Prédications :

PasteurJean-Paul Morley

- Dimanche 23 mars 2008 : 
Matthieu 16 : 13-22
- Dimanche 10 février 2008 : 
Genèse 2, 7 à 9 et 3, 1 à 7 ; Romains 5, 12 à 15 et 18
- Dimanche : 
Exode 17 : 8-13 ; Luc 18 : 1-8 ; Exode 29 : 38-39 l
- Dimanche 16 septembre 2007 : 
I Timothée 1 : 12-17  ; Exode 32 : 7-14 ; Luc 15 : 1-32

 

 

 

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Dimanche 23 mars 2008 :
Pierre

Moi, c’est Pierre. En fait, Pierre, ce n’est pas mon vrai nom. Mon vrai nom, c’est Simon. C’est Jésus qui a voulu m’appeler Pierre. Il disait que sur cette pierre, il construirait son Église. C’est un des moments où j’ai vraiment pensé que Jésus était un peu fou.

Mais je l’aimais. Il avait une façon de vous regarder… On était comme transpercé jusqu’au fond de nous, plus loin qu’on pouvait se connaître soi-même. C’était en même temps un regard plein d’affection, de compréhension, de confiance... Il avait aussi une façon de vous parler : on sentait immédiatement que chaque mot était vrai, qu’il nous parlait de nous, comme s’il nous connaissait depuis toujours, comme si on reconnaissait chaque mot et qu’il répondait à nos questions secrètes ou à nos inquiétudes…

Pourtant, le jour où il a annoncé qu’il devait mourir, je ne l’ai pas cru. Je n’ai pas voulu le croire. Je venais de reconnaître ce que je sentais depuis longtemps, mais que je n’osais pas dire ; et là, ça a débordé : je lui ai déclaré que c’était lui le vrai Fils de Dieu, le Messie envoyé par Dieu, celui qu’on attend depuis si longtemps. Mais juste après, quand il a affirmé qu’il devait mourir, je lui ai répondu non, je l’ai assuré qu’on le défendrait tous, et moi en tout cas, même si je devais mourir.

Et vous savez ce qu’il m’a répondu ?  “Arrière de moi, Satan ”. Me dire ça, à moi, juste après ce que je venais de dire ! “Arrière de moi, tes pensées sont celles des hommes !” J’étais furieux. Et vexé. Car moi, je savais bien que je serais prêt à mourir pour le défendre. Surtout qu’après, il y a eu cette entrée magnifique dans Jérusalem, sur son âne, comme un roi, avec toute cette foule qui agitait des rameaux et criait :“Béni soit le Fils de David !”. Nous, on croyait que ça y était, que c’était gagné. Mais le soir de Pâques, il s’est passé ce curieux repas autour du mouton sacrifié, avec le pain azyme et les herbes amères. Quand Jésus a pris du pain, et a dit que c’était son corps, et il l’a rompu. Et que ce vin c’était son sang, et nous devions le boire pour nous souvenir de lui. Ce soir-là, il a répété qu’il devait mourir. De nouveau ça m’a révolté, mais, cette fois,  je n’ai rien dit.

 

Le même soir, il nous a emmenés, Jacques, Jean et moi uniquement, sur la colline, au milieu des oliviers, face à Jérusalem. La lune brillait, presque dorée, et se reflétait sur les toits du Temple et de la ville. Elle dessinait de grandes ombres noires entre les oliviers, un peu effrayants en pleine nuit. Il nous a demandé de prier. Mais il était tard. Je me suis endormi… Les autres aussi, je crois. Il nous a réveillés, il n’était pas très content, et c’est vrai qu’il avait l’air anxieux, perdu, comme jamais on ne l’avait vu. Nous sommes quand même retombés endormis. Deux fois. La troisième fois qu’il nous a réveillés, j’ai entendu des chuchotements, puis des pas, et un bruit d’armes qui s’entrechoquaient doucement. Des soldats ! Et puis Judas, un des nôtres, un ami – on avait marché, ri, mangé, prié, dormi, discuté ensemble… Judas a embrassé Jésus. Embrassé, je l’ai vu ! Et c’était pour le trahir. Les soldats ont aussitôt saisi Jésus, j’ai tiré mon épée, les autres se sont enfuis, mais je me suis jeté sur les soldats, et j’en ai blessé un premier à la tête…

“Arrête ! Arrête, m’a dit Jésus. Si tu prends l’épée, tu mourras par l’épée…” C’est Jésus lui-même qui ne voulait pas que je le défende, il a même guéri le soldat ; je ne comprenais vraiment plus rien, je ne savais plus quoi faire, alors je me suis enfui. Mais pour me cacher. Et je les ai suivis, seul, sans me faire voir.

Ils l’ont emmené jusqu’au palais du grand prêtre, où ils l’ont gardé dans un coin de la cour. J’avais peur. Et froid, jusqu’au fond de moi. Peur pour Jésus. Peur pour nous tous, ses compagnons. Peur pour moi, mais pas trop, je voulais rester pour pouvoir l’aider à la moindre occasion. Alors, je suis entré, l’air naturel, comme si j’étais de la maison. Il faisait froid, il y avait du feu, je me suis approché, et j’ai commencé de bavarder, l’air de rien, en me réchauffant les mains et les jambes, tout en jetant des coups d’œil vers Jésus, là-bas.

Mais une servante m’a reconnu : ‘’Toi aussi, tu en étais !’’

