mêmes le Seigneur pour qu’il ne lui arrive
rien…
L’intéressant me semble-t-il dans cette affaire,
est que, au delà des questions qui nous mettent plus
ou moins mal à l’aise : l’existence des démons, la réalité
des guérisons miraculeuses et des exorcismes, les manifestations
un peu troublantes d’un Saint Esprit exhubérant… l’intéressant,
c’est la grande tolérance de Philippe, de Pierre et
de Jean face à d’autres manifestations plus ou moins
spirituelles qui ne proviennent pas de la foi au Christ.
Ils ne condamnent ni ne rejettent Simon et ses œuvres,
ils l’accueillent au contraire, autant qu’un autre,
dans la foi nouvelle et l’y baptisent, ils ne lui demandent
pas de renier ses croyances ou ses œuvres précédentes.
Ils ne se fâchent que lorsque Simon prétend pouvoir
posséder l’Esprit de Dieu et en faire commerce, parce
qu’il n’a pas compris que tout est grâce et que tout
est reçu, gratuitement, de la part de Dieu, qu’il suffit
de faire confiance.
Et d’ailleurs Simon fera confiance, confiance au
Seigneur, qu’il demande à Pierre et Jean de prier pour
lui…
Alors peut-être que ce troublant récit nous propose
deux leçons :
- La première
: ne jugeons pas. Philippe n’a pas jugé Simon. Certes,
ces histoires de démons et de guérisons nous mettent
mal à l’aise, pourtant elles sont peut-être réelles,
la Bible en rapporte. Alors ne jugeons pas trop vite.
Ne jugeons pas les Chrétiens, nos frères et sœurs, qui
y croient. Et ne jugeons pas les Chrétiens nos frères
et sœurs qui n’y croient pas. Ni la réalité ni l’avenir
de la foi chrétienne n’en dépendent. Ne jugeons pas
trop vite.
- La deuxième
leçon, c’est : n’ayons pas peur. Philippe n’a pas eu
peur de parler, de parler de l’Evangile. Il n’a pas
eu peur de prier pour guérir, et de guérir. Il n’a pas
eu peur de Simon. Simon, lui, n’a pas eu peur de quitter
ses anciennes certitudes et ses anciens avantages pour
rejoindre une foi plus belle et plus pure. Pierre et
Jean n’ont pas eu peur d’accueillir et de baptiser des
différents d’eux, ni de parler franchement à Simon,
ni de prier pour lui …
Parce qu’ils savaient, parce que Simon et les autres
habitants de Samarie ont cru, que, comme il le promet,
Jésus ne nous laisse pas seuls, mais qu’il nous donne
pour compagnon cet Esprit Saint, insaisissable, dont
la forme d’intervention et de présence n’est pas la
même pour chacun, mais qui demeure en nous, nous éclaire,
nous bouscule parfois, comme Simon, mais nous conduit,
et, si nous nous offrons à lui, nous remplit de joie
et peut-être de puissance.
Comme l’écrit Pierre : « N’ayez aucune crainte des
hommes et ne vous laissez pas troubler ; mais soyez
toujours prêts à répondre à tous ceux qui vous demandent
raison de votre espérance... »
Dimanche
:
L'euthanasie active
Parieriez-vous qu’il existe de l’euthanasie active
ou du suicide assisté dans la Bible ? Sans doute pas.
Et plus simplement des suicides ? Ah ! là oui, il
y a Judas, bien connu pour s’être pendu après avoir
livré Jésus… C’est le seul cas du Nouveau Testament.
Mais il y en a quelques autres, peu nombreux, dans
le Premier Testament. Et même un ou deux cas de suicides
assistés. Nous pouvons donc peut-être revisiter l’enseignement
traditionnel des Eglises sur ces questions, à partir
du regard critique que peut y porter la Bible elle-même…
La question revient à l’actualité, de cas en cas
dramatiques et médiatisés, tels celui de Chantal Sébire,
qui, malade, incurable, souffrante et inaccessible aux
soins palliatifs, s’est donné la mort après que sa demande
d’euthanasie active a été rejetée par la justice.
Aider quelqu’un à mourir… Qu’en penser ? Quelle parole
avoir ?
Les Eglises, quelles qu’elles soient, ont toujours
considéré le suicide comme un pêché, et l’ont condamné.
Partant de l’idée que la vie est donnée et retirée par
Dieu seul, ce n’est donc pas à l’individu de décider
du terme de la sienne. Tout au plus pourrait-il l’offrir
à la guerre, pour en supprimer d’autres ; ça, oui…
Cette idée que le nombre de nos jours n’appartient
qu’à Dieu, et qu’il est péché de l’abréger, avait pour
conséquence que quiconque se suicide meurt ipso facto
en état de péché, sans repentir er donc sans pardon
possible. Il était donc damné, et ne pouvait par exemple
être enterré dans un cimetière catholique, uniquement
dans un lieu à part que la résurrection n’atteindrait
pas. Quant à donner la mort, l’Eglise considérait que
le commandement “Tu ne tueras pas” ne s’appliquait ni
aux soldats, ni à la justice pénale ou ecclésiale, mais
tout à fait s’il s’agissait d’aider un proche
souffrant à partir… Une position que les évêques de
France ont confirmée solennellement à l’occasion
de la mort de Chantal Sébire.
Or que voyons-nous dans la Bible ? Voici Zimri, roi
d’Israël, qui a pris le pouvoir en assassinant son prédécesseur.
Quand ses troupes l’apprennent, elles se rebellent et
se retournent contre lui. Alors Zimri se retire dans
sa chambre, y met le feu, et périt dans l’incendie.
Il se suicide. La Bible ne le condamne pas, elle le
range simplement parmi les autres rois d’Israël, tous
plus ou moins recommandables.
Voici Ahitophel, conseiller très écouté du roi David
et de son fils Absalom. Aussi écouté qu’une parole de
Dieu lui-même, prévient la Bible. Une sorte de conseiller
spécial du Président. Un jour, Ahitophel donne un conseil
– excellent – à Absalom, en lutte contre son père David…
Mais un autre conseiller, resté fidèle à David, donne
un autre conseil, plus flatteur mais trompeur. Absalom
l’écoute, David sera sauvé et Absalom perdu. Ahitophel,
triste et humilié, se retire chez lui, met ses affaires
en ordre, salue sa famille et se pend. Il se suicide.
Parce qu’il a échoué, parce que sa dignité est en jeu,
parce que son avenir s’est fermé. La Bible ne le condamne
pas, elle précise au contraire qu’il est enterré normalement
avec ses pères, ce qui est alors la marque d’une bénédiction…
Voici encore Saül, le roi Saül, à sa dernière bataille,
qu’il sait perdue. Ses fils viennent d’être tués. Il
est cerné. Voit s’approcher les soldats adverses. Alors
il demande à son aide de camp de le tuer, pour ne pas
mourir de la main de ses ennemis. L’aide de camp refuse,
parce qu’il a peur. Saül se jette alors sur sa propre
épée et se tue. Son aide de camp l’imite aussitôt. Il
n’avait pas peur de la mort, mais de porter la main
sur quelqu’un qu’il aimait… Ils se sont suicidés. Pour
l’honneur. Aujourd’hui on dirait leur dignité. La Bible
ne les condamne pas, elle considère leur mort comme
aussi digne que celle au combat. Saül a donc demandé
une aide au suicide. Son compagnon la lui a refusée,
pour raison morale. Et tous les deux se sont suicidés.
Voici enfin Abimélek, fils de Gédéon, roi de Sichem.
Lors du siège d’une ville, une pierre lancée par une
femme lui brise le crâne. Lui aussi appelle son aide
de camp, là aussi pour l’achever, et ce jour-là son
compagnon accepte, et le tue.
Cette fois il s’agit bien d’un suicide assisté, et
même d’une euthanasie active ; brutale, certes, nous
sommes à la guerre, et ce terme plus ou moins scientifique
d’euthanasie active, qui prend distance avec ce geste
terrible, n’existait pas encore. Mais il s’agit bien
de cela.
Et la Bible, qui condamne la façon dont Abimélek
avait pris le pouvoir, ne fait aucun commentaire sur
sa demande ni sur la réponse de son aide de camp, qui
ne sera inquiété par personne.
Alors, est-ce à dire que la Bible autorise, voire
encourage le suicide, et même le suicide aidé ? Non,
bien entendu. Mais elle ne l’interdit pas, et surtout
elle ne s’en émeut pas.
Le parallélisme entre ce dernier exemple, Abimélek,
et le cas dramatique de Chantal Sébire est même troublant
:
- tous deux
sont condamnés, l’un par sa blessure mortelle, l’autre
par sa maladie, incurable ;
- tous deux
souffrent et la médecine ne peut rien pour eux ;
- tous deux
veulent mourir dans la dignité ; l’un ne veut pas mourir
de la main d’une ennemie, d’une femme — aucune époque
n’est parfaite…— l’autre ne veut pas mourir de calmants
qui la rendraient inconsciente et la priveraient en
quelque sorte de sa mort
- tous deux,
lucides, demandent de l’aide pour en finir, car ils
ne peuvent agir eux-mêmes…
Donc : même situation sans espoir, même souffrance,
même volonté de sauvegarder sa dignité, même impuissance,
même demande… Choquante ? La tradition religieuse dit
: oui, on ne décide pas pour Dieu, il faut maintenir
l’interdit. La foi, elle, la foi en la grâce, dit peut-être
: réfléchissons à la lumière de l’Evangile ! Et elle
pose la question du pardon, celles de l’amour face à
la règle, de la résurrection, de la liberté responsabilité,
enfin du rôle social de l’Eglise.
Alors tâchons d’y répondre :
Le pardon : le pardon de Dieu peut-il couvrir celui
ou celle qui aura décidé de mourir, et celui ou celle
qui aura aidé à mourir ? Poser la question, c’est savoir
déjà que oui, c’est savoir que Dieu a pris toute souffrance
sur lui, et que son pardon couvre tous nos errements
; et qu’il couvre Judas, Pilate,
Hitler ou Ben Laden. Il couvre celui ou celle qui décide
de partir par amour de la vie et de l’image de Dieu
qu’il veut continuer d’être, comme celui ou celle qui
par amour et compassion l’aide à partir.
