Prédications :

PasteurJean-Paul Morley

- Novembre 2008 :
Nouvelle naissance de l'humanité
Esaïe 63 16 à 75
Jean 3 : 1-8
Galates 3 : 23-28
- Octobre 2008 :
Etrangers
Exode 22 : 20-26
I Thessaloniciens 1 : 5-10
Matthieu 22 : 34-40
- Dimanche :
Multiplier les pains... demain
Marc 8, 1 à 10
- Dimanche :
Changer de comportement

Amos 6 :1-7 ; I Timothée 6 : 11-16 ; Luc 16 : 19-31
- Dimanche :
Et s'il guérissait
 
Actes 8 : 4-17 ; I Pierre 3 : 13-16 ; Jean 14 : 15-21- Dimanche :
L'euthanasie active
 
Juges 9 : 50-54 ; Actes 2 : 25-28  ;  I Corinthiens 15 : 12-19  
- Dimanche 23 mars 2008 : 
Pierre
Matthieu 16 : 13-22
- Dimanche 10 février 2008 : 
La chute
Genèse 2, 7 à 9 et 3, 1 à 7 ; Romains 5, 12 à 15 et 18
- Novembre 2007
Résister
Daniel 3 : 1-7
Luc 22 : 35-38
II Thessaloniciens 2 : 16-3 : 5
- septembre 2007
Nos mauvaises herbes
Matthieu 13 : 1-43
- Dimanche : 
La vie spirituelle
Exode 17 : 8-13 ; Luc 18 : 1-8 ; Exode 29 : 38-39 l
- Dimanche 16 septembre 2007 : 
Tout de lui
I Timothée 1 : 12-17  ; Exode 32 : 7-14 ; Luc 15 : 1-32

 

 

 

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Novembre 2008 :
Nouvelle naissance de l'humanité

Aujourd’hui, c’est donc le premier dimanche de l’Avent, premier des quatre dimanches qui précèdent Noël ! Temps de l’attente de Celui qui advient et qui vient. Un Noël qui vient cette année, en un temps où l’humanité entière s’est rarement sentie aussi incertaine et menacée dans son avenir. Noël, comme une lueur d’espoir dans un avenir inquiétant.
Et aujourd’hui, aussi, vous venez demander le baptême de votre petite Elisa, comme une affirmation déterminée d’espoir et de foi, dans ce monde bousculé. Pour elle vous avez choisi le dialogue entre Nicodème, une autorité parmi les Juifs de son temps, et Jésus, qui est encore au début de son ministère, mais comprend déjà qu’il ne sera pas accepté.

Quel paradoxe !
Vous avez souhaité faire baptiser votre petite Elisa, dix mois — un enfant encore jeune…— et vous avez choisi comme texte biblique, le dialogue entre Jésus et Nicodème, sur la nouvelle naissance…Vouloir le baptême d’un tout petit, né il n’y a pas bien longtemps, et déjà parler de nouvelle naissance, de nouveau départ… Comme vous n’êtes pas ignorants des choses de la doctrine chrétienne, vous savez que baptiser un petit enfant, c’est affirmer l’amour premier de Dieu, avant même que l’enfant ne puisse en être conscient. Mais ce n’est pas manifester sa nouvelle naissance, dans la foi et dans l’Esprit de Dieu, qui n’appartiendra qu’à elle !
Alors que vais-je faire de ce texte, moi, ce matin ? Eh bien il ne me reste qu’à le contourner, pour tenter, par ce détour, d’entendre ce qu’il dit aussi d’autre et qui concerne Elisa et vous-mêmes. Un détour par la Galilée, d’où nous sommes revenus il y a deux semaines. Nous étions vingt-sept à marcher sur les chemins de Galilée, au milieu des collines, dans les vallées, et au bord du Lac de Tibériade. Des chemins qui sont exactement les mêmes que ceux empruntés par Jésus : il n’y a pas plusieurs façons d’aller d’un village à une ville, et la plupart des villes de son temps sont bien localisées.
Des paysages qui sont beaux, à la fois doux à l’horizon mais secs et pierreux autour de soi ; un lac parfois magnifique mais parfois perdu comme une mer dans une étrange et lointaine brume ; des pierres sur le chemin que Jésus a peut-être poussées du pied avant que, deux mille ans plus tard, nous les poussions à notre tour de nos chaussures de marche ; des villes jadis vivantes et bruyantes, aujourd’hui sites archéologiques froids et silencieux, mais dont le calme est régulièrement interrompu par le cantique d’un groupe de pèlerins, et qui sont les villes dont Jésus a parcouru les mêmes pavés, où il a prêché et peut-être guéri, comme Capharnaüm…
Et c’est là-bas, que j’ai compris pourquoi Jésus enseignait en chemin. Il y avait peu de villes alors, et pas de salles de conférences… Mais de longues heures de marche, sur des chemins au soleil, avec des haltes sous un arbre. Circonstances idéales pour raconter une histoire, une parabole, citer un passage des Ecritures, en discuter, l’expliquer, remarquer un détail de la vie alentour, vignerons au travail, semeur à son champ, ouvriers à la moisson, pêcheurs réparant leurs filets, et en tirer une image du règne de Dieu ; ou encore petite dispute ou incident entre ses compagnons, occasion d’en faire une réflexion sur le comportement, l’éthique et la foi, l’esprit et la lettre…
Là-bas aussi, j’ai compris qu’Israël c’est petit. Quand on ne se déplace qu’à pied, vingt kilomètres dans une journée, c’est banal. Cela signifie qu’en une semaine, on l’a traversé de la Méditerranée au Jourdain, en un mois, on l’a parcouru du Nord au Sud… Autrement dit, durant ces trois petites années du ministère actif de Jésus, qui nous paraissent si brèves au regard de leurs conséquences pour l’humanité — que faisons-nous en trois ans, nous pasteurs, désespérants serviteurs du Christ ! — durant ces trois années, Jésus a eu le temps de parcourir tout l’Israël de son temps en long et en large, de prêcher et parfois guérir dans tous ces villages, ses synagogues et ses lieux sacrés, de faire même des incursions dans les pays voisins, le Liban, le Décapole.. Et de constater qu’il soulevait autant de haine que d’enthousiasme, que même ses guérisons lui suscitaient des hostilités, et que son annonce de l’amour du Créateur et du règne de Dieu déjà parmi nous, étaient non seulement incomprises, mais rejetées.
En trois petites années, sur les chemins de terre et de pierres de ce petit pays, il a eu le temps d’annoncer à tous l’amour du Père et de comprendre que cet amour était trop fort, trop fou pour être reçu, et que lui-même était trop habité par cet amour pour ne pas être rejeté et inévitablement éliminé.
Quelques-uns, bien sûr, l’ont entendu, ont compris, et l’ont aimé. Des hommes, des femmes aussi, qui l’ont suivi. Nicodème, une autorité parmi les Juifs, l’a compris aussi, mais trop vieux, trop installé, ne s’est pas engagé. Il semble avoir cherché à se convaincre lui-même que ce qu’annonçait Jésus était irréaliste, trop beau pour être vrai, il a eu peur. Comme les autres, comme ces foules qui suivaient Jésus, mais n’en attendaient que magie, guérisons et multiplications des pains, mais oubliaient l’effarante nouvelle que le temps du pardon et de la fraternité était prêts à commencer aujourd’hui.
L’invitation à naître de nouveau. A naître d’Esprit.
Il faut naître de nouveau, naître d’Esprit, renaître dans un nouvel esprit, se réveiller dans l’esprit de Dieu, pour non seulement comprendre les paroles du Christ, mais les vivre, et commencer, maintenant, aujourd’hui, à vivre de son règne et à faire vivre son règne.
Cela Elisa en est encore bien incapable. Mais demain, et nous allons prier pour cela, peut-être comprendra-t-elle qu’un amour l’a attendue avant même qu’elle ne naisse, qu’une place lui a été préparée dans la vie, pour sa vie, et qu’un appel lui est adressé, à elle. Peut-être entendra-t-elle cette promesse et cet appel, comme l’ont entendu ces hommes et ces femmes qui ont suivi Jésus et qui, désemparés par sa mort, ont ensuite inventé l’Eglise, cette Eglise du Christ dans laquelle Elisa sera baptisée ce matin.

Et peut-être alors participera-t-elle à la nouvelle naissance de l’humanité entière.
Aujourd’hui, c’est donc le premier Dimanche de l’Avent, premier dimanche de l’attente de Noël. Pourquoi Noël ? Esaïe le dit, comme tous ces autres prophètes du Premier Testament, désespérés par l’irresponsabilité du peuple.
“ Pourquoi Seigneur, nous as-tu laissés nous égarer loin de tes voies, et nous obstiner à rejeter ton autorité ? Ton Saint Temple a été piétiné par nos ennemis ; nous sommes tous des gens impropres à ton service, comme un objet impur, et toutes nos actions sont comme un vêtement souillé…”
Si Noël a été nécessaire, c’est parce que nous sommes nuls. Incapables de vivre libres et fraternels ; incapables de bâtir un monde libre et fraternel, tel que Dieu nous y invite et nous y presse depuis que les premiers humains lèvent les yeux vers lui. Incapables jadis, et incapables aujourd’hui, où nous conduisons cette planète et notre humanité vers un désastre.
C’est pour cela, Noël : parce que nous sommes incapables de nous en sortir seuls ; c’est pour cela qu’un enfant nous est donné, seul espoir de l’humanité.
C’est pour cela que Dieu dans un homme nous est donné, qui sera crucifié pour montrer ce qu’est l’amour, pour montrer jusqu’où va l’amour, et que cela seul peut vaincre la mort et le mal, l’égoïsme et l’irresponsabilité collective, qui condamnaient jadis le peuple d’Israël, qui pourraient condamner aujourd’hui l’humanité.

Dimanche dernier, ici même, la prédication de Jean Philippe Barde rappelait notre responsabilité envers la création, qui nous a été confiée dès la Genèse, dès le jardin d’Eden, et qui nous est toujours confiée, mais que nous mettons aujourd’hui en danger.
Eh bien, peut-être que la nouvelle naissance que, plein d’une triste ironie, Nicodème ne comprenait pas, est aussi une nouvelle naissance pour l’humanité. Elle est bien sûr promesse personnelle pour Elisa, et pour chacun d’entre nous, de recevoir l’Esprit de Dieu et d’en vivre, de ne pas rester qu’un être de chair préoccupé de lui seul, mais peut-être est-elle aussi promesse pour l’humanité entière de recevoir assez de l’Esprit de Dieu pour en vivre, ensemble, et ne pas rester dans l’irresponsabilité collective du chacun pour soi.
Promesse qu’il nous sera possible, à nous et à l’humanité présente sur cette terre, de changer, de renoncer, de partager, de respecter, de consommer autrement ; promesse d’être capables d’abandonner un mode de vie et de propriété arrivé aujourd’hui à un paroxysme qui ne nous rend même pas heureux ni libres, et qu’illustre amèrement la folie commerçante de Noël.
Promesse que Dieu peut réveiller nos âmes et nous rendre capables d’inventer un mode de vie plus communautaire, plus solidaire, plus fraternel, plus sobre, et donc plus heureux et plus libre. Voyez comme les Diaconesses, et les religieux en général, sont heureuses et sereines ; elles sont nées de nouveau…
Mais cette promesse d’une nouvelle naissance de l’humanité entière, avouons-le, nous laisse sceptiques aujourd’hui, et nous fait même plutôt peur, car cette promesse représente un changement profond de notre façon de vivre et de penser nos vies, nos relations et notre avenir. C’est une conversion. C’est-à-dire une nouvelle naissance… Et nous en avons peur, comme Nicodème, comme les contemporains de Jésus.
Nous savons qu’elle est nécessaire, mais nous avons du mal à y croire, et surtout du mal à en avoir envie. Mais… attention, l’Esprit est comme le vent, nul ne sait d’où il vient ni où il va, et il souffle où il veut, il peut souffler sur nous tous, il peut souffler sur Elisa. Il peut souffler sur vous, ses parents, parrain, marraine.
Et qui sait si ce n’est pas pour cela que vous avez choisi ce texte sur Nicodème et la nouvelle naissance. Pas seulement pour que, un jour, votre enfant puisse faire sa propre expérience de la foi, et vive de l’Esprit de Dieu — vous ne pouvez rien lui souhaiter de mieux — mais aussi pour qu’elle participe, activement, à cette nouvelle naissance de toute l’humanité, qu’attendait déjà Esaïe, que Noël annonce, et dont la croix du Christ montre le seul chemin. Et que votre tâche à vous, d’éducateurs et d’adultes, est aussi de participer à cette nouvelle naissance de l’humanité entière, et d’y préparer votre fille ou filleule.
Car c’est votre enfant, nos enfants à nous tous, qui, comme nous, auront à présider, vivre puis bénéficier de cette nouvelle naissance d’une humanité enfin à l’écoute de l’Esprit de Dieu, en cette période cruciale où elle a à faire des choix pour assurer sa propre survie sans devenir inhumaine.
C’est de nuit que Nicodème est venu, et que Jésus a parlé de nouvelle naissance. C’est quand il fait sombre que les nouvelles naissances surviennent.
Et vous savez…Dans ce passage de la lettre aux Galates que vous avez aussi choisi, et qui annonce qu’il n’y aura plus ni Juifs, ni Grec, ni esclave ni libre, ni hommes ni femmes, et j’ajouterai ni protestants ni catholiques, la condition de cette liberté sans précédent, Paul y insiste, c’est la foi.
La confiance en Christ, la confiance en Dieu.
Le don de soi, à l’écoute de l’Esprit de Dieu.
Cela passe nécessairement par là : tout donner, pour recevoir la vie.

Octobre 2008 :
Etrangers

Quand j’ai découvert le premier texte proposé pour ce jour, ce verset sur les étrangers au milieu de nous, j’ai aussitôt sursauté pour deux raisons :
1. Le sujet est très sensible, selon que l’on opine plutôt pour une morale de conviction et donc de solidarité humaine, ou pour une morale de responsabilité, et donc de réalisme social. Et ce sujet sensible vient de se rappeler violemment à nous, avec le drame de cette femme qui s’est immolée par le feu parce que son compagnon venait d’être expulsé.
2. En ce moment même, la Cimade, organisme d’origine protestante qui, depuis la fin des années 30, offre une présence auprès de réfugiés, de quelque origine qu’ils soient, Juifs pendant la guerre et immigrés aujourd’hui, la Cimade, devenue le principal interlocuteur tant des pouvoirs publics que des médias sur cette épineuse question des réfugiés, est aujourd’hui sur la sellette, le gouvernement semblant vouloir restreindre sa capacité de témoignage au niveau national, par une décision qui par ailleurs entraînerait le licenciement de la moitié de son personnel. Parler ici de la Cimade ? Et qui plus est de ses relations avec le gouvernement, ici, en chaire ? Voilà qui semble un peu téméraire, et risquerait la critique…

Pourtant… Que ce verset-là ouvre les lectures du jour, au moment même où, totalement imprévues, les inquiétudes de la Cimade occupent les médias, ressemble trop à un signe, auquel il serait peu fidèle de se dérober. Surtout lorsque ces prescriptions du Livre de l’Exode s’accompagnent des mises en garde que nous allons entendre…

Car ces textes de la Bible, que ce soit du Premier ou du Nouveau Testament, n’ont décidément rien d’édulcorant.
Habituellement lorsqu’un théologien est interrogé sur la question des immigrés ou des étrangers, il répond de façon simple, claire et indiscutable :
Genèse 1 : Tout être humain a été créé à l’image de Dieu, tout être humain est une image de Dieu.
Homme ou femme, c'est même ensemble qu'ils sont l'image de Dieu ;
blanc, noir ou basané, la Bible ignore d’ailleurs ces questions de couleur, sauf pour la belle Sulamite du Cantique des cantiques, si fière de sa couleur sombre ;
riche ou pauvre, jeune ou vieux, SDF ou PDG, estropié ou sportif de haut niveau, Centralien ou échoué de l’école…
Tout être humain est une image de Dieu, et le Christ venu sur terre est venu démontrer que Dieu n’habitait plus dans un temple ni une liturgie, mais en nous, les humains, dans chacun des hommes et des femmes que je croise, et qui sont mes frères et mes sœurs. Et si chaque être humain, quel qu’il soit, même le plus dérangeant, est à l’image de Dieu, créé et voulu par Dieu, alors il a droit, comme chacun de nous, à une totale dignité. Il a des droits sur la vie, il a des droits sur nous ; tandis que, paradoxalement mais dans la même logique, nous n’avons aucun droit sur lui, que des devoirs.
Parce que, derrière le visage de tout étranger, de tout orphelin, de tout débiteur, pour reprendre les termes de l’Exode, derrière le visage de chacun d’eux nous attend le visage du Christ.
Et la prédication pourrait s’arrêter là…
Mais ce n’est pas l’argument qu’emploie le Livre de l’Exode pour inviter au respect de l’étranger. Non, il rappelle simplement que le peuple d’Israël fut lui aussi étranger, et maltraité au pays d’Egypte.
Comme nous sans doute, qui avons, à un degré ou à un autre, probablement tous connu ce que représente être étranger quelque part. Le livre de l’Exode ne nous rappelle pas que chaque individu est à l’image de Dieu, il nous dit simplement que nous sommes tous semblables, que nous avons tous les mêmes souffrances, les mêmes peurs et les mêmes espoirs, les mêmes lâchetés aussi, et que c’est pour cela que nous pouvons nous comprendre et nous respecter les uns les autres, même quand nous sommes des étrangers.
D’ailleurs tout le livre de l’Exode, et toute l’épopée biblique de la sortie d’Egypte et du peuple au désert avec Moïse, entre Egypte et Canaan, ne sont-ils pas la proclamation scandaleuse qu’être d’origine étrangère est une chance ?
Une chance, parce que, alors, on sait que rien ne nous appartient, ni notre sol, ni notre maison, ni notre patrimoine, ni notre nom, ni même notre histoire, mais que nous avons tout reçu. Nous ne sommes ni des propriétaires, ni même des héritiers, nous sommes des invités, et dans ce voyage commun qu’est notre vie, nous ne pouvons qu’être reconnaissants, et qu’être solidaires.