Si je disais oui, ils allaient m’arrêter ou me jeter dehors, et je ne pourrais plus rien faire. Alors j’ai menti : ‘’Je ne sais pas de quoi tu parles !’’

Mais une autre m’a reconnu, puis les hommes, qui avaient entendu mon accent du Nord. Alors je me suis fâché, pour qu’ils me lâchent : ‘’Je vous dis que je ne le connais pas, je le jure !’’

Au même moment, le coq a chanté, et Jésus m’a regardé. Un regard que je n’oublierai jamais. Oh, un regard sans rancune, sans jugement, mais qui montrait à quel point Jésus était seul, exactement comme il l’avait annoncé.

 

Mon sang s’est arrêté et je me suis souvenu que Jésus m’avait dit : “Même toi, Pierre, qui déclare être prêt à mourir pour moi, même toi, avant que le coq chante, trois fois tu m’auras renié !’’ Alors je suis sorti de la cour en vacillant, sonné, désespéré, je me suis assis par terre contre le mur, et moi, Pierre, j’ai pleuré… J’avais dit que je le défendrais jusqu’à la mort, et je me suis enfui. J’avais dit que je ne l’abandonnerais jamais, et je l’avais renié trois fois de suite… Tout ça en une seule nuit.

La suite, vous la connaissez. Une histoire de fous. Jésus a été envoyé à Pilate, le Romain. Les prêtres l’ont accusé de tout, de vouloir détruire le Temple, d’agiter le peuple, de s’opposer à César, l’Empereur. N’importe quoi. Le pire, c’est quand la foule, qui l’acclamait trois jours avant aux Rameaux, a préféré libérer un assassin, Barrabas, plutôt que Jésus, qui n’a jamais tué personne et a au contraire guéri des dizaines de malades, d’aveugles, de paralysés, et qui ne parlait que de paix, d’amour, de respect, de droiture, de pardon. Et finalement, c’est à peine croyable, les Romains l’ont condamné à mort, comme un terroriste !

 

Je n’ai pas pu y aller. Il paraît que plusieurs femmes l’ont accompagné et sont restées jusqu’au bout. Moi je n’ai pas pu. Je n’ai pas eu le courage, pas la force, je ne voulais pas voir ça, je ne voulais pas voir Jésus crucifié, je ne voulais pas le voir mourir ; pas lui ! Je n’aurais pas supporté. Je n’ai plus pu lui parler depuis cette nuit sur la colline, quand il nous réveillait pour nous reprocher de ne pas prier avec lui.

C’était vendredi. Quand il est mort, au milieu de l’après-midi, il a tout à coup fait noir comme en pleine nuit. Même la terre a tremblé. On raconte que le voile du Temple, qui isole le Saint des Saints, s’est déchiré, comme si Dieu n’habitait plus dans le Temple. On raconte aussi que des Romains se sont écriés, en le voyant mourir, que Jésus était le Fils de Dieu. Mais pourquoi est-il mort ?

 

Tout ça, c’était vendredi. Et ce matin, dimanche, les deux Maries sont montées à son tombeau, pour parfumer son corps. Elles sont redescendues affolées, en courant, criant que son corps n’était plus là, et que deux anges leur avaient dit qu’il était ressuscité ! Des anges ? Moi, Pierre, je n’en ai jamais vu. Et quand on est mort, on est mort. C’est la douleur qui les rendait folles.

Mais je suis quand même monté voir avec Jean. Au début, on courait. Mais quand on s’est approchés, on a ralenti. On sentait nos cœurs battre à la folie. Tout était normal, le soleil était là, les arbres, tout. Mais rien ne bougeait, il y avait un étrange silence. Alors qu’en nous, ça bourdonnait. J’avais presque le vertige. Quand nous sommes arrivés, le tombeau était ouvert. Et vide. Comme elles avaient dit. Son corps n’était plus là. Les linges qui l’entouraient étaient restés, bien pliés. Et c’est en regardant ce vide que j’ai compris, enfin : il est vivant ! Je ne sais pas comment, mais il est vivant. Tout ce qu’il nous a dit : que nous pouvons parler directement à Dieu, qu’Il ne nous juge pas, que nous pouvons pardonner, qu’il est possible d’aimer, que le monde va changer… Tout ce que nous ne comprenions pas, c’est vrai.

Et j’ai enfin compris que je pourrais être cette pierre sur laquelle Jésus construira son Église. Que je n’ai pas besoin pour cela d’être un héros, juste de lui faire confiance.

 

Tout cela, c’était il y a très longtemps. Il s’est passé beaucoup de choses, depuis. Maintenant je suis vieux, moi aussi j’ai été arrêté par les Romains, hier. Mais j’ai vu l’Église naître et grandir, autour de moi, Pierre, comme Jésus l’avait annoncé.

Les Romains vont me condamner à mort. Mais je n’ai plus peur.

Dimanche 10 février 2008 :
LA CHUTE ?

Je vais me permettre ce matin d’être un peu hérétique, puisque je m’apprête à contester l’apôtre Paul, ou du moins l’interprétation qu’il propose, dans sa lettre aux Romains, de ce qu’il appelle le péché d’Adam. Je m’y risquerai en nous replongeant directement dans le texte d’origine, la Genèse.

Heureusement, nous verrons ensuite que Paul, à partir d’une interprétation contestable de l’épisode du Jardin d’Eden, aboutit malgré tout à de justes et fortes conclusions sur le Christ.