Alors se pose la question de l’amour face à la règle
: peut-on enfreindre une règle, voire une loi, au nom
de l’amour ? A nouveau poser la question, c’est savoir
déjà que oui, c’est savoir que Jésus a transgressé le
sabbat pour guérir le paralytique, que les habitants
du Chambon et d’ailleurs ont désobéi pour sauver des
enfants, que Luther King ou Mandela ont transgressé
des lois pour vaincre la ségrégation, que les interdits
de la loi de Moïse ont été remplacés par un seul commandement
: “Tu aimeras” — et que cet amour peut conduire à des
décisions exceptionnelles et contraires à la loi.
Parce qu’on ne peut ignorer la résurrection : la
vie s’arrête-elle à notre vie humaine et terrestre,
n’y a-t-il aucune promesse, ni aucune consolation, ni
aucune réparation qui nous attendent au-delà de la porte,
cette porte si sombre mais qui parfois apparaît comme
lumineuse parce qu’elle ouvre sur la lumière et la paix
? Poser la question, pour un lecteur chrétien
de la Bible, c’est savoir déjà que ‘si’ ; c’est se souvenir
que, comme le dit Pierre en citant un psaume :
“Tu ne m’abandonneras pas dans le monde des morts,
“Tu ne permettras pas que moi, ton fidèle, je pourrisse
dans la tombe,
“Tu m’as montré les chemins qui conduisent
à la vie“
C’est se souvenir que, comme le dit Paul : “Si notre
espérance dans le Christ n’est valable que pour cette
vie, alors notre foi est vaine, et nous sommes les plus
malheureux de tous les hommes”
Et doutons-nous que la vie éternelle succède à cette
vie-ci ? Moi non. Pas un instant. Doutons-nous que parfois
il soit préférable d’être mort ici-bas plutôt que trop
mal vivant ? Non, sans doute, même si nous n’osons pas
le dire, même s’il ne faut évidemment en tirer aucune
politique.
C’est alors que se pose la question de notre liberté,
ou de notre responsabilité, puisque les deux sont indissociables.
Sommes-nous libres de prendre la totale responsabilité
de notre vie, de toute notre vie ? Luther répondait
: nous sommes totalement asservis au pêché, mais totalement
responsables de nous-mêmes ; nos décisions de foi n’appartiennent
qu’à nous, et c’est la foi au Christ qui nous rend libres,
au-delà de toute loi, dans la seule soumission à l’amour
de Dieu et du prochain. La liberté de conscience, la
responsabilité de chaque personne envers elle-même,
est à la fois une condition pour que la grâce soit reçue,
et une conséquence de la grâce. Nos décisions ultimes
ne relèvent que de notre conscience devant Dieu : pas
de l’Eglise ni de la loi. Celles concernant la mort
aussi.
Mais le rôle social de l’Eglise alors ? Pouvons-nous,
en tant que chrétiens, en tant qu’Eglise, prendre le
risque d’accréditer l’idée que chacun est libre de mettre
quand il veut un terme à sa vie ; ou libre d’aider à
mourir quiconque le lui demanderait avec un peu d’insistance
? Mais l’Eglise est-elle en charge de l’ordre social
? Il ne semble pas que ce soit cela que Jésus
ait dit ni fait ; ni Luther, ni Martin Luther King…
Et quand bien même nous serions personnellement traditionnels
moralement ou socialement, nous savons bien que le rôle
des chrétiens est moins d’être gardiens de l’ordre ou
de la morale, que d’avoir un rôle prophétique dans la
cité, simplement parce que notre horizon ne peut être
que l’amour de Dieu et du prochain…
Reste quand même la question : pouvons-nous, au nom
de l’Evangile, accréditer l’idée que chacun peut mettre
quand il veut un terme à sa vie, ou aider à mourir quiconque
le demanderait avec un peu d’insistance ? Au risque
de briser des garde-fous moraux et de favoriser toutes
les dérives, personnelles ou collectives ?
Il ne s’agit pas de cela.
Mais, comme le font les Diaconesses, avec leur longue
expérience de l’accompagnement en fin de vie, de rappeler
la règle éthique : “Tu ne tueras past”, tout en plaidant
obstinément pour que se développent dans notre pays
les soins palliatifs, l’accompagnement en fin de vie,
la présence affective auprès des personnes au seuil
ou dépressives. Et les Diaconesses ont raison : chacun
a le droit de vivre sa vie jusqu’au bout, chacun a le
droit, et mérite, d’être accompagné, entouré et encouragé
jusqu’au bout.
Pourtant. Dans certains cas exceptionnels, qui ne
sont pas tous médiatisés mais qui peuvent être
plusieurs dizaines par an, voire plus, il peut être
fidèle de comprendre la nécessité de la transgression
éthique, selon l’expression du professeur Caune de la
Faculté de Théologie de Montpellier, et passer de la
logique de la règle à celle du pardon, de l’amour, et
de la foi en la résurrection. Quitte à en fixer les
conditions juridiques.
Quand j’étais étudiant en théologie à New York, il
y a trente ans, une grande émotion avait secoué notre
Institut, lorsqu’un couple très aimé et respecté de
professeurs âgés et malades avait choisi de se donner
la mort ensemble. Plusieurs amis étudiants en théologie
m’avaient dit combien ils étaient bouleversés et choqués
par ce geste, perçu comme un manque de foi et d’obéissance
aux desseins de Dieu, venant entacher une vie au service
de l’Evangile.
Personnellement, j’avais pensé que
leur geste manifestait plutôt leur tranquille certitude
de la résurrection — et le bel amour qui soudait toujours
leur couple.
Mais je n’avais pas osé le dire. Aujourd’hui,
je crois que j’avais raison : c’est bien cette lumière
de la résurrection qui l’emporte.
“Tu ne m’abandonneras
pas dans le monde des morts,
“Tu ne permettras pas
que je pourrisse dans la tombe,
“Tu m’a montré des
chemins qui conduisent à la vie”
Dimanche 23 mars 2008
:
Pierre
Moi, c’est Pierre. En fait, Pierre,
ce n’est pas mon vrai nom. Mon vrai nom, c’est Simon.
C’est Jésus qui a voulu m’appeler Pierre. Il disait
que sur cette pierre, il construirait son Église. C’est
un des moments où j’ai vraiment pensé que Jésus était
un peu fou.
Mais je l’aimais. Il avait une façon
de vous regarder… On était comme transpercé jusqu’au
fond de nous, plus loin qu’on pouvait se connaître soi-même.
C’était en même temps un regard plein d’affection, de
compréhension, de confiance... Il avait aussi une façon
de vous parler : on sentait immédiatement que chaque
mot était vrai, qu’il nous parlait de nous, comme s’il
nous connaissait depuis toujours, comme si on reconnaissait
chaque mot et qu’il répondait à nos questions secrètes
ou à nos inquiétudes…
Pourtant, le jour où il a annoncé qu’il
devait mourir, je ne l’ai pas cru. Je n’ai pas voulu
le croire. Je venais de reconnaître ce que je sentais
depuis longtemps, mais que je n’osais pas dire ; et
là, ça a débordé : je lui ai déclaré que c’était lui
le vrai Fils de Dieu, le Messie envoyé par Dieu, celui
qu’on attend depuis si longtemps. Mais juste après,
quand il a affirmé qu’il devait mourir, je lui ai répondu
non, je l’ai assuré qu’on le défendrait tous, et moi
en tout cas, même si je devais mourir.
Et vous savez ce qu’il m’a répondu
? “Arrière de moi, Satan ”. Me dire ça, à moi,
juste après ce que je venais de dire ! “Arrière de moi,
tes pensées sont celles des hommes !” J’étais furieux.
Et vexé. Car moi, je savais bien que je serais prêt
à mourir pour le défendre. Surtout qu’après, il y a
eu cette entrée magnifique dans Jérusalem, sur son âne,
comme un roi, avec toute cette foule qui agitait des
rameaux et criait :“Béni soit le Fils de David !”. Nous,
on croyait que ça y était, que c’était gagné. Mais le
soir de Pâques, il s’est passé ce curieux repas autour
du mouton sacrifié, avec le pain azyme et les herbes
amères. Quand Jésus a pris du pain, et a dit que c’était
son corps, et il l’a rompu. Et que ce vin c’était son
sang, et nous devions le boire pour nous souvenir de
lui. Ce soir-là, il a répété qu’il devait mourir. De
nouveau ça m’a révolté, mais, cette fois, je n’ai
rien dit.
Le même soir, il nous a emmenés, Jacques,
Jean et moi uniquement, sur la colline, au milieu des
oliviers, face à Jérusalem. La lune brillait, presque
dorée, et se reflétait sur les toits du Temple et de
la ville. Elle dessinait de grandes ombres noires entre
les oliviers, un peu effrayants en pleine nuit. Il nous
a demandé de prier. Mais il était tard. Je me suis endormi…
Les autres aussi, je crois. Il nous a réveillés, il
n’était pas très content, et c’est vrai qu’il avait
l’air anxieux, perdu, comme jamais on ne l’avait vu.
Nous sommes quand même retombés endormis. Deux fois.
La troisième fois qu’il nous a réveillés, j’ai entendu
des chuchotements, puis des pas, et un bruit d’armes
qui s’entrechoquaient doucement. Des soldats ! Et puis
Judas, un des nôtres, un ami – on avait marché, ri,
mangé, prié, dormi, discuté ensemble… Judas a embrassé
Jésus. Embrassé, je l’ai vu ! Et c’était pour le trahir.
