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- Noël2009 :
Un défilé pas comme les autres Isaïe 42 : 1-4 Luc 1 : 41-53
et 2 :15-20
- Juillet 2009 :
Mères porteuses Genèse 16 : 1-10, Matthieu 18 : 4-6 Matthieu
22 : 34-40
- Juin 2009 :
Le bonheur
Jérémie 1 : 4-10 Jean 11 :28-36 Matthieu
5 : 1-10
- Mars 2009 :
Akhior
Judith 5 : 1-5 Judith 19 : 1-3
- Mars 2009 :
La tentation de Jésus
Genèse 3 : 1 II Timothée 1 : 8-10 Mathieu
4 : 1-11
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Noël Un défilé pas comme les
autres
Cette nuit, la naissance du Christ…
Nouvelle formidable ! Formidable à
l’échelle de l’humanité et de l’histoire… et totalement
inaperçue à l’époque. Aujourd’hui, passablement détournée
de son sens, elle est devenue fête familiale au mieux,
au pire fête commerciale et moment de grande solitude
pour les sans famille.
Pourtant, cet événement inaperçu à
l’origine s’est entre-temps installé dans l’histoire,
et la fête de cette naissance a finalement supplanté
en prestige cette autre fête qui devrait être centrale
pour les chrétiens : Pâques, la résurrection. Mais si
ces deux fêtes étaient un peu la même fête ?
Noël, c’est la naissance d’un enfant
qui arrive à la vie, mais qui au terme de son parcours
reviendra à la vie, ressuscitera. Comme à Pâques. Alors,
Noël c’est un peu comme si le Christ ressuscitait à
nouveau, recommençait à nouveau, pas seulement à Pâques
mais aussi à Noël.
Pour l’illustrer, je voudrais vous
raconter ce que j’ai vu il y a trois semaines. Pour
moi, cela a été comme un Noël reçu en plein visage et
en plein cœur. Un Noël sans sapin, sans bougie, loin
des cadeaux, du foie gras, des dindes et des bûches,
mais un Noël de résurrection.
Qu’ai-je donc vu, il y a trois semaines
? Certains se souviennent peut-être que notre fille
Alix, qui fait un stage dans un Foyer d’Accueil du CASP
, le Centre d’Action Sociale Protestant, avait annoncé
un défilé de mode préparé et réalisé par d’anciens SDF,
avec des vêtements et des matériaux de récupération
– certains d’entre vous ont peut-être même donné de
vieux vêtements ou des jeux pour cet improbable défilé,
merci encore !
Alors je ne vous raconterai pas la
robe de mariée en papier bulles, superbe ; ni la veste
tout en ouate, un vêtement comme de la neige ; ni même
les robes en emballages de plaques de chocolat ou en
canettes de Coca, ou en bouchons plastiques, totalement
bling bling ; mais je vous raconterai ce à quoi j’ai
assisté et que je ne pensais pas possible. Cela s’appelait
“Récupérons-les, récupérons-nous”.
Récupérons-les : les vieux vêtements,
les vieux objets, les vieux matériaux, ils ne sont pas
foutus, ils peuvent encore servir — et être beaux.
Récupérons-nous : les vieux, les estropiés
et les boiteux de la vie, les cassés, les anciens drogués
ou alcolos, ils ne sont pas foutus, ils peuvent encore
servir — et même être beaux .
Et ce soir-là tout a commencé par un
simple générique… Un écran noir au fond de la scène,
au centre duquel apparaît un nom, auquel succède un
deuxième, puis un autre, et un autre encore, parfois
accompagné d’un surnom familier. Et soudain, le cœur
est saisi, on comprend ce qui se passe. Nous sommes
plus de deux cents à regarder. Et ces noms, quels sont-ils
? Ceux de SDF. De vaincus de la vie. De recalés de l’amour,
du travail, de la maladie, de la dignité ; des oubliés,
des transparents, des inexistants, des gênent-le-paysage.
Et ce soir-là, ils voient leur nom, seul au centre de
l’écran, regardé par 200 personnes à la fois, comme
des vedettes. Oui, eux sont les vedettes ce jour-là.
La preuve : le film continue, et elles
et eux sont présentés, avec leurs visages marqués, leurs
corps fatigués, mais une présentation particulière pour
chacun, pleine d’humour et de tendresse. Et déjà, eux
desquels on détourne le regard dans la rue, on se sent
leurs amis.
Après le générique, certains montent
sur scène, hésitants, parfois mal assurés sur leurs
jambes, et ils chantent, ou lisent des textes, terribles
et beaux, qu’ils ont eux-mêmes écrits. Comme celui-ci,
d’une ancienne droguée, ancienne à vendre, qui demande
pourquoi on peut tomber de plus en plus bas jusqu’à
devenir plus rien, et d’abord à ses propres yeux…
Comment fait-on pour tomber si bas,
si bas ?
Comment fait-on pour devenir craintif,
sursauter à la vue de policiers, se ratatiner quand
quelqu’un lève la voix,
Comment et pourquoi a-t-on peur
quand on n’a rien fait de répréhensible ?
Comment fait-on pour devenir veule,
laide, échevelée, sale, lâche, méprisée quand on a été
belle, mince, innocente, honnête, sincère, pudique,
amoureuse, le cœur plein de tristesse, puis de joie,
puis d’assurance, puis d’espoir, puis de projets, puis
de confiance ?
Pourquoi la douleur a-t-elle engendré
la laideur ? Au lieu de la dignité ? Au lieu de la compassion
? Au lieu de la tendresse pour les faibles, pour les
innocents ?
Et puis est venu le défilé. Redouté.
Redouté parce que des femmes et des hommes comme cela,
cassés par la vie, cassés physiquement et moralement,
qui jouent les mannequins en portant les vêtements de
soirée qu’ils ont eux-mêmes crées avec des matériaux
de récupération… Oui, on redoute !
Arrive la première, devant les 200
spectateurs, vieille, abîmée, fragile. Poussant son
déambulateur. Oui, son déambulateur. Sans un sourire.
Le regard et le visage tendus, fixés sur l’autre bout
du tapis rouge, fixés sur cet escalier qui conduit à
la scène et qu’on ne sait comment elle pourra le monter.
Regard et visage tendus, concentrés, crispés par l’effort
de chaque pas et par la volonté de tenir son rôle. Dans
un vêtement inouï, fait de ballons multicolores, comme
pour la porter…
D’abord, un silence incrédule, saisi,
respectueux. Puis un tonnerre d’applaudissements et
d’encouragements joyeux : ce ne sont pas les ballons
qui la portent, mais les applaudissements et la fierté.
Et elle qui ne cille pas, mais marche, marche, et qu’on
aidera à se hisser sur la scène, la première… Déjà,
la gorge est nouée.
Suivent des couples improbables, dansant
sans trop de souplesse, mais dansant, heureux et souriants
sous les projecteurs et les regards de tous, réelles
et vraies vedettes du jour. Vedettes méritées, parce
que ce sont elles et eux qui ont osé, qui ont fait,
et qui osent encore ce soir-là.
Puis vient – était-ce la dernière ?
pas tout à fait – une femme… laide. Tellement marquée
et abîmée par la vie, le corps lourd et maladroit, tassé,
incertain, comme effondré, le visage lourd et triste,
sans plus le moindre charme, dans une parure totalement
décalée… Mais à travers ce visage sans attrait, qui
visiblement a enduré de tout, s’exprimait une telle
sérénité toute simple, une telle évidence d’être là,
et de pouvoir elle aussi, elle justement, défiler, être
mieux qu’applaudie : être regardée, tenir sa place,
exister, que cela n’avait rien de ridicule, ni d’inconvenant,
ni de pitoyable, c’était admirable, simplement, et c’était
juste.