La chute ! Une chute ? On évoque la faute d’Adam et Ève. Mais si faute il y a, ce pourrait être plutôt du côté de Paul, puisque c’est en grande partie de la sienne que l’on parle du péché d’Adam : “Le péché, écrit-il, est entré dans le monde à cause d’un seul homme, Adam, et le péché a amené la mort. La faute d’un seul être, Adam, a entraîné la condamnation de tous les hommes” C’est déjà donner beaucoup d’honneur à Adam de lui attribuer toute la responsabilité de l’épisode, en oubliant le rôle éminent et dirigeant de Ève, mais passons.

L’important, c’est que la Bible, elle, quand elle raconte cet épisode, ne parle à aucun moment de péché. Ni de chute. Pour la mémoire collective pourtant, comme dans l’enseignement de l’Église en particulier catholique, l’affaire est claire : Ève a été tentée et elle cède ; Adam est tenté, et cède à son tour ; le serpent est un être diabolique, pervers et menteur, ennemi de Dieu, et il est puni ; Ève et Adam sont punis à leur tour et chassés du paradis… Voilà. C’est la faute, la punition, la chute ; le péché originel, l’impureté indélébile qui marque dès leur naissance tous les fils d’Adam et les filles d’Ève  – nous tous, les êtres humains.

Bon. Mais si nous regardions plutôt le texte lui-même, la Genèse ?

Voici un jardin magnifique. Créé par Dieu.

Des arbres aux fruite délicieux. Plantés par Dieu.

Deux arbres particuliers, celui de la vie et celui de la connaissance : plantés par Dieu, au milieu du jardin.

Un homme et une femme, Adam et Ève. Créés par Dieu.

Enfin un serpent, séduisant et rusé : créé, lui aussi, par Dieu.

Bref, tout est mis en place par Dieu lui-même pour que tout se passe comme cela devait inévitablement se passer…

Et Dieu ne l’aurait pas fait exprès ? Dieu ne l’aurait pas prévu ni voulu ? Préparé et calculé ?

Mais pourquoi, sinon, aurait-Il ainsi tout mis en place avec une précision d’orfèvre ?

-       Pour tendre un piège machiavélique à ses deux créatures et pouvoir les punir ? Mais quel Dieu absurde et pervers serait-ce ?

-       Pour tester la résistance d’Ève et d’Adam ? Mais ils ne connaissent pas encore le bien et le mal…

-       Pour éprouver leur obéissance ? Mais ils ne savent pas encore ce qu’est obéir ou désobéir !

-       Pour les obliger à vivre éternellement sous la tentation et la menace ? Jusqu’à ce qu’ils cèdent et soient punis ? Mais ce Dieu-là ne serait pas celui de l’Évangile, qui aime, pardonne et conduit…

Est-ce qu’alors le serpent serait une créature déviante et rebelle ? Et donc une créature de Dieu plus intelligente, plus libre, mieux informée, mais en même temps plus incontrôlable, que les humains ?

Et Dieu ne l’aurait pas vu venir ? Et n’aurait rien fait ? Pas même avertir ceux qu’Il avait chargés de dominer le monde, Adam et Ève ?

Toutes ces hypothèses paraissent évidemment absurdes.

Alors faisons confiance au texte : Dieu a bel et bien tout préparé et donc prévu. Il a tout mis en place pour que l’être humain s’affranchisse, s’émancipe, et accède lui-même à la liberté — puisqu’une liberté octroyée n’est pas vraiment une liberté — Dieu a tout préparé pour que ce couple originel prenne par lui-même conscience, distance et autonomie par rapport à son créateur, afin qu’il soit libre et puisse donc répondre librement à l’amour offert par Dieu, au don offert par Dieu.

Sans cela, nous ne serions que des marionnettes ou des automates préprogrammés, ou ces êtres insouciants, inconscients et irresponsables vivant tranquillement dans une sorte de grande et douillette matrice à l’abri du réel…

Alors, s’agit-il, comme le dit Paul, d’une faute, d’un péché, d’une chute et de notre déchéance initiale qui a introduit la mort et la séparation ? Non. Le texte ne dit rien de semblable. Et non seulement il ne s’agit pas de chute, mais bien au contraire d’un progrès, d’une ascension jusqu’à la conscience. Et c’est cela, le rôle d’Adam et Ève, cette figure d’un couple originel : c’est la naissance de l’humanité en tant qu’êtres intelligents, capables de conscience, de libre-arbitre, de choix. Dieu nous a voulus libres, et Il a fait ce qu’il faut pour cela ; parce qu’Il nous veut capables de gratuité, de projet, de don, d’une relation volontaire avec Lui, capables d’accueillir sa grâce, capables d’aimer.

Bien sûr, maintenant que nous connaissons le bien et le mal, nous choisissons souvent mal, et parfois le pire, mais nous voulons quand même donner et créer, par nos mains, par nos intelligences, par la naissance de nos enfants – même si, connaissant le bien et le mal, nous en connaissons aussi le coût… Et ce qui est présenté comme une punition, “tu gagneras ton pain  à la sueur de ton front, tu enfanteras dans la douleur” n’est finalement que le constat de la réalité : maintenant tu sais, et, parce que tu es une créature en devenir, tu éprouveras que le bon a un prix et ne s’obtient pas sans peine…

Ève et Adam, dans ce récit, sortent tout simplement du jardin rêvé de l’enfance, de l’insouciance et de l’innocence, pour accéder à la terre, à l’humanité, à la réalité avec ses pesanteurs, à leur destin d’humains. L’histoire d’Ève, d’Adam, du serpent et du fruit défendu, c’est la promesse faite aux humains, à chacun de nous, de devenir, à travers ou à cause de nos limites et nos souffrances, des créateurs. Dès le chapitre précédent, il leur est déjà annoncé qu’ils seraient les maîtres de la terre…

Pourquoi ?

