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Prédications
:
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Pasteur Jean-Paul Morley
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Date
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Titre
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Textes
bibliques
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Mots-clés
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| Octobre 2011 |
Dieu créateur, Dieu créé |
Genèse 1 : 1-2
Genèse 3 : 4-7
Jean 1 : 1-4 |
Dieu, Création, amour |
| Septembre 2011 |
Trop tard |
Jérémie 1 : 4-10
Luc 3 : 7-14
Luc 21 : 7-11 |
environnement, Création, responsabilité, comportement |
| Septembre 2011 |
L'Evangile dans le scoutisme |
Jérémie 31 : 33
Matthieu 6 : 9
Romains 5 : 8-9
1 Corinthiens 13 : 12 |
scoutisme |
| Juin 2011 |
S'engager |
Genèse 17 : 1-8
Matthieu 6 : 25-34 |
engagement, confiance |
| Juin 2011 |
Marie de Magdala |
Luc 8 : 1-3 |
grâce, gratuité, foi |
| Mai 2011 |
Croire, c'est quoi ? |
Galates 3 : 26-28
Actes 16 : 25-34 |
foi, baptême |
| Mai 2011 |
Le naufrage de Paul |
Actes 26 - 27 |
épreuve, initiation, conversion, Paul |
| Mai 2011 |
Le travail |
Genèse 1: 27-29 et 3 : 17-19
Lévitique 25 : 8-12
Luc 12 : 22-25 |
société, éthique |
| Mars 2011 |
Heureux les artisans de paix |
Matthieu 5 : 9 |
Béatitudes, paix |
| Février 2011 |
Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu |
Matthieu 5 : 1, 6-8
Matthieu 6 : 5-8, 16-18
Exode 3 : 4-6
Deutéronome 5 : 23-25a |
Béatitudes, Dieu, spiritualité |
| Janvier 2011 |
Heureux les pauvres en esprit |
Matthieu 5 : 1-5
Matthieu 5 : 13-15 |
Béatitudes, responsabilité |
| Décembre 2010 |
Pas de place |
Luc 2 : 1-16
Mathieu 2 : 1-3, 13-18
Luc 2 : 22, 25-30 34,36a |
Noël |
| Novembre 2010 |
Veilleurs |
Esaïe 21 : 11-12
Marc 13 : 11-12
Zacharie 3 : 7 |
art, spiritualité, Noël |
| Novembre 2010 |
Shoah |
Matthieu 24 : 15-27
Apocalypse 21 : 1-5 |
Israël, mal, souffrance |
| Octobre 2010 |
Pas si simple |
Deutéronome 30 : 15-19
Luc 7 : 31-35
Galates 5 : 19-23
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comportement, prédestination, salut |
| Septembre 2010 |
Sel de la terre, nous ? |
Matthieu 5 : 13-16
Marc 12 : 41-42 |
engagement |
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Juin 2010
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Transgressez
!
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1 Samuel 21
: 3-7
Marc 2 : 23-27
Mathieu 12 : 9-14
Lévitique
25 : 8-11a et 35-38
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comportement
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Juin 2010
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Reconnaissance
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Genèse 14
: 18-20
Luc 9 : 10-17
I Thessaloniciens
5 : 16-18
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grâce, gratuité,
confiance
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| Mars 2010 |
Rameaux : nos déceptions |
Matthieu 21 : 1-11
2 Corinthiens 3: 12;16-18 |
prière, espoirs |
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Début 2010
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Série sur
"les 10 Paroles"
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Décembre 2009
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Un Noël
pas comme les autres
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Isaïe 42 : 1-4
Luc 1 : 41-53
et 2 :15-20 |
Noël
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Juillet 2009
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Mères porteuses
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Genèse 16 : 1-10,
Matthieu 18 : 4-6
Matthieu
22 : 34-40 |
éthique,
femme, famille
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Juin 2009
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Le bonheur
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Jérémie 1 : 4-10
Jean 11 :28-36
Matthieu
5 : 1-10 |
bonheur
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Mars 2009
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Akhior
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Judith 5 : 1-5
Judith 19 : 1-3
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confiance
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Mars 2009
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La tentation
de Jésus
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Genèse 3 : 1
II Timothée 1 : 8-10
Mathieu
4 : 1-11 |
tentation,
Carême, pureté
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Début 2009
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Série sur
"le Credo"
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Novembre 2008
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Nouvelle
naissance de l'humanité
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Esaïe 63 16 à 75
Jean 3 : 1-8
Galates 3 : 23-28 |
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Octobre 2008
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Etrangers
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Exode 22 : 20-26
I Thessaloniciens 1 : 5-10
Matthieu 22 : 34-40 |
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2008
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Multiplier
les pains... demain
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Marc 8, 1 à 10 |
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2008
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Changer
de comportement
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Amos 6 :1-7
I Timothée
6 : 11-16
Luc 16 : 19-31 |
conversion
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2008
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Et s'il
guérissait
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Actes 8 : 4-17
I Pierre 3 : 13-16
Jean 14 : 15-21 |
guérison,
diable, Saint-Esprit
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2008
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L'euthanasie
active
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Juges 9 : 50-54
Actes 2
: 25-28
I Corinthiens 15 : 12-19 |
mort,
suicide, responsabilité
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Mars 2008
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Pierre
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Matthieu
16 : 13-22 |
Pierre,
Jésus, Rameaux, Pâques
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Février 2008
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La chute
?
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Genèse
2, 7 à 9 et 3, 1 à 7
Romains 5, 12 à 15 et 18 |
péché,
Adam et Eve, liberté
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Novembre 2007
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Résister
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Daniel 3 : 1-7
Luc 22 : 35-38
II Thessaloniciens 2:16-3:5 |
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Septembre
2007
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Nos mauvaises
herbes
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Matthieu 13 : 1-43 |
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Septembre
2007
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La vie
spirituelle
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Exode
17 : 8-13
Luc 18 : 1-8
Exode 29 : 38-39 l |
prière,
spiritualité
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Septembre
2007
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Tout de
lui
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I
Timothée 1 : 12-17
Exode 32 : 7-14
Luc 15 : 1-32 |
confiance,
église, foi
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Octobre 2011
Dieu Créateur, Dieu créé
Genèse 1 : 1-2
Genèse 3 : 4-7
Jean 1 : 1-4
« Je crois en Dieu le Père,
tout-puissant créateur des cieux et de la terre »
C'est ce que nous disons ensemble en récitant le Credo, dimanche
après dimanche. Avec une virgule, contraire à
l'habitude : « Je crois en Dieu le Père », virgule,
« tout-puissant créateur des cieux et de la terre
»…
Le Père qualifie donc Dieu, qui s'offre à nous comme un
Père ; tandis que la toute-puissance qualifie le Créateur
: c'est en tant que Créateur qu'il est tout-puissant, pas
forcément autrement.