Les soldats ont aussitôt saisi Jésus, j’ai tiré mon
épée, les autres se sont enfuis, mais je me suis jeté
sur les soldats, et j’en ai blessé un premier à la tête…
“Arrête ! Arrête, m’a dit Jésus. Si
tu prends l’épée, tu mourras par l’épée…” C’est Jésus
lui-même qui ne voulait pas que je le défende, il a
même guéri le soldat ; je ne comprenais vraiment plus
rien, je ne savais plus quoi faire, alors je me suis
enfui. Mais pour me cacher. Et je les ai suivis, seul,
sans me faire voir.
Ils l’ont emmené jusqu’au palais du
grand prêtre, où ils l’ont gardé dans un coin de la
cour. J’avais peur. Et froid, jusqu’au fond de moi.
Peur pour Jésus. Peur pour nous tous, ses compagnons.
Peur pour moi, mais pas trop, je voulais rester pour
pouvoir l’aider à la moindre occasion. Alors, je suis
entré, l’air naturel, comme si j’étais de la maison.
Il faisait froid, il y avait du feu, je me suis approché,
et j’ai commencé de bavarder, l’air de rien, en me réchauffant
les mains et les jambes, tout en jetant des coups d’œil
vers Jésus, là-bas.
Mais une servante m’a reconnu : ‘’Toi
aussi, tu en étais !’’
Si je disais oui, ils allaient m’arrêter
ou me jeter dehors, et je ne pourrais plus rien faire.
Alors j’ai menti : ‘’Je ne sais pas de quoi tu parles
!’’
Mais une autre m’a reconnu, puis les
hommes, qui avaient entendu mon accent du Nord. Alors
je me suis fâché, pour qu’ils me lâchent : ‘’Je vous
dis que je ne le connais pas, je le jure !’’
Au même moment, le coq a chanté, et
Jésus m’a regardé. Un regard que je n’oublierai jamais.
Oh, un regard sans rancune, sans jugement, mais qui
montrait à quel point Jésus était seul, exactement comme
il l’avait annoncé.
Mon sang s’est arrêté et je me suis
souvenu que Jésus m’avait dit : “Même toi, Pierre, qui
déclare être prêt à mourir pour moi, même toi, avant
que le coq chante, trois fois tu m’auras renié !’’ Alors
je suis sorti de la cour en vacillant, sonné, désespéré,
je me suis assis par terre contre le mur, et moi, Pierre,
j’ai pleuré… J’avais dit que je le défendrais jusqu’à
la mort, et je me suis enfui. J’avais dit que je ne
l’abandonnerais jamais, et je l’avais renié trois fois
de suite… Tout ça en une seule nuit.
La suite, vous la connaissez. Une histoire
de fous. Jésus a été envoyé à Pilate, le Romain. Les
prêtres l’ont accusé de tout, de vouloir détruire le
Temple, d’agiter le peuple, de s’opposer à César, l’Empereur.
N’importe quoi. Le pire, c’est quand la foule, qui l’acclamait
trois jours avant aux Rameaux, a préféré libérer un
assassin, Barrabas, plutôt que Jésus, qui n’a jamais
tué personne et a au contraire guéri des dizaines de
malades, d’aveugles, de paralysés, et qui ne parlait
que de paix, d’amour, de respect, de droiture, de pardon.
Et finalement, c’est à peine croyable, les Romains l’ont
condamné à mort, comme un terroriste !
Je n’ai pas pu y aller. Il paraît que
plusieurs femmes l’ont accompagné et sont restées jusqu’au
bout. Moi je n’ai pas pu. Je n’ai pas eu le courage,
pas la force, je ne voulais pas voir ça, je ne voulais
pas voir Jésus crucifié, je ne voulais pas le voir mourir
; pas lui ! Je n’aurais pas supporté. Je n’ai plus pu
lui parler depuis cette nuit sur la colline, quand il
nous réveillait pour nous reprocher de ne pas prier
avec lui.
C’était vendredi. Quand il est mort,
au milieu de l’après-midi, il a tout à coup fait noir
comme en pleine nuit. Même la terre a tremblé. On raconte
que le voile du Temple, qui isole le Saint des Saints,
s’est déchiré, comme si Dieu n’habitait plus dans le
Temple. On raconte aussi que des Romains se sont écriés,
en le voyant mourir, que Jésus était le Fils de Dieu.
Mais pourquoi est-il mort ?
Tout ça, c’était vendredi. Et ce matin,
dimanche, les deux Maries sont montées à son tombeau,
pour parfumer son corps. Elles sont redescendues affolées,
en courant, criant que son corps n’était plus là, et
que deux anges leur avaient dit qu’il était ressuscité
! Des anges ? Moi, Pierre, je n’en ai jamais vu. Et
quand on est mort, on est mort. C’est la douleur qui
les rendait folles.
Mais je suis quand même monté voir
avec Jean. Au début, on courait. Mais quand on s’est
approchés, on a ralenti. On sentait nos cœurs battre
à la folie. Tout était normal, le soleil était là, les
arbres, tout. Mais rien ne bougeait, il y avait un étrange
silence. Alors qu’en nous, ça bourdonnait. J’avais presque
le vertige. Quand nous sommes arrivés, le tombeau était
ouvert. Et vide. Comme elles avaient dit. Son corps
n’était plus là. Les linges qui l’entouraient étaient
restés, bien pliés. Et c’est en regardant ce vide que
j’ai compris, enfin : il est vivant ! Je ne sais pas
comment, mais il est vivant. Tout ce qu’il nous a dit
: que nous pouvons parler directement à Dieu, qu’Il
ne nous juge pas, que nous pouvons pardonner, qu’il
est possible d’aimer, que le monde va changer… Tout
ce que nous ne comprenions pas, c’est vrai.
Et j’ai enfin compris que je pourrais
être cette pierre sur laquelle Jésus construira son
Église. Que je n’ai pas besoin pour cela d’être un héros,
juste de lui faire confiance.
Tout cela, c’était il y a très longtemps.
Il s’est passé beaucoup de choses, depuis. Maintenant
je suis vieux, moi aussi j’ai été arrêté par les Romains,
hier. Mais j’ai vu l’Église naître et grandir, autour
de moi, Pierre, comme Jésus l’avait annoncé.
Les Romains vont me condamner à mort.
Mais je n’ai plus peur.
Dimanche 10 février 2008
:
LA CHUTE ?
Je vais me permettre ce matin d’être
un peu hérétique, puisque je m’apprête à contester l’apôtre
Paul, ou du moins l’interprétation qu’il propose, dans
sa lettre aux Romains, de ce qu’il appelle le péché
d’Adam. Je m’y risquerai en nous replongeant directement
dans le texte d’origine, la Genèse.
Heureusement, nous verrons ensuite
que Paul, à partir d’une interprétation contestable
de l’épisode du Jardin d’Eden, aboutit malgré tout à de justes et fortes conclusions sur le Christ.
La chute ! Une chute ? On évoque la
faute d’Adam et Ève. Mais si faute il y a, ce pourrait
être plutôt du côté de Paul, puisque c’est en grande
partie de la sienne que l’on parle du péché d’Adam :
“Le péché, écrit-il, est entré dans le monde à cause
d’un seul homme, Adam, et le péché a amené la mort.
La faute d’un seul être, Adam, a entraîné la condamnation
de tous les hommes” C’est déjà donner beaucoup d’honneur
à Adam de lui attribuer toute la responsabilité de l’épisode,
en oubliant le rôle éminent et dirigeant de Ève, mais
passons.
L’important, c’est que la Bible, elle,
quand elle raconte cet épisode, ne parle à aucun moment
de péché. Ni de chute. Pour la mémoire collective pourtant,
comme dans l’enseignement de l’Église en particulier
catholique, l’affaire est claire : Ève a été tentée
et elle cède ; Adam est tenté, et cède à son tour ;
le serpent est un être diabolique, pervers et menteur,
ennemi de Dieu, et il est puni ; Ève et Adam sont punis
à leur tour et chassés du paradis… Voilà. C’est la faute,
la punition, la chute ; le péché originel, l’impureté
indélébile qui marque dès leur naissance tous les fils
d’Adam et les filles d’Ève – nous tous, les êtres
humains.
Bon. Mais si nous regardions plutôt
le texte lui-même, la Genèse ?
Voici un jardin magnifique. Créé par
Dieu.
Des arbres aux fruite délicieux. Plantés
par Dieu.
Deux arbres particuliers, celui de
la vie et celui de la connaissance : plantés par Dieu,
au milieu du jardin.
Un homme et une femme, Adam et Ève.
Créés par Dieu.
Enfin un serpent, séduisant et rusé
: créé, lui aussi, par Dieu.
Bref, tout est mis en place par Dieu
lui-même pour que tout se passe comme cela devait inévitablement
se passer…
Et Dieu ne l’aurait pas fait exprès
? Dieu ne l’aurait pas prévu ni voulu ? Préparé et calculé ?
Mais pourquoi, sinon, aurait-Il ainsi
tout mis en place avec une précision d’orfèvre ?
- Pour
tendre un piège machiavélique à ses deux créatures et
pouvoir les punir ? Mais quel Dieu absurde et pervers
serait-ce ?
- Pour
tester la résistance d’Ève et d’Adam ? Mais ils ne connaissent
pas encore le bien et le mal…
- Pour
éprouver leur obéissance ? Mais ils ne savent pas encore
ce qu’est obéir ou désobéir !
- Pour
les obliger à vivre éternellement sous la tentation
et la menace ? Jusqu’à ce qu’ils cèdent et soient punis
? Mais ce Dieu-là ne serait pas celui de l’Évangile,
qui aime, pardonne et conduit…
Est-ce qu’alors le serpent serait une
créature déviante et rebelle ? Et donc une créature
de Dieu plus intelligente, plus libre, mieux informée,
mais en même temps plus incontrôlable, que les humains
?
Et Dieu ne l’aurait pas vu venir ?
Et n’aurait rien fait ? Pas même avertir ceux qu’Il
avait chargés de dominer le monde, Adam et Ève ?
Toutes ces hypothèses paraissent évidemment
absurdes.