Parce que cette accession à la conscience du bon et du mauvais est aussitôt suivie de la conscience de leur propre écartèlement entre le bien et le mal, entre d’un côté ce qui nous paraît bien, et de l’autre ce que nous vivons ou pouvons. C’est ce qui explique la honte d’Adam et Ève, qui vite, vite, s’habillent et se cachent, parce qu’ils sont nus, c’est-à-dire dévoilés ; qu’ils se savent soudain à la fois désirants et faillibles.

Or cette accession à la conscience du bon et du mauvais et à notre écartèlement fondamental, c’est justement ce qui creuse en nous l’envie du bien, du beau, du juste, du mieux ; c’est elle qui nous rend créateurs. C’est cette béance ouverte au jardin d’Eden, cette béance entre le bien et le mal, qui nous vaut la souffrance, les mauvais choix, le mal ; mais c’est elle aussi qui produit le questionnement, la pensée, la volonté, le travail, la culture, le progrès, le désir, l’envie du beau et du gratuit…

Alors oui, nous sommes comme Lui, comme Dieu, à son image, tels qu’annoncés par le serpent — qui là n’a pas menti, puisque Dieu lui-même le confirme un peu plus tard (vous pouvez vérifier, c’est le verset 22 de Genèse 3 !). Nous devenons co-créateurs sans le savoir de l’humanité, de la culture et de l’histoire, c’est à dire les vis-à-vis que Dieu espérait, des vis-à-vis indispensables pour que Dieu lui-même puisse être amour, vraiment amour, c’est à dire avec un authentique partenaire, libre et capable de Lui dire non autant que oui…

Voilà ce qui se passe au jardin d’Eden.

Il est bien sûr présomptueux et difficile de remettre en question tout ce qu’on a sans doute toujours entendu et cru sur ce fameux péché originel, la chute. Seulement voilà, cette lecture traditionnelle, reprise de Paul et non de la Genèse, fut sans doute utile aux Églises qui voulaient, en les culpabilisant, maintenir leur autorité sur les foules. Mais elle n’est pas très fidèle au texte, qui est au contraire promesse : l’épisode du fruit défendu, c’est tout simplement l’ultime étape de la création initiale. Ensuite, l’Histoire peut commencer.

On peut néanmoins accepter la conclusion de Paul, qui en somme emploie le langage mythologique du récit d’Ève et d’Adam pour dire que la conscience du bien et du mal entraîne la conscience de la mort, de notre mort. Et que Jésus vient faire éclater cela, puisqu’à travers la croix nous comprenons qu’être fautifs n’est pas une malédiction, que Dieu nous accueille et nous reçoit avec notre écartèlement, nos souffrances, notre désir et notre pouvoir de création, et que la vie, notre vie, en devenant éternelle, change totalement de dimension.

Ainsi, en ce premier Dimanche de Carême, nous pouvons redécouvrir que ces quarante jours de jeûne ne sont pas là pour nous humilier en raison de notre faute originelle ou de toutes nos fautes réelles, mais uniquement pour nous rendre disponibles à recevoir ce don du Christ. Jeûner, donc ? Oui, d’une façon ou d’une autre, en changeant tel rythme dans notre vie, en renonçant à quelque chose, peu importe, mais surtout en se ménageant chaque jour un temps ou un peu plus de temps, pour prier, et lire la Bible, par exemple un Évangile entier…

Prier, pour sentir l’amour infini de Celui qui nous a créés…

                                                                        Amen

Dimanche :
La vie spirituelle

La vie spirituelle a quelque chose de commun avec nos amours, avec nos amitiés ou avec l’éducation de nos enfants : elle a besoin d’un équilibre entre une habitation permanente et une discipline. D’un côté ce qui relève d’un état permanent, d’une présence, à la fois d’une inquiétude et d’une exaltation permanentes, et de l’autre ce qui relève d’une discipline et d’une méthode, de repères et d’une organisation.

Quand vous êtes amoureux, vous l’êtes en permanence. Vous êtes habité à chaque instant par cet amour, qui occupe et colore chaque moment et chaque activité de la vie. Que vous soyez ensemble ou non, c’est là, et cela vous fait en permanence vivre plus fort et plus haut. En même temps, si vous êtes en couple depuis une certaine durée, à plus forte raison si vous êtes mariés, vous savez que vous devez à votre couple de le soigner, de vous occuper de lui, de le cultiver. Le cultiver, c’est-à-dire non seulement vous imposer quelques règles de respect réciproque ou de partage, mais aussi des rendez-vous, des moments à part, réservés pour cet amour. Si l’on ne s’impose pas cette discipline, le bel amour risque bien de s’embourber dans le quotidien et la routine…

Une imprégnation, un qui-vive permanent d’un côté ;

Une discipline avec ses rendez-vous obligés de l’autre…

Cela paraît antinomique, en fait cela se complète, et en amour les deux sont même vitalement complémentaires.