Les amies de notre fille, qu’elle avait
invitées et qui étaient derrière nous, de grandes jeunes
femmes de 25 ans, élégantes, diplômées, bien insérées,
pleuraient d’émotion, et n’étaient pas les seules dans
la salle…
Enfin, l’apothéose ! Tout ce monde
mélangé, mêlé aux animateurs, des SDF aux universitaires,
tous ensemble serrés sur la scène à 50 ou 60, dansant
joyeusement, avec ou sans talent, mais surtout sans
complexe et sans réserve, devant une salle debout, applaudissant
à tout rompre et dansant aussi au rythme des tambours,
sans plus vouloir s’arrêter…
Des SDF devenus vedettes… C’est un
miracle. C’est de l’impossible et de l’impensable devenus
vrais. Vedettes… d’un soir ? Non, ce sont eux
qui ont voulu, longuement préparé, réalisé et vécu cette
soirée. Ils sont redevenus acteurs. Et c’est toute leur
vie qui s’en trouve transformée. Ils ne sont plus des
pauvres, puisque ce sont eux qui créent et qui donnent.
Et cela, si ce n’est pas une nouvelle
naissance, qu’est-ce ? Si ce n’est pas ce que promet
Noël, qu’est-ce que Noël ? Car ici, on est bien loin
des sapins, des bougies, des cadeaux, du foie gras et
des bûches ; ici, nous sommes dans l’étable, rejetés
de la société normale, comme Marie et Joseph. Mais c’est
là que naît Jésus. Et c’est là, c’est ainsi que renaissent
ces femmes et ces hommes. Oui, j’ai vu Noël ce soir-là.
Vraiment Noël ! Ce n’était pas un conte.
« Il ne casse pas le roseau qui
fléchit, il n’éteint pas la lampe qui faillit, mais
il apporte le droit… » dit Isaïe ; « Il accomplit des
œuvres puissantes, il met en déroute les orgueilleux
et il donne une place aux humbles » chante Marie…
Cela ne nous interdit pas, demain,
de fêter Noël en famille et avec des amis, autour d’un
sapin, de jolis paquets et d’un bon repas.
Cela ne nous interdit pas non plus
de partager, d’être généreux et d’avoir du respect pour
ceux qui le méritent le plus, ceux d’en bas…
Mais surtout, cela devrait nous convaincre
que Noël n’est pas un simple conte de Noël. Je ne sais
pas quelle est, à chacune et chacun de vous, sa blessure
cachée, sa souffrance, son regret ou son inquiétude,
sa fêlure peut-être profonde, mais quand je vois une
telle renaissance comme ce soir-là au CASP, je me dis
que Noël existe, et que pour chacun, chacune de nous
aussi, Noël est une promesse.
Je ne sais pas laquelle, mais une promesse
de nouveau départ, de nouvelle naissance, de lendemain,
et que la seule chose qui nous soit demandée pour cela,
c’est de toujours garder confiance et être prêt à aimer.
Oui, la promesse de Noël est pour toi,
aussi.
Juillet 2009 :
Mères porteuses
Vous en avez sans doute entendu parler
: les Etats généraux de la bioéthique viennent de se
terminer, en France, et un rapport sera présenté au
Président de la République.
De son côté la Fédération Protestante
de France a réuni un groupe de travail représentatif
de ses diverses églises, des évangéliques aux Luthéro-réformés.
Il vient de publier un avis sur ces sujets. D’un commun
accord, il se prononce pour un rejet du “droit à l’enfant”,
que ce soit pour les couples homosexuels, les célibataires,
ou les mères porteuses ; il recommande d’encadrer strictement
et de limiter les recherches sur l’embryon ; de prévenir
toute tentation eugénique ; enfin de maintenir le refus
de toute marchandisation du corps humain.
Sans reprendre tous ces thèmes, très
difficiles et sur lesquels on peut avoir des avis différents,
je vous propose ce matin de nous arrêter sur ce qui
est peut-être la plus délicate et la moins consensuelle
de ces questions : le droit à l’enfant, et plus précisément
au travers des mères porteuses, ou gestation pour autrui.
Le Conseil d’Etat, par exemple, s’est
déjà prononcé contre, en justifiant son avis par le
souci de protéger tant les divers adultes concernés
que l’enfant. Peut-on aussi donner un avis sur une telle
question à partir de la Bible ? On peut en tout cas
l’interroger, puisque des mères porteuses se trouvent
dans la Bible, et pas n’importe lesquelles !
Abraham a reçu l’immense promesse :
une descendance qu’on ne pourra compter, un pays, et
de devenir bénédiction pour autrui.
Mais le temps passe, Abraham et son
épouse Sarah n’ont toujours pas d’enfants, Sarah suppose
que c’est elle-même qui est stérile. Alors, selon une
coutume dans l’Orient ancien, elle offre sa servante
à son mari pour qu’il passe quelques nuits avec elle.
Abraham accepte, et la servante Hagar se retrouve enceinte.
Elle devra, selon l’expression coutumière, accoucher
sur les genoux de sa maîtresse, et l’enfant sera réputé
être celui de Sarah. Une mère porteuse, nos techniques
sophistiquées en moins.
Mais sitôt qu’elle se voit enceinte,
Hagar manifeste un grand mépris pour sa maîtresse Sarah,
dont la stérilité est ainsi confirmée. Hagar se considère
déjà comme la seule mère de l’enfant d’Abraham, et revendique
dès lors un nouveau statut. Sarah ne le supporte pas
: c’est elle qui a proposé l’arrangement, et Hagar ne
respecte pas le contrat. Alors elle se tourne vers le
père et lui enjoint de choisir. Abraham choisit son
épouse, la laisse traiter comme elle veut la servante,
celle qui porte l’enfant qu’il attend depuis si longtemps.
Au point qu’Hagar s’enfuit. Il faudra que Dieu intervienne
lui-même pour la convaincre de revenir et de se soumettre,
se soumettre à sa condition, se soumettre au contrat.
L’enfant naît, grandit. Ismaël sera
son nom. Qui finalement tient le rôle de mère ? On ne
sait pas bien. Mais quand Dieu vient confirmer à Abraham
sa promesse de descendance, en annonçant que Sarah aura
un fils, la réaction d’Abraham est immédiate : “O Eternel
! Qu’Ismaël vive devant toi.” Abraham aime son
fils et croit en lui. Mais Dieu lui répond, assez sèchement
: “ Ce n’est pas ça ! Ismaël, d’accord, deviendra aussi
une grande nation, mais c’est Sarah, ta femme, qui portera
votre enfant. Et tu l’appelleras Isaac !”
Et malgré leur grand âge, Abraham et
Sarah ont un fils, Isaac.
L’histoire ne fait pourtant que commencer,
car les deux garçons grandissent et jouent ensemble,
mais plus âgé, Ismaël l’aîné, domine. Et Sarah voit
le moment où c’est le fils de l’autre qui héritera…
Alors elle demande carrément à Abraham
de chasser son fils aîné, qu’elle avait pourtant voulu,
qui est pourtant son fils légal.
Et Abraham, à nouveau, choisit son
épouse et l’enfant qu’ils ont eu ensemble ; il chasse
son aîné avec Hagar, sa mère biologique.