Même quand il fait gros temps. Et surtout quand il fait gros temps sur une partie du bateau qui n’est pas la nôtre. Comment alors, ne pas nous souvenir que nous sommes sur le même bateau, même les étrangers, les veuves et les orphelins, même nos débiteurs ? Comment ne pas rendre son manteau à celui qui nous l’a donné en gage ? Pour qu’il puisse dormir ? De toute façon, Dieu l’entendrait, et s’en souviendrait.
Beaucoup d’entre nous ont sans doute vu le film “ Titanic”, il y a quelques années, et se souviennent sûrement de cette scène honteuse où quelques hommes sauvent leur vie en embarquant de force dans des chaloupes réservées aux femmes. Mais tous ceux-là, on le devine, resteront pour toute leur vie amputés d’une partie de leur humanité : Dieu voit et entend. Solidaires, donc. Forcément.

Mais… à quel prix ?
Que devrons-nous céder, que devrons-nous souffrir, jusqu’où devrons-nous lâcher pour être ainsi solidaires de nos frères et sœurs images de Dieu, nos compagnons du voyage de la vie ? Jusqu’où ? Mais cela n’a pas beaucoup d’importance, parce que ce n’est peut-être pas grave. Souffrir n’est pas forcément grave, c’est précisément ce qu’écrit Paul dans le deuxième texte qui nous est proposé ce jour...
De quoi parle ce passage de la première lettre aux Thessaloniciens ? On ne sait pas très bien. Paul y invoque son propre comportement, mais on ne sait pas lequel, qu’il a donné en exemple à ses destinataires, et il semble avoir montré du courage. Il évoque ensuite la grande souffrance des Thessaloniciens quand ils ont suivi l’exemple de Paul. Quelle souffrance, pourquoi, comment ? On ne sait pas non plus, peu importe sans doute, l’important c’est que cette souffrance n’a en rien empêché la joie de vivre l’Evangile. Au point qu’eux-mêmes sont devenus un exemple pour les autres églises de Macédoine et d’Achaïe, un exemple de foi et de souffrance acceptée, qui porte du fruit. Paul évoque enfin les idoles que ses correspondants ont abandonnées au profit du Dieu vivant. Des idoles qui ne sont certainement pas seulement des statues de marbre ou de bronze, mais aussi d’autres, plus tenaces, telles que l’argent, le prestige, le nom, et peut-être aussi d’autres idoles qui, plus discrètes celles-là, nous tiennent encore : la prudence, la mesure, le raisonnable, le réalisme…
Mais justement les Thessaloniciens, eux, ont accepté de souffrir, un peu, peut-être beaucoup, pour servir le Dieu vivant, et ils en ont récolté pardon, joie et exemplarité. Eh bien, il en est de même pour nous. Ce n’est pas grave si nous souffrons un peu. En tout cas ce n’est pas choquant.
Ce n’est pas choquant si c’est le prix à payer pour aimer.
Ce n’est pas choquant si c’est le prix à payer pour être solidaires.
Ce n’est pas choquant si c’est le prix à payer pour être rempli de la joie de l’Evangile.

Je ne sais pas ce qui est le plus extraordinaire, dans la personne de sœur Emmanuelle, partie rejoindre la lumière en début de semaine, à quelques jours de ses cent ans. Est-ce le prix qu’elle a accepté de payer en renoncements, en dévouement, en prise de risques, en fatigue, pour donner ce qu’elle a donné ; ou bien est-ce l’incroyable joie qui a illuminé son visage jusqu’au bout, sa gaîté carrément juvénile et son humour ! Elle n’a pas trouvé choquant de souffrir et peiner par amour et solidarité envers ses frères et sœurs, images de Dieu à quatre mille kilomètres de sa Belgique natale. Et elle est restée joyeuse. Bel exemple, tout simple dans son évidence.
Et nous aussi, comme Paul l’écrit, sommes à notre tour invités à devenir un exemple, pas seulement pour les autres Eglises, de Grèce, de France ou d’ailleurs, mais d’abord entre nous, ici, et puis aux yeux du monde. Un exemple de solidarité et de respect envers ceux qui en ont vraiment besoin ; un exemple d’acceptation de souffrir et se fatiguer et manquer un peu s’il le faut ; un exemple de la joie infiniment plus grande qui nous est ainsi promise.

Vous souvenez-vous du troisième texte que nous avons lu ? Chez Matthieu, quand les Pharisiens questionnent Jésus :
« — Maître, quel est le plus grand commandement ?
— Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, toute ta pensée et tout ton souffle.
Et voici le second : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Toute la Loi et les prophètes sont contenus dans ces deux commandements. »
Or c’est aux Pharisiens qu’il dit cela, deux jours avant d’être arrêté et condamné, c’est-à-dire dans une situation conflictuelle…
Tu aimeras ton prochain comme toi-même, c’est-à-dire pas autant que tu t’aimes toi-même, mais en tant que ton prochain est toi-même, qu’il est comme toi, qu’il est toi. Ton prochain, c’est toi, même dans une situation conflictuelle ; l’étranger, c’est toi, même s’il est importun ;
le pauvre, c’est toi, même s’il est repoussant ; ton débiteur c’est toi, c’est toi l’autre qui te doit quelque chose ; c’est toi qui es en attente d’être expulsé ; c’est toi qui es de trop, parce que ce pays-là ne peut pas accueillir le monde entier ; c’est toi…

Alors il est vrai, ces versets de l’Exode ne sont pas réalistes, que ces mots de Paul ne sont pas réalistes, que ce commandement d’amour donné par Jésus n’est pas réaliste... C’est normal. Ils ne font pas appel à notre sagesse ni à notre responsabilité. Ils font appel à notre conviction, à notre solidarité humaine, à notre fidélité ; ils font appel à l’amour… Qui est trop cher, bien sûr, mais nous savons bien au fond de nous, que c’est lui, l’amour, qui a raison, que c’est lui, la vérité, notre vérité, et que c’est pour lui que nous vivons et voulons vivre.
Finalement, je n’ai pas parlé de la Cimade. Ce n’est pas nécessaire. La Bible est encore plus violente. Mais c’est elle aussi qui nous promet que ce chemin du don, qui peut passer par un prix, une souffrance, est bel et bien le seul chemin de la liberté, le seul chemin de la fidélité, et le seul chemin de notre paix intérieure, qui conditionne notre bonheur. Le bonheur de l’étranger et celui de Sœur Emmanuelle étaient liés.

 

Dimanche :
Multiplier les pains... demain

Mes chères sœurs, chères à mon cœur et chères à l’Eglise, c’est toujours avec bonheur que je me retrouve parmi vous, même si c’est toujours avec un peu d’étonnement pour la petite solennité qui entoure les pasteurs que vous invitez. Mais c’est ainsi avec vous.

Et chez vous, j’ai fini par comprendre que vous cultes du jeudi suivaient un cycle de lectures bibliques qui revenaient tous les 3 ans. Vous avez donc déjà souvent entendu commenter ce fameux récit de la multiplication des pains…

Généralement, on l’entend comme parlant du Christ, de son amour et de sa puissance. Aussi c’est une image de la grâce, qui se multiplie et surabonde. Peut-être encore comme un appel fraternel au partage et à la diaconie.

Mais peut-être qu’aujourd’hui il va nous parler, non pas du Christ, mais de nous, de vous, mes chères sœurs.

Pour cela, nous allons reprendre les étapes de ce récit, auxquelles on ne prête pas toujours attention. Mais nous allons le faire en pensant, si vous le voulez bien, à nos contemporains et à la situation de notre planète, à son avenir et au nôtre aussi.

Reprenons donc.

Une grande foule s’est assemblée autour de Jésus – une Eglise en quelque sorte. Jésus prêche, et ils l’écoutent depuis 3 jours.

Alors Jésus s’inquiète : ils n’ont rien à manger…

Rien à se mettre sous la dent, bien sûr, mais c’est le même Jésus qui avait répondu au Tentateur que l’homme ne vivra pas de pain seulement… Et aussitôt, nous pensons aussi au pain spirituel.

« Si je les renvoie chez eux, poursuit Jésus, ils vont tomber de faiblesse en chemin, car plusieurs viennent de loin. »

Ils ont du chemin à faire ; nos contemporains ont du chemin à faire. Un chemin difficile, parce que l’avenir de la planète est menaçant ; et pour certains, pour beaucoup, le chemin sera long… Un chemin long et difficile où nos contemporains auront besoin d’aide, de soutien, de repères solides, d’accompagnement… de nourriture.

Mais les disciples, un peu comme nous, désemparés, un peu comme nous, démunis, se demandent où trouver cette nourriture en plein désert.

Et justement, le désert, nous nous en approchons, au propre comme au figuré. Le désert et le chaos climatiques qui nous sont annoncés, et qui risquent de nous conduire aux abords d’un autre désert, moral : celui de nos peurs et du chacun pour soi.

Jésus répond simplement « Combien avez-vous de pains ? »

Sept. Dérisoire pour 4000 convives. Nous sommes dérisoires.

Mais Jésus dit : « C’est peu ? Eh bien, c’est parfait : vous allez faire avec, avec ce que vous avez. »

La confiance absolue du Christ, en Dieu, en nous. Aurions-nous déjà assez avec ce que nous sommes et ce que nous avons, pour répondre à ce que Dieu et l’humanité nous demandent ?

Et puis ses compagnons découvrent qu’ils ont encore quelques petits poissons – des poissons !… –  qu’ils ont un petit peu plus qu’ils ne pensaient.

Et certainement, nous avons toujours beaucoup plus que nous ne pensons, nous sommes toujours beaucoup plus que nous ne pensons, nous pouvons toujours beaucoup plus que nous ne croyons ; vous pouvez, vous qui êtes là, aujourd’hui, vous les Diaconesses, encore plus que vous ne pensez.

Et tous sont rassasiés.

Serions-nous donc capables de nourrir, spirituellement et moralement la terre entière ? C’est en tout cas ce à quoi les chrétiens du monde sont appelés ; et le Christ semble nous dire, ici, que c’est possible.

Et non seulement, tous sont rassasiés, mais il reste encore 7 corbeilles pleines. Beaucoup plus que ce qu’il y avait au départ…

Sept, le chiffre de la plénitude. Sept, pour bien souligner que cela, c’est le travail de Dieu, que c’est Lui qui a multiplié le pain et la grâce. Qu’il suffit, pour nous, d’offrir ce que nous avons et de le partager pour que Dieu y pourvoie et fasse suffire, et même surabonder ce que nous aurons offert.

Alors Jésus les renvoie.

Ou les envoie. En tout cas, il les envoie ou les renvoie, où ? vers leurs proches, vers leurs semblables, vers leurs contemporains ; il les envoie au front : au front vers nos frères et sœurs tout aussi désemparés et démunis que nous, au front vers cet avenir de la planète qui nous inquiète et nous menace tant.

Il les envoie nourris. Nourris par ses disciples, de son pain. Nourris par nous, de son pain ; comme si c’était à nous de nourrir nos contemporains de force, de courage, de lucidité, de droiture, de générosité... Et c’est à nous de les en nourrir.

Ensuite… Jésus monte aussitôt dans une barque – l’Eglise ? – avec ses compagnons, et se rend ailleurs.

Après avoir nourri, ils s’effacent. Rien pour la gloire de Jésus ni de ses disciples, pas un bravo ni un merci, ce n’est pas la peine. Les serviteurs de Dieu, leur service une fois offert, s’effacent : nous ne sommes rien, juste de très utiles serviteurs inutiles et anonymes.

Voila donc, avec ce récit, une belle description de ce qui est attendu de nous, de la vraie confiance qui est attendue de nous.

Mais pour quoi faire ? Quelle nourriture, face à quelle faim ?

Cette semaine, de violents orages ont frappé la France. Ils ont tué une fillette et gravement blessé une autre. Déjà dimanche dernier, une petite tornade avait dévasté deux villages du Nord. Trois morts, deux villages dévastés, comme bombardés. Une tornade ? C’est bon pour l’Amérique, pas pour nous !

Eh bien, c’est nouveau. Et nous savons tous ce qui se passe : fonte des glaces et des glaciers, épuisement des énergies fossiles, insuffisance et destruction des terres agricoles mais aussi des mers, déforestations, pénuries d’eau, disparition des abeilles, des thons, des grands singes nos cousins et de je ne sais combien d’autres espèces, nouvelles maladies et pollutions – les trois-quarts des rivières en Chine sont toxiques – accidents climatiques de plus en plus graves et fréquents. Et cela s’accélère.

Nous savons. Et nous pressentons que demain, non pas des milliers, mais des millions d’immigrés fuyant de nouveaux déserts tenteront de traverser continents et Méditerranée pour pousser à nos portes et demander du pain et des poissons.

Ce jour-là, quand nous, chrétiens habitants de ce pays, sortiront nos armes et nos barbelés, nos drones et nos détecteurs électroniques pour fermer nos frontières ou nos maisons – c’est déjà commencé – ce jour-là, dans quel état moral et spirituel serons-nous ?

Qui saura résister ?

Qui viendra dire à nos contemporains qu’il faut tenir bon, non pas tenir les frontières, mais tenir l’amour. Préférer l’amour du prochain à notre sécurité, le partage qui coûte vraiment au repli sur soi et les siens ?

Qui ? Vous, bien sûr. Vous y êtes préparées. Et ce sera votre rôle. Vous allez devoir, en première ligne, nous aider à nous préparer à résister. A résister à l’immense tentation de nous protéger, à l’immense tentation de rejeter à une partie de l’humanité, à une partie de notre humanité, donc une partie de notre propre humanité intérieure.

Résister à l’immense tentation de l’égoïsme collectif, raisonnable, consensuel auquel toutes nos sociétés riches nos inviteront de façon si convaincante. Résister comme ont résisté nos anciens, quand il fallait choisir entre sa propre sécurité et sauver des enfants juifs, des enfants ‘pas tout-à-fait comme nous’. Eh bien si, justement, tout-à-fait comme nous.