Il en est de même dans la vie spirituelle, qui est aussi une histoire d’amour. C’est en tout cas ainsi que personnellement je la vis. Et c’est ce que suggère l’étrange récit de la bataille de Refidim, dans le livre de l’Exode. Israël, après ses années de désert, traverse des royaumes pour se rendre en Canaan, la terre promise. Mais l’un de ces royaumes, Amalec, l’attaque à Refidim. Pendant la bataille, tant que Moïse lève son bras, les Israélites l’emportent sur leurs ennemis, mais ils sont dominés sitôt que, épuisé, il le laisse retomber... Alors Aaron et Hour asseyent Moïse et lui soutiennent le bras. C’est une image inattendue de la prière : Moïse qui lève le bras pour que Dieu se manifeste, c’est évidemment Moïse qui prie. Mais qui fatigue, se désunit, se distrait…Alors il a besoin de piliers, d’aides concrètes pour que la prière reste permanente. Parfaite image à la fois de la permanence de la prière et de sa discipline, de ses nécessaires soutiens.

Alors parlons un peu de cette permanence, puis de cette discipline.

1/ La permanence, c’est avant tout d’essayer d’être constamment en état sous-jacent de prière : être en permanence, dans un petit coin de sa tête, en dialogue avec Dieu, en fluidité avec Dieu et sa volonté. Je proposerais volontiers une image un peu osée : celle de nager dans une même eau de piscine, non pas que Dieu, ce serait un peu présomptueux, mais néanmoins de ce que j’essaie de comprendre comme sa volonté, ce qui est déjà suffisamment présomptueux. Qu’en permanence, en tout ce que je vis, je sois comme nageant dans cette eau, que j’y baigne sans même en être conscient, un bain permanent qui me porte et qui me tienne en intimité avec Lui et sa volonté, de façon tellement naturelle que je ne  m’en rende même plus compte. Être en osmose avec lui et sa volonté.

Qu’en permanence, je sois en train d’offrir et de confier tout ce qui se passe, tout ce que je fais, pense, vis, et en train d’écouter tout ce qu’il me dit, ce qu’il me demande, ce qu’il m’éclaire, ce qu’il m’offre. Et qu’ainsi je sache recevoir tous ses messages, tous ses signes souvent si ténus mais si nombreux, toutes ses indications si discrètes et respectueuses de ma liberté qu’elles sont presque imperceptibles mais vivantes… L’Esprit qui habite en nous, dit Paul.

Qu’en permanence, je sois en besoin, en écoute, en train d’offrir, de confier et de recevoir, et ainsi de pouvoir mettre en mots et en actes ce qu’Il me demande d’être et de vivre. « Être un avec le Père », dit Jean.

Un bain permanent. Permanent, mais bien entendu, si l’un ou l’une d’entre vous parvient à cette osmose permanente et à ce dialogue continu avec Dieu, qu’il ou elle me donne immédiatement son secret, parce qu’en ce qui me concerne, je n’y parviens évidemment pas ! Nous n’y arrivons évidemment pas. Mais essayer. C’est l’objectif, le but, l’espoir. Essayer et recevoir, sans même s’en rendre compte.

Cela s’apparente à cette fameuse prière du cœur des moines orthodoxes grecs, qu’ils se répètent en permanence : « Seigneur Jésus-Christ, fils de Dieu, aies pitié de moi, pécheur ». Cela s’apparente aussi aux mantras que se répètent continûment certains moines bouddhistes. C’est un peu la même chose, sans les mots ou le son. Comme une disponibilité, une attitude de l’esprit qui soit de permanente écoute, de permanent confiement de l’esprit.

Mais la permanence, c’est aussi ce que l’on fait ou devrait faire avant chaque rencontre, chaque décision, chaque action, comme un réflexe : la confier. Pour dire : “Moi, je ne sais pas faire ; toi tu sais. Oui, d’accord je sais faire, j’ai l’habitude, mais si je le fais tout seul, ce sera fait facile, et ce sera insipide. Si toi, tu le fais, ce sera vrai, juste, utile”. Et lorsque par exemple je boutonne les 177 boutons de ma robe de pasteur — je suis sûr que c’est prévu pour cela — c’est pour que je m’arrête et que je puisse murmurer : “ Eh bien voilà, j’ai tout préparé du mieux possible, j’ai travaillé, j’ai fait ce que je pouvais. Maintenant, débrouille-toi, c’est ton boulot, à toi de jouer, c’est toi qui peux tout, moi rien”

Et soudain on pressent que ce que l’on dit est vrai, on se sent tout à coup déchargé, soulagé : parfois on comprend qu’on allait faire une erreur, et on modifie sa décision, on aborde autrement une rencontre ; ou au contraire on comprend que Dieu prend effectivement en charge, que c’est lui qui est responsable, alors on aborde son activité ou sa rencontre avec sérénité. Elle ne se déroule pas forcément comme on l’espérait, mais après coup on découvrira que Dieu était bel et bien là, et qu’il agit. Alors en silence, on dit merci…

Parce que Dieu ne trompe pas. Quand on lui confie nos choix ou nos actions, et pourquoi pas nos témoignages, un fruit, même imprévu, en naît toujours.

Voilà pour la permanence : le dialogue, l’osmose, le bain continus, au moins dans un petit coin de soi ; et puis tout confier, tout, toujours.