Alors faisons confiance au texte :
Dieu a bel et bien tout préparé et donc prévu. Il a
tout mis en place pour que l’être humain s’affranchisse,
s’émancipe, et accède lui-même à la liberté — puisqu’une
liberté octroyée n’est pas vraiment une liberté — Dieu
a tout préparé pour que ce couple originel prenne par
lui-même conscience, distance et autonomie par rapport
à son créateur, afin qu’il soit libre et puisse donc
répondre librement à l’amour offert par Dieu, au don
offert par Dieu.
Sans cela, nous ne serions que des
marionnettes ou des automates préprogrammés, ou ces
êtres insouciants, inconscients et irresponsables vivant
tranquillement dans une sorte de grande et douillette
matrice à l’abri du réel…
Alors, s’agit-il, comme le dit Paul,
d’une faute, d’un péché, d’une chute et de notre déchéance
initiale qui a introduit la mort et la séparation ?
Non. Le texte ne dit rien de semblable. Et non seulement
il ne s’agit pas de chute, mais bien au contraire d’un
progrès, d’une ascension jusqu’à la conscience. Et c’est
cela, le rôle d’Adam et Ève, cette figure d’un couple
originel : c’est la naissance de l’humanité en tant
qu’êtres intelligents, capables de conscience, de libre-arbitre,
de choix. Dieu nous a voulus libres, et Il a fait ce
qu’il faut pour cela ; parce qu’Il nous veut capables
de gratuité, de projet, de don, d’une relation volontaire
avec Lui, capables d’accueillir sa grâce, capables d’aimer.
Bien sûr, maintenant que nous connaissons
le bien et le mal, nous choisissons souvent mal, et
parfois le pire, mais nous voulons quand même donner
et créer, par nos mains, par nos intelligences, par
la naissance de nos enfants – même si, connaissant le
bien et le mal, nous en connaissons aussi le coût… Et
ce qui est présenté comme une punition, “tu gagneras
ton pain à la sueur de ton front, tu enfanteras
dans la douleur” n’est finalement que le constat de
la réalité : maintenant tu sais, et, parce que tu es
une créature en devenir, tu éprouveras que le bon a
un prix et ne s’obtient pas sans peine…
Ève et Adam, dans ce récit, sortent
tout simplement du jardin rêvé de l’enfance, de l’insouciance
et de l’innocence, pour accéder à la terre, à l’humanité,
à la réalité avec ses pesanteurs, à leur destin d’humains.
L’histoire d’Ève, d’Adam, du serpent et du fruit défendu,
c’est la promesse faite aux humains, à chacun de nous,
de devenir, à travers ou à cause de nos limites et nos
souffrances, des créateurs. Dès le chapitre précédent,
il leur est déjà annoncé qu’ils seraient les maîtres
de la terre…
Pourquoi ?
Parce que cette accession à la conscience
du bon et du mauvais est aussitôt suivie de la conscience
de leur propre écartèlement entre le bien et le mal,
entre d’un côté ce qui nous paraît bien, et de l’autre
ce que nous vivons ou pouvons. C’est ce qui explique
la honte d’Adam et Ève, qui vite, vite, s’habillent
et se cachent, parce qu’ils sont nus, c’est-à-dire dévoilés
; qu’ils se savent soudain à la fois désirants et faillibles.
Or cette accession à la conscience
du bon et du mauvais et à notre écartèlement fondamental,
c’est justement ce qui creuse en nous l’envie du bien,
du beau, du juste, du mieux ; c’est elle qui nous rend
créateurs. C’est cette béance ouverte au jardin d’Eden,
cette béance entre le bien et le mal, qui nous vaut
la souffrance, les mauvais choix, le mal ; mais c’est
elle aussi qui produit le questionnement, la pensée,
la volonté, le travail, la culture, le progrès, le désir,
l’envie du beau et du gratuit…
Alors oui, nous sommes comme Lui, comme
Dieu, à son image, tels qu’annoncés par le serpent —
qui là n’a pas menti, puisque Dieu lui-même le confirme
un peu plus tard (vous pouvez vérifier, c’est le verset
22 de Genèse 3 !). Nous devenons co-créateurs sans le
savoir de l’humanité, de la culture et de l’histoire,
c’est à dire les vis-à-vis que Dieu espérait, des vis-à-vis
indispensables pour que Dieu lui-même puisse être amour,
vraiment amour, c’est à dire avec un authentique partenaire,
libre et capable de Lui dire non autant que oui…
Voilà ce qui se passe au jardin d’Eden.
Il est bien sûr présomptueux et difficile
de remettre en question tout ce qu’on a sans doute toujours
entendu et cru sur ce fameux péché originel, la chute.
Seulement voilà, cette lecture traditionnelle, reprise
de Paul et non de la Genèse, fut sans doute utile aux
Églises qui voulaient, en les culpabilisant, maintenir
leur autorité sur les foules. Mais elle n’est pas très
fidèle au texte, qui est au contraire promesse : l’épisode
du fruit défendu, c’est tout simplement l’ultime étape
de la création initiale. Ensuite, l’Histoire peut commencer.
On peut néanmoins accepter la conclusion
de Paul, qui en somme emploie le langage mythologique
du récit d’Ève et d’Adam pour dire que la conscience
du bien et du mal entraîne la conscience de la mort,
de notre mort. Et que Jésus vient faire éclater cela,
puisqu’à travers la croix nous comprenons qu’être fautifs
n’est pas une malédiction, que Dieu nous accueille et
nous reçoit avec notre écartèlement, nos souffrances,
notre désir et notre pouvoir de création, et que la
vie, notre vie, en devenant éternelle, change totalement
de dimension.
Ainsi, en ce premier Dimanche de Carême,
nous pouvons redécouvrir que ces quarante jours de jeûne
ne sont pas là pour nous humilier en raison de notre
faute originelle ou de toutes nos fautes réelles, mais
uniquement pour nous rendre disponibles à recevoir ce
don du Christ. Jeûner, donc ? Oui, d’une façon ou d’une
autre, en changeant tel rythme dans notre vie, en renonçant
à quelque chose, peu importe, mais surtout en se ménageant
chaque jour un temps ou un peu plus de temps, pour prier,
et lire la Bible, par exemple un Évangile entier…
Prier, pour sentir l’amour infini de
Celui qui nous a créés…
Amen
Novembre 2007 :
Résister
En ce onze Novembre, anniversaire d’un armistice bientôt vieux de quatre-vingt dix ans, qui a mis fin à la plus grande boucherie que ce pays et l’Europe aient jamais connue, je me demandais quels textes nous seraient proposés par les listes de lectures bibliques. Sur la guerre, sur la paix, sur la réconciliation ? Ou pas ? Or ils nous proposent le récit de Daniel dans la fournaise, qui semble bien loin de cet anniversaire.
Lisons-le pourtant, et accompagnons-le des ultimes recommandations de Jésus à ses disciples : elles ont une étrange actualité.
Un jour, le roi Nabuchodonosor, roi de Babylone, décide d’élever une statue tout en or, de trente mètres de haut — dix étages. Représentant quoi ? On ne le sait même pas. Une divinité quelconque, certainement ; si quelconque que cela n’a aucune importance et qu’on ne le précise même pas : en réalité une statue à sa propre gloire et à son pouvoir qu’il croit sans limites. Aussitôt la statue dressée, elle est inaugurée en grande pompe, devant tout ce que l’empire compte de noblesse, de ministres, de hauts fonctionnaires, de préfets, de magistrats, de commissaires aux comptes, de professeurs, de puissants chefs d’entreprises, et bien sûr de prêtres, d’évêques et de cardinaux, ou d’équivalents d’époque.
Et là, un ordre est donné à tout l’empire : l’objet de cette statue, c’est que tous obéissent au pouvoir du prince, de façon absolue et humiliante. Alors, dès que sonneront la trompette, la cornemuse, la cithare et ces instruments aujourd’hui oubliés que sont le sambuque et le psaltérion, chacun devra se jeter à terre et adorer ce grand tas de métal brillant, symbole du pouvoir totalitaire de ce roi fou de lui-même.
Sinon…c’est la fournaise, une grande chaudière où l’on jette les sacrifices pour les divinités. Tout le monde obéit, bien sûr. Sauf… sauf Daniel et ses deux amis, trois juifs de l’Exil, rebaptisés en babylonien Chadrac, Mesac et Abed-Nego, qui, pour avoir précédemment élucidé le rêve du roi, ont reçu des responsabilités dans l’administration impériale. Dès qu’il l’apprend, Nabuchodonosor, furieux, les convoque. Et les menace : “Si la prochaine fois que les trompettes, cornemuses et tout le reste jouent, vous ne vous jetez pas à terre pour adorer la statue que moi, Nabuchodonosor, j’ai faite, c’est le feu. Et quel Dieu vous sauvera alors ?” Les trois répondent tranquillement que leur foi en Dieu, justement, leur donne l’assurance d’être sauvés, et que, de toutes façons, ils ne s’inclineront jamais devant une idole humaine.
Vexé et fou de rage, le roi fait surchauffer la fournaise, ligoter les trois obstinés, et les fait jeter dans le feu — si intense que les soldats qui exécutent l’ordre sont eux-mêmes carbonisés. Les trois sont donc précipités dans la fournaise. Mais soudain… le roi s’exclame, souffle coupé :
« N’avons-nous pas jeté trois hommes dans la fournaise ?
- Certes, répondent les ministres.
- Alors qui est le quatrième, à l’apparence quasi-divine, qui marche tranquillement avec eux au milieu du feu ? »
Le roi s’approche, malgré la chaleur insupportable :
- Chadrac ! Mesac ! Abed Nego ! Vous êtes vivants ? Est-ce bien vous ? Sortez de là et revenez ! »
Ils sortent. Tous s’attroupent. Ils n’ont pas un poil de roussi, pas un fil de leur vêtement noirci, même pas l’odeur de brûlé.
Alors Nabuchodonosor s’écrie :
« Béni soit le Dieu de Schadrac, de Méschac et d'Abed Nego, qui a envoyé son ange et délivré ses serviteurs, qui ont eu confiance en lui, ont violé l'ordre du roi et livré leur corps plutôt qu'adorer un autre dieu que leur Dieu!