Car cet adjectif, "tout-puissant", non seulement est une aberration
logique, mais surtout ne peut convenir à Dieu. Dieu est amour,
Dieu est fidèle, la Bible nous l'enseigne, et cela seul compte.
Mais elle n'enseigne pas que Dieu soit tout-puissant (le terme
n’existe pas dans le texte original de la Bible, ses occurrences
n’étant que de mauvaises traductions) , sans doute parce
qu'il n'y a pas de toute-puissance dans l'absolu.
En revanche, la Bible suggère qu'en tant que Créateur
Dieu est tout-puissant, et nous verrons que cela nous emmène
sans doute plus loin que nous ne l'imaginons.
Déjà Dieu n'est pas créateur de peu de choses :
les cieux et la terre ! Dans l'imagerie ancienne, la terre, c'est notre
planète, tout ce qu'elle contient et tout ce qui y vit.
Même si les anciens ignoraient qu'elle fut ronde, et la voyaient
comme un plateau flottant sur l'eau, c'est bien notre planète et
l'humanité qui l'habite que représentait le terme
‘terre’ ; tandis que les ‘cieux’
représentaient l'univers : firmament, étoiles, nuages et
astres, même si les anciens se le représentaient comme une
sorte de cloche solide recouvrant la terre et la mer, une voûte
céleste.
Donc Dieu, pour la Bible, a tout créé.
Quoique… La Bible commence par ces mots : « Au
commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre
était informe et vide... » Les exégètes ont
fait deux remarques : « Au commencement » se dit Bereshit,
qui commence donc par B, la deuxième lettre de l'alphabet en
hébreu comme en français. La deuxième : comme s'il
y avait déjà eu quelque chose auparavant... Du coup, ces
exégètes émettent l'hypothèse que la phrase
« Au commencement Dieu créa les cieux et la terre »
ne serait qu'un titre général, et que le texte
lui-même commencerait avec « La terre était informe
et vide », phrase qui, elle, commence par Haaretz, donc A. Cela
signifierait alors qu’au commencement, il y avait
déjà quelque chose, de la matière, le chaos
originel, dans lequel Dieu aurait mis de l'ordre ; séparant
ombre et lumière, jour et nuit, mer et continent...
Un peu comme le Big Bang qui a donné naissance à notre
univers, mais à partir d'une formidable masse d'énergie
concentrée, dont nous ne savons rien de l'âge ni de
l'origine... Alors : Dieu, créateur absolu à partir du
néant, ex nihilo ? Ou Dieu auteur d'un Big Bang rendant soudain
possible cet univers capable de faire naître la vie et
l'intelligence ?
En réalité, nous n'en savons rien, et peu importe. La
question de l'origine de l'univers, ou de Dieu Lui-même, restera
toujours insoluble. Calvin, à celui qui lui demandait un jour
à quoi s'occupait Dieu avant de créer l'univers,
répondait en souriant : « Il bâtissait l'enfer, pour
les curieux... ». Alors gardons-nous de l'enfer, au moins sur ce
point !
Et revenons au Créateur des cieux et de la terre, c'est à
dire de notre univers et notre monde. Qu'a fait Dieu ? Faire surgir de
lui-même la masse d'énergie colossale qui constitue cet
univers ? Sans doute. Mais surtout, Il crée – et c'est
là que commence à se mesurer sa toute-puissance en tant
que Créateur – Il conçoit et crée la
totalité des règles et des lois de l'univers, des lois de
la nature, celles qui permettent non seulement à l'univers de
s'étendre, de tenir ensemble et de se déployer
jusqu'à l'infini, avec une stupéfiante cohérence
interne de l'infiniment petit à l'infiniment grand, mais mieux
encore, des règles et des lois qui rendent l'univers capable de
donner naissance à la vie, à sa stupéfiante
diversité, à l'évolution, à l'apparition de
l'intelligence, du sentiment, puis de la conscience ; de la
beauté, et de la conscience de la beauté ; de
l'altruisme, enfin de la spiritualité. Une évolution dont
nous ne sommes sans doute que le commencement, voire une simple
étape ; une évolution qui n'est possible que parce que
cette création des règles et des lois de l'univers, et
c'est là le premier éclat de génie du
Créateur, cette création inclut et intègre le mal,
la destruction, la contradiction et la mort. C'est à dire le
temps. Sans lequel la création serait figée, statique, et
n'aurait aucune vie, ni aucun besoin du mieux, du juste, du beau, du
progrès, encore moins de l'amour.
Et Dieu le Créateur, comme la Bible l’indique, a introduit
ce mal et ce manque dès l'origine, en plaçant
judicieusement le serpent au côté de la plus intelligente
: Eve...
Dieu a créé, béni soit-Il, un univers qui, en
rendant possibles la vie, l'intelligence et la conscience, mais aussi
le mal, la souffrance et la mort, a rendu inévitables le manque
et le besoin, et par réaction la capacité d'aimer, la
capacité de nous aimer, nous-même et entre nous, et de
l'aimer, Lui, Dieu...
Capacité inouïe de pouvoir aimer et dialoguer avec Celui
qu'on ne voit pas, ni ne touche, ni n'entend, mais qui a
créé l'univers et le temps ; et qu'on pressent, qu'on
écoute, qu'on aime, et à qui on se donne...
Dieu a créé un univers dont l'évolution en
milliards d'années, où nous ne sommes que les quelques
dernières minutes, a enfin permis l'amour, et mieux encore Lui a
permis l'amour, lui a permis à Lui, Dieu, d'aimer et
d'être aimé...