Et c’est ainsi que commence la transmission
de la promesse faite à Abraham, par une histoire triste,
pleine de souffrance et de contradictions :
Abraham, le père d’intention, le père
biologique, le père légal et père coutumier, est privé
de son enfant pourtant aimé, qu’il doit lui-même chasser
;
Sarah, la mère d’intention, la mère
coutumière et légale, est privée de cet enfant-là, qu’elle
avait elle-même voulu, demandé, programmé et obtenu,
et c’est elle-même qui réclame son départ ;
Hagar, la mère biologique, qui n’est
ni mère d’intention, ni mère légale, ni mère coutumière,
gardera pourtant avec elle l’enfant qu’elle avait porté
pour d’autres, mais elle est chassée et perd son statut,
son revenu et tout son environnement ;
Ismaël enfin, l’enfant, qui déjà se
sait bâtard, demi-fils de ses mères, est privé de son
père qui l’aimait pourtant, et de sa mère légale, et
se retrouve en exil, chassé par son propre père…
Et c’est Dieu lui-même, Lui qui ne
s’était pas satisfait de l’option “mère porteuse” pour
Ismaël, c’est Lui qui a conseillé cette rupture, en
conservant l’enfant à sa mère biologique.
Deuxième exemple, deux générations
plus tard : Jacob et les quatre mères de ses treize
enfants connus…
Jacob, en exil, ayant fui son frère
Esaü après l’avoir berné, tombe amoureux de la jeune
Rachel, et Rachel de Jacob. Mais, coutume aidant et
beau-père magouillant, c’est Léa, la sœur aînée de Rachel,
qu’il épouse d’abord.
Il épousera les deux, mais une concurrence
acharnée s’installe rapidement entre les deux sœurs/deux
épouses, Léa la féconde non aimée, et Rachel l’aimée
stérile. Une jalousie amoureuse qui se focalise sur
les enfants que Rachel n’a pas, au point que, désespérée,
elle recourt à la même coutume que Sarah : elle offre
sa servante à Jacob, pour qu’elle accouche sur ses propres
genoux. Commence alors une véritable compétition au
nombre d’enfants entre les deux sœurs avec leurs deux
servantes, une compétition qui donnera les douze fils
de Jacob, ancêtres des douze tribus d’Israël.
Mais au prix d’une seule femme aimée
sur les quatre, Rachel, deuxième épouse mais seule aimée,
qui finira par mourir en couches ;
d’une épouse première épouse, Léa,
mais de deuxième rang, non-aimée, qui ne sera comblée
que par la naissance de ses (au moins) sept enfants
;
de deux servantes mères porteuses,
qui n’ont pas droit à l’amour de leur maître et ne portent
d’enfants que pour leurs maîtresses, mais bénéficient
d’un statut social amélioré ;
enfin de douze garçons qui ne sont
plus là pour eux-mêmes, mais sont réduits au statut
d’enjeu, d’objets, d’instruments de compétition, de
sorte de mises dans le jeu de rôles familial.
Avec pour conséquence que les fils
s’entendent mal, la rivalité s’est reportée sur eux,
entre eux ; ils se disputent le droit d’aînesse et ne
s’entendent qu’en désignant l’un d’entre eux comme bouc
émissaire — le fils préféré de leur père, évidemment…
Ici, pas de drame au niveau des parents, mais il se
reporte au niveau des enfants avec l’élimination de
Joseph. Image frappante de Jacob, parlant de “son” fils
Joseph puis Benjamin, devant les dix autres fils qui
doivent ainsi entendre qu’eux-mêmes ne comptent pas
comme ses fils… Peu de drame, mais beaucoup de souffrances.
Alors, que conclure de ces deux exemples,
où les mères porteuses ne semblent pas poser de problème
juridique ou moral, mais s’accompagnent de contradictions
et de souffrances ?
Devons-nous dire “oui” aux mères porteuses,
puisque la Bible, avec les patriarches, figures phares
et respectées du Premier Testament, en donne l’exemple
et l’inscrit dans une étape fondatrice de l’histoire
du salut ?
Devons-nous dire “non”, parce que,
s’il est vrai que cette pratique existe dès la Bible,
elle entraîne des situations complexes, insolubles et
contradictoires, avec les souffrances qu’elles suscitent
? En observant aussi que les mères porteuses de
la Bible sont chaque fois des servantes ou des esclaves,
dépendantes juridiquement ou économiquement, comme on
le constate à nouveau le plus souvent aujourd’hui.
Je ne trancherai pas. D’abord parce
que la Bible ne tranche pas. Elle expose, et n’en tire
aucune conclusion. Alors je ne me permettrai pas de
le faire à sa place. De même la Fédération Protestante
de France, qui, si elle s’est prononcée contre le principe
des mères porteuses, a précisé qu’il ne s’agit que d’un
avis non normatif, qui ne vise qu’à éclairer et accompagner
la décision de chacun. Elle veut, en bonne représentante
de la démarche protestante, laisser chacun se déterminer
en conscience, dans son colloque singulier avec lui-même
et avec Dieu. Colloque évidemment élargi au couple et
à ceux en qui il a confiance.
Sur des questions aussi délicates,
où des situations très particulières peuvent se présenter,
il serait présomptueux de donner un avis universel et
définitif.
Mais pour éclairer la réflexion de
chacun, peut-être peut-on rappeler simplement ici trois
éléments :
Le premier, c’est que tout au long
de la Bible, l’attention et la précaution se focalisent
sur le petit, le faible, le pauvre, l’immigré, le dépendant.
C’est dire qu’aux yeux de l’Evangile, l’intérêt de l’enfant,
qui ne peut donner son avis, prévaut sur tout autre.
Il devient alors difficile d’invoquer un “droit” à l’enfant.
D’autant que la création de l’être humain en tant qu’‘image
de Dieu’ rend impensable de considérer l’enfant comme
un objet ni comme un droit, encore moins de le monnayer.
Ce respect pour l’enfant, nous l’entendons de la bouche
même de Jésus : “Celui qui fait tomber l’un de ces enfants,
il vaudrait mieux pour lui qu’on lui attache une lourde
pierre autour du cou, et qu’on le jette à la mer…”
Second rappel : La Bible, et surtout
pas l’Evangile, ne donnent un catalogue de permis et
d’interdits, en particulier face aux nouvelles questions
que pose notre siècle en pleine effervescence. Mais
elle donne un repère stable et lumineux : le premier
commandement, “Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et tu
aimeras ton prochain comme toi-même”. Cette balise-là,
indéracinable, conduit inévitablement à considérer que
notre situation personnelle n’est jamais le plus important,
mais que la remise à Dieu de toute notre vie, et le
bien d’autrui, sont non seulement le seul repère ultime
et décisif, mais aussi le seul rocher sur lequel se
fonder, s’accrocher et être heureux. Et donc avant son
cas ou ses options personnels, avoir le souci de l’enfant
à venir ; avoir le souci de l’éventuelle mère porteuse
et des relations ultérieures — la Bible montre que la
difficulté n’est pas la fabrication de l’enfant, mais
les relations qui s’ensuivent – et enfin avoir aussi
le souci des parents en espoir ou en désespoir d’enfant.
Troisième rappel, le pardon. Savoir
redire, et nous redire à nous-mêmes, que, quoi que nous
décidions ou fassions, si nous le faisons sous le regard
de Dieu et en cherchant toujours le bien le plus large,
nous sommes aussi, déjà, sous son pardon… Et que nos
décisions, nous pouvons toujours et toujours ne les
prendre qu’à genoux, dans la prière insistante, offerte,
écoutante et confiante.