Voici l'ordre que je donne: tout homme, à quelque peuple, nation ou langue qu'il appartienne, qui parlera mal du Dieu de Schadrac, Méschac et Abed Nego, sera mis en pièces, et sa maison sera réduite en un tas d'immondices, parce qu'il n'y a aucun autre dieu qui puisse délivrer comme lui.
Après cela, le roi fit prospérer Schadrac, Méschac et Abed Nego, dans la province de Babylone. » (Daniel 3 :28-30)
Belle histoire… Pour les enfants ? Pour nous, surtout.
Parle-t-elle de miracle, de la foi extraordinaire de ces hommes de jadis, de la puissance de Dieu, de l’ange qui délivre ?
Non. Pas seulement, pas principalement. Cette belle histoire parle de résistance. De résistance face à un pouvoir qui se prend pour Dieu, un pouvoir qui s’idolâtre lui-même, un pouvoir totalitaire. Comme il s’en trouve tellement dans l’histoire. Comme il s’en voit encore tellement aujourd’hui. Parfois camouflés sous les apparences de la nécessité, économique ou autre.
Cette belle histoire parle de résister, si besoin au péril de sa vie, de ses biens, de sa liberté. Elle parle de politique. Et de courage.
Résister. Ce qui fit la force des protestants. De Luther, d’abord. Puis de ceux qui ont suivi, au seizième siècle, et de nouveau à la Révocation un siècle plus tard, comme toutes les Marie Durand. Et pour résister à ces époques-là, face à l’impitoyable machine du Vatican et aux princes, il fallait un beau courage. Est-ce encore la force des protestants aujourd’hui ? Est-ce encore nécessaire aujourd’hui ?
On sait, hier, l’exemple du Chambon-sur-Lignon et de toute cette région, ce village qui sous l’occupation nazie hébergea, cacha et sauva peut-être plus d’enfants juifs que le village ne comptait d’habitants. On sait le nombre de pasteurs déportés et de protestants résistants.
Aurait-on dû résister aussi en 14-18, objecter devant la grand boucherie dont on fête encore, aujourd’hui même, la fin ? Sans doute. Et des deux côtés de la frontière, mais culturellement la chose devait être impensable à l’époque pour la grande majorité.
Mais aujourd’hui ?
Si nous étions américains, aurions-nous dû objecter, refuser d’aller faire la guerre en Irak ? Oui, certainement, face à une telle guerre, injuste, absurde et catastrophique dans ses effets. Et si demain, la France envoyait des troupes pour renforcer cette guerre, faudrait-il objecter, faire, par exemple, la grève de nos impôts ? La décision n’appartiendrait qu’à la conscience de chacun, mais il se pourrait bien que oui. Si c’est le cas en aurions-nous le courage ? Je ne sais pas. Je ne sais pas si moi-même je l’aurais. Mais lorsque les circonstances l’exigent, nous avons beaucoup plus de courage que nous ne le soupçonnons, les habitants du Chambon l’ont montré. Aurions-nous, nous, le même courage que nos pères et nos mères du Chambon et d’ailleurs ? Je l’espère.
En tout cas ce que dit Daniel, c’est d’abord qu’il n’y a eu aucune hésitation, aucun balancement de la part de Chedrac, Mesac et Abed nego, ils ont résisté sans guère d’égard pour le risque, à ce qui n’était pas acceptable. Et ce que dit Daniel, ensuite, c’est que leur foi et leur confiance ne les protégeront pas de la sanction, ne les protégeront pas de la fournaise, mais que, même si nous venions à y être jetés, nous y serons accompagnés et que nous seront donnés le courage, la force et l’assurance d’être dans le juste, l’assurance que ce combat, peut-être nos sacrifices, ne sont pas vains.
C’est cela la promesse de Daniel : nous pouvons refuser la violence, refuser la guerre, nous pouvons résister — hier peut-être à la grande boucherie de 14-18, et certainement à la machine d’extermination nazie, aujourd’hui l’Irak. Demain qui sait, ce sera peut-être refuser de faire la guerre aux pays que la faim, la sécheresse ou les bouleversements climatiques pousseront à un exode irrésistible vers nos contrées ; objecter à des politiques qui n’auraient pas le courage de décisions préservant l’avenir de l’humanité et son unité.
C’est là que les ultimes recommandations de Jésus à ses disciples prennent une étrange actualité. Jésus évoque un temps de confiance et d’innocence, où les disciples pouvaient partir sans bagage, sans bourse, sans chaussures, sans souci ; mais il leur annonce pour maintenant un temps où il devient nécessaire de s’équiper : bourse, bagage… et même épée.
Pour nous aussi, pour nos enfants, après le temps de confiance et de relative innocence qu’est le nôtre, pourrait venir un temps passionnant mais plus difficile et plus exigeant, un temps de résistance. Et la nécessité de s’équiper. Avec des armes, des épées ? Non : Jésus corrige tout de suite, quand les douze lui présentent deux épées, il répond aussitôt que cela suffit, et l’on comprend que c’est déjà trop. Il le confirmera un peu plus tard à son arrestation, quand il empêche ses compagnons de le défendre par les armes — dans l’Evangile de Mathieu, c’est là qu’il prononce la fameuse phrase “Celui qui prendra l’épée périra par l’épée”.
Non, il ne recommande pas de recourir à la violence, l’épée est symbolique, et la résistance dont toute sa vie donne l’exemple est à ses propres risques et dépens, jusqu’à l’extrême de la croix.
Cette épée qu’il évoque, cet équipement, il est intérieur, il est moral. Et c’est à celui-là qu’il nous faut peut-être nous préparer et préparer nos enfants. Il s’appelle confiance, il s’appelle foi, mais il s’appelle aussi obéissance à Dieu seul, constance, force et courage.
Mais ce que dit encore le récit de Daniel dans la fournaise, c’est la grâce, c’est que si nous avons un jour à résister à un pouvoir devenu irresponsable, et que cette résistance nous conduit dans la fournaise, alors Dieu sera toujours à côté de nous, marchera avec nous, comme l’ange au milieu du feu, et nous tiendra la main, quoi qu’il arrive, jusqu’au cœur de cette fournaise.
C’est aussi ce que dit Paul aux Thessaloniciens : que Dieu remplisse vos cœurs de courage et de force. Sans jamais cesser de prier pour les méchants, fauteurs de violence, de l’Est ou de l’Ouest. Et le Seigneur dirigera vos cœurs, vous donnera la lumière, et vous gardera du mal.
Ainsi avons-nous, dès maintenant, la tranquille certitude que Dieu, toujours, nous tiendra la main jusque dans la fournaise, et que, si nous devons résister, il nous donnera de traverser la fournaise.
Dimanche :
Nos mauvaises herbes
Etrangeté dans le chapitre 13 de Matthieu, qui rassemble sept paraboles. Un petit record, mais le curieux c’est que deux d’entre elles, les deux plus longues, sont d’abord racontées par Jésus, puis réexpliquées par lui un peu plus tard, en privé, à ses disciples.
Pourquoi ? Est-ce que la parabole n’était pas claire ? Est-ce que vraiment Jésus parlait parfois par énigmes, compréhensibles seulement par ceux qui, comme il le dit lui-même, ont reçu la connaissance ? Est-ce que vraiment Matthieu voulait dire que l’enseignement de Jésus était un enseignement ésotérique, pour un groupe d’initiés, inaccessible au grand public et nécessitant donc une explication privée ?
Et finalement les exégètes ont compris : si la parabole est racontée devant la foule, mais l’explication donnée aux disciples, ce n’est pas par hasard. C’est pour donner deux messages différents, deux significations successives à la parabole. Comme si elle était valable pour deux temps différents : celui de la vie de Jésus au milieu des foules, puis celui des disciples, qui, ici, ne sont pas seulement les douze compagnons de Jésus, mais tous les disciples du Christ, c’est-à-dire les chrétiens, auxquels Matthieu veut s’adresser quand il écrit son Evangile. Comme si, après avoir rapporté fidèlement la parabole jadis racontée par Jésus, Matthieu voulait lui rajouter une nouvelle signification pour édifier l’Eglise et les Chrétiens…
Prenons deux exemples. Les sept paraboles de ce chapitre parlent toutes du Royaume de Dieu, les quatre premières avec l’image d’une graine qui passe et produit en abondance ; les deux suivantes avec l’image d’un trésor, caché dans un champ ou perle rare ; et la dernière, un peu différente, parle également du Royaume en évoquant le tri des poissons dans le filet du pêcheur… La première est celle du semeur et de la semence qui tombe en partie dans, et en partie hors du champ. Son sujet est donc cette semence, c’est-à-dire de la parole de Dieu, qui, tombée en bonne terre où elle n’est ni séchée, ni picorée par les oiseaux, produit une surabondance : jusqu’à cent grains par épi, du jamais vu de mémoire d’agriculteur… Mais Jésus en donne ensuite une explication privée, qui elle ne parle pas de la puissance de la semence, mais des disciples, qui, selon leur profil psychologique, réagissent plus ou moins mal et profitent plus ou moins de la parole reçue. La parabole met donc l’accent sur le Règne, comme l’ensemble des autres de ce chapitre, tandis que l’explication s’intéresse aux disciples, c’est-à-dire à l’Eglise, la préoccupation de Matthieu…
Il en est de même pour l’autre parabole réexpliqué. Elle aussi parle de la bonne semence, et du danger de l’arracher avec la mauvaise herbe. Son sujet est donc aussi la semence, la Parole de Dieu. L’explication, elle, parle du destin des humains, orientés les uns vers la fournaise, les autres vers le ciel. Interprétation à priori très convaincante, d’autant qu’elle s’appuie sur un décryptage terme à terme de la parabole : celui qui sème, c’est le Fils ; le champ c’est le monde ; la semence, la parole ; et l’ennemi, c’est le diable…
Cela semble correspondre parfaitement, mais… les explications univoques sont toujours réductrices, et avec celle-ci, à nouveau, il ne s’agit plus tant de parler du règne de Dieu que des disciples, de leur attitude et de ses conséquences finales. L’accent n’est plus sur la parole du Christ, mais sur l’Eglise. Et il est dommage que l’explication risque ainsi de faire perdre la signification première de la parabole, telle que Jésus l’a exprimée.