Nous allons avoir besoin de nous préparer à rester droits, justes, solidaires, courageux, fidèles.

Nous allons avoir besoin de nous préparer à maintenir ferme l’Evangile et notre confiance.

Nous allons avoir besoin de nous préparer à souffrir, au besoin, à cause du Christ.

Et cela, ce sera votre rôle, privilégié, à vous, les diaconesses : aider nos contemporains à s’y préparer et les aider à le vivre.

Comment ? Mais avec ce que vous avez : vos sept pains, vos quelques petits poisons en plus !

Votre spiritualité, votre force morale, votre force puisée dans la prière, votre communauté et le témoignage de votre communauté, votre confiance et votre enracinement constant dans la Bible et elle seule. Votre foi, et le témoignage de vos vies entièrement ordonnées par votre foi.

Vous serez, pour nous tous et pour vos contemporains, un pôle de résistance, de ressourcement et de témoignage, un lieu dans ce désert où il sera distribué du pain et des poissons.

Alors préparez-vous, vous aussi, car nous aurons besoin de vous !

Tout cela, c’est vrai, peut paraître un peu triste ou inquiétant dans l’insouciance de l’été, et ne pas porter directement à l’espoir !

Mais l’espoir, il est là, et la force et l’assurance qui donnent l’espoir sont là, dans l’Evangile, bien évidemment.

Ecoutez, c’est extrait de Jean (6 : 51 à 58) :

« Je suis le pain vivant descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour toujours. Le pain que je donnerai, c’est ma chair ; je la donne afin que le monde vive.

La dessus, les Juifs discutaient vivement entre eux :

-       Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ?

-       Jésus leur dit :

-       Je vous le déclare, c’est la vérité : si vous ne mangez pas la chair du fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous.

-       Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ramènerai de la mort à la vie au dernier jour.

 Car ma chair est une vraie nourriture et mon sang est une vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang vit en moi et je vis en lui. Le Père qui m’a envoyé est vivant et je vis par lui ; de même, celui qui me mange vit par moi. Voici le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui qu’ont mangé vos ancêtres qui sont morts. Celui qui mange ce pain vivra.»

Ce pain-là, c’est à nous qu’il a été confié.

Ce pain-là, c’est celui que nous allons partager maintenant.

Ce pain-là, c’est à nous qu’il a été confié, et à vous en particulier, mes si chères et précieuses sœurs.

Amen

Dimanche :
Changer de comportement

La Bible met parfois dans l’embarras un prédicateur protestant. Voici par exemple le prophète Amos, qui lance un virulent rappel à la morale et à la justice sociale ; la lettre à Timothée, qui présente à nouveau un pressant appel à la perfection de la foi et du comportement ; ou l’Evangile de Luc, qui contient encore un urgent appel à la conscience et à la générosité, sous peine de finir en enfer…

Mais où se trouve la grâce dans tout cela ? Où se trouve le pardon promis à tous et à toutes ? Reprenons ces textes (Amos 6, I Timothée 6, Luc 16), et … réfléchissons.

D’abord le prophète Amos. Terrible !

A qui s’adresse-t-il ? A ceux qui habitent Jérusalem et Samarie, les deux capitales des Royaumes de Judée et d’Israël, qui sont aussi des villes saintes. Autrement dit, il s’adresse à l’élite sociale et religieuse de son temps. Des gens vers lesquels on se tourne, précise-t-il. Un peu ce que nous sommes, en somme. Paris, la rive gauche, des protestants, une paroisse vivante et réputée… Une ville et une confession vers lesquels en France, et même ailleurs, on se tourne…

Et que dit Amos ? “Allez voir ailleurs, dans des villes anonymes de province, et même chez les Philistins ; voyez-y les gens qui les habitent…et vous constaterez qu’ils sont largement aussi bien que vous, et que vous n’avez guère de leçons à leur donner”

En fait, que met-il en cause ? L’hypocrisie, le manque de foi ou d’engagement, la tiédeur, l’insuffisante piété ou générosité ? C’est beaucoup plus cruel que cela : ce qu’Amos met en cause, c’est le statut social et le style de vie. Un statut et un style de vie de privilégiés : finesse de la cuisine, consommée dans des intérieurs décorés et meublés avec goût et luxe, parfums de marques et de prix, une piété qui est plus de culture et de tradition ou d’ostentation que de ferveur…

Avec, à côté de cela, ou à cause de cela, une totale indifférence pour le sort de leurs frères et du monde.

Et là, on se demande avec inquiétude si Amos ne serait pas en train de parler de nous… Pourtant, je n’invente rien. Je ne fais que lire le texte d’Amos, prophète du huitième siècle avant notre ère, à la plume superbe mais au discours ravageur.

Alors comment prêcher cela, maintenant que nous avons le désagréable sentiment de nous être un peu reconnus, dans cette description d’une élite sociale et religieuse installée dans son statut, ses avantages concrets et sa tiédeur spirituelle ? Surtout qu’Amos termine par une condamnation sans appel. Si nous avions lu la suite — je vous y invite, bien sûr ! nous en aurions eu le détail, et il est impitoyable.

Le Nouveau Testament va-t-il nous aider, avec ce passage de la première lettre à Timothée ? Timothée, c’est étymologiquement “Celui qui honore Dieu”, et la lettre le qualifie “d’homme de Dieu”. Mais pour lui aussi, l’exigence est simple : la perfection. Dans la foi et la vie, afin de vivre dans une conformité pure et sans tache à l’appel du Christ et à la confession de foi que nous avons nous-mêmes prononcée… Et nous : vivons-nous tous, tous les jours, comme nous nous l’étions promis le jour de notre confirmation ou de notre baptême ?

Et moi – homme de Dieu je ne sais pas, mais chargé comme Timothée d’un ministère de l’Eglise, certainement – : est-ce que je corresponds à cette perfection ? Loin de là évidemment. Le disciple de Paul qui a écrit cette lettre va jusqu’à recommander à son destinataire de “saisir la vie éternelle”, comme si la vie éternelle se saisissait, ne se recevait pas, mais se gagnait, s’acquérait ou se méritait. Ce disciple de Paul serait-il à ce point aux antipodes de la pensée de Paul, le chantre de la grâce ? Il termine par exemple sur une louange à Dieu, à sa souveraineté, à sa gloire inaccessible, mais sans un mot sur son amour, son pardon, ni même sur le don du Christ… Où donc est la grâce ?  

Notre embarras à prêcher ces textes de façon protestante ne fait, je le crains, que croître… La parabole du riche et de Lazare, chez Luc, va-t-elle enfin nous donner la clef ?

Mais la parabole commence mal : à nouveau elle met en cause le statut social et le style de vie, privilégiés, du premier protagoniste, qu’elle oppose à l’indigence et la détresse du second, Lazare, auquel le riche est indifférent. Nous préférerions certes moralement nous identifier au second, au pauvre, à Lazare, mais en réalité nous sommes plutôt heureux de ressembler davantage au premier. Sauf pour son destin : jeté, à sa mort, dans des souffrances éternelles, alors que Lazare, lui, est recueilli auprès d’Abraham…

De nouveau, nous nous sentons un peu visés, un peu remis en cause, mal à l’aise, et cherchant vainement dans ces trois textes une trace du pardon ou de la grâce qui ne s’y trouvent pas… Pourtant cette parabole nous donne peut-être quand même la clef de ces trois textes. Quel est son véritable message et que vise-t-elle en réalité ? À opposer le riche et Lazare, le riche et le pauvre, l’un qui a déjà profité de tout et qui est promis à l’enfer, et l’autre qui a déjà tant souffert que Dieu le console et réparera cette injustice dans l’au-delà ?

Peut-être pas : il s’agit là de figures caricaturales, pour dire autre chose dans la seconde partie de cette parabole, la plus développée. Cette seconde partie où l’homme riche, consterné par son sort et soudain soucieux des siens, supplie Abraham de les alerter pour qu’ils changent de vie. Mais ce n’est pas possible, répond Abraham ; quand bien même un mort reviendrait les avertir, ils n’écouteraient pas : ils ont déjà Moïse, la Loi et les prophètes, qu’ils n’écoutent pas vraiment, comme le riche ne les a lui-même pas vraiment écoutés…

Maintenant, il est trop tard. Alors que vise en réalité cette parabole ?

La conversion. Tout simplement la conversion. Le changement de vie, d’orientation, de comportement.

Vous avez, nous avons, Moïse, la Loi et les prophètes, le Christ et les Evangiles — y compris ces passages qui nous mettent mal à l’aise — alors, écoutons-les. Demain il sera trop tard, nous aurons manqué notre vie.

Mais… nous sommes déjà convertis ? Sans doute, sinon nous ne serions probablement pas là. Et le pardon nous est offert, inconditionnellement ? Oui… à condition quand même de l’accueillir en nous, et qu’alors il nous change vraiment de l’intérieur et porte du fuit : c’est cela que la lettre à Timothée appelle “saisir la vie éternelle”.

Pourtant nous sommes déjà justifiés par la croix du Christ ? Certes ! Justifiés depuis toujours et pour toujours, mais appelés à en vivre et à en rayonner, et cela s’appelle se convertir, et se convertir, si le mot a un sens, signifie un changement de notre regard, de notre vie et de notre comportement.

Or, si la justification ne dépend pas de nous, reçue une fois pour toutes, la conversion, elle, est à revivre sans cesse, matin après matin, soir après soir, à chaque heure et à chaque incertitude.

Devons-nous donc, comme nous y invite Amos, comme y appelle l’auteur de la lettre à Timothée, comme y insiste la parabole de Luc, renoncer à nos biens ou à notre position, et tout partager ?

Pourquoi pas ! De toute façon, en matière de solidarité, nous faisons certainement trop peu, et moi le premier. Et nos privilèges nous aveuglent et nous endorment si facilement qu’il est forcément bon de les remettre en cause en permanence.

Mais surtout, nous ne devons pas nous tromper nous-mêmes : la foi n’est pas qu’un petit supplément d’âme, la grâce n’est pas une denrée inoffensive et à bon marché, elle a coûté la croix du Christ, elle coûte la souffrance de Dieu devant tous nos errements et nos injustices.

La foi est plus qu’un supplément d’âme, elle est un bouleversement interne, une disponibilité permanente à la Parole qui saisit notre vie, l’oriente et la transforme, mais qui, comme le dit la lettre à Timothée, et la seule source de bonheur. Et cette conversion permanente, qui change et renouvelle sans cesse notre regard, se traduit, avec ou malgré nous, par un changement de comportement qui prend naissance au plus profond de notre être.

Tu es par exemple instruit, plutôt riche et bien considéré, un peu comme ceux de Jérusalem et de Samarie ? D’accord ! Ne culpabilise pas pour cela. Mais qu’en fais-tu ? Comment vis-tu ? Comment veux-tu vivre ? Qu’est-ce qui est transformé dans ta vie et ton comportement ?

Peut-être as-tu peur de ce qui te sera demandé ? Alors agenouille-toi, et offre tout à ton Dieu. Lui te dira en quoi Il a besoin de toi, et te donnera ce qu’Il te demande. N’aie pas peur, interroge-toi, écoute, et change ce qui doit l’être. Et tu en seras plus heureux que tu ne pourras jamais l’être par toi-même.

Convertis-toi, tous les jours de nouveau, et tu vivras, déjà, la vie éternelle qui nous est offerte.

Dimanche :
Et s'il guérissait

Peu après la résurrection de Jésus puis son ascension-disparition, une Église naissante se constitue, et très vite organise une solidarité et un soutien aux plus démunis. Quelques veuves juives d’origine étrangère s’étant trouvées oubliées de cette solidarité, les apôtres décident de s’organiser, et nomment sept hommes « de mérite et de confiance » pour ce service : les premiers diacres, la naissance, déjà, du diaconat, constitutif d’une Eglise nourrie de l’Evangile.

Certains de ces diacres, à la faveur de leur service, prêchent si bien que le plus brillant d’entre eux, Etienne, se trouve présenté devant le tribunal religieux. Il y prononce un discours tellement radical pour la foi nouvelle face à la tradition israélite, qu’il est immédiatement traîné hors de la ville et lapidé. Sous le regard approbateur d’un jeune homme, Saul, le futur Paul…

Aussitôt je jeune Eglise se disperse, les chrétiens fuient Jérusalem, et la conséquence de cette répression est que l’Evangile se répand dans tout le pays.

Philippe est un autre diacre. Ainsi arrivé en Samarie, il y prêche. Avec succès – comme si les diacres, chargés du travail social, s’avéraient les meilleurs prédicateurs et témoins de l’Evangile du Christ ; comme si le geste charitable ou solidaire rendait crédible le témoignage ; comme si la parole se pouvait se dissocier de sa mise en pratique. D’autant que la parole de Philippe s’accompagne de miracles, de guérisons, de délivrances ; les esprits mauvais, dit la Bible, sont chassés

Là surgit une première question difficile pour nos esprits plus scientifiques qu’il y a 2000 ans : que penser de ces esprits mauvais, des guérisons miraculeuses, des exorcismes  et des délivrances ? S’agit-il, dans la Bible, d’un langage figuré et mythologique, ou de réalités ?

Des guérisons inexpliquées ? Il en existe. Rares, beaucoup moins nombreuses qu’on le voudrait ni qu’on le demande, mais elles existent. Jamais systématiques, même demandées au nom du Christ, mais elles existent.

Des esprits mauvais ? Aujourd’hui on leur donne un autre nom : délire obsessionnel, troubles névrotiques, épisodes psychotiques, étaient jadis des esprits mauvais ou des démons. Mais peu importe leur nom, cela existe. Qu’on leur accorde une volonté propre ou simplement une force intrinsèque, appelons tout cela ‘forces du mal’. Peu importe leur statut : un cancer ou une maladie mentale ne veulent pas détruire une personne, mais c’est quand même ce qu’ils risquent de faire, sans avoir forcément une volonté mauvaise. Les esprits ou les démons, je ne sais pas, mais les forces du mal existent, on ne le sait que trop.

Les exorcsimes et autres délivrances ? Ils se pratiquent, avec un certain succès. Qui n’est ni garanti, ni absolu, ni toujours pérenne, avec des échecs parfois pires que le mal, mais certaines délivrances sont réelles, et ressemblent souvent à ce que décrit le Nouveau Testament, par exemple dans ce récit des Actes. Elles peuvent être réalisées par des sorciers, le vaudou, des guérisseurs, des magnétiseurs ou la prière de chrétiens convaincus, au nom du Christ ; de toute façon les exorcismes réussis existent.

Nous sommes donc devant ce constat : des guérisons inexpliquées se produisent ; les forces du mal existent ; des exorcismes réussissent.

Et ici, en Samarie, Philippe en réalise et guérit des maladies. On peut ne pas y croire, dire que c’est symbolique, mais c’est quand même écrit dans la Bible. Et puisque l’on sait qu’il en existe par ailleurs…

C’est précisément ce qui advient : dans cette ville de Samarie, opérait un magicien, Simon, personnage flamboyant et singulier, à la fois sympathique et déplaisant. Lui aussi a un pouvoir particulier : il exerce la magie. Guérit-il ? Sans nul doute. Ce qui lui vaut considération et certainement revenus. Il est ‘quelqu’un’ dans cette ville ; il ‘est’, le texte le précise, « la puissance de Dieu lui-même »…

Et voilà que Philippe vient lui faire de l’ombre, faire encore mieux que lui et lui ravir sa place en matière de puissance divine. Simon va-t-il mal le prendre ? Philippe va-t-il le condamner puisqu’il n’opère pas au nom de Jésus Christ, puisqu’il est peut-être représentant ou manipulé par le diable, ou conduit par un esprit démoniaque ? Nullement : Simon admire Philippe, reconnaît en lui une puissance supérieure à la sienne, l’accepte, accepte la supériorité de Philippe et se convertit, il demande et reçoit le baptême en Jésus Christ. Philippe ne le rejette pas, ne le condamne pas, ne le considère pas comme venant du Malin – lequel, jamais, à aucun moment, n’est mentionné dans cet épisode – et accepte donc de le baptiser au nom de Jésus Christ.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Les compagnons de Jésus, restés à Jérusalem, apprennent avec surprise que des Samaritains – des Samaritains, ces cousins pires que des étrangers ! – ont reçu, accueilli et accepté la Parole de Dieu, l’annonce  de Jésus ressuscité, et qu’ils ont été baptisés en son nom. C’est la première fois que cela arrive à des non- Juifs. Ils leur envoient aussitôt deux autorités : rien de moins que l’apôtre Pierre lui-même, chef de la toute jeune Eglise, et Jean, le disciple préféré de Jésus.