Eblouissant génie, éblouissante, inimaginable puissance du Créateur...
Mais ce n'est pas tout... Car Dieu, en créant l'univers, s'est
diminué Lui-même. Puisqu'Il a laissé l'univers se
développer selon sa propre logique, la Création
évoluer par elle-même, l'humanité se
déterminer par elle-même, pour le meilleur et pour le
pire... « Dieu a créé le monde comme la mer
crée le rivage : en se retirant. » écrivait
Hölderlin ; et Simone Weil, la philosophe, l'exprimait simplement
« La création est de la part de Dieu un acte non pas
d'expansion de soi, mais de retrait, de renoncement. Dieu et toutes les
créatures, cela est moins que Dieu seul» (Attente de
Dieu). Parce qu'Il s'est dessaisi de son pouvoir absolu sur elle...
C'est aussi la leçon de l'histoire du serpent, d'Eve et de la
pomme : Dieu, en préparant tout dans le jardin d'Eden pour que
l'être humain accède, grâce au fruit défendu,
à l'intelligence, à la conscience, à celle du bon
et de la souffrance, du bien et du mal, le Créateur a en
réalité confié la responsabilité du monde
à l'humanité. Il s'en est dessaisi pour nous, et se
contente de nous inviter et de nous inciter à choisir le bien,
en l'écoutant et lui faisant confiance (c'est ce que Calvin n'a
pas compris à son époque).
Mais, et c'est le deuxième éclat de génie du
Créateur, l'impensable éclat de génie, c'est que,
en se diminuant ainsi, Dieu s'est aussi grandi... Non seulement Il
s'est grandi par la liberté et la confiance qu'Il nous a
offertes, mais, j'y reviens, par l'amour qu'Il a ainsi rendu possible
entre Lui et nous.
En nous faisant cadeau – oui, cadeau – du manque et du
besoin qui, on le sait trop, passe par la souffrance, parfois
l'horrible souffrance, Il nous a offert le besoin de Lui. Lui, le Dieu
d'amour. Et en créant l'univers, si vaste, si autonome, si
différent de lui-même, et si souvent maladroit et
malheureux, Il a alors créé sa propre capacité
à franchir par son amour cette distance infranchissable entre
Lui et nous.
Ainsi, si Dieu + l'univers, c'est moins que Dieu seul ; Dieu +
l'univers, c'est aussi plus que Dieu seul, car c'est Dieu + l'amour, +
la relation, + la vie. La vie qui vit, qui change, qui se cherche,
tâtonne, aime, se déploie, interagit, et donc transforme
tout. Transforme... Dieu Lui-même.
Dieu, en créant, s'est créé Lui-même, non
seulement en tant que Créateur – s'il n'y a pas de
création, il n'y a pas de Créateur... – mais
surtout, en rendant possible la relation avec sa Création : en
rendant possible l'amour entre Lui et sa Création, Il a
créé les conditions pour que Lui-même grandisse.
Car un amour change toujours chacun des partenaires, par
définition. Il permet à chacun d'eux de grandir,
d'évoluer, de devenir. De même que nous ne devenons
vraiment nous-même que dans notre relation avec Dieu, de
même Dieu devient vraiment Lui-même dans sa relation avec
nous, ses créatures-partenaires, parce que c'est cela aimer :
devenir en aimant, et, pour Dieu, devenir Amour en aimant et en
étant aimé.
Dieu s'est ainsi créé Lui-même comme Amour, a
créé ce qu'il fallait pour que Lui-même aime,
devienne, advienne, grandisse, à travers sa relation avec ses
enfants, ces êtres libres capables, grâce à sa
Création, de conscience et d'amour.
Dieu nous a donné de Le faire grandir Lui-même : en
l'accueillant, en Lui dépendant, en l'aimant ; et en faisant
progresser l'humanité et la connaissance de Dieu sur terre (ce
sont bien les deux ‘plus grands’ commandements : « Tu
aimeras le seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force
et de toute ta pensée ; et tu aimeras ton prochain comme
toi-même »). Il nous a donné de le faire grandir en
tant que Dieu d'amour ; Il a besoin de nous pour être un Dieu
d'amour, car on n’aime jamais seul. Etourdissant, vertigineux, et
fantastique ! Et quelle preuve d'amour…
Mais ce n'est pas encore tout.
Dieu continue d'agir, de créer ; Il ne cesse de conduire sa
Création, en nous invitant, nous incitant, nous persuadant, nous
suppliant, nous séduisant pour conduire sa Création vers
une humanité plus fraternelle et confiante en Lui, vers une
Création plus belle et plus saine. Et ce faisant, Il
crée, à travers nous, un Dieu créateur d'une
Création encore plus belle et accomplie : Il se crée
Lui-même.
Alors... Alors oui, Dieu est vraiment tout-puissant en tant que
Créateur et en tant qu'Amour ! Il crée l'univers, + la
conscience, + la liberté, + l'amour, + l'histoire, + son propre
devenir, c'est à dire Lui-même à travers nous, + le
devenir de l'humanité le faisant devenir Lui-même...
Et nous, nous ici, vous, moi, si petits, nous sommes appelés
à y participer, à participer à ce devenir, non
seulement de nous-mêmes, mais de Dieu Lui-même : en
l'aimant, en répondant à ce qu'Il nous demande, par
exemple en préservant notre planète, sa Création,
mais aussi l'humanité, ses enfants, et très directement
en prenant chacun soin de ses proches prochains, de son domaine de
responsabilité personnelle, et de la part d'humanité qui
repose en lui-même...
Et c'est ainsi que, en participant au devenir de la Création,
nous participons au devenir de Dieu, et que, créés par
Dieu qui nous a tout donné, nous sommes en retour comme les
co-créateurs de ce Dieu vivant qui ne cesse de grandir et de
devenir...
Amen.
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Septembre 2011
Trop tard
Jérémie 1 : 4-10
Luc 3 : 7-14
Luc 21 : 7-11
Les
faux prophètes sont légion. De bonheur ou de malheur, ils ont toujours
été légion, parce que c'est un rôle avantageux, qui donne une posture,
attire l'attention et n'engage pas à grand'chose.