Il est fidèle. Il ne nous abandonnera
pas, quoi que nous décidions.
Juin 2009 :
Le bonheur
Ça y est, mais oui, mais oui, l’école
est finie, l’été est là, ce sont bientôt les vacances…
Tout le monde est heureux ? Non, tout
le monde n’est pas heureux, tout le monde ne part pas
en vacances, et même en vacances, tout le monde n’est
pas toujours heureux…
Mais au fait, que faut-il pour être
heureux ? On sait bien que l’argent, ni les vacances,
ni l’été, n’y suffisent.
Alors que faut-il pour être heureux
?
Allons voir dans la Bible comme toujours.
Je vais vous en raconter trois histoires.
Première histoire : (Matthieu 15 :
21-2)
Jésus, dans ses longues marches
avec ses compagnons, a passé plusieurs frontières, et
se retrouve au-delà d’Israël, au nord, près de grandes
villes. Là-bas, Jésus continue de parler du règne de
Dieu, qui va bientôt venir, et de l’amour de Dieu. Une
femme, une étrangère, l’écoute et s’approche de lui.
Elle l’appelle : “Maître ! Aie pitié ! Ma fille, ma
petite fille est malade, très malade, j’ai peur qu’elle
meure !” Mais Jésus se tait. Il ne dit rien, ne répond
pas et continue son chemin. Elle insiste, supplie, l’appelle,
crie comme on crie au secours, parce que de toute façon,
c’est sa fille, alors, même si cela ne se fait pas,
elle s’en moque, elle persiste. A la longue, les compagnons
de Jésus s’impatientent : “Ecoute Jésus, ce n’est plus
possible, renvoie-là, elle nous casse les oreilles !”
Jésus pourrait la renvoyer. Mais il
hésite. Il répond à ses compagnons, mais c’est comme
s’il se parlait à lui-même : “Je n’ai été envoyé qu’aux
brebis perdues d’Israël !” Dure, cette réponse
de Jésus. Il n’a pas repoussé cette femme, mais il ne
lui a pas répondu non plus, parce qu’il sait qu’elle
n’est pas juive et qu’il pense avoir été choisi et envoyé
par Dieu pour s’occuper de son peuple, Israël, mais
pas des étrangers, pas du monde entier. Il pense donc
qu’il ne peut guérir que les enfants d’Israël.
Mais la femme vient carrément devant
lui, et tombe à genoux à ses pieds : “Maître, aide-moi
!” Et jésus répond par la phrase qui est peut-être la
plus dure de tout l’Evangile : “Ce n’est pas bien de
prendre la nourriture des enfants, et de la jeter aux
chiens !”
Oh !...Les enfants, ce sont les enfants
d’Israël, bien sûr, et donc, les chiens, ce sont cette
femme étrangère, et sa petite fille malade… A l’époque,
il n’y a pas pire insulte qu’être traité de chien. Est-ce
que cette mère humiliée, repoussée, va se relever et
partir en insultant Jésus ? Non : c’est sa fille qui
est malade. Et elle croit en Jésus. Alors tant pis si
elle est traitée de chien, elle a confiance et elle
veut sauver son enfant : “Je sais, c’est vrai Maître,
répond-elle, mais les petits chiens mangent les miettes
qui tombent de la table des enfants”
Alors, Jésus s’arrête. Il regarde cette
femme. Il voit sa foi, sa confiance, et son amour pour
sa fille. Il la voit. “Que ta foi est grande ! dit-il.
Tu peux aller ta fille est guérie.” Jésus a compris,
Il a reconnu cette femme inconnue, il a reconnu sa douleur,
son amour de mère, son humilité et sa confiance. Il
a compris, grâce à elle, cette étrangère, qu’il n’était
pas envoyé seulement pour les enfants d’Israël, mais
pour tous.
Alors la femme est repartie, heureuse.
Heureuse parce qu’elle a été reconnue, elle et
sa souffrance. Et que, par suite, sa fille a été sauvée.
Deuxième histoire (Jean 11 :28-36)
Jésus a trois amis proches, deus sœurs
et un frère, Marthe, Marie et Lazare. Et Lazare, lui
aussi, tombe gravement malade. Mais Jésus n’est pas
là, il est encore dans une autre région, au-delà du
fleuve, le Jourdain. On prévient Jésus, mais il ne bouge
pas, comme il ne répondait pas à la femme étrangère.
Lazare meurt. On prévient Jésus que ce n’est plus la
peine de venir, et c’est alors que Jésus se met en route,
malgré le danger, pour lui, de passer près de Jérusalem.
Quand il arrive, Lazare est déjà enterré,
toute la famille et les amis de Marthe et Marie sont
là pour les consoler. Elles se précipitent, l’une, ensuite
l’autre, à sa rencontre en pleurant : “Si tu avais été
là, notre frère ne serait pas mort !” Leurs amis, leurs
proches, pleurent aussi, et Jésus voit combien Lazare
était aimé. Ils conduisent Jésus jusqu’au tombeau, et
quand il voit le tombeau fermé, à son tour, les larmes
lui viennent, et il pleure lui aussi.
Alors tous se disent, les uns aux autres
: “Regardez ! Il pleure ! Jésus aussi pleure.
Regardez comme il aimait Lazare, lui aussi !” Et cet
amour de Jésus, cet amour de ses sœurs et de tous ses
amis, tout cet amour fera que Lazare reviendra à la
vie, lui rendra la vie. Parce qu’il était tellement
aimé, de tous et de Jésus.
Troisième histoire (Jérémie 1 :1-10)
C’était un prêtre, un prêtre parmi
d’autres, comme il y en avait beaucoup à cette époque
ancienne autour du temple de Jérusalem. Mais Dieu, un
jour, lui parle. Est-ce que c’est directement, est-ce
que c’est à travers la prière, est-ce que c’est par
l’intermédiaire de quelqu’un d’autre, qui lui parle
de la part de Dieu ? On ne sait pas, la Bible ne le
dit pas.
Mais Dieu lui parle : “ Je te connaissais
avant même de te former, dans le ventre de ta mère,
¬— et c’est vrai pour chacun de nous — et, dit Dieu,
je t’avais déjà destiné à me servir, avant que tu naisses
!”
Mais ce prêtre, Jérémie, répond :
“- Seigneur, je suis beaucoup trop
jeune ! Je ne peux pas parler pour toi !
- Ne dis pas que tu es trop jeune,
tu iras voir ceux que je te dirai ; n’aie pas peur,
car je serai avec toi, je te donne une mission, car
j’ai besoin de toi. Tu auras beaucoup à faire, parfois
à démolir, mais aussi à reconstruire et à replanter…”
Jérémie a écouté, et il a obéi à Dieu,
toute sa vie. Il a connu des difficultés, il n’a pas
toujours été heureux. Mais il n’a jamais regretté. Parce
qu’il savait que le bonheur, ce n’est pas simplement
d’être joyeux ou d’avoir tout ce qu’on veut, ou de faire
tout ce qu’on veut, mais c’est d’être utile, d’être
fidèle, et d’agir pour ce qu’on croit.
Voilà ces trois histoires. Quel lien
entre elles, et quel lien avec le bonheur ? C’est simple.
Ces trois histoires, ensemble, révèlent quelque chose
d’extraordinaire, la clef du bonheur : la clef du bonheur,
c’est d’être reconnu, d’être aimé et d’être utile.