A leur arrivée, ils voient, sont convaincus, mais constatent qu’il manque encore un dernier acteur : le Saint esprit.

Voilà qui est étrange, et ce sera notre seconde question ; de quel Esprit s’agit-il ? Parce qu’enfin, si Philippe guérissait des malades, ce ne pouvait être que par l’Esprit de Dieu ; si les habitants de Samarie ont cru à la Parole et demandé le baptême, ce ne peut être que par l’intermédiaire du Saint Esprit, si même Simon guérissait avant l’arrivée de Philippe, ce ne pouvait être que par la puissance de Dieu, qui elle-même intervient par le Saint Esprit…

Alors, si l’on ose dire, de quel Esprit Saint s’agit-il ? Eh bien, de celui que nous n’aimons pas beaucoup dans nos Eglises réformées, celui qui s’exprime par des manifestations sensibles et plus ou moins spectaculaires, ce que certains appellent les dons de l’Esprit, et les autres des phénomènes charismatiques et un peu illuminés : prier seul à haute voix, mains ouvertes et souvent en langues étranges, connaître des extases, être rempli d’une douce ivresse intérieure, se sentir physiquement envahi d’une joie, d’une paix et d’une certitude inconnues, recevoir des visions et des inspirations, bénéficier de miracles, pouvoir intercéder avec succès et obtenir des guérisons…

Et c’est tout cela qui arrive aux habitants de Samarie, sitôt que Pierre et Jean leur ont imposé les mains. Ils sont remplis de ce Saint Esprit-là. A nouveau, on peut ne pas y croire. Mais c’est quand même aussi écrit dans la Bible, le Nouveau Testament.                  

Et lorsque Simon assiste à ce don de l’Esprit répandu sur ces hommes et ces femmes, avec les effets qui en découlent, il demande à pouvoir lui aussi, non pas le recevoir, mais le distribuer. Et il est prêt à payer pour cela. Alors seulement Pierre se fâche : « Que ton argent périsse avec toi-même ! Tu n’as rien compris. Prie plutôt le Seigneur qu’il te pardonne une telle pensée ! »

C’est vrai, il n’a rien compris : l’Esprit de Dieu ne se possède pas, ne s’achète encore moins ; il est reçu et transmis, mais il vient de Dieu, non des humains. Les apôtres peuvent en témoigner, jamais le posséder.  Nous pouvons certainement en témoigner, jamais le posséder.

Simon, confus, demande aussitôt à Pierre et Jean de prier eux-mêmes le Seigneur pour qu’il ne lui arrive rien…

L’intéressant me semble-t-il dans cette affaire, est que, au delà des questions qui nous mettent plus ou moins mal à l’aise : l’existence des démons, la réalité des guérisons miraculeuses et des exorcismes, les manifestations un peu troublantes d’un Saint Esprit exhubérant… l’intéressant, c’est la grande tolérance de Philippe, de Pierre et de Jean face à d’autres manifestations plus ou moins spirituelles qui ne proviennent pas de la foi au Christ. Ils ne condamnent ni ne rejettent Simon et ses œuvres, ils l’accueillent au contraire, autant qu’un autre, dans la foi nouvelle et l’y baptisent, ils ne lui demandent pas de renier ses croyances ou ses œuvres précédentes. Ils ne se fâchent que lorsque Simon prétend pouvoir posséder l’Esprit de Dieu et en faire commerce, parce qu’il n’a pas compris que tout est grâce et que tout est reçu, gratuitement, de la part de Dieu, qu’il suffit de faire confiance.

Et d’ailleurs Simon fera confiance, confiance au Seigneur, qu’il demande à Pierre et Jean de prier pour lui…

Alors peut-être que ce troublant récit nous propose deux leçons :

-       La première : ne jugeons pas. Philippe n’a pas jugé Simon. Certes, ces histoires de démons et de guérisons nous mettent mal à l’aise, pourtant elles sont peut-être réelles, la Bible en rapporte. Alors ne jugeons pas trop vite. Ne jugeons pas les Chrétiens, nos frères et sœurs, qui y croient. Et ne jugeons pas les Chrétiens nos frères et sœurs qui n’y croient pas. Ni la réalité ni l’avenir de la foi chrétienne n’en dépendent. Ne jugeons pas trop vite.

-       La deuxième leçon, c’est : n’ayons pas peur. Philippe n’a pas eu peur de parler, de parler de l’Evangile. Il n’a pas eu peur de prier pour guérir, et de guérir. Il n’a pas eu peur de Simon. Simon, lui, n’a pas eu peur de quitter ses anciennes certitudes et ses anciens avantages pour rejoindre une foi plus belle et plus pure. Pierre et Jean n’ont pas eu peur d’accueillir et de baptiser des différents d’eux, ni de parler franchement à Simon, ni de prier pour lui …

Parce qu’ils savaient, parce que Simon et les autres habitants de Samarie ont cru, que, comme il le promet, Jésus ne nous laisse pas seuls, mais qu’il nous donne pour compagnon cet Esprit Saint, insaisissable, dont la forme d’intervention et de présence n’est pas la même pour chacun, mais qui demeure en nous, nous éclaire, nous bouscule parfois, comme Simon, mais nous conduit, et, si nous nous offrons à lui, nous remplit de joie et peut-être de puissance.

Comme l’écrit Pierre : « N’ayez aucune crainte des hommes et ne vous laissez pas troubler ; mais soyez toujours prêts à répondre à tous ceux qui vous demandent raison de votre espérance... »

Dimanche :
L'euthanasie active

Parieriez-vous qu’il existe de l’euthanasie active ou du suicide assisté dans la Bible ? Sans doute pas.

Et plus simplement des suicides ? Ah ! là oui, il y a Judas, bien connu pour s’être pendu après avoir livré Jésus… C’est le seul cas du Nouveau Testament.

Mais il y en a quelques autres, peu nombreux, dans le Premier Testament. Et même un ou deux cas de suicides assistés. Nous pouvons donc peut-être revisiter l’enseignement traditionnel des Eglises sur ces questions, à partir du regard critique que peut y porter la Bible elle-même…

La question revient à l’actualité, de cas en cas dramatiques et médiatisés, tels celui de Chantal Sébire, qui, malade, incurable, souffrante et inaccessible aux soins palliatifs, s’est donné la mort après que sa demande d’euthanasie active a été rejetée par la justice.

Aider quelqu’un à mourir… Qu’en penser ? Quelle parole avoir ?

Les Eglises, quelles qu’elles soient, ont toujours considéré le suicide comme un pêché, et l’ont condamné. Partant de l’idée que la vie est donnée et retirée par Dieu seul, ce n’est donc pas à l’individu de décider du terme de la sienne. Tout au plus pourrait-il l’offrir à la guerre, pour en supprimer d’autres ; ça, oui…

Cette idée que le nombre de nos jours n’appartient qu’à Dieu, et qu’il est péché de l’abréger, avait pour conséquence que quiconque se suicide meurt ipso facto en état de péché, sans repentir er donc sans pardon possible. Il était donc damné, et ne pouvait par exemple être enterré dans un cimetière catholique, uniquement dans un lieu à part que la résurrection n’atteindrait pas. Quant à donner la mort, l’Eglise considérait que le commandement “Tu ne tueras pas” ne s’appliquait ni aux soldats, ni à la justice pénale ou ecclésiale, mais tout à fait  s’il s’agissait d’aider un proche souffrant à partir… Une position que les évêques de France ont confirmée solennellement  à l’occasion de la mort de Chantal Sébire.

Or que voyons-nous dans la Bible ? Voici Zimri, roi d’Israël, qui a pris le pouvoir en assassinant son prédécesseur. Quand ses troupes l’apprennent, elles se rebellent et se retournent contre lui. Alors Zimri se retire dans sa chambre, y met le feu, et périt dans l’incendie. Il se suicide. La Bible ne le condamne pas, elle le range simplement parmi les autres rois d’Israël, tous plus ou moins recommandables.

Voici Ahitophel, conseiller très écouté du roi David et de son fils Absalom. Aussi écouté qu’une parole de Dieu lui-même, prévient la Bible. Une sorte de conseiller spécial du Président. Un jour, Ahitophel donne un conseil – excellent – à Absalom, en lutte contre son père David… Mais un autre conseiller, resté fidèle à David, donne un autre conseil, plus flatteur mais trompeur. Absalom l’écoute, David sera sauvé et Absalom perdu. Ahitophel, triste et humilié, se retire chez lui, met ses affaires en ordre, salue sa famille et se pend. Il se suicide. Parce qu’il a échoué, parce que sa dignité est en jeu, parce que son avenir s’est fermé. La Bible ne le condamne pas, elle précise au contraire qu’il est enterré normalement avec ses pères, ce qui est alors la marque d’une bénédiction…

Voici encore Saül, le roi Saül, à sa dernière bataille, qu’il sait perdue. Ses fils viennent d’être tués. Il est cerné. Voit s’approcher les soldats adverses. Alors il demande à son aide de camp de le tuer, pour ne pas mourir de la main de ses ennemis. L’aide de camp refuse, parce qu’il a peur. Saül se jette alors sur sa propre épée et se tue. Son aide de camp l’imite aussitôt. Il n’avait pas peur de la mort, mais de porter la main sur quelqu’un qu’il aimait… Ils se sont suicidés. Pour l’honneur. Aujourd’hui on dirait leur dignité. La Bible ne les condamne pas, elle considère leur mort comme aussi digne que celle au combat. Saül a donc demandé une aide au suicide. Son compagnon la lui a refusée, pour raison morale. Et tous les deux se sont suicidés.

Voici enfin Abimélek, fils de Gédéon, roi de Sichem. Lors du siège d’une ville, une pierre lancée par une femme lui brise le crâne. Lui aussi appelle son aide de camp, là aussi pour l’achever, et ce jour-là son compagnon accepte, et le tue.

Cette fois il s’agit bien d’un suicide assisté, et même d’une euthanasie active ; brutale, certes, nous sommes à la guerre, et ce terme plus ou moins scientifique d’euthanasie active, qui prend distance avec ce geste terrible, n’existait pas encore. Mais il s’agit bien de cela.

Et la Bible, qui condamne la façon dont Abimélek avait pris le pouvoir, ne fait aucun commentaire sur sa demande ni sur la réponse de son aide de camp, qui ne sera inquiété par personne.

Alors, est-ce à dire que la Bible autorise, voire encourage le suicide, et même le suicide aidé ? Non, bien entendu. Mais elle ne l’interdit pas, et surtout elle ne s’en émeut pas.

Le parallélisme entre ce dernier exemple, Abimélek, et le cas dramatique de Chantal Sébire est même troublant :

-       tous deux sont condamnés, l’un par sa blessure mortelle, l’autre par sa maladie, incurable ;

-       tous deux souffrent et la médecine ne peut rien pour eux ;

-       tous deux veulent mourir dans la dignité ; l’un ne veut pas mourir de la main d’une ennemie, d’une femme — aucune époque n’est parfaite…— l’autre ne veut pas mourir de calmants qui la rendraient inconsciente et la priveraient en quelque sorte de sa mort

-       tous deux, lucides, demandent de l’aide pour en finir, car ils ne peuvent agir eux-mêmes…

Donc : même situation sans espoir, même souffrance, même volonté de sauvegarder sa dignité, même impuissance, même demande… Choquante ? La tradition religieuse dit : oui, on ne décide pas pour Dieu, il faut maintenir l’interdit. La foi, elle, la foi en la grâce, dit peut-être : réfléchissons à la lumière de l’Evangile ! Et elle pose la question du pardon, celles de l’amour face à la règle, de la résurrection, de la liberté responsabilité, enfin du rôle social de l’Eglise.

Alors tâchons d’y répondre :

Le pardon : le pardon de Dieu peut-il couvrir celui ou celle qui aura décidé de mourir, et celui ou celle qui aura aidé à mourir ? Poser la question, c’est savoir déjà que oui, c’est savoir que Dieu a pris toute souffrance sur lui, et que son pardon couvre tous nos errements ; et qu’il couvre Judas,    Pilate, Hitler ou Ben Laden. Il couvre celui ou celle qui décide de partir par amour de la vie et de l’image de Dieu qu’il veut continuer d’être, comme celui ou celle qui par amour et compassion l’aide à partir.

Alors se pose la question de l’amour face à la règle : peut-on enfreindre une règle, voire une loi, au nom de l’amour ? A nouveau poser la question, c’est savoir déjà que oui, c’est savoir que Jésus a transgressé le sabbat pour guérir le paralytique, que les habitants du Chambon et d’ailleurs ont désobéi pour sauver des enfants, que Luther King ou Mandela ont transgressé des lois pour vaincre la ségrégation, que les interdits de la loi de Moïse ont été remplacés par un seul commandement : “Tu aimeras” — et que cet amour peut conduire à des décisions exceptionnelles et contraires à la loi.

Parce qu’on ne peut ignorer la résurrection : la vie s’arrête-elle à notre vie humaine et terrestre, n’y a-t-il aucune promesse, ni aucune consolation, ni aucune réparation qui nous attendent au-delà de la porte, cette porte si sombre mais qui parfois apparaît comme lumineuse parce qu’elle ouvre sur la lumière et la paix ?  Poser la question, pour un lecteur chrétien de la Bible, c’est savoir déjà que ‘si’ ; c’est se souvenir que, comme le dit Pierre en citant un psaume :

“Tu ne m’abandonneras pas dans le monde des morts,

“Tu ne permettras pas que moi, ton fidèle, je pourrisse dans la tombe,

“Tu  m’as montré les chemins qui conduisent à la vie“

C’est se souvenir que, comme le dit Paul : “Si notre espérance dans le Christ n’est valable que pour cette vie, alors notre foi est vaine, et nous sommes les plus malheureux de tous les hommes”

Et doutons-nous que la vie éternelle succède à cette vie-ci ? Moi non. Pas un instant. Doutons-nous que parfois il soit préférable d’être mort ici-bas plutôt que trop mal vivant ? Non, sans doute, même si nous n’osons pas le dire, même s’il ne faut évidemment en tirer aucune politique.

C’est alors que se pose la question de notre liberté, ou de notre responsabilité, puisque les deux sont indissociables. Sommes-nous libres de prendre la totale responsabilité de notre vie, de toute notre vie ? Luther répondait : nous sommes totalement asservis au pêché, mais totalement responsables de nous-mêmes ; nos décisions de foi n’appartiennent qu’à nous, et c’est la foi au Christ qui nous rend libres, au-delà de toute loi, dans la seule soumission à l’amour de Dieu et du prochain. La liberté de conscience, la responsabilité de chaque personne envers elle-même, est à la fois une condition pour que la grâce soit reçue, et une conséquence de la grâce. Nos décisions ultimes ne relèvent que de notre conscience devant Dieu : pas de l’Eglise ni de la loi. Celles concernant la mort aussi.