Les vrais prophètes, ceux qui parlent de la part de Dieu, sont, eux, beaucoup plus rares. Pour deux raisons :
La
première, c'est que les nouvelles que Dieu leur demande d'annoncer sont
généralement mauvaises, et qu'aucun croyant n'a envie d'annoncer le
malheur.
La deuxième, c'est qu'ils savent que ce que Dieu leur
demande d'annoncer généralement se réalise... Ils préféreraient, comme
Jonas, avoir tort.
Prenons trois exemples, parmi beaucoup d'autres dans la Bible :
- Jérémie, qui ne veut pas de ce rôle de
prophète, mais Dieu insiste et lui donne autorité, pour
démolir. (Jérémie 1 : 4-10)
-
Jean-Baptiste, qui dénonce et appelle à une repentance en actes,
c'est-à-dire à un changement réel de mode de vie. (Luc 3 : 7-14)
-
Enfin Jésus lui-même, qui, quand il parle d'avenir, ne promet jamais de
lendemains qui chantent, ni d'avenir tranquille, au contraire ; et Paul
d'ailleurs ne sera pas plus optimiste au sujet de l'Eglise. (Luc 21 :
7-11)
Le prophète...
Nous en avons sans doute souvent une
image grandiose. Très Saint, souvent héroïque, s'opposant d'une sainte
colère aux rois et aux autorités religieuses ; sage, austère, âgé,
barbu d'une barbe de prophète, en contact permanent avec Dieu
lui-même... Eh bien, non, ce n'est pas ça, un prophète. Il n'est pas un
saint, ni un héros, ni un surhomme, hors du commun des mortels, comme
un ange redoutable envoyé par Dieu pour être son porte-parole...
Non,
les prophètes, c'étaient juste de pauvres bougres qui auraient cent
fois préféré ne pas endosser ce rôle, de pauvres bougres qui simplement
réfléchissaient, priaient, observaient, avaient malgré eux une vision
de l 'avenir et de ses menaces, et ne pouvaient pas faire autrement que
le dire, avec leur irréductible foi en Dieu.
Je ne suis pas
prophète, et le Ciel me préserve d'avoir à assumer un tel rôle ! Mais
ce matin, je préférerais mille fois ne pas être ici, ne pas avoir à
prêcher, ne pas avoir à parler de ce dont je peux de moins en moins me
dérober de parler.
Simplement parce que je commence à penser
vraiment – j'ai bien peur, qu'il soit trop tard, déjà trop tard. Trop
tard pour quoi ? Pour l'humanité. Que les menaces qui pèsent sur elle,
déjà maintenant et à l'horizon d'une, peut-être deux générations, pas
plus, c'est-à-dire nos enfants et nos petits-enfants, les vôtres –
beaucoup de ces menaces ne sont déjà plus évitables, et que nous
n'avons pas pris, collectivement, les bonnes décisions à temps. Il ne
s'agit pas de la situation de la Grèce, ni de l'explosion, cette
semaine, sur le site nucléaire de Marcoule, mais de beaucoup plus
grave. Je vais citer dans le désordre ce que vous savez déjà, mais dont
la conjonction et la convergence sont impressionnantes sur ce que nous
n'avons surtout pas envie de reconnaître :
- le réchauffement
climatique est déjà enclenché et ses conséquences ont déjà commencé ;
les scientifiques disent qu’il ne s'arrêtera pas et qu'il faudrait
beaucoup plus de décisions individuelles et surtout collectives pour
l'atténuer. Un peu. Déjà trop tard.
- la perte de la biodiversité
est déjà enclenchée, la sixième grande extinction de la vie sur la
Terre serait déjà commencée, 70 à 90% des espèces, annoncent les
scientifiques, pourraient disparaître ; animaux comme végétaux.
L'espèce humaine, par son intelligence et sa technique, survivra sans
doute, mais on ne sait ni dans quelle proportion, ni dans quel état.
Déjà trop tard.
- les limites des révolutions vertes et autres
interventions techniques sur les ressources alimentaires semblent déjà
atteintes, et le plan mondial pour diminuer de moitié en une décennie
la population sous-alimentée dans le monde, s'est traduit, non par une
diminution, mais par une augmentation de cette population
sous-alimentée. Tandis que la population mondiale continue de croître :
on nous annonce trois milliards d'humains supplémentaires, 50% de plus,
d'ici cinquante ans... Déjà trop tard.
- il est peut-être aussi
déjà trop tard pour l'extraordinaire ressource que représente la mer,
non seulement avec l'extinction d'un grand nombre d'espèces de
poissons, mais avec son taux d'acidité qui a déjà dépassé celui des
grandes extinctions marines de l'histoire de la planète, dont il fut la
cause. Déjà trop tard.
- on sait la proximité de la fin du
pétrole. Mais c'est aussi l'uranium dont les ressources devraient
s'épuiser d'ici cinquante ans, c'est-à-dire demain, mettant fin, au
delà des risques et des déchets pour des millénaires, aux espoirs de
l'énergie nucléaire. Sans parler de l'épuisement de ces métaux rares,
mais indispensables à nos téléphones portables et à je ne sais quoi.
-
dois-je aussi évoquer la pollution accélérée et la raréfaction de l'eau
? La multiplication actuelle des cancers dûs à la pollution, ou des
pandémies sanitaires annoncées ?
Quel tableau !
Et
tout cela sans en évoquer les conséquences logiques sur nos sociétés ;
conséquences qui se profilent déjà : inégalités sociales dangereuses et
croissantes, violences, repli sur soi et rejet de l'étranger,
mouvements migratoires immenses, effondrement possible des systèmes
démocratiques, alternative entre barbarie et régimes totalitaires...
Oui, quel tableau...
Hélas...
Hélas les prophéties des prophètes d'Israël, et celles de Jésus, ont
fini par se réaliser. Désordres, guerres, guerres civiles, famines,
préparant l’effondrement et la destruction des Royaumes d'Israël, puis
de Juda et de Jérusalem, et finalement la dispersion-exil du peuple
choisi, loin de son pays de lait et de miel...