2/  L’autre aspect, c’est la discipline. La méthode, la rigueur. Nous avons besoin de discipline et de nous y accrocher solidement. Parce que c’est elle qui nourrit et perpétue la permanence. Il ne faut pas sous-estimer la rigueur. Sans balises, sans points fixes, sans pratique, l’osmose se dissipe et le bain s’évapore, inexorablement. Or il est très facile de laisser se perdre… C’est pourquoi, chaque matin, sitôt levé, sitôt retrouvé ses esprits, dire merci et se mettre à genoux. Confier sa journée, les personnes dont on porte le souci, ce qu’on aura à faire, les rencontres, les tâches à remplir, les imprévus,¬ ces maudits imprévus qui vous ruinent un programme.

Tout confier. Inutile de prier trop longtemps, sinon on pense à autre chose, à ce qu’on a vécu la veille, au lave-vaisselle à faire réparer… Mais tant pis, on s’obstine, on revient à la prière, on prend quand même le temps ;  jusqu’à ce qu’on ait vraiment dit tout ce qu’on avait à dire et à confier. Pour s’aider, il est possible de faire une liste de ceux et celles auxquels penser, parce qu’ils ont particulièrement besoin d’être confiés. Une liste pour ne pas oublier. Une liste, parce que sinon, très vite, on ne prie plus que pour soi, pour ses proches et pour ses seuls soucis. En oubliant que la prière n’est pas faite pour demander, mais pour offrir et pour confier.

Une liste, comme pour tirer Dieu par le pan de sa robe et lui dire : “ Je te rappelle tel ou telle, parce que tu ne peux pas les laisser comme ça, ce n’est pas possible, ce n’est pas digne de toi, ni juste ; ils sont à toi, alors occupe-toi d’eux.” Un peu comme la veuve qui s’obstine face au juge indigne, jusqu’à ce qu’elle obtienne ce quelle demande, et qui est justice. Car ce que l’on demande à Dieu, c’est de tenir ses propres promesses... Et cela chaque matin, systématiquement, sans faute. Comme l’agneau qui, dans le rituel mosaïque, est sacrifié chaque matin, pour bénir la journée. Chaque matin. Comme un rythme. Comme une respiration. Comme un besoin. C’est un besoin. Et alors la journée peut commencer, elle est confiée.

Mais ce n’est pas tout.

 

Au moins une fois par semaine — tous les jours si on ne travaille pas — ouvrir la Bible, et lire un chapitre du Premier Testament, puis un passage du Nouveau Testament. Il existe des listes de lectures quotidiennes ou hebdomadaires, proposées chaque année : en quatre à six ans, on aura lu l’essentiel de la Bible. Les plus décidés liront tout, de la Genèse à l’Apocalypse… La lire, mais la lire en l’écoutant, pas pour se cultiver mais pour qu’elle parle, à nous, personnellement, ce jour-là. La lire en lui disant d’abord : “J’attends de toi l’apaisement, et que tu me dises ce que toi tu attends de moi aujourd’hui”

Ensuite dire le Notre Père, en en pesant chaque mot, recommencer si nécessaire, et découvrir que, comme le disait Simone Weill, on ne peut dire le Notre Père en en pesant chaque mot sans que quelque chose, même infinitésimal, se produise en nous, dans notre âme.

 

Et plutôt que de terminer en vous promettant les fruits de cette discipline, en paix, en justesse, en clarté, en réconciliation avec sa vie, je vais vous raconter une histoire, fictive bien entendu.

Celle d’un pasteur qui…

un soir, assez soucieux, s’adresse au gardien de son église :

— Je suis tracassé par le fait que chaque jour, à midi, depuis des semaines, un pauvre vieux aux habits râpés entre dans le temple. Je peux le voir de la fenêtre de ma cuisine : il s’avance vers le chœur, il n’y reste que quelques minutes, puis ressort. Cela me paraît bien mystérieux et je m’inquiète, sachant qu’il y a quelques objets de valeur dans le temple. J’aimerais que vous puissiez l’interroger.

Le lendemain, et plusieurs jours de suite, le concierge vérifie qu’en effet le pauvre visiteur, sur le coup de midi, entre dans le temple pour un court moment, puis ressort

sans hâte. Il se décide enfin à l’accoster :

— Dites donc, l’ami, qu’est-ce qui vous prend de venir ainsi dans le temple ?

— Je vais prier, répond tranquillement le vieil homme.

— Allons donc ! Vous ne restez pas assez longtemps pour cela. Vous vous avancez seulement jusqu’à la table puis vous repartez. Qu’est-ce que cela signifie ?

— C’est exact, répond le vieil homme. Mais voyez-vous, je ne sais pas faire une longue prière. Pourtant je viens ici chaque jour à midi et je dis simplement : « Jésus… c’est Simon ! » Puis j’attends une minute et je m’en retourne. C’est une petite prière, mais je crois qu’Il m’entend… !

Peu après, le pauvre Simon est renversé par une moto. On le transporte à l’hôpital. La salle où il est soigné donne depuis longtemps beaucoup de soucis à l’infirmière qui en a la charge. Les malades y sont grincheux, irrités, ils râlent, gémissent et se plaignent du matin au soir. Tous les efforts en vue d’améliorer l’ambiance se sont avérés vains. Mais voilà qu’un jour, l’infirmière entend un éclat de rire, elle s’étonne, entre et demande :

— Mais qu’est-ce qui se passe ici ? Je n’ai jamais vu cela : vous êtes de bonne humeur ! Où sont vos plaintes, vos gémissements, vos cris et vos pleurs qui me fatiguent tant ?