Mais le rôle social de l’Eglise alors ? Pouvons-nous, en tant que chrétiens, en tant qu’Eglise, prendre le risque d’accréditer l’idée que chacun est libre de mettre quand il veut un terme à sa vie ; ou libre d’aider à mourir quiconque le lui demanderait avec un peu d’insistance ? Mais l’Eglise est-elle en charge de l’ordre social ?  Il ne semble pas que ce soit cela que Jésus ait dit ni fait ; ni Luther, ni Martin Luther King… Et quand bien même nous serions personnellement traditionnels moralement ou socialement, nous savons bien que le rôle des chrétiens est moins d’être gardiens de l’ordre ou de la morale, que d’avoir un rôle prophétique dans la cité, simplement parce que notre horizon ne peut être que l’amour de Dieu et du prochain…

Reste quand même la question : pouvons-nous, au nom de l’Evangile, accréditer l’idée que chacun peut mettre quand il veut un terme à sa vie, ou aider à mourir quiconque le demanderait avec un peu d’insistance ? Au risque de briser des garde-fous moraux et de favoriser toutes les dérives, personnelles ou collectives ?  

Il ne s’agit pas de cela.

Mais, comme le font les Diaconesses, avec leur longue expérience de l’accompagnement en fin de vie, de rappeler la règle éthique : “Tu ne tueras past”, tout en plaidant obstinément pour que se développent dans notre pays les soins palliatifs, l’accompagnement en fin de vie, la présence affective auprès des personnes au seuil ou dépressives. Et les Diaconesses ont raison : chacun a le droit de vivre sa vie jusqu’au bout, chacun a le droit, et mérite, d’être accompagné, entouré et encouragé jusqu’au bout.

Pourtant. Dans certains cas exceptionnels, qui ne sont pas tous médiatisés mais qui peuvent  être plusieurs dizaines par an, voire plus, il peut être fidèle de comprendre la nécessité de la transgression éthique, selon l’expression du professeur Caune de la Faculté de Théologie de Montpellier, et passer de la logique de la règle à celle du pardon, de l’amour, et de la foi en la résurrection. Quitte à en fixer les conditions juridiques.

Quand j’étais étudiant en théologie à New York, il y a trente ans, une grande émotion avait secoué notre Institut, lorsqu’un couple très aimé et respecté de professeurs âgés et malades avait choisi de se donner la mort ensemble. Plusieurs amis étudiants en théologie m’avaient dit combien ils étaient bouleversés et choqués par ce geste, perçu comme un manque de foi et d’obéissance aux desseins de Dieu, venant entacher une vie au service de l’Evangile.
Personnellement, j’avais pensé que leur geste manifestait plutôt leur tranquille certitude de la résurrection — et le bel amour qui soudait toujours leur couple.
Mais je n’avais pas osé le dire. Aujourd’hui, je crois que j’avais raison : c’est bien cette lumière de la résurrection qui l’emporte.
“Tu ne m’abandonneras pas dans le monde des morts,
“Tu ne permettras pas que je pourrisse dans la tombe,
“Tu m’a montré des chemins qui conduisent à la vie”

Dimanche 23 mars 2008 :
Pierre

Moi, c’est Pierre. En fait, Pierre, ce n’est pas mon vrai nom. Mon vrai nom, c’est Simon. C’est Jésus qui a voulu m’appeler Pierre. Il disait que sur cette pierre, il construirait son Église. C’est un des moments où j’ai vraiment pensé que Jésus était un peu fou.

Mais je l’aimais. Il avait une façon de vous regarder… On était comme transpercé jusqu’au fond de nous, plus loin qu’on pouvait se connaître soi-même. C’était en même temps un regard plein d’affection, de compréhension, de confiance... Il avait aussi une façon de vous parler : on sentait immédiatement que chaque mot était vrai, qu’il nous parlait de nous, comme s’il nous connaissait depuis toujours, comme si on reconnaissait chaque mot et qu’il répondait à nos questions secrètes ou à nos inquiétudes…

Pourtant, le jour où il a annoncé qu’il devait mourir, je ne l’ai pas cru. Je n’ai pas voulu le croire. Je venais de reconnaître ce que je sentais depuis longtemps, mais que je n’osais pas dire ; et là, ça a débordé : je lui ai déclaré que c’était lui le vrai Fils de Dieu, le Messie envoyé par Dieu, celui qu’on attend depuis si longtemps. Mais juste après, quand il a affirmé qu’il devait mourir, je lui ai répondu non, je l’ai assuré qu’on le défendrait tous, et moi en tout cas, même si je devais mourir.

Et vous savez ce qu’il m’a répondu ?  “Arrière de moi, Satan ”. Me dire ça, à moi, juste après ce que je venais de dire ! “Arrière de moi, tes pensées sont celles des hommes !” J’étais furieux. Et vexé. Car moi, je savais bien que je serais prêt à mourir pour le défendre. Surtout qu’après, il y a eu cette entrée magnifique dans Jérusalem, sur son âne, comme un roi, avec toute cette foule qui agitait des rameaux et criait :“Béni soit le Fils de David !”. Nous, on croyait que ça y était, que c’était gagné. Mais le soir de Pâques, il s’est passé ce curieux repas autour du mouton sacrifié, avec le pain azyme et les herbes amères. Quand Jésus a pris du pain, et a dit que c’était son corps, et il l’a rompu. Et que ce vin c’était son sang, et nous devions le boire pour nous souvenir de lui. Ce soir-là, il a répété qu’il devait mourir. De nouveau ça m’a révolté, mais, cette fois,  je n’ai rien dit.

Le même soir, il nous a emmenés, Jacques, Jean et moi uniquement, sur la colline, au milieu des oliviers, face à Jérusalem. La lune brillait, presque dorée, et se reflétait sur les toits du Temple et de la ville. Elle dessinait de grandes ombres noires entre les oliviers, un peu effrayants en pleine nuit. Il nous a demandé de prier. Mais il était tard. Je me suis endormi… Les autres aussi, je crois. Il nous a réveillés, il n’était pas très content, et c’est vrai qu’il avait l’air anxieux, perdu, comme jamais on ne l’avait vu. Nous sommes quand même retombés endormis. Deux fois. La troisième fois qu’il nous a réveillés, j’ai entendu des chuchotements, puis des pas, et un bruit d’armes qui s’entrechoquaient doucement. Des soldats ! Et puis Judas, un des nôtres, un ami – on avait marché, ri, mangé, prié, dormi, discuté ensemble… Judas a embrassé Jésus. Embrassé, je l’ai vu ! Et c’était pour le trahir. Les soldats ont aussitôt saisi Jésus, j’ai tiré mon épée, les autres se sont enfuis, mais je me suis jeté sur les soldats, et j’en ai blessé un premier à la tête…

“Arrête ! Arrête, m’a dit Jésus. Si tu prends l’épée, tu mourras par l’épée…” C’est Jésus lui-même qui ne voulait pas que je le défende, il a même guéri le soldat ; je ne comprenais vraiment plus rien, je ne savais plus quoi faire, alors je me suis enfui. Mais pour me cacher. Et je les ai suivis, seul, sans me faire voir.

Ils l’ont emmené jusqu’au palais du grand prêtre, où ils l’ont gardé dans un coin de la cour. J’avais peur. Et froid, jusqu’au fond de moi. Peur pour Jésus. Peur pour nous tous, ses compagnons. Peur pour moi, mais pas trop, je voulais rester pour pouvoir l’aider à la moindre occasion. Alors, je suis entré, l’air naturel, comme si j’étais de la maison. Il faisait froid, il y avait du feu, je me suis approché, et j’ai commencé de bavarder, l’air de rien, en me réchauffant les mains et les jambes, tout en jetant des coups d’œil vers Jésus, là-bas.

Mais une servante m’a reconnu : ‘’Toi aussi, tu en étais !’’

Si je disais oui, ils allaient m’arrêter ou me jeter dehors, et je ne pourrais plus rien faire. Alors j’ai menti : ‘’Je ne sais pas de quoi tu parles !’’

Mais une autre m’a reconnu, puis les hommes, qui avaient entendu mon accent du Nord. Alors je me suis fâché, pour qu’ils me lâchent : ‘’Je vous dis que je ne le connais pas, je le jure !’’

Au même moment, le coq a chanté, et Jésus m’a regardé. Un regard que je n’oublierai jamais. Oh, un regard sans rancune, sans jugement, mais qui montrait à quel point Jésus était seul, exactement comme il l’avait annoncé.

 

Mon sang s’est arrêté et je me suis souvenu que Jésus m’avait dit : “Même toi, Pierre, qui déclare être prêt à mourir pour moi, même toi, avant que le coq chante, trois fois tu m’auras renié !’’ Alors je suis sorti de la cour en vacillant, sonné, désespéré, je me suis assis par terre contre le mur, et moi, Pierre, j’ai pleuré… J’avais dit que je le défendrais jusqu’à la mort, et je me suis enfui. J’avais dit que je ne l’abandonnerais jamais, et je l’avais renié trois fois de suite… Tout ça en une seule nuit.

La suite, vous la connaissez. Une histoire de fous. Jésus a été envoyé à Pilate, le Romain. Les prêtres l’ont accusé de tout, de vouloir détruire le Temple, d’agiter le peuple, de s’opposer à César, l’Empereur. N’importe quoi. Le pire, c’est quand la foule, qui l’acclamait trois jours avant aux Rameaux, a préféré libérer un assassin, Barrabas, plutôt que Jésus, qui n’a jamais tué personne et a au contraire guéri des dizaines de malades, d’aveugles, de paralysés, et qui ne parlait que de paix, d’amour, de respect, de droiture, de pardon. Et finalement, c’est à peine croyable, les Romains l’ont condamné à mort, comme un terroriste !

 

Je n’ai pas pu y aller. Il paraît que plusieurs femmes l’ont accompagné et sont restées jusqu’au bout. Moi je n’ai pas pu. Je n’ai pas eu le courage, pas la force, je ne voulais pas voir ça, je ne voulais pas voir Jésus crucifié, je ne voulais pas le voir mourir ; pas lui ! Je n’aurais pas supporté. Je n’ai plus pu lui parler depuis cette nuit sur la colline, quand il nous réveillait pour nous reprocher de ne pas prier avec lui.

C’était vendredi. Quand il est mort, au milieu de l’après-midi, il a tout à coup fait noir comme en pleine nuit. Même la terre a tremblé. On raconte que le voile du Temple, qui isole le Saint des Saints, s’est déchiré, comme si Dieu n’habitait plus dans le Temple. On raconte aussi que des Romains se sont écriés, en le voyant mourir, que Jésus était le Fils de Dieu. Mais pourquoi est-il mort ?

 

Tout ça, c’était vendredi. Et ce matin, dimanche, les deux Maries sont montées à son tombeau, pour parfumer son corps. Elles sont redescendues affolées, en courant, criant que son corps n’était plus là, et que deux anges leur avaient dit qu’il était ressuscité ! Des anges ? Moi, Pierre, je n’en ai jamais vu. Et quand on est mort, on est mort. C’est la douleur qui les rendait folles.

Mais je suis quand même monté voir avec Jean. Au début, on courait. Mais quand on s’est approchés, on a ralenti. On sentait nos cœurs battre à la folie. Tout était normal, le soleil était là, les arbres, tout. Mais rien ne bougeait, il y avait un étrange silence. Alors qu’en nous, ça bourdonnait. J’avais presque le vertige. Quand nous sommes arrivés, le tombeau était ouvert. Et vide. Comme elles avaient dit. Son corps n’était plus là. Les linges qui l’entouraient étaient restés, bien pliés. Et c’est en regardant ce vide que j’ai compris, enfin : il est vivant ! Je ne sais pas comment, mais il est vivant. Tout ce qu’il nous a dit : que nous pouvons parler directement à Dieu, qu’Il ne nous juge pas, que nous pouvons pardonner, qu’il est possible d’aimer, que le monde va changer… Tout ce que nous ne comprenions pas, c’est vrai.

Et j’ai enfin compris que je pourrais être cette pierre sur laquelle Jésus construira son Église. Que je n’ai pas besoin pour cela d’être un héros, juste de lui faire confiance.

 

Tout cela, c’était il y a très longtemps. Il s’est passé beaucoup de choses, depuis. Maintenant je suis vieux, moi aussi j’ai été arrêté par les Romains, hier. Mais j’ai vu l’Église naître et grandir, autour de moi, Pierre, comme Jésus l’avait annoncé.

Les Romains vont me condamner à mort. Mais je n’ai plus peur.

Dimanche 10 février 2008 :
LA CHUTE ?

Je vais me permettre ce matin d’être un peu hérétique, puisque je m’apprête à contester l’apôtre Paul, ou du moins l’interprétation qu’il propose, dans sa lettre aux Romains, de ce qu’il appelle le péché d’Adam. Je m’y risquerai en nous replongeant directement dans le texte d’origine, la Genèse.

Heureusement, nous verrons ensuite que Paul, à partir d’une interprétation contestable de l’épisode du Jardin d’Eden, aboutit malgré tout à de justes et fortes conclusions sur le Christ.

La chute ! Une chute ? On évoque la faute d’Adam et Ève. Mais si faute il y a, ce pourrait être plutôt du côté de Paul, puisque c’est en grande partie de la sienne que l’on parle du péché d’Adam : “Le péché, écrit-il, est entré dans le monde à cause d’un seul homme, Adam, et le péché a amené la mort. La faute d’un seul être, Adam, a entraîné la condamnation de tous les hommes” C’est déjà donner beaucoup d’honneur à Adam de lui attribuer toute la responsabilité de l’épisode, en oubliant le rôle éminent et dirigeant de Ève, mais passons.

L’important, c’est que la Bible, elle, quand elle raconte cet épisode, ne parle à aucun moment de péché. Ni de chute. Pour la mémoire collective pourtant, comme dans l’enseignement de l’Église en particulier catholique, l’affaire est claire : Ève a été tentée et elle cède ; Adam est tenté, et cède à son tour ; le serpent est un être diabolique, pervers et menteur, ennemi de Dieu, et il est puni ; Ève et Adam sont punis à leur tour et chassés du paradis… Voilà. C’est la faute, la punition, la chute ; le péché originel, l’impureté indélébile qui marque dès leur naissance tous les fils d’Adam et les filles d’Ève  – nous tous, les êtres humains.

Bon. Mais si nous regardions plutôt le texte lui-même, la Genèse ?

Voici un jardin magnifique. Créé par Dieu.

Des arbres aux fruite délicieux. Plantés par Dieu.

Deux arbres particuliers, celui de la vie et celui de la connaissance : plantés par Dieu, au milieu du jardin.

Un homme et une femme, Adam et Ève. Créés par Dieu.

Enfin un serpent, séduisant et rusé : créé, lui aussi, par Dieu.

Bref, tout est mis en place par Dieu lui-même pour que tout se passe comme cela devait inévitablement se passer…

Et Dieu ne l’aurait pas fait exprès ? Dieu ne l’aurait pas prévu ni voulu ? Préparé et calculé ?

Mais pourquoi, sinon, aurait-Il ainsi tout mis en place avec une précision d’orfèvre ?

-       Pour tendre un piège machiavélique à ses deux créatures et pouvoir les punir ? Mais quel Dieu absurde et pervers serait-ce ?

-       Pour tester la résistance d’Ève et d’Adam ? Mais ils ne connaissent pas encore le bien et le mal…

-       Pour éprouver leur obéissance ? Mais ils ne savent pas encore ce qu’est obéir ou désobéir !

-       Pour les obliger à vivre éternellement sous la tentation et la menace ? Jusqu’à ce qu’ils cèdent et soient punis ? Mais ce Dieu-là ne serait pas celui de l’Évangile, qui aime, pardonne et conduit…

Est-ce qu’alors le serpent serait une créature déviante et rebelle ? Et donc une créature de Dieu plus intelligente, plus libre, mieux informée, mais en même temps plus incontrôlable, que les humains ?

Et Dieu ne l’aurait pas vu venir ? Et n’aurait rien fait ? Pas même avertir ceux qu’Il avait chargés de dominer le monde, Adam et Ève ?

Toutes ces hypothèses paraissent évidemment absurdes.

Alors faisons confiance au texte : Dieu a bel et bien tout préparé et donc prévu. Il a tout mis en place pour que l’être humain s’affranchisse, s’émancipe, et accède lui-même à la liberté — puisqu’une liberté octroyée n’est pas vraiment une liberté — Dieu a tout préparé pour que ce couple originel prenne par lui-même conscience, distance et autonomie par rapport à son créateur, afin qu’il soit libre et puisse donc répondre librement à l’amour offert par Dieu, au don offert par Dieu.