Est-ce pour nous
une leçon ? Uniquement si nous l'entendons... Aujourd'hui, la
catastrophe, pour l'humanité entière, n'est devenue possible,
précisément, que parce que nous préférons l'ignorer ou la nier, et ne
faisons rien, ou trop peu.
Or que disait Jean-Baptiste ? « Ne faîtes pas semblant de
vous convertir : juste des mots, des mains jointes et un petit bain
dans le Jourdain. Ne croyez pas qu'il suffit de croire et de demander
pardon. Le faucheur ? Il est déjà là, avec sa hache ». Oui, il est déjà
là. Que disait encore Jean-Baptiste ? « Repentez-vous. Repentez-vous
vraiment, ne vous contentez pas de demander pardon, changez de
comportement ! Gardez votre métier, mais exercez-le, et vivez,
autrement ! »
Pour nous, c'est encore plus urgent. C'est la
maison-terre, la maison -humanité, qui a commencé de brûler, et on
n'arrêtera pas facilement l'incendie, ni sans dégâts. Et cette fois,
il ne s'agit pas des autres, des Grecs, ou des Somaliens, ou des
Hébreux d'hier, il s'agit de nous, des enfants que nous baptisons ici,
de nos enfants.
Alors repentons-nous, individuellement, et surtout collectivement !
Si
nous travaillons pour l'Eglise, comme pasteurs ou autres,
repentons-nous de n'avoir pas su voir, comprendre, prévoir, avertir et
changer nos modes de discours et d'action plus fort et plus tôt, et
réfléchissons à comment faire et que changer demain.
Si vous êtes
influents dans la politique, repentez-vous, oui : repentez-vous, pour
cet aveuglement collectif, parfois volontaire, et pour cette
impuissance à prendre conscience de l'urgence des menaces et des
décisions à prendre pour la sauvegarde de l'humanité, rien de moins. Et
réfléchissez, et priez, non pour vous culpabiliser, mais pour discerner
que faire et que changer.
Si vous travaillez dans la finance
internationale, repentez-vous, oui : repentez-vous, d'avoir
collectivement cédé à la contrainte du profit absolu, et pour les
effets ravageurs d'une finance mondiale devenue libre de règles
morales, détachée de la réalité et n'ayant plus de but qu'elle-même. Et
réfléchissez, et priez, non pour vous culpabiliser, mais pour discerner
que faire et que changer.
Si vous avez des responsabilités dans
l'industrie nucléaire, ou chimique, ou pharmaceutique, dans les
transports, l'eau ou l'informatique et la communication, si gros
consommateurs d'électricité et de métaux rares, et donc de vies
humaines... repentez-vous d'avoir collectivement cédé à la contrainte
du profit aux dépends de l'intérêt commun. Et réfléchissez, et priez,
non pour vous culpabiliser, mais pour discerner que faire et que
changer.
Si vous avez des responsabilités syndicales, et peut-être
associatives, repentez-vous d'avoir cédé à l'égoïsme corporatif de
groupe, et à l'irresponsabilité collective. Et réfléchissez, et priez,
non pour vous culpabiliser, mais pour discerner que faire et que
changer.
Si vous êtes exploitants de la terre ou de la mer,
repentez-vous d'avoir cédé aux pressions des industries chimiques, ou
lutté et triché face aux règles et aux quota de protection des sols ou
des espèces menacées. Et réfléchissez, et priez, non pour vous
culpabiliser, mais pour discerner que faire et que changer.
Si
vous êtes engagés dans la communication et les médias, repentez-vous,
oui : repentez-vous de n'avoir pas assez pris vos responsabilités,
d'avoir collectivement cédé aux attentes du public, au lieu de marteler
que c'est la vie de nos propres enfants, et donc celle des vôtres que
nous hypothéquons. Et réfléchissez, et priez, non pour vous
culpabiliser, mais pour discerner que faire et que changer.
Et,
vous l'avez compris, il ne s'agit pas de viser telle et telle
catégorie, qui ont sûrement chacune d'excellents arguments pour se
justifier. C'est nous tous qui, comme y exhorte aujourd'hui encore
Jean-Baptiste, c'est nous tous qui devons nous repentir, chacun
personnellement pour lui-même, de son aveuglement complice, de sa
lâcheté parmi les autres, de son inertie.
Et tous, collectivement,
devons réfléchir, et prendre des décisions – y compris, même si c'est
marginal, dans la gestion de cette Eglise.
Et s'il vous plaît :
que personne ne dise que je mêle la politique à la religion. Toute la
Bible et Jésus lui-même appellent sans cesse à prendre conscience des
abîmes vers lesquels nous courrons ensemble, et à se repentir. Et que
personne ne pense que ceci est une prédication pour que l'on vote Vert
dans quelques mois. Ceci est un appel désespéré, et angoissé, pour que
tous, de droite ou de gauche, rouges, bleus, verts ou autres, et bien
au-delà des échéances électorales, mais aussi avec elles, tous nous
fassions choc en nous-même et prenions conscience du péril et de la
bien faible marge de manœuvre qui nous reste, à tous. Quels que soient
notre bord et notre préférence politiques.
Il s'agit de l'avenir du jardin d'Eden. Il s'agit de l'avenir de la descendance d'Adam et Eve.
Mais
s'il est vraiment trop tard ? On voit bien que bouleverser les
contraintes économiques et politiques, prendre des décisions
impopulaires à l'échelle des nations ou même d'un pays, est impossible
! C'est vrai. Mais cela ne fait rien. C'est quand même ce que nous
devons tenter de toutes nos forces et de toute notre influence. En nous
préparant nous-mêmes à ces changements. Même si nous sommes seuls, à
contre-courant. Cela s'appelle résister. Sinon, que serions-nous ?
Et
nous avons un atout, qui est aussi une responsabilité : la tradition de
résistance du protestantisme français, depuis la Réforme, les guerres
de religion, les Camisards et jusque sous l'Occupation ; une tradition
rappelée chaque année depuis cent ans au Musée du Désert, comme il y a
quinze jours encore.