Car, qu’elle était-elle ? C’est simple. Qu’au bien se mélange toujours du mal ! A la bonne semence de la mauvaise herbe. Nous le savons déjà, même si nous n’avons pas tous la chance de nous adonner au jardinage. Mais ce que nous ne savons pas toujours bien, c’est comment faire face à la mauvaise herbe…
Les ouvriers de la parabole n’hésitent pas : on arrache. Avez-vous déjà arraché des mauvaises herbes ? Chacune a une tige ou un pied, mais qui sous terre se partage en multiple petites racines. Et lorsque les bonnes et les mauvaises pousses sont toutes proches, les racines s’emmêlent étroitement. Alors, si on arrache une mauvaise herbe, on arrache la bonne avec …
Les racines s’emmêlent, comme chez nous. En nous. Parmi nous. Si les ouvriers arrachent la mauvaise herbe, ils arrachent aussi la bonne semence. Si nous arrachons nos mauvaises herbes en nous ou autour de nous, nous arracherons aussi la bonne semence. Et voilà le message premier de Jésus dans cette parabole, un message à la fois personnel et collectif.
Personnel d’abord :
Le bien et le mal sont intimement et irrémédiablement mêlés à l’intérieur de nous. Emmêlés dans la même terre, nos vertus et nos vices, nos forces et nos faiblesses, comme les racines de deux pousses voisines. Au point que si nous tentons d’arracher l’une en nous, nous arrachons aussi l’autre, parce que l’une a besoin de l’autre, parce que la force, l’élan, le désir, l’ambition, la volonté, le bouillonnement de l’un nourrit l’autre, est celui de l’autre ; et que si nous tuons en nous l’élan, le désir, l’ambition, nous les tuerons aussi pour le bien, et nous risquons de rester inertes, sans joie, inutiles…
Or, ce qui importe, c’est la moisson, ce qui importe, c’est que nous portions des fruits et qu’au moment de les faire mûrir, nous sachions les choisir, et n’offrir que les bons, ou du moins le plus possible de bons, en jetant les autres. Que nous laissions, sans culpabiliser, ni nous effrayer, bouillonner en nous ce qui est en nous, mais qu’au moment de produire, d’agir, nous fassions le tri, pour offrir les beaux fruits que la Parole de Dieu n’aura jamais cessé de nous proposer et de nous aider à mûrir…
De même collectivement.
Ah ! la tentation, dans une classe, dans un camp scout, dans une équipe de travail, dans un groupe d’amis, une famille, de repérer les mauvais éléments, les mauvais élèves, les mauvaises fréquentations. La tentation dans une société de refouler les immigrés, de marginaliser les jeunes de banlieue, les homosexuels, parfois les anciens… Pourtant aucun de ceux-là, aucun n’est de la mauvaise herbe. Ils sont, ensemble avec les bons éléments, ensemble avec nos enfants et ceux que nous aimons, ce qui pousse autour de nous, toutes espèces de semences confondues, et c’est ce mélange qui fait un pays, une classe, un camp scout, un groupe d’amis, une famille, une Eglise…
Les ouvriers un peu trop lestes ne manquent pas, qui voudraient arracher : on en trouve, hélas, dans le monde politique, on en trouve, bien sûr, parmi les extrémistes de gauche ou de droite, religieux ou intellectuels, et même dans les Eglises… Mais non : ce n’est pas cela que Jésus dit. Il dit : laissez pousser, continuez d’arroser et de mettre du fumier — oui, du fumier, justement, car le bon pousse avec le mauvais, car le bon a besoin du réputé mauvais, parce que personne n’est mauvais, mais que chacun est un mélange de bon et de mauvais et a besoin de sa chance, et que c’est l’ensemble qui pousse avec le mauvais et donne beaucoup de fruits !
Et ce sera une de mes tâches, ici, qu’à travers les changements que va vivre notre paroisse, en particulier ce lieu, avec ses travaux et son futur développement, personne ne soit rejeté, personne ne soit méprisé, mais que chacun trouve et garde sa place. Mais, et l’ennemi, alors ? La parabole n’en dit rien de plus, pas de chasse ni de représailles : elle constate qu’il est là, c’est tout. Ce n’est pas forcément le diable, le terme utilisé évoque simplement ce qui s’oppose, ce qui est détestable, mais n’est jamais utilisé ailleurs dans la Bible pour le diable…
Parce que vouloir séparer les réputés bons des réputés mauvais, est toujours une façon de vouloir nier le mal qui est irrémédiablement en nous-mêmes, et de vouloir l’exporter vers d’autres, en charger d’autres. Les siècles qui nous ont précédés ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : savez-vous quel est le mot grec qui signifie, ici, la mauvaise herbe, plus précisément l’ivraie ? Le mot « zizania », devenu zizanie… Nos ancêtres ont si bien compris que le mal, c’était justement la zizanie, c’est-à-dire la volonté de distinguer entre des bons et des méchants, de les opposer et les séparer, qu’ils ont fini par désigner cette éternelle tentation par le mot de la parabole, le nom de l’ivraie, de la mauvaise herbe de la parabole : la zizanie…
Alors que cette séparation n’aura lieu, comme dans la parabole, qu’à la fin, au moment de la moisson. Séparera-t-on alors, comme dans l’explication donnée aux disciples, les justes des injustes, les uns pour le ciel, les autres pour le feu ? Je n’en suis pas sûr.
C’est peut-être l’ultime signification de cette parabole, en tout cas pour ce dimanche : au dernier jour ce n’est pas entre nous, mais à l’intérieur de chacun de nous que le tri se fera, que nos mauvaises herbes seront enfin arrachées pour être brûlées, tandis que tout ce qu’il y aura eu de bon en nous, tous les fruits, que nous aurons portés grâce à la semence reçue, grâce au travail de Dieu en nous, tout ce bon sera engrangé pour toujours dans les greniers de Dieu.
Jean-Paul Morley
Dimanche
:
La vie spirituelle
La vie spirituelle a quelque chose de commun avec
nos amours, avec nos amitiés ou avec l’éducation de
nos enfants : elle a besoin d’un équilibre entre une
habitation permanente et une discipline. D’un côté ce
qui relève d’un état permanent, d’une présence, à la
fois d’une inquiétude et d’une exaltation permanentes,
et de l’autre ce qui relève d’une discipline et d’une
méthode, de repères et d’une organisation.
Quand vous êtes amoureux, vous l’êtes en permanence.
Vous êtes habité à chaque instant par cet amour, qui
occupe et colore chaque moment et chaque activité de
la vie. Que vous soyez ensemble ou non, c’est là, et
cela vous fait en permanence vivre plus fort et plus
haut. En même temps, si vous êtes en couple depuis une
certaine durée, à plus forte raison si vous êtes mariés,
vous savez que vous devez à votre couple de le soigner,
de vous occuper de lui, de le cultiver. Le cultiver,
c’est-à-dire non seulement vous imposer quelques règles
de respect réciproque ou de partage, mais aussi des
rendez-vous, des moments à part, réservés pour cet amour.
Si l’on ne s’impose pas cette discipline, le bel amour
risque bien de s’embourber dans le quotidien et la routine…
Une imprégnation, un qui-vive permanent d’un côté ;
Une discipline avec ses rendez-vous obligés de l’autre…
Cela paraît antinomique, en fait cela se complète,
et en amour les deux sont même vitalement complémentaires.
Il en est de même dans la vie spirituelle, qui est
aussi une histoire d’amour. C’est en tout cas ainsi
que personnellement je la vis. Et c’est ce que suggère
l’étrange récit de la bataille de Refidim, dans le livre
de l’Exode. Israël, après ses années de désert, traverse
des royaumes pour se rendre en Canaan, la terre promise.
Mais l’un de ces royaumes, Amalec, l’attaque à Refidim.
Pendant la bataille, tant que Moïse lève son bras, les
Israélites l’emportent sur leurs ennemis, mais ils sont
dominés sitôt que, épuisé, il le laisse retomber...
Alors Aaron et Hour asseyent Moïse et lui soutiennent
le bras. C’est une image inattendue de la prière : Moïse
qui lève le bras pour que Dieu se manifeste, c’est évidemment
Moïse qui prie. Mais qui fatigue, se désunit, se distrait…Alors
il a besoin de piliers, d’aides concrètes pour que la
prière reste permanente. Parfaite image à la fois de
la permanence de la prière et de sa discipline, de ses
nécessaires soutiens.
Alors parlons un peu de cette permanence, puis de
cette discipline.
1/ La permanence, c’est avant tout d’essayer d’être
constamment en état sous-jacent de prière : être en
permanence, dans un petit coin de sa tête, en dialogue
avec Dieu, en fluidité avec Dieu et sa volonté. Je proposerais
volontiers une image un peu osée : celle de nager dans
une même eau de piscine, non pas que Dieu, ce serait
un peu présomptueux, mais néanmoins de ce que j’essaie
de comprendre comme sa volonté, ce qui est déjà suffisamment
présomptueux. Qu’en permanence, en tout ce que je vis,
je sois comme nageant dans cette eau, que j’y baigne
sans même en être conscient, un bain permanent qui me
porte et qui me tienne en intimité avec Lui et sa volonté,
de façon tellement naturelle que je ne m’en rende
même plus compte. Être en osmose avec lui et sa volonté.
Qu’en permanence, je sois en train d’offrir et de
confier tout ce qui se passe, tout ce que je fais, pense,
vis, et en train d’écouter tout ce qu’il me dit, ce
qu’il me demande, ce qu’il m’éclaire, ce qu’il m’offre.