C’est bien le secret du bonheur, cet
état profond en nous, qui est tout autre chose qu’une
simple joie ou du plaisir, mais un ressenti solide au
fond de nous :
être reconnu pour ce qu’on est, exister
aux yeux des autres, en est la première condition, indispensable
mais insuffisante ;
être aimé nous apporte tout et nous
rend heureux, mais cela ne suffit pas dans la durée
;
il nous faut aussi, quand nous regardons
notre vie, pouvoir nous dire qu’elle sert à quelque
chose et que nous sommes utiles — même si cela coûte
parfois cher, même si cela coûte parfois ce que nous
désirons, comme l’indiquent les Béatitudes, si difficiles
à accepter.
Mais voilà pourquoi la femme étrangère
repart heureuse, Lazare retrouve la vie, et Jérémie
reste fidèle.
Or, c’est cela la merveille, être reconnu,
être aimé, être utile, c’est précisément ce que Dieu
nous donne, c’est la grande nouvelle de l’Evangile :
Dieu me reconnaît pour ce que je suis,
Dieu m’aime et Dieu me propose d’être utile.
- Il
me reconnaît, comme il reconnaît la femme étrangère,
la Cananéenne, quand il reconnaît sa douleur, son amour,
sa modestie et sa confiance ; c’est Lui qui me connaît
mieux que quiconque, et qui peut me pardonner ;
- Il
m’aime, comme il aime Lazare et ses deux sœurs, quand
il voit le tombeau de son ami et qu’il pleure, comme
Dieu pleure quand nous souffrons ou quand nous nous
entre-déchirons ; c’est Lui qui m’aime et qui seul peut
me donner d’aimer à mon tour parce que, avec Lui,
je me sais aimé ;
- Et
Il me propose d’être utile, comme il rend utile Jérémie
le prêtre, comme il rend utile tous les compagnons de
Jésus, quand il leur promet de faire d’eux ses témoins
et des pêcheurs d’hommes. C’est Lui qui me donne, qui
nous donne à tous, qui que nous soyons, quels que soient
notre âge ou nos qualités, une mission, grande ou petite,
mais qui nous rend indispensables sur cette terre.
Mais, bien sûr, pour recevoir ce qu’Il
donne ainsi, pour recevoir ce bonheur incroyable — l’Evangile
de Jean parle d’une joie parfaite — il y a une condition
inévitable, cruciale : y croire ! Croire, sentir qu’il
nous connaît de l’intérieur, nous aime, nous, petite
chose, tels que nous sommes, et qu’Il a un projet pour
nous, à vivre toute notre vie. Si nous n’y croyons pas,
ce ne resteront que des mots vides… Et c’est cela la
foi : sauter, plonger, s’ouvrir, y croire, et donner
en réponse.
Mais n’oublions pas, n’oublions surtout
pas, nous tous, que la reconnaissance et l’amour de
Dieu passent aussi à travers nous, s’incarnent à travers
nous, prennent réalité autour de nous à travers notre
propre comportement : pour que cette reconnaissance
et cet amour de Dieu puissent toucher aujourd’hui et
demain de plus en plus de nos frères et sœurs humains,
c’est à nous de nous estimer les uns les autres ; à
nous de nous aimer les uns les autres, à nous de nous
rendre utiles les uns aux autres. En particulier ici,
parmi nous, autour de nous, dans l’Eglise, puisque pour
recevoir la reconnaissance, l’amour et notre raison
d’être de Dieu, l’Eglise est quand même un bon terrain,
et que c’est bien à travers nous que cette reconnaissance
et cet amour rejaillissent vers d’autres et les rendent
heureux…
Alors nous comprenons que si la Bible
parle si peu du bonheur, ou qu’elle en parle de façon
si paradoxale avec les Béatitudes, c’est parce que le
bonheur n’est ni un but ni un dû, parce que le bonheur
ne s’acquiert pas, il se reçoit, il est une conséquence,
une grâce.
Mais il peut s’accueillir ou se refuser,
et il nous appartient, à nous, d’entretenir sans cesse
ses conditions d’accueil.
Comment ? L’histoire de Léon est un
bel exemple ; vous l’avez peut-être déjà entendue :
je finirai avec elle :
Un pasteur disait un soir, assez
soucieux, au gardien de son église : “Je suis tracassé
par le fait que chaque jour, à midi, depuis des semaines,
un pauvre vieux, aux habits râpés, entre dans l’église.
Je peux le voir de la fenêtre du presbytère : il s’avance
vers la table, il n’y reste que quelques minutes, puis
il ressort. Cela me paraît bien mystérieux et je m’inquiète,
sachant qu’il y a des objets de valeur dans l’église.
J’aimerais que vous puissiez l’interroger.”
Le lendemain, et plusieurs jours de
suite, le concierge vérifie qu’en effet le pauvre visiteur,
sur le coup de midi, entre dans l’église pour un court
moment, puis sort sans hâte.
Il l’accoste enfin :
- Dites
donc l’ami, qu’est-ce qui vous prend de venir ainsi
à l’église ?
- Je
vais prier, dit tranquillement le vieil homme.
- Allons
donc ! Vous ne restez pas assez longtemps pour cela.
Vous aller seulement jusqu’à la table puis vous repartez.
Qu’est-ce que cela signifie ?
- C’est
exact, répond le vieil homme. Mais voyez-vous, je ne
connais pas les mots et je ne sais pas faire une longue
prière. Pourtant je viens chaque jour à midi et je dis
simplement : « Jésus… c’est Léon ! » Puis j’attends
une minute et je m’en retourne. C’est une toute petite
prière, mais je crois qu’il m’entend…
Peu après, le pauvre Léon est renversé
par un scooter. On le transporte à l’hôpital. La salle
où il est soigné donne depuis longtemps beaucoup de
peine à l’infirmière qui en a la charge. Les malades
sont grincheux et irrités, ils râlent, gémissent, se
plaignent du matin au soir. Tous les efforts en vue
d’améliorer l’ambiance s’avèrent vains. Mais voilà qu’un
jour, l’infirmière entend un éclat de rire, elle s’étonne,
entre et demande : “Mais qu’est-ce qui se passe ici
? Je n’ai jamais vu cela : vous voilà de bonne humeur
! Où sont vos plaintes, vos gémissements, vos cris,
vos pleurs, qui me fatiguent tant ?”
“ Oh, c’est à cause du vieux Léon.
Il souffre, il a mal, mais jamais il ne se plaint, il
est toujours joyeux, content, il nous donne courage
– cela nous fait un peu honte…”
L’infirmière se dirige alors vers le
lit de Léon :
- Vous
avez fait là un miracle, vous avez fait envie à tous,
vous êtes toujours heureux et joyeux malgré vos douleurs,
c’est formidable, merci, mais quel est votre secret
?
- Comment
ne le serais-je pas, répond Léon, c’est grâce à mon
visiteur qui me rend heureux jour après jour !
- Votre
visiteur ? Mais Léon, jamais personne n’est venu vous
voir, vous êtes seul du matin au soir, et je n’ai rencontré
aucun membre de votre famille ni aucun ami… Alors quand
vient-il ?
- Tous
les jours à midi ! répond Léon dans un élan joyeux.
Il se tient là, au pied de mon lit, je le vois, et il
me dit : « Léon…, c’est Jésus ! »
Et Léon, même souffrant, même à l’hôpital,
où il remonte le moral de ses compagnons, est heureux…
Mars 2009 :
Akhior
Avez-vous lu le livre de Judith
? C’est un petit roman d’aventures historico-érotiques
— mais oui ! — qui est à la fois dans la Bible et pas
dans la Bible. Vous le trouverez par exemple dans une
TOB (Traduction Œcuménique de la Bible), mais pas dans
nos bibles Segond ou Français courant, c’est-à-dire
pas dans nos bibles protestantes.