Résister au courant dominant, inventer déjà
la façon de vivre demain, avec ses renoncements mais aussi ses
bienfaits à découvrir – comme nos ancêtres réformés ont inventé la
démocratie, la tolérance religieuse ou une éthique de liberté et de
responsabilité. Peut-être que la douloureuse crise économique dans
laquelle nous nous enfonçons aura du moins ceci de bon : nous préparer
plus vite à ce nouveau mode de vie...
Voilà.
A
défaut d'être prophète, devrais-je être un bon pasteur et terminer sur
une note optimiste ? Que tout est entre les mains de Dieu et qu'Il va
tout arranger ? Que Noël s'annonce déjà ?
Mais Dieu n'a pas
empêché la peste nazie. Ce sont nos pères qui n'ont pas voulu la voir,
et l'ont ainsi laissé envahir l'Europe. Après, ils ont dû se battre.
Noël,
ce n'est pas la venue d'un Dieu qui vient tout rétablir avec puissance.
Noël, c'est la naissance d'un petit enfant, fragile et vulnérable, qui
a besoin de nous... Et qui, n'en doutez pas, nous appelle à nous
convertir vraiment, à changer, à réfléchir ensemble, à nous préparer et
à préparer nos enfants pour cet avenir. Et à confier notre réflexion,
nos décisions et notre action aux mains et à la lumière de l'Esprit.
Alors
Il nous accompagnera vers cette terre nouvelle et ces cieux nouveaux
qu'Il a promis. Mais pas sans notre repentance et notre conversion,
réelle, personnelle et collective.
Alors implorons sa lumière, et son aide !
Amen
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Septembre 2011
L'Evangile dans le scoutisme
Jérémie 31 : 33
Matthieu 6 : 9
Romains 5 : 8-9
1 Corinthiens 13 : 12
L'été, voyager, rencontrer, vous donne toujours des
raisons d'espérer... Début août, mon épouse
s'était fait inviter à un colloque aux Etats-Unis : je me
suis glissé dans un de ses dossiers et me suis envolé
avec elle...
Pour retrouver la gentillesse, la gaieté, la
disponibilité de beaucoup d'Américains, qui ont toujours
l'air vraiment heureux de vous voir ou de vous rendre service.
Retrouver aussi leur exemplaire façon de conduire. Ce ne sont
peut-être pas des virtuoses à l’italienne, mais ils
imposent le respect par leur sens civique. Ce n'est pas simplement
qu'ils respectent les règles, c'est plus subtil : ils ne se
privent pas d'une certaine souplesse d'interprétation vis
à vis des lignes blanches, des feux, des stops et même des
limites de vitesse ; mais ils en sont parfaitement scrupuleux, presque
à l'excès, dès qu'il s'agit de la
sécurité des piétons, des vélos, et des
autres en général. Etonnant pour un Français !
Comme s'ils étaient déjà au-delà des
règles et de la lettre, pour intérioriser la morale, le
bien commun. La loi – respect de la sécurité
d'autrui – gravée non plus dans la pierre ou le texte,
mais dans les cœurs. Admirable. Les prophètes du Premier
Testament, comme Jérémie, auraient adoré !
C'est une raison d'espérer.
Et cette Loi gravée non plus dans les textes, mais dans les
cœurs, c'est ce que le scoutisme met lui aussi en pratique.
C’est une nouvelle raison d'espérer.
Or, cette année célébrait le centenaire de la
naissance du scoutisme unioniste, et donc du scoutisme en France. Les
camps nationaux des Eclaireurs unionistes regroupaient toutes les
unités de Louveteaux, Eclaireurs et Aînés de
France. Celles de Pentement-Luxembourg se sont regroupées
à celui de Privas, où je leur ai rendu visite. Ce grand
camp rassemblait 950 jeunes, plus des centaines d'anciens et de
parents. Tout cela impeccablement organisé et
sécurisé : sous-camps, intendance pour 2000 personnes,
communication, signalétique, toilettes démontables, aussi
pour 2000 personnes, infirmerie, transports, accueil, horaires,
animation d'un millier de jeunes de 8 à 18 ans et autant
d'adultes le dimanche. Tout cela organisé par des centaines de
bénévoles, la plupart de moins de 25 ans,
c'est-à-dire presque aussi jeunes que leur public. Le tout
parfaitement mené, animé, maîtrisé,
folklorisé, avec d'immenses grands jeux, des rassemblements en
carré impressionnants, une ambiance chauffée à
blanc, des chants, des rires, des cris collectifs, de l'enthousiasme...
Par des bénévoles. On imagine pourtant la logistique,
l'anticipation, la conduite de projet, le travail en amont, le
professionnalisme... Juste des bénévoles. Pendant des
mois. Pour quatre camps nationaux simultanés et des milliers de
participants.
Comme des pros, mieux que des pros.
Comment est-ce possible ? La qualité de ces responsables scouts,
bien sûr, et la qualité des scouts eux-mêmes, mais
une qualité due à la loi scoute, qui se grave dans les
cœurs au fil des ans, au fil des camps, des jeux et de la vie
quotidienne, et qui permet que cela devienne possible. Que le
difficilement imaginable devienne réalité, parce que tous
ont le souci d'autrui, du collectif, de l'autorité
acceptée, du fonctionnement, de la responsabilité, du
respect. Tous, même ceux de dix ans, même ceux de seize
ans, même ceux d'Aubervilliers ou de Barbès, ou ceux de
Passy.
La Loi gravée dans les cœurs. L'Evangile, annoncé
par petites touches, qui imprègne pas à pas, camp
après camp, les esprits.
Comment ? Je vais donner en exemple les questions qui peuvent
accueillir un pasteur dès son arrivée lors d'une visite
à un camp de Louveteaux, c'est à dire des enfants de 8
à 12 ans. Des questions écrites, et par le benjamin du
camp. Je vous les lis telles quelles, des questions toutes simples :
« Pourquoi Dieu est dans le ciel ?
Pourquoi Dieu nous protège ?
Que se passe-t-il si Dieu est mort ?
Comment fait-on un dieu ?
Pourquoi son frère a été crucifié ?
Pourquoi on chante des chansons de Dieu ?