— Oh, c’est à cause du vieux Simon ! Il souffre, il a mal, mais jamais il ne se plaint, il est toujours joyeux, content – cela nous fait un peu honte, et nous donne courage… !

L’infirmière se dirige alors vers le lit de Simon :

— Dites donc, vous avez fait un miracle ! Vous avez fait envie à tous, vous êtes toujours heureux et joyeux malgré vos souffrances, c’est formidable ; merci !

— Comment ne le serais-je pas, répond Simon, c’est grâce à mon visiteur, c’est lui qui me rend heureux jour après jour !

— Votre visiteur ? Mais Simon, jamais personne n’est venu vous voir, vous êtes seul du matin au soir, et je n’ai rencontré aucun membre de votre famille ni aucun de vos amis ;, alors quand vient-il ?

— Tous les jours, à midi, répond Simon dans un élan joyeux. Il se tient là, debout au pied de mon lit, je le vois, et il me dit : « Simon…, c’est Jésus ! ».

Dimanche 16 septembre : Tout de Lui

 Étrange : le jour de mon installation, me voici incité par les textes du jour à prêcher sur ce passage où Paul parle justement de sa mission et de lui-même…

Et en quels termes !

Voilà  Paul, l’apôtre Paul, l’infatigable missionnaire, l’irrésistible prédicateur, le génial organisateur, l’intraitable théologien, l’incomparable théoricien de la foi nouvelle, en un mot le fondateur du Christianisme, sur son seul fondement, le Christ. Voici donc Paul, au faîte de son autorité et de son prestige, conscient de l’inouï privilège d’avoir été le pivot de l’expansion de l’Église naissante, qui, pour se qualifier lui-même, affirme n’être même pas digne de pitié, sans foi ni forces, et que, c’est tout simple, il est le pire des pêcheurs... Le pire.

Et que c’est justement pour cela qu’il a été choisi. Quel meilleur exemple de la puissance de Dieu, que faire du pire des pêcheurs le plus convaincant des témoins ? Au passage Paul délivre d’une phrase l’affirmation centrale de la foi chrétienne, celle que souvent nous redisons au cours du culte, au moment d’annoncer la grâce : “Jésus-Christ est venu dans le monde, pour sauver le pêcheur, dont je suis le premier ” — Le pire, dit-il.

Et moi ? Tout frais installé dans une paroisse prestigieuse, dans ma belle robe à parler du haut de cette chaire ? Suis-je le pire des pêcheurs ? J’ai bien envie de penser que non. Pêcheur, soit mais pas le pire quand même, et même…

C’est précisément cette pensée-là qui est dangereuse. Croire que nous ne sommes pas si mal. Pas parfaits, sans doute ; mais, quand même…

Redoutable piège. Nous sommes tous les pires, et bien sûr moi le premier, parce que le pire c’est précisément d’oublier que nous recevons tout de Dieu, et de lui seul ! Qu’il n’y a aucun autre salut, pour moi, pour vous, que de tout recevoir de lui. Pour moi, comme pasteur, pour moi comme  individu, pour nous tous, qui que nous soyons, il n’y a pas d’autre salut que de comprendre que nous recevons tout de Lui, nos forces, notre foi, notre amour, nos qualités.

Quelle radicale leçon de modestie, ou plutôt de théologie, de la part de Paul !

Quels que soient nos talents, nos efforts, nos succès, nos positions sociales, notre foi même ou notre amour, nous ne devons rien à nous-mêmes, et tout à Dieu. Tout. Bien sûr, nous n’y croyons pas. Bien sûr nous pensons que nos efforts et nos qualités personnelles y sont quand même, un peu, pour beaucoup. Eh bien, nous avons tort. Nous n’avons rien, ni ne sommes rien, que nous n’ayons reçu.

Et les états de service de Paul, qui, quels que soient nos succès, sont probablement supérieurs aux nôtres, ne l’empêchent pas, et même au contraire, d’être profondément et intimement convaincu qu’il doit tout à Dieu, directement à Dieu.

Nous-mêmes, aux meilleurs moments de notre vie, quand nous sommes amoureux, quand nos enfants s’épanouissent, quand nous réussissons professionnellement, ne sommes-nous pas également conscients que ce n’est pas nous, mais que cela nous est donné, sans l’avoir vraiment mérité ?

Et il en est de même pour l’Église.

Moïse est sur le Sinaï. Voilà ce peuple, esclave depuis des générations, brisé et soumis, qui vient d’être délivré de façon inespérée, qui vient de traverser la mer, qui est guidé par Dieu Lui-même à travers le désert… qui se croit soudain propriétaire de ce salut reçu ; et se croit autorisé à donner forme et figures animales à Celui qui l’a sauvé ; autorisé à posséder son Dieu, sa force, son guide, son salut ; qui se croit des droits, comme un héritier, sur Celui auquel il doit tout. Il se fait un veau d’or. Ce n’est plus Dieu qui crée ce peuple, c’est ce peuple qui crée son Dieu.