La faute à Luther, qui n’a accueilli dans la Bible
que les textes écrits à l’origine en hébreu, et pas
ceux écrits directement en grec. Le texte du livre de
Judith fait pourtant bien partie de la tradition juive,
probablement rédigé initialement en hébreu, mais dont
ne nous sont parvenues que des traductions en grec.
Faute d’original hébreu, Judith n’a donc pas été acceptée
dans le canon biblique protestant, mais elle est reçue
dans le catholique — c’est ce que nous appelons
les livres deutérocanoniques, ou du deuxième canon.
Et on a le droit de les lire aussi !
De quoi s’agit-il ? Un jour le roi Nabuchodonosor,
roi d’Assyrie, ordonne une expédition punitive conte
tous les royaumes situés entre le sien et la Méditerranée,
des royaumes qui refusaient de se soumettre. Il place
pour cela le général Holopherne à la tête de ses armées,
et Holopherne va répandre la terreur dans toute la région
; au point que tous les royaumes concernés se soumettent
sans condition, s’agenouillent devant Holopherne, lui
font fête et lui offrent de riches tributs. Holopherne
n’a plus qu’à placer des garnisons partout et à quadriller
le pays. La campagne militaire se transforme en une
partie de campagne.
Sauf un. Un royaume. Un petit royaume. Qui refuse,
sinon d’avoir peur, du moins de se soumettre : Israël.
Israël qui compte sur sa géographie, montagneuse, pour
se défendre, et compte surtout sur son Dieu, le seul
vrai Dieu, qui a promis son secours aux hommes droits
qui lui font une totale confiance.
Alors, en Israël, on prie, on jeûne, on se confie
en Dieu et on s’organise : on occupe les sommets, on
fortifie villes et bourgs, on accumule l’eau, les armes
et les provisions.
Holopherne et son Etat-major étaient en train de
banqueter lorsque des messagers lui apprennent que ce
petit royaume de rien du tout refuse de se soumettre
et prétend résister. Vexé, Holopherne, blême de rage,
convoque tous ses généraux et aussi les généraux des
royaumes récemment soumis : Moab, Ammon et les royaumes
côtiers ; tous ennemis d’Israël. Et il les interroge
: Qu’est-ce que c’est que ce royaume ? Combien de divisions
? Quelle folie les saisit, de ne pas se soumettre
?
C’est alors qu’Akhior, commandant des fils d’Ammon
s’avance et prend la parole, pour un surprenant discours,
et raconte. Il raconte tout :
Comment ce peuple était esclave en Egypte ;
Comment il a été délivré par son Dieu ;
Ce que son Dieu a infligé à la grande et puissante
Egypte ;
Comment ils ont vaincu tous les royaumes qui se sont
opposés à eux,
et comment ils ont conquis leurs terres…
Et depuis, chaque fois qu’ils sont infidèles à leur
Dieu, ils sont punis par la guerre, la peste ou la famine,
mais quand ils sont fidèles à leur Dieu, alors ils
sont bénis, et aucune armée, même la plus puissante
d’entre les puissantes, ne peut les vaincre…
Alors, recommande Akhior, qu’on envoie des espions
et qu’on sache : soit ils sont aujourd’hui infidèles,
et Holopherne n’en fera qu’une bouchée ; soit ils sont
fidèles… et mieux vaut alors éviter de s’y confronter,
car nous aurions la certitude d’être vaincus et ridicules.
Etonnant discours. Voilà un général commandant d’un
peuple traditionnellement ennemi d’Israël, certes descendant
de Lot et par là lointain cousin d’Abraham, mais régulièrement
en guerre avec Israël, souvent son vassal lui devant
tribut, même si Salomon puis d’autres ont épousé des
Ammonites ; voilà ce chef d’un peuple ennemi qui tient
l’occasion de se venger et qui fait au contraire l’éloge
de son ennemi et surtout de son Dieu, appelant à accorder
confiance à ce Dieu plutôt qu’en ses propres forces,
alors qu’elles sont plus puissantes qu’il n’a jamais
pu en rêver…
Quelle confession de foi ! Et quel courage ! Akhior
prend parti pour la foi en Dieu contre la confiance
en la force irrésistible du conquérant auquel lui-même
et son peuple viennent de se soumettre… Dans l’intérêt
de son nouveau maître, il prend le risque de s’exposer
lui-même, à contre courant des attentes de ce maître
et de tout son Etat-major, sans considération de son
propre intérêt… A ces soldats, il parle de foi, d’une
foi qui l’emporte sur la force. Il leur parle d’une
force “ autre “ que la leur, pourtant sans égale…
Aussitôt, son discours déclenche un tumulte de cris
d’indignation, de haine et de mépris, tous les conseillers
d’Holopherne, ses propres officiers comme ses soumis
insultent et menacent l’impudent. Parce qu’en face de
lui, on ne croit qu’en la force humaine, on n’en conçoit
pas d’autres, au point de confondre le terrestre et
le divin, le matériel et le spirituel. Cette confusion
est telle qu’Holopherne affirme qu’il n’y a pas d’autre
Dieu que Nabuchodonosor lui-même, le roi. C’est à un
véritable blocage que se heurte Akhior vis-à-vis de
la foi : ces hommes, ce général, ces officiers ne peuvent
imaginer avoir confiance en autre chose qu’en eux-mêmes
et leurs propres forces, ne peuvent imaginer prendre
en compte un ailleurs, une transcendance, quelque chose
d’autre et de plus grand que soi.
Soyons honnêtes, cela nous est difficile aussi. Et
sans doute ne faut-il pas nous en culpabiliser, puisque
nous avons aussi besoin d’être lucides et responsables...
Pourtant, la confiance est quand même toujours le bon
choix.
A l’issue de ce tumulte, Holopherne prend la parole
:
“Qui es-tu, toi, Akhior, pour oser parler ainsi devant
moi ?
Qui es-tu pour vouloir nous donner une leçon de peur
?
Qui es-tu pour nous demander de douter de notre force,
pour nous demander de nous soumettre à ce royaume de
rien ? Pour douter de notre toute-puissance ?
Eh bien sois rassuré : mes hommes vont t’emmener
aux confins de ce royaume que tu défends si bien, et
t’y livrer : je ne vais pas te tuer tout de suite, tu
seras égorgé par mes soldats quand ils égorgeront tous
ces présomptueux que tu veux protéger.’’
L’ordre est aussitôt exécuté : malmené, frappé, dépouillé
de ses attributs de chef, ligoté, attaché près de la
ville de Béthulie, avant-poste d’Israël, Akhior est
abandonné aux Israélites.
Ainsi, tandis que le fort ne fait confiance qu’en
sa force, l’innocent, qui ne voulait que le bien de
ceux à qui il s’adressait, qui a parlé avec sincérité
et invité à la foi, ne se défend pas, mais accepte d’être
sacrifié, condamné à mort, et livré par les autorités.
Et vous reconnaissez là ce qui commence à ressembler
étrangement à une figure du Christ, l’innocent par excellence,
qui ne se défend pas, accepte d’être sacrifié, condamné
à mort et livré par les autorités.
Mais, ajoute Holopherne, “que ton visage ne soit
pas abattu, puisque je t’envoie chez ceux que tu crois
protégés par Dieu”. Et peut-être son visage n’est-il
en réalité pas abattu, de même qu’on imagine serein
le visage de Jésus devant Pilate ou devant Caïphe… Parce
qu’Akhior, lui, a confiance, et croit en son propre
discours.