Comment Dieu nous voit ? … »
Je vous garantis que même un pasteur chevronné commence
par rester sans voix... Mais il faut bien répondre, alors on
essaie.
Certaines questions peuvent se contenter d'une réponse simple :
-Pourquoi Dieu nous protège ? Parce qu'Il nous aime, tout simplement. Il nous aime comme ses propres enfants.
-Pourquoi on chante des chansons de Dieu ? Pour dire merci. Parce que
nous recevons beaucoup de choses : la présence des chefs, la
nourriture que nous donne la terre, ou le soleil et le bonheur sur ce
camp de louveteaux...
-Que se passe-t-il si Dieu est mort ? Dieu ne meurt pas, Il est
éternel. Et s'Il mourait, tout s'arrêterait. Mais Il a
besoin que nous croyions en Lui, pour que nous sentions son amour.
-Comment fait-on un Dieu ? On ne fait pas un Dieu. Personne ne L'a
fait. C'est Lui qui nous a fait, et qui a fait le ciel, la terre, et
chacun de nous. C'est pour cela qu'on l'appelle le Créateur.
Mais d'autres questions sont moins simples :
Notre Père qui es aux cieux, que ton Nom soit sanctifié (Matthieu 6: 9)
-Pourquoi Dieu est dans le Ciel ! ? Très bonne question. Dieu
n'est pas dans les nuages, bien sûr. Il n'est pas là,
au-dessus du bleu du ciel. Mais parler du ciel est une bonne
idée, parce que le ciel, c'est à la fois l'infini,
l'univers, ce qui est encore plus loin que le ciel, et c'est là
que Dieu est : à l'infini, bien au-delà. C'est ce que les
gens savants appellent la transcendance. Alors dire que Dieu est au
Ciel, c'est dire que Dieu n'est pas comme nous, comme nous les humains,
mais qu'Il est au-delà, qu’Il est totalement
différent de nous...
Toutefois, le ciel, c'est aussi là où nous sommes : notre
planète, la terre, est dans le ciel, l'air que nous
respirons… c'est le ciel, le vent qui souffle et nous caresse le
visage, c'est le ciel... Alors dire que Dieu est dans le Ciel, c'est
dire aussi que Dieu est tout près de nous, à
côté de nous, tous les jours, à tous les moments,
et qu'Il nous caresse le visage...
A la fois très loin, très haut, très
différent ; et tout proche, tout près, qui peut nous
comprendre. Voilà pourquoi on dit qu'Il est dans le Ciel.
Le Christ est mort pour nous, alors que nous étions pécheurs
Par son sacrifice, nous sommes sauvés de la colère de Dieu (Romains 5 :8-9)
-Pourquoi son frère a été crucifié ? Pas
son frère, son fils... Mais ce serait un regard surprenant et
novateur sur la Trinité !
Mais revenons à la question. Dites-moi : est-ce que Dieu est
content de tout ce que nous faisons, tout ce que nous disons, tout ce
que nous pensons ? Est-ce qu'il est content de tout ce que nous
faisons et gâchons, tous les jours ? Est-ce qu'Il aurait des
raisons d'avoir envie de se fâcher ? De nous punir ? De nous
donner une bonne fessée ?
D'un seul élan et sans hésiter les louveteaux ont
répondu « Non, Il n'est pas toujours content de nous ;
oui, Il peut avoir envie de se fâcher contre nous ». Mais
dans ce cas, Dieu a un problème : Il veut montrer qu'Il en a
assez, parce qu'on exagère ; mais... Il aime ses enfants. Alors
que peut-Il faire ? Un exemple ? En prendre un particulièrement
méchant et le punir ? Mais ce serait injuste, car c'est nous
tous qui faisons des vilenies … Punir tout le monde ? Mais Il
nous aime trop pour cela !
Alors Dieu a eu une idée, que seul Dieu pouvait avoir : envoyer
son fils, totalement innocent, dans un être humain. Il faut qu'il
soit innocent, car s'il était coupable, on trouverait normal
qu'il soit puni. Et Dieu lui fait infliger une mort terrible,
cloué sur une grande croix. Pourquoi ? Pour montrer sa
colère, pour dire que Dieu attend autre chose de nous, pour dire
que ce n'est pas normal, tout ce que nous faisons, ou disons, ou
pensons de mal ; et qu'Il en a assez. Montrer sa colère, dire
qu'Il en a assez, Lui, Dieu. Montrer comment nous méritons qu'Il
nous punisse tous ! Il le fait.
Puis, deux jours après, Il ressuscite son fils, Jésus.
Pour dire qu'Il nous pardonne quand même, parce qu'Il nous aime,
qu'Il nous aime malgré tout... mais qu'Il attend mieux de nous,
plus d'amour entre nous et en nous...
Aujourd’hui, nous voyons comme dans un miroir,
Alors nous connaîtrons comme nous avons été connus (I Corinthiens 13 :12)
-Comment Dieu nous voit ? Question simple quand, adulte, on peut
concevoir un Dieu pur esprit et sans corps... Question beaucoup plus
troublante quand, enfant, on ne peut concevoir un être vivant
sans aucun corps d'aucune sorte, un pur esprit... Alors que dire ? Cela
: Dieu n'a pas de corps. Il est comme le vent, on ne le voit pas, on ne
peut pas le toucher, on ne peut l'attraper, mais on peut l'entendre et
le sentir... Dieu, c'est un peu comme notre intelligence, ou
l'intelligence du monde : comme notre intelligence, on ne peut pas le
voir, mais on peut voir ses effets... Ou comme l'amour : il n'a pas de
corps, mais on le sent dans notre cœur... Dieu, c'est pareil. Il
n'a pas de corps, alors Il n'a pas d’yeux non plus. Mais Il nous
voit de deux façons, un peu comme l'aveugle que Jésus
guérit en deux temps : il voit d'abord des silhouettes comme des
arbres qui bougent, puis il voit vraiment des personnes. Dieu nous voit
aussi comme cela : Il voit tout, partout, Il a conscience de tout ce
qui vit et de tout ce qui ne vit pas. Il nous voit vivre et bouger.