Sans cela, nous ne serions que des marionnettes ou des automates préprogrammés, ou ces êtres insouciants, inconscients et irresponsables vivant tranquillement dans une sorte de grande et douillette matrice à l’abri du réel…

Alors, s’agit-il, comme le dit Paul, d’une faute, d’un péché, d’une chute et de notre déchéance initiale qui a introduit la mort et la séparation ? Non. Le texte ne dit rien de semblable. Et non seulement il ne s’agit pas de chute, mais bien au contraire d’un progrès, d’une ascension jusqu’à la conscience. Et c’est cela, le rôle d’Adam et Ève, cette figure d’un couple originel : c’est la naissance de l’humanité en tant qu’êtres intelligents, capables de conscience, de libre-arbitre, de choix. Dieu nous a voulus libres, et Il a fait ce qu’il faut pour cela ; parce qu’Il nous veut capables de gratuité, de projet, de don, d’une relation volontaire avec Lui, capables d’accueillir sa grâce, capables d’aimer.

Bien sûr, maintenant que nous connaissons le bien et le mal, nous choisissons souvent mal, et parfois le pire, mais nous voulons quand même donner et créer, par nos mains, par nos intelligences, par la naissance de nos enfants – même si, connaissant le bien et le mal, nous en connaissons aussi le coût… Et ce qui est présenté comme une punition, “tu gagneras ton pain  à la sueur de ton front, tu enfanteras dans la douleur” n’est finalement que le constat de la réalité : maintenant tu sais, et, parce que tu es une créature en devenir, tu éprouveras que le bon a un prix et ne s’obtient pas sans peine…

Ève et Adam, dans ce récit, sortent tout simplement du jardin rêvé de l’enfance, de l’insouciance et de l’innocence, pour accéder à la terre, à l’humanité, à la réalité avec ses pesanteurs, à leur destin d’humains. L’histoire d’Ève, d’Adam, du serpent et du fruit défendu, c’est la promesse faite aux humains, à chacun de nous, de devenir, à travers ou à cause de nos limites et nos souffrances, des créateurs. Dès le chapitre précédent, il leur est déjà annoncé qu’ils seraient les maîtres de la terre…

Pourquoi ?

Parce que cette accession à la conscience du bon et du mauvais est aussitôt suivie de la conscience de leur propre écartèlement entre le bien et le mal, entre d’un côté ce qui nous paraît bien, et de l’autre ce que nous vivons ou pouvons. C’est ce qui explique la honte d’Adam et Ève, qui vite, vite, s’habillent et se cachent, parce qu’ils sont nus, c’est-à-dire dévoilés ; qu’ils se savent soudain à la fois désirants et faillibles.

Or cette accession à la conscience du bon et du mauvais et à notre écartèlement fondamental, c’est justement ce qui creuse en nous l’envie du bien, du beau, du juste, du mieux ; c’est elle qui nous rend créateurs. C’est cette béance ouverte au jardin d’Eden, cette béance entre le bien et le mal, qui nous vaut la souffrance, les mauvais choix, le mal ; mais c’est elle aussi qui produit le questionnement, la pensée, la volonté, le travail, la culture, le progrès, le désir, l’envie du beau et du gratuit…

Alors oui, nous sommes comme Lui, comme Dieu, à son image, tels qu’annoncés par le serpent — qui là n’a pas menti, puisque Dieu lui-même le confirme un peu plus tard (vous pouvez vérifier, c’est le verset 22 de Genèse 3 !). Nous devenons co-créateurs sans le savoir de l’humanité, de la culture et de l’histoire, c’est à dire les vis-à-vis que Dieu espérait, des vis-à-vis indispensables pour que Dieu lui-même puisse être amour, vraiment amour, c’est à dire avec un authentique partenaire, libre et capable de Lui dire non autant que oui…

Voilà ce qui se passe au jardin d’Eden.

Il est bien sûr présomptueux et difficile de remettre en question tout ce qu’on a sans doute toujours entendu et cru sur ce fameux péché originel, la chute. Seulement voilà, cette lecture traditionnelle, reprise de Paul et non de la Genèse, fut sans doute utile aux Églises qui voulaient, en les culpabilisant, maintenir leur autorité sur les foules. Mais elle n’est pas très fidèle au texte, qui est au contraire promesse : l’épisode du fruit défendu, c’est tout simplement l’ultime étape de la création initiale. Ensuite, l’Histoire peut commencer.

On peut néanmoins accepter la conclusion de Paul, qui en somme emploie le langage mythologique du récit d’Ève et d’Adam pour dire que la conscience du bien et du mal entraîne la conscience de la mort, de notre mort. Et que Jésus vient faire éclater cela, puisqu’à travers la croix nous comprenons qu’être fautifs n’est pas une malédiction, que Dieu nous accueille et nous reçoit avec notre écartèlement, nos souffrances, notre désir et notre pouvoir de création, et que la vie, notre vie, en devenant éternelle, change totalement de dimension.

Ainsi, en ce premier Dimanche de Carême, nous pouvons redécouvrir que ces quarante jours de jeûne ne sont pas là pour nous humilier en raison de notre faute originelle ou de toutes nos fautes réelles, mais uniquement pour nous rendre disponibles à recevoir ce don du Christ. Jeûner, donc ? Oui, d’une façon ou d’une autre, en changeant tel rythme dans notre vie, en renonçant à quelque chose, peu importe, mais surtout en se ménageant chaque jour un temps ou un peu plus de temps, pour prier, et lire la Bible, par exemple un Évangile entier…

Prier, pour sentir l’amour infini de Celui qui nous a créés…

                                                                        Amen

Novembre 2007 :
Résister

En ce onze Novembre, anniversaire d’un armistice bientôt vieux de quatre-vingt dix ans, qui a mis fin à la plus grande boucherie que ce pays et l’Europe aient jamais connue, je me demandais quels textes nous seraient proposés par les listes de lectures bibliques. Sur la guerre, sur la paix, sur la réconciliation ? Ou pas ? Or ils nous proposent le récit de Daniel dans la fournaise, qui semble bien loin de cet anniversaire.
Lisons-le pourtant, et accompagnons-le des ultimes recommandations de Jésus à ses disciples : elles ont une étrange actualité.

Un jour, le roi Nabuchodonosor, roi de Babylone, décide d’élever une statue tout en or, de trente mètres de haut — dix étages. Représentant quoi ? On ne le sait même pas. Une divinité quelconque, certainement ; si quelconque que cela n’a aucune importance et qu’on ne le précise même pas : en réalité une statue à sa propre gloire et à son pouvoir qu’il croit sans limites. Aussitôt la statue dressée, elle est inaugurée en grande pompe, devant tout ce que l’empire compte de noblesse, de ministres, de hauts fonctionnaires, de préfets, de magistrats, de commissaires aux comptes, de professeurs, de puissants chefs d’entreprises, et bien sûr de prêtres, d’évêques et de cardinaux, ou d’équivalents d’époque.
Et là, un ordre est donné à tout l’empire : l’objet de cette statue, c’est que tous obéissent au pouvoir du prince, de façon absolue et humiliante. Alors, dès que sonneront la trompette, la cornemuse, la cithare et ces instruments aujourd’hui oubliés que sont le sambuque et le psaltérion, chacun devra se jeter à terre et adorer ce grand tas de métal brillant, symbole du pouvoir totalitaire de ce roi fou de lui-même.
Sinon…c’est la fournaise, une grande chaudière où l’on jette les sacrifices pour les divinités. Tout le monde obéit, bien sûr. Sauf… sauf Daniel et ses deux amis, trois juifs de l’Exil, rebaptisés en babylonien Chadrac, Mesac et Abed-Nego, qui, pour avoir précédemment élucidé le rêve du roi, ont reçu des responsabilités dans l’administration impériale. Dès qu’il l’apprend, Nabuchodonosor, furieux, les convoque. Et les menace : “Si la prochaine fois que les trompettes, cornemuses et tout le reste jouent, vous ne vous jetez pas à terre pour adorer la statue que moi, Nabuchodonosor, j’ai faite, c’est le feu. Et quel Dieu vous sauvera alors ?” Les trois répondent tranquillement que leur foi en Dieu, justement, leur donne l’assurance d’être sauvés, et que, de toutes façons, ils ne s’inclineront jamais devant une idole humaine.
Vexé et fou de rage, le roi fait surchauffer la fournaise, ligoter les trois obstinés, et les fait jeter dans le feu — si intense que les soldats qui exécutent l’ordre sont eux-mêmes carbonisés. Les trois sont donc précipités dans la fournaise. Mais soudain… le roi s’exclame, souffle coupé :
« N’avons-nous pas jeté trois hommes dans la fournaise ?
- Certes, répondent les ministres.
- Alors qui est le quatrième, à l’apparence quasi-divine, qui marche tranquillement avec eux au milieu du feu ? »
Le roi s’approche, malgré la chaleur insupportable :
- Chadrac ! Mesac ! Abed Nego ! Vous êtes vivants ? Est-ce bien vous ? Sortez de là et revenez ! »
Ils sortent. Tous s’attroupent. Ils n’ont pas un poil de roussi, pas un fil de leur vêtement noirci, même pas l’odeur de brûlé.
Alors Nabuchodonosor s’écrie :
« Béni soit le Dieu de Schadrac, de Méschac et d'Abed Nego, qui a envoyé son ange et délivré ses serviteurs, qui ont eu confiance en lui, ont violé l'ordre du roi et livré leur corps plutôt qu'adorer un autre dieu que leur Dieu!
Voici l'ordre que je donne: tout homme, à quelque peuple, nation ou langue qu'il appartienne, qui parlera mal du Dieu de Schadrac, Méschac et Abed Nego, sera mis en pièces, et sa maison sera réduite en un tas d'immondices, parce qu'il n'y a aucun autre dieu qui puisse délivrer comme lui.
Après cela, le roi fit prospérer Schadrac, Méschac et Abed Nego, dans la province de Babylone. » (Daniel 3 :28-30)

Belle histoire… Pour les enfants ? Pour nous, surtout.
Parle-t-elle de miracle, de la foi extraordinaire de ces hommes de jadis, de la puissance de Dieu, de l’ange qui délivre ?
Non. Pas seulement, pas principalement. Cette belle histoire parle de résistance. De résistance face à un pouvoir qui se prend pour Dieu, un pouvoir qui s’idolâtre lui-même, un pouvoir totalitaire. Comme il s’en trouve tellement dans l’histoire. Comme il s’en voit encore tellement aujourd’hui. Parfois camouflés sous les apparences de la nécessité, économique ou autre.
Cette belle histoire parle de résister, si besoin au péril de sa vie, de ses biens, de sa liberté. Elle parle de politique. Et de courage.
Résister. Ce qui fit la force des protestants. De Luther, d’abord. Puis de ceux qui ont suivi, au seizième siècle, et de nouveau à la Révocation un siècle plus tard, comme toutes les Marie Durand. Et pour résister à ces époques-là, face à l’impitoyable machine du Vatican et aux princes, il fallait un beau courage. Est-ce encore la force des protestants aujourd’hui ? Est-ce encore nécessaire aujourd’hui ?
On sait, hier, l’exemple du Chambon-sur-Lignon et de toute cette région, ce village qui sous l’occupation nazie hébergea, cacha et sauva peut-être plus d’enfants juifs que le village ne comptait d’habitants. On sait le nombre de pasteurs déportés et de protestants résistants.
Aurait-on dû résister aussi en 14-18, objecter devant la grand boucherie dont on fête encore, aujourd’hui même, la fin ? Sans doute. Et des deux côtés de la frontière, mais culturellement la chose devait être impensable à l’époque pour la grande majorité.

Mais aujourd’hui ?
Si nous étions américains, aurions-nous dû objecter, refuser d’aller faire la guerre en Irak ? Oui, certainement, face à une telle guerre, injuste, absurde et catastrophique dans ses effets. Et si demain, la France envoyait des troupes pour renforcer cette guerre, faudrait-il objecter, faire, par exemple, la grève de nos impôts ? La décision n’appartiendrait qu’à la conscience de chacun, mais il se pourrait bien que oui. Si c’est le cas en aurions-nous le courage ? Je ne sais pas. Je ne sais pas si moi-même je l’aurais. Mais lorsque les circonstances l’exigent, nous avons beaucoup plus de courage que nous ne le soupçonnons, les habitants du Chambon l’ont montré. Aurions-nous, nous, le même courage que nos pères et nos mères du Chambon et d’ailleurs ? Je l’espère.
En tout cas ce que dit Daniel, c’est d’abord qu’il n’y a eu aucune hésitation, aucun balancement de la part de Chedrac, Mesac et Abed nego, ils ont résisté sans guère d’égard pour le risque, à ce qui n’était pas acceptable. Et ce que dit Daniel, ensuite, c’est que leur foi et leur confiance ne les protégeront pas de la sanction, ne les protégeront pas de la fournaise, mais que, même si nous venions à y être jetés, nous y serons accompagnés et que nous seront donnés le courage, la force et l’assurance d’être dans le juste, l’assurance que ce combat, peut-être nos sacrifices, ne sont pas vains.
C’est cela la promesse de Daniel : nous pouvons refuser la violence, refuser la guerre, nous pouvons résister — hier peut-être à la grande boucherie de 14-18, et certainement à la machine d’extermination nazie, aujourd’hui l’Irak. Demain qui sait, ce sera peut-être refuser de faire la guerre aux pays que la faim, la sécheresse ou les bouleversements climatiques pousseront à un exode irrésistible vers nos contrées ; objecter à des politiques qui n’auraient pas le courage de décisions préservant l’avenir de l’humanité et son unité.
C’est là que les ultimes recommandations de Jésus à ses disciples prennent une étrange actualité. Jésus évoque un temps de confiance et d’innocence, où les disciples pouvaient partir sans bagage, sans bourse, sans chaussures, sans souci ; mais il leur annonce pour maintenant un temps où il devient nécessaire de s’équiper : bourse, bagage… et même épée.
Pour nous aussi, pour nos enfants, après le temps de confiance et de relative innocence qu’est le nôtre, pourrait venir un temps passionnant mais plus difficile et plus exigeant, un temps de résistance. Et la nécessité de s’équiper. Avec des armes, des épées ? Non : Jésus corrige tout de suite, quand les douze lui présentent deux épées, il répond aussitôt que cela suffit, et l’on comprend que c’est déjà trop. Il le confirmera un peu plus tard à son arrestation, quand il empêche ses compagnons de le défendre par les armes — dans l’Evangile de Mathieu, c’est là qu’il prononce la fameuse phrase “Celui qui prendra l’épée périra par l’épée”.
Non, il ne recommande pas de recourir à la violence, l’épée est symbolique, et la résistance dont toute sa vie donne l’exemple est à ses propres risques et dépens, jusqu’à l’extrême de la croix.
Cette épée qu’il évoque, cet équipement, il est intérieur, il est moral. Et c’est à celui-là qu’il nous faut peut-être nous préparer et préparer nos enfants. Il s’appelle confiance, il s’appelle foi, mais il s’appelle aussi obéissance à Dieu seul, constance, force et courage.

Mais ce que dit encore le récit de Daniel dans la fournaise, c’est la grâce, c’est que si nous avons un jour à résister à un pouvoir devenu irresponsable, et que cette résistance nous conduit dans la fournaise, alors Dieu sera toujours à côté de nous, marchera avec nous, comme l’ange au milieu du feu, et nous tiendra la main, quoi qu’il arrive, jusqu’au cœur de cette fournaise.
C’est aussi ce que dit Paul aux Thessaloniciens : que Dieu remplisse vos cœurs de courage et de force. Sans jamais cesser de prier pour les méchants, fauteurs de violence, de l’Est ou de l’Ouest. Et le Seigneur dirigera vos cœurs, vous donnera la lumière, et vous gardera du mal.

Ainsi avons-nous, dès maintenant, la tranquille certitude que Dieu, toujours, nous tiendra la main jusque dans la fournaise, et que, si nous devons résister, il nous donnera de traverser la fournaise.