Toujours est-il que les habitants de Béthulie vont
le recueillir, l’entendre, et prient pour remercier
et se confier.
Mais le siège de la ville commence, dur, les vivres
et l’eau viennent à manquer, et rien ne se passe, aucun
miracle libérateur, le peuple commence à douter.
Jusqu’à ce qu’une jeune veuve, droite et pieuse,
très belle, leur reproche leur foi vacillante et leur
affirme que Dieu va intervenir, comme il l’a toujours
fait. Et que ce sera par elle. Elle se prépare, et plus
belle que jamais, d’une beauté qui stupéfie ses concitoyens,
elle sort de la ville, s’avance vers les lignes ennemies,
se livre aux Assyriens, et demande à être présentée
à Holopherne, ce que les soldats s’empressent de faire
pour une aussi jolie femme. Elle le séduit immédiatement,
lui affirme quitter son peuple qui ne mérite que d’être
châtié par lui, vu son manque de foi. Et qu’elle l’y
aidera.
Après quatre jours, le soir où Holopherne espère
parvenir à ses fins, ou plutôt à son désir, elle l’incite
à boire, trop, puis quand il est ivre mort, lui tranche
la tête avec sa propre épée. Et elle rapporte cette
tête dans sa ville.
Le lendemain, découvrant la tête d’Holopherne accrochée
à la muraille de Béthulie, l’invincible armée, décapitée,
paniquée, se débande et s’enfuit, poursuivie par les
fils d’Israël… Quant à Akhior, il est en quelque sorte
ressuscité, recueilli et accueilli par les habitants
de Béthulie, sauvé. C’est lui qui identifiera et authentifiera
la tête d’Holopherne, avant de se prosterner devant
Dieu, en la personne de Judith — Judith, c’est à dire
“la juive’’. Il se convertit, se fera circoncire et
intégrera la maison d’Israël.
A nouveau figure ou préfiguration du Christ, dont
le sacrifice permet la manifestation de Dieu, la foi
des témoins, leur conversion et une vie nouvelle. Certains
vitraux du Moyen Age, comme ceux de la cathédrale de
Cologne, mettent en parallèle Akhior, attaché par des
cordes pour être abandonné aux Israélites, avec Jésus
attaché et flagellé avant d’être crucifié… Mais celui
à qui on avait tressé une couronne d’épines par dérision,
est devenu le Roi.
Quant à nous, il nous reste à savoir si nous sommes
plutôt des Holopherne, plutôt des Akhior, plutôt des
Judith, ou plutôt des habitants de Béthulie.
Des Holopherne et leur cour, qui faisons chaque jour
davantage confiance en nous-mêmes et en nos propres
forces plutôt qu’en l’accompagnement fidèle et sûr de
Celui qui est plus grand que nous ?
Des Akhior, prêts à renoncer à nous-mêmes, à abandonner
notre intérêt propre, pour le bien de ceux au milieu
desquels nous vivons, parce que nous avons une calme
confiance en Celui qui peut beaucoup plus que ne peuvent
nos seules forces ?
Des Judith, qui comme cette femme, comme beaucoup
de femmes, sont capables de tout tenter, parce que nous
faisons une absolue confiance en Dieu ; capables à la
fois de cette confiance totale, mais aussi d’action
déterminée quels que soient les risques pourvu que la
cause soit droite ?
Ou des habitants de Béthulie, qui peuvent être considérés
comme une image de l’Eglise — l’étymologie de Béthulie
semble être “maison de Dieu” – une Eglise dont les membres
hésitent entre la foi et le réalisme, la confiance et
le doute ? Des habitants de Béthulie qui avons besoin,
au milieu de nous, d’une parole prophétique, pleine
d’espérance, prête à s’incarner et à risquer ; et qui
avons besoin d’agir, pour notre Eglise et pour l’Evangile,
sans aucune peur et avec une confiance joyeuse.
Eh bien, que nos cultes servent à cela : à nous donner,
à chacun de nous et pour notre Eglise, cette confiance
calme et joyeuse d’Akhior et de Judith, et cette tranquille
assurance que nous pouvons agir et risquer, chacun là
où nous sommes, parce que c’est Dieu qui nous conduit
et que nous Lui avons tout remis.
La tentation de Jésus par le
diable répond-elle à la tentation d’Eve et d’Adam par
le serpent ?
Mars 2009 :
La tentation de Jésus
Leur parallélisme est très instructif,
et permet de repérer ce qui échappe peut-être à la lecture
habituelle. Par exemple, Jésus est au début du récit
de la tentation poussé au désert par le Saint Esprit,
pour qu’il y soit tenté par le diable… C’est donc que
Dieu considère comme nécessaire cette épreuve, nécessaire
que Jésus soit tenté par le diable, nécessaire pour
le bien de Jésus et pour sa mission.
Or, au début de l’autre récit dans la Genèse, que
voyons-nous ? Que le serpent est la plus rusée des créatures
de Dieu… Créature rusée : créée pourquoi, sinon pour
tenter ? C’est donc que Dieu considérait comme
nécessaire cet épisode, nécessaire pour le bien d’Adam
et Eve, pour leur destin d’humains et l’avenir de l’humanité.
C’est le premier parallélisme : dans les deux cas,
il ne s’agit pas d’un piège tendu par le diable pour
faire chuter l’être humain et contrecarrer le projet
de Dieu, mais au contraire d’une étape nécessaire, prévue
et préparée par Dieu, pour qu’avance son projet… Le
diable, ici comme en d’autres endroits, n’est qu’un
agent que Dieu utilise. Pour poser des questions — c’est
le deuxième parallélisme — que Dieu ne peut poser lui-même.
De son côté, le serpent pose des questions avec un
vrai talent de bonimenteur pour emberlificoter Eve et
Adam. Il y réussit. Pour le plus grand bien de l’humanité,
Dieu a réussi : l’humanité accède à la liberté ; et
malheureusement, à la conscience de son coût.
Et de son côté, le diable pose des questions particulièrement
tentantes à Jésus, pour le détourner. Est-ce comparable
? Pas tout à fait cette fois, car si Dieu, à travers
Jésus, réussit, c’est justement parce que cette fois
Jésus n’a pas suivi le diable.
Pourtant, la démarche est en réalité la même, il
s’agit dans les deux cas d’un passage : Eve et Adam
passent de l’innocence à la conscience et à l’histoire
; Jésus, lui, passe une sorte d’examen de passage, de
grand oral, sans le succès duquel, il ne serait pas
le Christ. Au fond, cette entrevue avec le diable peut
se comprendre comme une retraite spirituelle de quarante
jours au désert, où Jésus réfléchit. Il jeûne et réfléchit
sur lui-même, sur ce que Dieu lui demande, sur sa mission
; il prie, jeûne et réfléchit en dialogue avec Dieu,
qui parfois prend le visage du diable pour mieux l’obliger
à se sonder lui-même, et à comprendre ce qu’il a à être
et à faire.
Si Jésus répond bien aux questions-tentations, alors
il sera qualifié, il aura réussi son examen, il aura
été éprouvé : il peut devenir “ le Christ “, l’envoyé
de Dieu sur terre, sa parole faite chair. Mais pas avant.