Et qu’ainsi je sache recevoir tous ses messages, tous
ses signes souvent si ténus mais si nombreux, toutes
ses indications si discrètes et respectueuses de ma
liberté qu’elles sont presque imperceptibles mais vivantes…
L’Esprit qui habite en nous, dit Paul.
Qu’en permanence, je sois en besoin, en écoute, en
train d’offrir, de confier et de recevoir, et ainsi
de pouvoir mettre en mots et en actes ce qu’Il me demande
d’être et de vivre. « Être un avec le Père », dit Jean.
Un bain permanent. Permanent, mais bien entendu,
si l’un ou l’une d’entre vous parvient à cette osmose
permanente et à ce dialogue continu avec Dieu, qu’il
ou elle me donne immédiatement son secret, parce qu’en
ce qui me concerne, je n’y parviens évidemment pas !
Nous n’y arrivons évidemment pas. Mais essayer. C’est
l’objectif, le but, l’espoir. Essayer et recevoir, sans
même s’en rendre compte.
Cela s’apparente à cette fameuse prière du cœur des
moines orthodoxes grecs, qu’ils se répètent en permanence
: « Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, aies pitié
de moi, pécheur ». Cela s’apparente aussi aux mantras
que se répètent continûment certains moines bouddhistes.
C’est un peu la même chose, sans les mots ou le son.
Comme une disponibilité, une attitude de l’esprit qui
soit de permanente écoute, de permanent confiement de
l’esprit.
Mais la permanence, c’est aussi ce que l’on fait
ou devrait faire avant chaque rencontre, chaque décision,
chaque action, comme un réflexe : la confier. Pour dire
: “Moi, je ne sais pas faire ; toi tu sais. Oui, d’accord
je sais faire, j’ai l’habitude, mais si je le fais tout
seul, ce sera fait facile, et ce sera insipide. Si toi,
tu le fais, ce sera vrai, juste, utile”. Et lorsque
par exemple je boutonne les 177 boutons de ma robe de
pasteur — je suis sûr que c’est prévu pour cela — c’est
pour que je m’arrête et que je puisse murmurer : “ Eh
bien voilà, j’ai tout préparé du mieux possible, j’ai
travaillé, j’ai fait ce que je pouvais. Maintenant,
débrouille-toi, c’est ton boulot, à toi de jouer, c’est
toi qui peux tout, moi rien”
Et soudain on pressent que ce que l’on dit est vrai,
on se sent tout à coup déchargé, soulagé : parfois on
comprend qu’on allait faire une erreur, et on modifie
sa décision, on aborde autrement une rencontre ; ou
au contraire on comprend que Dieu prend effectivement
en charge, que c’est lui qui est responsable, alors
on aborde son activité ou sa rencontre avec sérénité.
Elle ne se déroule pas forcément comme on l’espérait,
mais après coup on découvrira que Dieu était bel et
bien là, et qu’il agit. Alors en silence, on dit merci…
Parce que Dieu ne trompe pas. Quand on lui confie
nos choix ou nos actions, et pourquoi pas nos témoignages,
un fruit, même imprévu, en naît toujours.
Voilà pour la permanence : le dialogue, l’osmose,
le bain continus, au moins dans un petit coin de soi
; et puis tout confier, tout, toujours.
2/ L’autre aspect, c’est la discipline. La
méthode, la rigueur. Nous avons besoin de discipline
et de nous y accrocher solidement. Parce que c’est elle
qui nourrit et perpétue la permanence. Il ne faut pas
sous-estimer la rigueur. Sans balises, sans points fixes,
sans pratique, l’osmose se dissipe et le bain s’évapore,
inexorablement. Or il est très facile de laisser se
perdre… C’est pourquoi, chaque matin, sitôt levé, sitôt
retrouvé ses esprits, dire merci et se mettre à genoux.
Confier sa journée, les personnes dont on porte le souci,
ce qu’on aura à faire, les rencontres, les tâches à
remplir, les imprévus,¬ ces maudits imprévus qui vous
ruinent un programme.
Tout confier. Inutile de prier trop longtemps, sinon
on pense à autre chose, à ce qu’on a vécu la veille,
au lave-vaisselle à faire réparer… Mais tant pis, on
s’obstine, on revient à la prière, on prend quand même
le temps ; jusqu’à ce qu’on ait vraiment dit tout
ce qu’on avait à dire et à confier. Pour s’aider, il
est possible de faire une liste de ceux et celles auxquels
penser, parce qu’ils ont particulièrement besoin d’être
confiés. Une liste pour ne pas oublier. Une liste, parce
que sinon, très vite, on ne prie plus que pour soi,
pour ses proches et pour ses seuls soucis. En oubliant
que la prière n’est pas faite pour demander, mais pour
offrir et pour confier.
Une liste, comme pour tirer Dieu par le pan de sa
robe et lui dire : “ Je te rappelle tel ou telle, parce
que tu ne peux pas les laisser comme ça, ce n’est pas
possible, ce n’est pas digne de toi, ni juste ; ils
sont à toi, alors occupe-toi d’eux.” Un peu comme la
veuve qui s’obstine face au juge indigne, jusqu’à ce
qu’elle obtienne ce quelle demande, et qui est justice.
Car ce que l’on demande à Dieu, c’est de tenir ses propres
promesses... Et cela chaque matin, systématiquement,
sans faute. Comme l’agneau qui, dans le rituel mosaïque,
est sacrifié chaque matin, pour bénir la journée. Chaque
matin. Comme un rythme. Comme une respiration. Comme
un besoin. C’est un besoin. Et alors la journée peut
commencer, elle est confiée.
Mais ce n’est pas tout.
Au moins une fois par semaine — tous les jours si
on ne travaille pas — ouvrir la Bible, et lire un chapitre
du Premier Testament, puis un passage du Nouveau Testament.
Il existe des listes de lectures quotidiennes ou hebdomadaires,
proposées chaque année : en quatre à six ans, on aura
lu l’essentiel de la Bible. Les plus décidés liront
tout, de la Genèse à l’Apocalypse… La lire, mais la
lire en l’écoutant, pas pour se cultiver mais pour qu’elle
parle, à nous, personnellement, ce jour-là. La lire
en lui disant d’abord : “J’attends de toi l’apaisement,
et que tu me dises ce que toi tu attends de moi aujourd’hui”
Ensuite dire le Notre Père, en en pesant chaque mot,
recommencer si nécessaire, et découvrir que, comme le
disait Simone Weill, on ne peut dire le Notre Père en
en pesant chaque mot sans que quelque chose, même infinitésimal,
se produise en nous, dans notre âme.
Et plutôt que de terminer en vous promettant les
fruits de cette discipline, en paix, en justesse, en
clarté, en réconciliation avec sa vie, je vais vous
raconter une histoire, fictive bien entendu.
Celle d’un pasteur qui…
un soir, assez soucieux, s’adresse au gardien de
son église :
— Je suis tracassé par le fait que chaque jour, à
midi, depuis des semaines, un pauvre vieux aux habits
râpés entre dans le temple. Je peux le voir de la fenêtre
de ma cuisine : il s’avance vers le chœur, il n’y reste
que quelques minutes, puis ressort. Cela me paraît bien
mystérieux et je m’inquiète, sachant qu’il y a quelques
objets de valeur dans le temple. J’aimerais que vous
puissiez l’interroger.
Le lendemain, et plusieurs jours de suite, le concierge
vérifie qu’en effet le pauvre visiteur, sur le coup
de midi, entre dans le temple pour un court moment,
puis ressort
sans hâte. Il se décide enfin à l’accoster :
— Dites donc, l’ami, qu’est-ce qui vous prend de
venir ainsi dans le temple ?
— Je vais prier, répond tranquillement le vieil homme.
— Allons donc ! Vous ne restez pas assez longtemps
pour cela. Vous vous avancez seulement jusqu’à la table
puis vous repartez. Qu’est-ce que cela signifie ?
— C’est exact, répond le vieil homme. Mais voyez-vous,
je ne sais pas faire une longue prière. Pourtant je
viens ici chaque jour à midi et je dis simplement :
« Jésus… c’est Simon ! » Puis j’attends une minute et
je m’en retourne. C’est une petite prière, mais je crois
qu’Il m’entend… !
Peu après, le pauvre Simon est renversé par une moto.
On le transporte à l’hôpital. La salle où il est soigné
donne depuis longtemps beaucoup de soucis à l’infirmière
qui en a la charge. Les malades y sont grincheux, irrités,
ils râlent, gémissent et se plaignent du matin au soir.
Tous les efforts en vue d’améliorer l’ambiance se sont
avérés vains. Mais voilà qu’un jour, l’infirmière entend
un éclat de rire, elle s’étonne, entre et demande :
— Mais qu’est-ce qui se passe ici ? Je n’ai jamais
vu cela : vous êtes de bonne humeur ! Où sont vos plaintes,
vos gémissements, vos cris et vos pleurs qui me fatiguent
tant ?
— Oh, c’est à cause du vieux Simon ! Il souffre,
il a mal, mais jamais il ne se plaint, il est toujours
joyeux, content – cela nous fait un peu honte, et nous
donne courage… !
L’infirmière se dirige alors vers le lit de Simon
:
— Dites donc, vous avez fait un miracle ! Vous avez
fait envie à tous, vous êtes toujours heureux et joyeux
malgré vos souffrances, c’est formidable ; merci !
— Comment ne le serais-je pas, répond Simon, c’est
grâce à mon visiteur, c’est lui qui me rend heureux
jour après jour !
— Votre visiteur ? Mais Simon, jamais personne n’est
venu vous voir, vous êtes seul du matin au soir, et
je n’ai rencontré aucun membre de votre famille ni aucun
de vos amis ;, alors quand vient-il ?
— Tous les jours, à midi, répond Simon dans un élan
joyeux. Il se tient là, debout au pied de mon lit, je
le vois, et il me dit : « Simon…, c’est Jésus ! ».