Dimanche :
Nos mauvaises herbes


Etrangeté dans le chapitre 13 de Matthieu, qui rassemble sept paraboles. Un petit record, mais le curieux c’est que deux d’entre elles, les deux plus longues, sont d’abord racontées par Jésus, puis réexpliquées par lui un peu plus tard, en privé, à ses disciples.
Pourquoi ? Est-ce que la parabole n’était pas claire ? Est-ce que vraiment Jésus parlait parfois par énigmes, compréhensibles seulement par ceux qui, comme il le dit lui-même, ont reçu la connaissance ? Est-ce que vraiment Matthieu voulait dire que l’enseignement de Jésus était un enseignement ésotérique, pour un groupe d’initiés, inaccessible au grand public et nécessitant donc une explication privée ?
Et finalement les exégètes ont compris : si la parabole est racontée devant la foule, mais l’explication donnée aux disciples, ce n’est pas par hasard. C’est pour donner deux messages différents, deux significations successives à la parabole. Comme si elle était valable pour deux temps différents : celui de la vie de Jésus au milieu des foules, puis celui des disciples, qui, ici, ne sont pas seulement les douze compagnons de Jésus, mais tous les disciples du Christ, c’est-à-dire les chrétiens, auxquels Matthieu veut s’adresser quand il écrit son Evangile. Comme si, après avoir rapporté fidèlement la parabole jadis racontée par Jésus, Matthieu voulait lui rajouter une nouvelle signification pour édifier l’Eglise et les Chrétiens…

Prenons deux exemples. Les sept paraboles de ce chapitre parlent toutes du Royaume de Dieu, les quatre premières avec l’image d’une graine qui passe et produit en abondance ; les deux suivantes avec l’image d’un trésor, caché dans un champ ou perle rare ; et la dernière, un peu différente, parle également du Royaume en évoquant le tri des poissons dans le filet du pêcheur… La première est celle du semeur et de la semence qui tombe en partie dans, et en partie hors du champ. Son sujet est donc cette semence, c’est-à-dire de la parole de Dieu, qui, tombée en bonne terre où elle n’est ni séchée, ni picorée par les oiseaux, produit une surabondance : jusqu’à cent grains par épi, du jamais vu de mémoire d’agriculteur… Mais Jésus en donne ensuite une explication privée, qui elle ne parle pas de la puissance de la semence, mais des disciples, qui, selon leur profil psychologique, réagissent plus ou moins mal et profitent plus ou moins de la parole reçue. La parabole met donc l’accent sur le Règne, comme l’ensemble des autres de ce chapitre, tandis que l’explication s’intéresse aux disciples, c’est-à-dire à l’Eglise, la préoccupation de Matthieu…
Il en est de même pour l’autre parabole réexpliqué. Elle aussi parle de la bonne semence, et du danger de l’arracher avec la mauvaise herbe. Son sujet est donc aussi la semence, la Parole de Dieu. L’explication, elle, parle du destin des humains, orientés les uns vers la fournaise, les autres vers le ciel. Interprétation à priori très convaincante, d’autant qu’elle s’appuie sur un décryptage terme à terme de la parabole : celui qui sème, c’est le Fils ; le champ c’est le monde ; la semence, la parole ; et l’ennemi, c’est le diable…
Cela semble correspondre parfaitement, mais… les explications univoques sont toujours réductrices, et avec celle-ci, à nouveau, il ne s’agit plus tant de parler du règne de Dieu que des disciples, de leur attitude et de ses conséquences finales. L’accent n’est plus sur la parole du Christ, mais sur l’Eglise. Et il est dommage que l’explication risque ainsi de faire perdre la signification première de la parabole, telle que Jésus l’a exprimée.

Car, qu’elle était-elle ? C’est simple. Qu’au bien se mélange toujours du mal ! A la bonne semence de la mauvaise herbe. Nous le savons déjà, même si nous n’avons pas tous la chance de nous adonner au jardinage. Mais ce que nous ne savons pas toujours bien, c’est comment faire face à la mauvaise herbe…
Les ouvriers de la parabole n’hésitent pas : on arrache. Avez-vous déjà arraché des mauvaises herbes ? Chacune a une tige ou un pied, mais qui sous terre se partage en multiple petites racines. Et lorsque les bonnes et les mauvaises pousses sont toutes proches, les racines s’emmêlent étroitement. Alors, si on arrache une mauvaise herbe, on arrache la bonne avec …
Les racines s’emmêlent, comme chez nous. En nous. Parmi nous. Si les ouvriers arrachent la mauvaise herbe, ils arrachent aussi la bonne semence. Si nous arrachons nos mauvaises herbes en nous ou autour de nous, nous arracherons aussi la bonne semence. Et voilà le message premier de Jésus dans cette parabole, un message à la fois personnel et collectif.

Personnel d’abord :
Le bien et le mal sont intimement et irrémédiablement mêlés à l’intérieur de nous. Emmêlés dans la même terre, nos vertus et nos vices, nos forces et nos faiblesses, comme les racines de deux pousses voisines. Au point que si nous tentons d’arracher l’une en nous, nous arrachons aussi l’autre, parce que l’une a besoin de l’autre, parce que la force, l’élan, le désir, l’ambition, la volonté, le bouillonnement de l’un nourrit l’autre, est celui de l’autre ; et que si nous tuons en nous l’élan, le désir, l’ambition, nous les tuerons aussi pour le bien, et nous risquons de rester inertes, sans joie, inutiles…
Or, ce qui importe, c’est la moisson, ce qui importe, c’est que nous portions des fruits et qu’au moment de les faire mûrir, nous sachions les choisir, et n’offrir que les bons, ou du moins le plus possible de bons, en jetant les autres. Que nous laissions, sans culpabiliser, ni nous effrayer, bouillonner en nous ce qui est en nous, mais qu’au moment de produire, d’agir, nous fassions le tri, pour offrir les beaux fruits que la Parole de Dieu n’aura jamais cessé de nous proposer et de nous aider à mûrir…
De même collectivement.
Ah ! la tentation, dans une classe, dans un camp scout, dans une équipe de travail, dans un groupe d’amis, une famille, de repérer les mauvais éléments, les mauvais élèves, les mauvaises fréquentations. La tentation dans une société de refouler les immigrés, de marginaliser les jeunes de banlieue, les homosexuels, parfois les anciens… Pourtant aucun de ceux-là, aucun n’est de la mauvaise herbe. Ils sont, ensemble avec les bons éléments, ensemble avec nos enfants et ceux que nous aimons, ce qui pousse autour de nous, toutes espèces de semences confondues, et c’est ce mélange qui fait un pays, une classe, un camp scout, un groupe d’amis, une famille, une Eglise…
Les ouvriers un peu trop lestes ne manquent pas, qui voudraient arracher : on en trouve, hélas, dans le monde politique, on en trouve, bien sûr, parmi les extrémistes de gauche ou de droite, religieux ou intellectuels, et même dans les Eglises… Mais non : ce n’est pas cela que Jésus dit. Il dit : laissez pousser, continuez d’arroser et de mettre du fumier — oui, du fumier, justement, car le bon pousse avec le mauvais, car le bon a besoin du réputé mauvais, parce que personne n’est mauvais, mais que chacun est un mélange de bon et de mauvais et a besoin de sa chance, et que c’est l’ensemble qui pousse avec le mauvais et donne beaucoup de fruits !

Et ce sera une de mes tâches, ici, qu’à travers les changements que va vivre notre paroisse, en particulier ce lieu, avec ses travaux et son futur développement, personne ne soit rejeté, personne ne soit méprisé, mais que chacun trouve et garde sa place. Mais, et l’ennemi, alors ? La parabole n’en dit rien de plus, pas de chasse ni de représailles : elle constate qu’il est là, c’est tout. Ce n’est pas forcément le diable, le terme utilisé évoque simplement ce qui s’oppose, ce qui est détestable, mais n’est jamais utilisé ailleurs dans la Bible pour le diable…
Parce que vouloir séparer les réputés bons des réputés mauvais, est toujours une façon de vouloir nier le mal qui est irrémédiablement en nous-mêmes, et de vouloir l’exporter vers d’autres, en charger d’autres. Les siècles qui nous ont précédés ne s’y sont d’ailleurs pas trompés : savez-vous quel est le mot grec qui signifie, ici, la mauvaise herbe, plus précisément l’ivraie ? Le mot « zizania », devenu zizanie… Nos ancêtres ont si bien compris que le mal, c’était justement la zizanie, c’est-à-dire la volonté de distinguer entre des bons et des méchants, de les opposer et les séparer, qu’ils ont fini par désigner cette éternelle tentation par le mot de la parabole, le nom de l’ivraie, de la mauvaise herbe de la parabole : la zizanie…

Alors que cette séparation n’aura lieu, comme dans la parabole, qu’à la fin, au moment de la moisson. Séparera-t-on alors, comme dans l’explication donnée aux disciples, les justes des injustes, les uns pour le ciel, les autres pour le feu ? Je n’en suis pas sûr.
C’est peut-être l’ultime signification de cette parabole, en tout cas pour ce dimanche : au dernier jour ce n’est pas entre nous, mais à l’intérieur de chacun de nous que le tri se fera, que nos mauvaises herbes seront enfin arrachées pour être brûlées, tandis que tout ce qu’il y aura eu de bon en nous, tous les fruits, que nous aurons portés grâce à la semence reçue, grâce au travail de Dieu en nous, tout ce bon sera engrangé pour toujours dans les greniers de Dieu.

Jean-Paul Morley

Dimanche :
La vie spirituelle

La vie spirituelle a quelque chose de commun avec nos amours, avec nos amitiés ou avec l’éducation de nos enfants : elle a besoin d’un équilibre entre une habitation permanente et une discipline. D’un côté ce qui relève d’un état permanent, d’une présence, à la fois d’une inquiétude et d’une exaltation permanentes, et de l’autre ce qui relève d’une discipline et d’une méthode, de repères et d’une organisation.

Quand vous êtes amoureux, vous l’êtes en permanence. Vous êtes habité à chaque instant par cet amour, qui occupe et colore chaque moment et chaque activité de la vie. Que vous soyez ensemble ou non, c’est là, et cela vous fait en permanence vivre plus fort et plus haut. En même temps, si vous êtes en couple depuis une certaine durée, à plus forte raison si vous êtes mariés, vous savez que vous devez à votre couple de le soigner, de vous occuper de lui, de le cultiver. Le cultiver, c’est-à-dire non seulement vous imposer quelques règles de respect réciproque ou de partage, mais aussi des rendez-vous, des moments à part, réservés pour cet amour. Si l’on ne s’impose pas cette discipline, le bel amour risque bien de s’embourber dans le quotidien et la routine…

Une imprégnation, un qui-vive permanent d’un côté ;

Une discipline avec ses rendez-vous obligés de l’autre…

Cela paraît antinomique, en fait cela se complète, et en amour les deux sont même vitalement complémentaires.

Il en est de même dans la vie spirituelle, qui est aussi une histoire d’amour. C’est en tout cas ainsi que personnellement je la vis. Et c’est ce que suggère l’étrange récit de la bataille de Refidim, dans le livre de l’Exode. Israël, après ses années de désert, traverse des royaumes pour se rendre en Canaan, la terre promise. Mais l’un de ces royaumes, Amalec, l’attaque à Refidim. Pendant la bataille, tant que Moïse lève son bras, les Israélites l’emportent sur leurs ennemis, mais ils sont dominés sitôt que, épuisé, il le laisse retomber... Alors Aaron et Hour asseyent Moïse et lui soutiennent le bras. C’est une image inattendue de la prière : Moïse qui lève le bras pour que Dieu se manifeste, c’est évidemment Moïse qui prie. Mais qui fatigue, se désunit, se distrait…Alors il a besoin de piliers, d’aides concrètes pour que la prière reste permanente. Parfaite image à la fois de la permanence de la prière et de sa discipline, de ses nécessaires soutiens.

Alors parlons un peu de cette permanence, puis de cette discipline.

1/ La permanence, c’est avant tout d’essayer d’être constamment en état sous-jacent de prière : être en permanence, dans un petit coin de sa tête, en dialogue avec Dieu, en fluidité avec Dieu et sa volonté. Je proposerais volontiers une image un peu osée : celle de nager dans une même eau de piscine, non pas que Dieu, ce serait un peu présomptueux, mais néanmoins de ce que j’essaie de comprendre comme sa volonté, ce qui est déjà suffisamment présomptueux. Qu’en permanence, en tout ce que je vis, je sois comme nageant dans cette eau, que j’y baigne sans même en être conscient, un bain permanent qui me porte et qui me tienne en intimité avec Lui et sa volonté, de façon tellement naturelle que je ne  m’en rende même plus compte. Être en osmose avec lui et sa volonté.

Qu’en permanence, je sois en train d’offrir et de confier tout ce qui se passe, tout ce que je fais, pense, vis, et en train d’écouter tout ce qu’il me dit, ce qu’il me demande, ce qu’il m’éclaire, ce qu’il m’offre. Et qu’ainsi je sache recevoir tous ses messages, tous ses signes souvent si ténus mais si nombreux, toutes ses indications si discrètes et respectueuses de ma liberté qu’elles sont presque imperceptibles mais vivantes… L’Esprit qui habite en nous, dit Paul.

Qu’en permanence, je sois en besoin, en écoute, en train d’offrir, de confier et de recevoir, et ainsi de pouvoir mettre en mots et en actes ce qu’Il me demande d’être et de vivre. « Être un avec le Père », dit Jean.

Un bain permanent. Permanent, mais bien entendu, si l’un ou l’une d’entre vous parvient à cette osmose permanente et à ce dialogue continu avec Dieu, qu’il ou elle me donne immédiatement son secret, parce qu’en ce qui me concerne, je n’y parviens évidemment pas ! Nous n’y arrivons évidemment pas. Mais essayer. C’est l’objectif, le but, l’espoir. Essayer et recevoir, sans même s’en rendre compte.

Cela s’apparente à cette fameuse prière du cœur des moines orthodoxes grecs, qu’ils se répètent en permanence : « Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, aies pitié de moi, pécheur ». Cela s’apparente aussi aux mantras que se répètent continûment certains moines bouddhistes. C’est un peu la même chose, sans les mots ou le son. Comme une disponibilité, une attitude de l’esprit qui soit de permanente écoute, de permanent confiement de l’esprit.

Mais la permanence, c’est aussi ce que l’on fait ou devrait faire avant chaque rencontre, chaque décision, chaque action, comme un réflexe : la confier. Pour dire : “Moi, je ne sais pas faire ; toi tu sais. Oui, d’accord je sais faire, j’ai l’habitude, mais si je le fais tout seul, ce sera fait facile, et ce sera insipide. Si toi, tu le fais, ce sera vrai, juste, utile”. Et lorsque par exemple je boutonne les 177 boutons de ma robe de pasteur — je suis sûr que c’est prévu pour cela — c’est pour que je m’arrête et que je puisse murmurer : “ Eh bien voilà, j’ai tout préparé du mieux possible, j’ai travaillé, j’ai fait ce que je pouvais. Maintenant, débrouille-toi, c’est ton boulot, à toi de jouer, c’est toi qui peux tout, moi rien”

Et soudain on pressent que ce que l’on dit est vrai, on se sent tout à coup déchargé, soulagé : parfois on comprend qu’on allait faire une erreur, et on modifie sa décision, on aborde autrement une rencontre ; ou au contraire on comprend que Dieu prend effectivement en charge, que c’est lui qui est responsable, alors on aborde son activité ou sa rencontre avec sérénité. Elle ne se déroule pas forcément comme on l’espérait, mais après coup on découvrira que Dieu était bel et bien là, et qu’il agit. Alors en silence, on dit merci…

Parce que Dieu ne trompe pas. Quand on lui confie nos choix ou nos actions, et pourquoi pas nos témoignages, un fruit, même imprévu, en naît toujours.

Voilà pour la permanence : le dialogue, l’osmose, le bain continus, au moins dans un petit coin de soi ; et puis tout confier, tout, toujours.