Découragé ou excédé, Dieu veut renoncer, tout effacer et recommencer autrement. Mais d’abord, à une personne qui, elle, attend fidèlement tout de lui, Dieu demande la permission. Oui : Dieu demande à Moïse la permission de détruire le peuple qu’Il a sauvé… Dieu discute avec Moïse de l’avenir de son peuple. Et parce qu’il a tout reçu de Lui, et qu’il attend tout de Lui, Moïse peut oser dire non à Dieu, et argumenter. Quel argument ? Aucun mérite, aucune justification, pas même la pitié. Non. Moïse, lui, a compris que ni lui ni son peuple ne possèdent rien, ne méritent rien, ne sont rien, en dehors d’une simple et impalpable promesse. Abraham, Isaac et Jacob eux-mêmes ne sont rien, ne garantissent rien, en dehors de la promesse que Dieu leur a faite et qui les a conduits et construits :

promesse de devenir une terre, un lieu ;

une descendance, un peuple ;

et une bénédiction autour d’eux et pour tous les peuples.

 

En plus modeste, cela décrit une paroisse et une mission. Un lieu, c’est modestement un temple (ou deux !) et un territoire ; un peuple, c’est une communauté ; et devenir bénédiction autour de soi, c’est une mission, une merveilleuse mission !

Et nous ?

Nous sommes des héritiers.

Nous avons reçu une foi, des parents, une Église, des temples, une communauté, des activités. Et nous en sommes plutôt fiers : Pentemont et Luxembourg sont des mémoires, des souvenirs personnels heureux, des rencontres avec le Christ, un passé prestigieux, une référence, une tradition, une identité.

Tout ce qu’il faut pour en faire des idoles. Alors, nous risquons, chaque année, de nous croire forts, sûrs et solides ; autrement dit, nous risquons de nous fabriquer un veau d’or – pas  matériel, bien sûr, nous avons grandi depuis le temps du premier veau d’or, mais une sorte d’assurance intérieure, de tranquillité collective, la certitude que notre Église a des forces : nombreuse, riche en hommes et en femmes de qualité, riche en foi et en bonne volonté, et même matériellement ; elle peut donc regarder l’avenir et l’année qui s’ouvrent avec confiance et tranquillité.

Or nous ne possédons rien de tout cela. Tout ce que nous possédons, comme le peuple au désert, c’est la promesse de Dieu. Rien d’autre.

Bien sûr nous pensons tous, j’en suis le premier tenté, que j’exagère. Qu’on ne peut pas vivre, ni construire une vie ou une Église, sans autre assurance ni compter sur aucune autre force que se fier en la promesse de Dieu. Nous voulons bien gravir des montagnes, au besoin sur des chemins escarpés, avec le vide de l’inconnu d’un côté, mais à condition de nous appuyer, confiants et sages, de l’autre côté sur la paroi solide et rassurante de nos vertus et de nos atouts…

Mais non. La foi, c’est plus que cela. Jésus ne nous invite pas à la prudence, il n’invite pas à s’appuyer de la main sur les parois en se tenant loin du bord, il invite à s’avancer carrément sur un chemin bordé des deux côtés par le précipice, il nous invite à marcher sur l’eau. “N’ayez pas peur” dit-il au milieu des vagues et du vent, et la seule sécurité qu’il nous offre, c’est lui-même ! Mais c’est la seule véritable.

Voyez la femme de la parabole, qui a perdu une drachme. Une drachme, c’est de la petite monnaie. Pourtant elle allume une lampe, qui sans doute coûte autant que la drachme, elle retrouve sa pièce, et fait la fête avec ses voisines, ce qui lui coûtera plus encore… Absurde. Sauf si cette drachme représente une âme égarée, la sienne, sans prix aux yeux de Dieu, et que cette unique lampe, c’est le Christ, qui permet à cette femme de retrouver sa monnaie, sa route, et cela lui met le cœur en telle fête que cela rejaillit tout autour d’elle… La voilà, la promesse !

Alors, en ce début d’année nouvelle, avec nouveau pasteur, union des deux paroisses, travaux nécessaires mais contrariants au temple de la rue de Grenelle, mettons-nous à la recherche de toute drachme perdue, pour offrir l’Évangile à quiconque en a besoin. Mais faisons-le sans compter sur nos forces, elles ne suffisent pas. N’ayons confiance, absolument confiance, qu’en une seule lampe, une seule promesse, le Christ.

Pratiquement qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire qu’avant de commencer quoi que ce soit, ou d’organiser quoi que ce soit, avant d’imaginer quelques projets que se soit pour sa vie personnelle comme pour cette paroisse et ses deux lieux, nous n’avons qu’une seule chose à faire : tomber à genoux et prier. Prier pour le remercier de l’immense chance — en ‘chrétien’ cela s’appelle grâce — d’être là devant Lui et autour de Lui. Prier pour nous présenter devant Lui, Lui présenter notre vie, nos soucis, nos projets, et demander encore plus que ce que nous croyons pouvoir lui demander en forces, en imagination, en courage, en fidélité pour vivre cette année et servir son Église.

Prier pour tout lui donner, tout lui confier et tout recevoir de lui, comme nous avons toujours reçu de lui.

Prier, d’abord prier, à genoux.

Prier, et sans doute serons-nous alors, comme Moïse au Sinaï, dans une telle intimité avec Dieu, que nous pourrons discuter avec Lui de notre avenir, de l’avenir de notre Église, et de notre mission personnelle.

Si nous pouvez transmettre cela au milieu de nous et autour de nous : que nous ne sommes ni ne possédons rien en dehors de la promesse de Dieu, et qu’en tout projet, toute épreuve, toute journée, nous n’avons qu’une chose à faire : d’abord prier – alors nous aurons donné ce qui est le plus précieux au monde.