C’est le terme d’un authentique parcours d’initiation
: naissance singulière ; enfance à l’étranger, au pays
de la sagesse, l’Egypte ; baptême qui l’inscrit dans
l’héritage spirituel et religieux d’Israël et de la
Bible ; enfin épreuve finale, ce grand oral de la tentation
: s’il en sort vainqueur, il est vraiment de Dieu, il
a renoncé à la logique humaine, il peut annoncer le
Royaume de Dieu et l’incarner en lui-même, ce dont il
n’est peut-être pas encore conscient. Mais il est déjà
prêt à aller vers la croix. Maintenant Jésus est le
Christ. Maintenant seulement.
Car les questions ont été terrifiantes. Les tentations
qui lui ont été offertes ne sont pas des tentations
grossières ou évidentes, nos tentations habituelles.
A première lecture, on pourrait s’y tromper et se dire,
bon, les pierres en pain, c’est la richesse et l’abondance
; les anges qui le portent, c’est la gloire et le succès
; tous les royaumes du monde, c’est le pouvoir et la
puissance… Mais il s’agit de tout autre chose, de bien
plus terrible que cela. Ces tentations sont machiavéliques,
parce qu’elles proposent à Jésus… d’être lui-même, avec
en plus les moyens d’accomplir sa mission. Quelle est
cette mission ? Faire reconnaître que Dieu est Dieu,
que ce Dieu-là est amour et qu’il est lui, Jésus, son
envoyé, son Fils, venu apporter le pardon et la fraternité.
Or le diable ne lui propose pas autre chose :
“ - Tu veux être reconnu comme le Fils de Dieu et
apporter la fraternité ? Eh bien, sois Dieu et change
les pierres en pains, tous te reconnaîtront, tous te
suivront, et la pauvreté aura disparu !
- Non, répond Jésus, il n’y a pas que le pain, il
y a aussi l’intimité avec Dieu, et elle ne s’achète
pas.
- Bon ! Eh bien saute du haut du Temple et montre
que le Tout-puissant est avec toi, tous te reconnaîtront,
tous te suivront, et la foi se répandra sur la terre.
- Non, la foi se donne ou se reçoit, mais elle ne
se démontre ni ne s’impose jamais.
- Alors, fais encore mieux : prend le pouvoir sur
tous les royaumes de la terre, ils sont à moi : tous
te reconnaîtront, tous te suivront, et la paix régnera
sur le monde !
- Non, répond encore Jésus, on ne se soumettra à
aucune puissance terrestre, mais à Dieu seul, librement.”
Terribles tentations, car le diable lui offre les
moyens d’être ce qu’il est et de faire ce qu’il a à
faire ! Terrible tentation, pour faire le bien ou accomplir
sa vocation, d’utiliser des raccourcis, des compromis,
des moyens. Quitte à les justifier, comme le diable
qui n’hésite pas à citer un verset de la Bible…
Mais Jésus reste limpide : la foi ne s’achète, ni
ne s’impose, ni ne se manipule.
Et nous, nos tentations ? Nous connaissons bien les
tentations grossières, évidentes, quotidiennes ou occasionnelles,
celles de l’argent, du plaisir, de la gloire ou du pouvoir.
Soit on y résiste — avec l’aide de Dieu, ce n’est généralement
pas si difficile. Soit on n’y résiste pas — et parfois
cela n’est pas si grave, surtout quand seul notre orgueil
est touché ; et lorsque cela nuit à autrui, il nous
appartient de tenter de réparer ou consoler.
Mais au-delà des tentations grossières, beaucoup
plus redoutables sont les vraies : celles qui se présentent
comme le moyen d’accomplir du bien, d’accomplir ce que
Dieu nous demande, ou tout simplement nos devoirs. Et
là, il est plus difficile de résister, que ce soit dans
notre vie quotidienne, familiale ou professionnelle,
et de s’interdire de manipuler, d’imposer ou d’acheter…
Prenons un exemple : tous ceux d’entre nous qui ont
ou ont eu des enfants souhaitent qu’ils suivent de bonnes
études, pour qu’ils soient aussi bien armés que possible
à l’âge adulte. On veille donc à ce qu’ils travaillent,
on les conseille sur leur orientation, en privilégiant
celles qui ouvrent le plus de possibilités. Cela pour
leur plus grand bien et pour accomplir notre devoir
de parents. Mais il m’est arrivé de rencontrer des ados
lycéens dont les parents exerçaient une telle pression
pour telle filière, interdisant formellement tout autre
choix, que leurs enfants non seulement étaient dégoûtés
par cette filière et la quittaient dès qu’ils le pouvaient,
mais, plus grave, perdaient toute affection et toute
confiance envers leurs parents. Qui voulaient sincèrement
et totalement le bien de leurs enfants. Une excellente
cause, un devoir même, mais le choix des moyens — imposer
¬— est en contradiction avec la fin — donner à son enfant
la possibilité de choisir plus tard. Et cette contradiction
est dévastatrice.
Cela peut nous arriver aussi dans le service de l’Evangile
ou de l’Eglise. C’est la plus insidieuse, la plus subtile
et la plus dramatique des tentations, se tromper sur
les moyens du bien, en sorte qu’il devienne mal. Et
cela peut devenir un engrenage, comme l’illustrait un
film récent, “It’s a free world”, où l’héroïne, sympathique,
battante, elle-même victime de magouilles, en arrive
progressivement pour s’en sortir et garder son fils,
à des choix contraires à ses convictions. Elle devient
marchande de sommeil, trafiquante d’illégaux, et dénonce
finalement à la police les squatters qu’elle avait elle-même
installés…
C’est pour cela, parce qu’il n’y a pas de différence
entre les moyens et la fin, que Jésus a, face au tentateur,
refusé d’un bloc de tels glissements ou engrenages pour
sa propre mission. Mais l’ultime conséquence de cette
épreuve initiale au désert sera pour le Christ l’acceptation
de la croix. Elle sera le prix de son innocence et de
sa pureté. Mais aussi le symbole de sa victoire, et
le chemin qui nous est offert.
Car si comme lui, à sa suite, il nous est donné de
pouvoir écarter ces tentations-là, alors c’est une sorte
de pureté qui nous est offerte à nous aussi. Une pureté
qui peut descendre sur nous et prendre place en nous,
nous envahir, quand notre être intérieur se met à l’écoute
de Dieu, veut le bien qu’Il nous murmure, et veut pour
le bien des moyens eux-mêmes conformes au bien. Alors
nous découvrons en nous cette clarté, cette disponibilité
et cette légèreté intérieures qui sont peut-être ce
que les anciens appelaient la béatitude, ce soulagement
de se sentir soudain cohérent, entendant et accueillant
en soi la volonté de Dieu, en paix avec elle et avec
les moyens de la mettre en vie. C’est pour cela que
Jésus a prié et jeûné pendant quarante jours et écarté
ces tentations-là. Quarante jours. Un carême.
Mais il y a reçu cette justesse de regard, cette
paix et cette force intérieure, cette confiance, ce
rayonnement, cette lumière et cette pureté intérieures,
cette calme et sereine assurance qui l’habitèrent ensuite
jusqu’au bout.
Elle nous est offerte aussi. Gratuitement. Qui que
nous soyons, quel que soit notre passé ou quels que
soient nos peu de vertus religieuses ou morales jusqu’à
ce jour. Gratuitement. Le carême n’a d’autre fonction
que nous préparer à la recevoir. C’est la grâce qui
nous est promise, celle dont Paul parle à Timothée,
celle que, pour être reçue, n’a besoin que de se mettre
à genoux et d’ouvrir les mains ou son âme.
Mais l’ouvrir vraiment. C’est-à-dire en renonçant
au reste. C’est cela aussi le carême !
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