2/  L’autre aspect, c’est la discipline. La méthode, la rigueur. Nous avons besoin de discipline et de nous y accrocher solidement. Parce que c’est elle qui nourrit et perpétue la permanence. Il ne faut pas sous-estimer la rigueur. Sans balises, sans points fixes, sans pratique, l’osmose se dissipe et le bain s’évapore, inexorablement. Or il est très facile de laisser se perdre… C’est pourquoi, chaque matin, sitôt levé, sitôt retrouvé ses esprits, dire merci et se mettre à genoux. Confier sa journée, les personnes dont on porte le souci, ce qu’on aura à faire, les rencontres, les tâches à remplir, les imprévus,¬ ces maudits imprévus qui vous ruinent un programme.

Tout confier. Inutile de prier trop longtemps, sinon on pense à autre chose, à ce qu’on a vécu la veille, au lave-vaisselle à faire réparer… Mais tant pis, on s’obstine, on revient à la prière, on prend quand même le temps ;  jusqu’à ce qu’on ait vraiment dit tout ce qu’on avait à dire et à confier. Pour s’aider, il est possible de faire une liste de ceux et celles auxquels penser, parce qu’ils ont particulièrement besoin d’être confiés. Une liste pour ne pas oublier. Une liste, parce que sinon, très vite, on ne prie plus que pour soi, pour ses proches et pour ses seuls soucis. En oubliant que la prière n’est pas faite pour demander, mais pour offrir et pour confier.

Une liste, comme pour tirer Dieu par le pan de sa robe et lui dire : “ Je te rappelle tel ou telle, parce que tu ne peux pas les laisser comme ça, ce n’est pas possible, ce n’est pas digne de toi, ni juste ; ils sont à toi, alors occupe-toi d’eux.” Un peu comme la veuve qui s’obstine face au juge indigne, jusqu’à ce qu’elle obtienne ce quelle demande, et qui est justice. Car ce que l’on demande à Dieu, c’est de tenir ses propres promesses... Et cela chaque matin, systématiquement, sans faute. Comme l’agneau qui, dans le rituel mosaïque, est sacrifié chaque matin, pour bénir la journée. Chaque matin. Comme un rythme. Comme une respiration. Comme un besoin. C’est un besoin. Et alors la journée peut commencer, elle est confiée.

Mais ce n’est pas tout.

 

Au moins une fois par semaine — tous les jours si on ne travaille pas — ouvrir la Bible, et lire un chapitre du Premier Testament, puis un passage du Nouveau Testament. Il existe des listes de lectures quotidiennes ou hebdomadaires, proposées chaque année : en quatre à six ans, on aura lu l’essentiel de la Bible. Les plus décidés liront tout, de la Genèse à l’Apocalypse… La lire, mais la lire en l’écoutant, pas pour se cultiver mais pour qu’elle parle, à nous, personnellement, ce jour-là. La lire en lui disant d’abord : “J’attends de toi l’apaisement, et que tu me dises ce que toi tu attends de moi aujourd’hui”

Ensuite dire le Notre Père, en en pesant chaque mot, recommencer si nécessaire, et découvrir que, comme le disait Simone Weill, on ne peut dire le Notre Père en en pesant chaque mot sans que quelque chose, même infinitésimal, se produise en nous, dans notre âme.

 

Et plutôt que de terminer en vous promettant les fruits de cette discipline, en paix, en justesse, en clarté, en réconciliation avec sa vie, je vais vous raconter une histoire, fictive bien entendu.

Celle d’un pasteur qui…

un soir, assez soucieux, s’adresse au gardien de son église :

— Je suis tracassé par le fait que chaque jour, à midi, depuis des semaines, un pauvre vieux aux habits râpés entre dans le temple. Je peux le voir de la fenêtre de ma cuisine : il s’avance vers le chœur, il n’y reste que quelques minutes, puis ressort. Cela me paraît bien mystérieux et je m’inquiète, sachant qu’il y a quelques objets de valeur dans le temple. J’aimerais que vous puissiez l’interroger.

Le lendemain, et plusieurs jours de suite, le concierge vérifie qu’en effet le pauvre visiteur, sur le coup de midi, entre dans le temple pour un court moment, puis ressort

sans hâte. Il se décide enfin à l’accoster :

— Dites donc, l’ami, qu’est-ce qui vous prend de venir ainsi dans le temple ?

— Je vais prier, répond tranquillement le vieil homme.

— Allons donc ! Vous ne restez pas assez longtemps pour cela. Vous vous avancez seulement jusqu’à la table puis vous repartez. Qu’est-ce que cela signifie ?

— C’est exact, répond le vieil homme. Mais voyez-vous, je ne sais pas faire une longue prière. Pourtant je viens ici chaque jour à midi et je dis simplement : « Jésus… c’est Simon ! » Puis j’attends une minute et je m’en retourne. C’est une petite prière, mais je crois qu’Il m’entend… !

Peu après, le pauvre Simon est renversé par une moto. On le transporte à l’hôpital. La salle où il est soigné donne depuis longtemps beaucoup de soucis à l’infirmière qui en a la charge. Les malades y sont grincheux, irrités, ils râlent, gémissent et se plaignent du matin au soir. Tous les efforts en vue d’améliorer l’ambiance se sont avérés vains. Mais voilà qu’un jour, l’infirmière entend un éclat de rire, elle s’étonne, entre et demande :

— Mais qu’est-ce qui se passe ici ? Je n’ai jamais vu cela : vous êtes de bonne humeur ! Où sont vos plaintes, vos gémissements, vos cris et vos pleurs qui me fatiguent tant ?

— Oh, c’est à cause du vieux Simon ! Il souffre, il a mal, mais jamais il ne se plaint, il est toujours joyeux, content – cela nous fait un peu honte, et nous donne courage… !

L’infirmière se dirige alors vers le lit de Simon :

— Dites donc, vous avez fait un miracle ! Vous avez fait envie à tous, vous êtes toujours heureux et joyeux malgré vos souffrances, c’est formidable ; merci !

— Comment ne le serais-je pas, répond Simon, c’est grâce à mon visiteur, c’est lui qui me rend heureux jour après jour !

— Votre visiteur ? Mais Simon, jamais personne n’est venu vous voir, vous êtes seul du matin au soir, et je n’ai rencontré aucun membre de votre famille ni aucun de vos amis ;, alors quand vient-il ?

— Tous les jours, à midi, répond Simon dans un élan joyeux. Il se tient là, debout au pied de mon lit, je le vois, et il me dit : « Simon…, c’est Jésus ! ».

Dimanche 16 septembre : Tout de Lui

 Étrange : le jour de mon installation, me voici incité par les textes du jour à prêcher sur ce passage où Paul parle justement de sa mission et de lui-même…

Et en quels termes !

Voilà  Paul, l’apôtre Paul, l’infatigable missionnaire, l’irrésistible prédicateur, le génial organisateur, l’intraitable théologien, l’incomparable théoricien de la foi nouvelle, en un mot le fondateur du Christianisme, sur son seul fondement, le Christ. Voici donc Paul, au faîte de son autorité et de son prestige, conscient de l’inouï privilège d’avoir été le pivot de l’expansion de l’Église naissante, qui, pour se qualifier lui-même, affirme n’être même pas digne de pitié, sans foi ni forces, et que, c’est tout simple, il est le pire des pêcheurs... Le pire.

Et que c’est justement pour cela qu’il a été choisi. Quel meilleur exemple de la puissance de Dieu, que faire du pire des pêcheurs le plus convaincant des témoins ? Au passage Paul délivre d’une phrase l’affirmation centrale de la foi chrétienne, celle que souvent nous redisons au cours du culte, au moment d’annoncer la grâce : “Jésus-Christ est venu dans le monde, pour sauver le pêcheur, dont je suis le premier ” — Le pire, dit-il.

Et moi ? Tout frais installé dans une paroisse prestigieuse, dans ma belle robe à parler du haut de cette chaire ? Suis-je le pire des pêcheurs ? J’ai bien envie de penser que non. Pêcheur, soit mais pas le pire quand même, et même…

C’est précisément cette pensée-là qui est dangereuse. Croire que nous ne sommes pas si mal. Pas parfaits, sans doute ; mais, quand même…

Redoutable piège. Nous sommes tous les pires, et bien sûr moi le premier, parce que le pire c’est précisément d’oublier que nous recevons tout de Dieu, et de lui seul ! Qu’il n’y a aucun autre salut, pour moi, pour vous, que de tout recevoir de lui. Pour moi, comme pasteur, pour moi comme  individu, pour nous tous, qui que nous soyons, il n’y a pas d’autre salut que de comprendre que nous recevons tout de Lui, nos forces, notre foi, notre amour, nos qualités.

Quelle radicale leçon de modestie, ou plutôt de théologie, de la part de Paul !

Quels que soient nos talents, nos efforts, nos succès, nos positions sociales, notre foi même ou notre amour, nous ne devons rien à nous-mêmes, et tout à Dieu. Tout. Bien sûr, nous n’y croyons pas. Bien sûr nous pensons que nos efforts et nos qualités personnelles y sont quand même, un peu, pour beaucoup. Eh bien, nous avons tort. Nous n’avons rien, ni ne sommes rien, que nous n’ayons reçu.

Et les états de service de Paul, qui, quels que soient nos succès, sont probablement supérieurs aux nôtres, ne l’empêchent pas, et même au contraire, d’être profondément et intimement convaincu qu’il doit tout à Dieu, directement à Dieu.

Nous-mêmes, aux meilleurs moments de notre vie, quand nous sommes amoureux, quand nos enfants s’épanouissent, quand nous réussissons professionnellement, ne sommes-nous pas également conscients que ce n’est pas nous, mais que cela nous est donné, sans l’avoir vraiment mérité ?

Et il en est de même pour l’Église.

Moïse est sur le Sinaï. Voilà ce peuple, esclave depuis des générations, brisé et soumis, qui vient d’être délivré de façon inespérée, qui vient de traverser la mer, qui est guidé par Dieu Lui-même à travers le désert… qui se croit soudain propriétaire de ce salut reçu ; et se croit autorisé à donner forme et figures animales à Celui qui l’a sauvé ; autorisé à posséder son Dieu, sa force, son guide, son salut ; qui se croit des droits, comme un héritier, sur Celui auquel il doit tout. Il se fait un veau d’or. Ce n’est plus Dieu qui crée ce peuple, c’est ce peuple qui crée son Dieu.

Découragé ou excédé, Dieu veut renoncer, tout effacer et recommencer autrement. Mais d’abord, à une personne qui, elle, attend fidèlement tout de lui, Dieu demande la permission. Oui : Dieu demande à Moïse la permission de détruire le peuple qu’Il a sauvé… Dieu discute avec Moïse de l’avenir de son peuple. Et parce qu’il a tout reçu de Lui, et qu’il attend tout de Lui, Moïse peut oser dire non à Dieu, et argumenter. Quel argument ? Aucun mérite, aucune justification, pas même la pitié. Non. Moïse, lui, a compris que ni lui ni son peuple ne possèdent rien, ne méritent rien, ne sont rien, en dehors d’une simple et impalpable promesse. Abraham, Isaac et Jacob eux-mêmes ne sont rien, ne garantissent rien, en dehors de la promesse que Dieu leur a faite et qui les a conduits et construits :

promesse de devenir une terre, un lieu ;

une descendance, un peuple ;

et une bénédiction autour d’eux et pour tous les peuples.

 

En plus modeste, cela décrit une paroisse et une mission. Un lieu, c’est modestement un temple (ou deux !) et un territoire ; un peuple, c’est une communauté ; et devenir bénédiction autour de soi, c’est une mission, une merveilleuse mission !

Et nous ?

Nous sommes des héritiers.

Nous avons reçu une foi, des parents, une Église, des temples, une communauté, des activités. Et nous en sommes plutôt fiers : Pentemont et Luxembourg sont des mémoires, des souvenirs personnels heureux, des rencontres avec le Christ, un passé prestigieux, une référence, une tradition, une identité.

Tout ce qu’il faut pour en faire des idoles. Alors, nous risquons, chaque année, de nous croire forts, sûrs et solides ; autrement dit, nous risquons de nous fabriquer un veau d’or – pas  matériel, bien sûr, nous avons grandi depuis le temps du premier veau d’or, mais une sorte d’assurance intérieure, de tranquillité collective, la certitude que notre Église a des forces : nombreuse, riche en hommes et en femmes de qualité, riche en foi et en bonne volonté, et même matériellement ; elle peut donc regarder l’avenir et l’année qui s’ouvrent avec confiance et tranquillité.

Or nous ne possédons rien de tout cela. Tout ce que nous possédons, comme le peuple au désert, c’est la promesse de Dieu. Rien d’autre.

Bien sûr nous pensons tous, j’en suis le premier tenté, que j’exagère. Qu’on ne peut pas vivre, ni construire une vie ou une Église, sans autre assurance ni compter sur aucune autre force que se fier en la promesse de Dieu. Nous voulons bien gravir des montagnes, au besoin sur des chemins escarpés, avec le vide de l’inconnu d’un côté, mais à condition de nous appuyer, confiants et sages, de l’autre côté sur la paroi solide et rassurante de nos vertus et de nos atouts…

Mais non. La foi, c’est plus que cela. Jésus ne nous invite pas à la prudence, il n’invite pas à s’appuyer de la main sur les parois en se tenant loin du bord, il invite à s’avancer carrément sur un chemin bordé des deux côtés par le précipice, il nous invite à marcher sur l’eau. “N’ayez pas peur” dit-il au milieu des vagues et du vent, et la seule sécurité qu’il nous offre, c’est lui-même ! Mais c’est la seule véritable.

Voyez la femme de la parabole, qui a perdu une drachme. Une drachme, c’est de la petite monnaie. Pourtant elle allume une lampe, qui sans doute coûte autant que la drachme, elle retrouve sa pièce, et fait la fête avec ses voisines, ce qui lui coûtera plus encore… Absurde. Sauf si cette drachme représente une âme égarée, la sienne, sans prix aux yeux de Dieu, et que cette unique lampe, c’est le Christ, qui permet à cette femme de retrouver sa monnaie, sa route, et cela lui met le cœur en telle fête que cela rejaillit tout autour d’elle… La voilà, la promesse !

Alors, en ce début d’année nouvelle, avec nouveau pasteur, union des deux paroisses, travaux nécessaires mais contrariants au temple de la rue de Grenelle, mettons-nous à la recherche de toute drachme perdue, pour offrir l’Évangile à quiconque en a besoin. Mais faisons-le sans compter sur nos forces, elles ne suffisent pas. N’ayons confiance, absolument confiance, qu’en une seule lampe, une seule promesse, le Christ.

Pratiquement qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire qu’avant de commencer quoi que ce soit, ou d’organiser quoi que ce soit, avant d’imaginer quelques projets que se soit pour sa vie personnelle comme pour cette paroisse et ses deux lieux, nous n’avons qu’une seule chose à faire : tomber à genoux et prier. Prier pour le remercier de l’immense chance — en ‘chrétien’ cela s’appelle grâce — d’être là devant Lui et autour de Lui. Prier pour nous présenter devant Lui, Lui présenter notre vie, nos soucis, nos projets, et demander encore plus que ce que nous croyons pouvoir lui demander en forces, en imagination, en courage, en fidélité pour vivre cette année et servir son Église.

Prier pour tout lui donner, tout lui confier et tout recevoir de lui, comme nous avons toujours reçu de lui.

Prier, d’abord prier, à genoux.

Prier, et sans doute serons-nous alors, comme Moïse au Sinaï, dans une telle intimité avec Dieu, que nous pourrons discuter avec Lui de notre avenir, de l’avenir de notre Église, et de notre mission personnelle.

Si nous pouvez transmettre cela au milieu de nous et autour de nous : que nous ne sommes ni ne possédons rien en dehors de la promesse de Dieu, et qu’en tout projet, toute épreuve, toute journée, nous n’avons qu’une chose à faire : d’abord prier – alors nous aurons donné ce qui est le plus précieux au monde.