Dimanche 16 septembre
: Tout de Lui
Étrange : le jour de mon installation,
me voici incité par les textes du jour à prêcher sur
ce passage où Paul parle justement de sa mission et
de lui-même…
Et en quels termes !
Voilà Paul, l’apôtre Paul, l’infatigable
missionnaire, l’irrésistible prédicateur, le génial
organisateur, l’intraitable théologien, l’incomparable
théoricien de la foi nouvelle, en un mot le fondateur
du Christianisme, sur son seul fondement, le Christ.
Voici donc Paul, au faîte de son autorité et de son
prestige, conscient de l’inouï privilège d’avoir été
le pivot de l’expansion de l’Église naissante, qui,
pour se qualifier lui-même, affirme n’être même pas
digne de pitié, sans foi ni forces, et que, c’est tout
simple, il est le pire des pêcheurs... Le pire.
Et que c’est justement pour cela qu’il
a été choisi. Quel meilleur exemple de la puissance
de Dieu, que faire du pire des pêcheurs le plus convaincant
des témoins ? Au passage Paul délivre d’une phrase l’affirmation
centrale de la foi chrétienne, celle que souvent nous
redisons au cours du culte, au moment d’annoncer la
grâce : “Jésus-Christ est venu dans le monde, pour sauver
le pêcheur, dont je suis le premier ” — Le pire, dit-il.
Et moi ? Tout frais installé dans une
paroisse prestigieuse, dans ma belle robe à parler du
haut de cette chaire ? Suis-je le pire des pêcheurs
? J’ai bien envie de penser que non. Pêcheur, soit mais
pas le pire quand même, et même…
C’est précisément cette pensée-là qui
est dangereuse. Croire que nous ne sommes pas si mal.
Pas parfaits, sans doute ; mais, quand même…
Redoutable piège. Nous sommes tous
les pires, et bien sûr moi le premier, parce que le
pire c’est précisément d’oublier que nous recevons tout
de Dieu, et de lui seul ! Qu’il n’y a aucun autre salut,
pour moi, pour vous, que de tout recevoir de lui. Pour
moi, comme pasteur, pour moi comme individu, pour
nous tous, qui que nous soyons, il n’y a pas d’autre
salut que de comprendre que nous recevons tout de Lui,
nos forces, notre foi, notre amour, nos qualités.
Quelle radicale leçon de modestie,
ou plutôt de théologie, de la part de Paul !
Quels que soient nos talents, nos efforts,
nos succès, nos positions sociales, notre foi même ou
notre amour, nous ne devons rien à nous-mêmes, et tout
à Dieu. Tout. Bien sûr, nous n’y croyons pas. Bien sûr
nous pensons que nos efforts et nos qualités personnelles
y sont quand même, un peu, pour beaucoup. Eh bien, nous
avons tort. Nous n’avons rien, ni ne sommes rien, que
nous n’ayons reçu.
Et les états de service de Paul, qui,
quels que soient nos succès, sont probablement supérieurs
aux nôtres, ne l’empêchent pas, et même au contraire,
d’être profondément et intimement convaincu qu’il doit
tout à Dieu, directement à Dieu.
Nous-mêmes, aux meilleurs moments de
notre vie, quand nous sommes amoureux, quand nos enfants
s’épanouissent, quand nous réussissons professionnellement,
ne sommes-nous pas également conscients que ce n’est
pas nous, mais que cela nous est donné, sans l’avoir
vraiment mérité ?
Et il en est de même pour l’Église.
Moïse est sur le Sinaï. Voilà ce peuple,
esclave depuis des générations, brisé et soumis, qui
vient d’être délivré de façon inespérée, qui vient de
traverser la mer, qui est guidé par Dieu Lui-même à
travers le désert… qui se croit soudain propriétaire
de ce salut reçu ; et se croit autorisé à donner forme
et figures animales à Celui qui l’a sauvé ; autorisé
à posséder son Dieu, sa force, son guide, son salut
; qui se croit des droits, comme un héritier, sur Celui
auquel il doit tout. Il se fait un veau d’or. Ce n’est
plus Dieu qui crée ce peuple, c’est ce peuple qui crée
son Dieu.
Découragé ou excédé, Dieu veut renoncer,
tout effacer et recommencer autrement. Mais d’abord,
à une personne qui, elle, attend fidèlement tout de
lui, Dieu demande la permission. Oui : Dieu demande
à Moïse la permission de détruire le peuple qu’Il a
sauvé… Dieu discute avec Moïse de l’avenir de son peuple.
Et parce qu’il a tout reçu de Lui, et qu’il attend tout
de Lui, Moïse peut oser dire non à Dieu, et argumenter.
Quel argument ? Aucun mérite, aucune justification,
pas même la pitié. Non. Moïse, lui, a compris que ni
lui ni son peuple ne possèdent rien, ne méritent rien,
ne sont rien, en dehors d’une simple et impalpable promesse.
Abraham, Isaac et Jacob eux-mêmes ne sont rien, ne garantissent
rien, en dehors de la promesse que Dieu leur a faite
et qui les a conduits et construits :
promesse de devenir une terre, un lieu
;
une descendance, un peuple ;
et une bénédiction autour d’eux et
pour tous les peuples.
En plus modeste, cela décrit une paroisse
et une mission. Un lieu, c’est modestement un temple
(ou deux !) et un territoire ; un peuple, c’est une
communauté ; et devenir bénédiction autour de soi, c’est
une mission, une merveilleuse mission !
Et nous ?
Nous sommes des héritiers.
Nous avons reçu une foi, des parents,
une Église, des temples, une communauté, des activités.
Et nous en sommes plutôt fiers : Pentemont et Luxembourg
sont des mémoires, des souvenirs personnels heureux,
des rencontres avec le Christ, un passé prestigieux,
une référence, une tradition, une identité.
Tout ce qu’il faut pour en faire des
idoles. Alors, nous risquons, chaque année, de nous
croire forts, sûrs et solides ; autrement dit, nous
risquons de nous fabriquer un veau d’or – pas matériel,
bien sûr, nous avons grandi depuis le temps du premier
veau d’or, mais une sorte d’assurance intérieure, de
tranquillité collective, la certitude que notre Église
a des forces : nombreuse, riche en hommes et en femmes
de qualité, riche en foi et en bonne volonté, et même
matériellement ; elle peut donc regarder l’avenir et
l’année qui s’ouvrent avec confiance et tranquillité.
Or nous ne possédons rien de tout cela.
Tout ce que nous possédons, comme le peuple au désert,
c’est la promesse de Dieu. Rien d’autre.
Bien sûr nous pensons tous, j’en suis
le premier tenté, que j’exagère. Qu’on ne peut pas vivre,
ni construire une vie ou une Église, sans autre assurance
ni compter sur aucune autre force que se fier en la
promesse de Dieu. Nous voulons bien gravir des montagnes,
au besoin sur des chemins escarpés, avec le vide de
l’inconnu d’un côté, mais à condition de nous appuyer,
confiants et sages, de l’autre côté sur la paroi solide
et rassurante de nos vertus et de nos atouts…
Mais non. La foi, c’est plus que cela.
Jésus ne nous invite pas à la prudence, il n’invite
pas à s’appuyer de la main sur les parois en se tenant
loin du bord, il invite à s’avancer carrément sur un
chemin bordé des deux côtés par le précipice, il nous
invite à marcher sur l’eau. “N’ayez pas peur” dit-il
au milieu des vagues et du vent, et la seule sécurité
qu’il nous offre, c’est lui-même ! Mais c’est la seule
véritable.
Voyez la femme de la parabole, qui
a perdu une drachme. Une drachme, c’est de la petite
monnaie. Pourtant elle allume une lampe, qui sans doute
coûte autant que la drachme, elle retrouve sa pièce,
et fait la fête avec ses voisines, ce qui lui coûtera
plus encore… Absurde. Sauf si cette drachme représente
une âme égarée, la sienne, sans prix aux yeux de Dieu,
et que cette unique lampe, c’est le Christ, qui permet
à cette femme de retrouver sa monnaie, sa route, et
cela lui met le cœur en telle fête que cela rejaillit
tout autour d’elle… La voilà, la promesse !
Alors, en ce début d’année nouvelle,
avec nouveau pasteur, union des deux paroisses, travaux
nécessaires mais contrariants au temple de la rue de
Grenelle, mettons-nous à la recherche de toute drachme
perdue, pour offrir l’Évangile à quiconque en a besoin.
Mais faisons-le sans compter sur nos forces, elles ne
suffisent pas. N’ayons confiance, absolument confiance,
qu’en une seule lampe, une seule promesse, le Christ.
Pratiquement qu’est-ce que cela signifie
? Cela veut dire qu’avant de commencer quoi que ce soit,
ou d’organiser quoi que ce soit, avant d’imaginer quelques
projets que se soit pour sa vie personnelle comme pour
cette paroisse et ses deux lieux, nous n’avons qu’une
seule chose à faire : tomber à genoux et prier. Prier
pour le remercier de l’immense chance — en ‘chrétien’
cela s’appelle grâce — d’être là devant Lui et autour
de Lui. Prier pour nous présenter devant Lui, Lui présenter
notre vie, nos soucis, nos projets, et demander encore
plus que ce que nous croyons pouvoir lui demander en
forces, en imagination, en courage, en fidélité pour
vivre cette année et servir son Église.
Prier pour tout lui donner, tout lui
confier et tout recevoir de lui, comme nous avons toujours
reçu de lui.
Prier, d’abord prier, à genoux.
Prier, et sans doute serons-nous alors,
comme Moïse au Sinaï, dans une telle intimité avec Dieu,
que nous pourrons discuter avec Lui de notre avenir,
de l’avenir de notre Église, et de notre mission personnelle.
Si nous pouvez transmettre cela au
milieu de nous et autour de nous : que nous ne sommes
ni ne possédons rien en dehors de la promesse de Dieu,
et qu’en tout projet, toute épreuve, toute journée,
nous n’avons qu’une chose à faire : d’abord prier –
alors nous aurons donné ce qui est le plus précieux
au monde.
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