Mais Il voit aussi à l'intérieur de nous : Il
connaît nos pensées, nos peurs, nos troubles, nos
inquiétudes, nos chagrins, nos joies, nos envies de bien faire,
nos gentillesses ; et Il entend toutes nos prières. Il n'a pas
besoin d'yeux pour ça. Il nous voit de l'extérieur, et Il
nous voit à l'intérieur. Lui seul peut le faire. Parce
qu'Il est Dieu.
Et heureusement, Il nous aime !
Voilà. Voilà comment on peut essayer de répondre.
Mais si vous avez d'autres réponses à ces questions si
simples, dites-les moi, je suis preneur !!
Et pour finir cet exemple de comment tenter d'annoncer, par petites
touches, l'Evangile aux Louveteaux et Eclaireurs, et l'inscrire
progressivement dans les cœurs, ceux qui connaissent vont pouvoir
fredonner, puis chanter avec moi, et ceux qui ne connaissent pas
pourront écouter avec attention cette superbe prière qui
est chantée chaque soir dans chaque camp de Louveteaux ou
d'Eclaireurs Unionistes :
« Seigneur, rassemblés près des tentes
Pour saluer la fin du jour
Tes fils laissent leurs voix chantantes,
Monter vers Toi, pleines d'amour
Tu dois aimer l'humble prière
Qui de ce camp s'en va monter
O Toi qui n'avais sur la Terre
Pas de maison pour t'abriter !
Refrain : Nous venons toutes les patrouilles,
te prier pour te servir mieux;
Vois au bois silencieux
Tes scouts qui s'agenouillent
Bénis-les ô Jésus dans les Cieux !
2. Merci pour ce jour d'existence,
Où ta bonté nous conserva ;
Merci de ta sainte présence
qui de tout mal nous préserva
Merci du bien fait à la troupe
Merci des bons conseils reçus,
Merci de l'amour qui nous groupe
Comme des frères, ô Jésus.
3. Nos cœurs ont-ils perdu ta grâce,
Pardonne encore à nos erreurs,
Seigneur que ta clémence efface
Les péchés de tes Éclaireurs.
Et que rempli de l'allégresse
D'avoir répété son serment,
Chacun s'endorme en la promesse
De te servir sincèrement... »
Amen
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Juin 2011
S'engager
Genèse 17 : 1 à 8
Matthieu 6 : 25 à 34
Dans deux jours, c'est juillet, la fin d'une année d'activité... Le moment de dire merci.
Merci pour tout ce qui a été vécu cette
année, merci pour tout ce que Dieu y a donné, merci
pour... les autres, pour les mots, pour les présences, les
gestes, les portes qui se sont ouvertes, merci même pour les
épreuves qui nous ont fait grandir ou avancer...
Merci pour la confiance dans laquelle cette année a
été vécue, par laquelle notre vie a
été portée, et dans laquelle cette Eglise a
vécu et a permis ce que nous y avons vécu de beau et de
bienfaisant ; merci enfin pour tous ceux qui se sont engagés
pour permettre tout cela.
Savoir dire merci, nous le savons, est une des premières clefs
du bonheur, et c'est aussi la première clef de la prière.
Mais à propos, comment et à quoi s'engage-t-on dans une Eglise ?
Quand on demande un baptême, une confirmation, la
bénédiction d'un mariage, ou simplement l'appartenance
à une Eglise, peut-être en lui offrant son aide et ses
services, à quoi s'engage-t-on ? Un engagement chrétien
est-il de même nature qu'un autre, simplement un peu plus
solennel parce qu'on le fait devant Dieu, et un peu plus sûr,
parce qu'on compte sur son aide ? Peut-être pas.
Dans la Bible, qui a été particulièrement fidèle ?
Le premier auquel on pense, c'est sans doute Abraham - et certainement
pas son coquin de petit-fils, Jacob. Ce vieil Abraham, le fidèle
d'entre les fidèles. Qui a non seulement fondé une
famille, mais un peuple, un pays, et une bénédiction pour
tous ceux qui regarderaient dans la même direction.
Comment s'est-il engagé ? Justement, il n'a rien dit, rien fait,
pas prononcé de promesse ni d'engagement, ni souscrit
d'assurance. Il a fait confiance en plus que lui, depuis le
début et toute sa vie, quoi qu'il arrive, c'est tout. Il n'a pas
co-signé avec Dieu un contrat qui le contraigne juridiquement ou
moralement à tenir coûte que coûte, le
récompense s'il est fidèle ou le sanctionne s'il se
dérobe.
Cela, se serait la réponse de la société civile :
contrat commercial, contrat de mariage, contrat de travail, devis,
signature... Et si on déroge, sanction : pan, sur les doigts...
Mais ce n'est pas la réponse de l'Evangile, ni ce que fait
Abraham. Parce que Dieu sait, il en a fait la douloureuse
expérience avec l'ancien Israël, Dieu sait que signer un
contrat en matière essentielle – amour,
honnêteté, amitié, foi, fidélité
– n'a pas de sens.
Il sait que l'obligation, dans ces domaines, n'a pas de sens ; il sait
que remplacer le choix et l'élan de la personne par une
obligation, c'est s'assurer de l'échec. Comme Jésus le
rappelle par exemple dans ce texte, terrible, sur «
l'adultère dans son cœur » : Etre fidèle par
devoir et non par choix, c'est s'assurer d'être infidèle
un jour, au moins dans sa tête. Si on prétend être
irréprochable tout seul, affirme Jésus, autant s'arracher
tout de suite l'œil ou la main... On n'est pas fidèle
parce qu'on le doit, on est fidèle parce qu'on aime.
Mais dans ce cas, plus d'engagement ? Du tout ? Plus de contrat, plus
de promesse, plus de mariage, plus de durée, plus que la libre
et volage spontanéité ? Pas tout à fait.
Tout à l'heure, nous avons lu les récits de l'alliance
entre Dieu et Abraham. Ce qui est curieux dans cette alliance, c'est
que Dieu ne demande rien à Abraham. Et Abraham ne s'engage...
à rien, ne promet rien. Ils font alliance ensemble, mais c'est
Dieu seul qui promet : une descendance incroyable, sa
fidélité, un pays... A travers cette mise en scène
solennelle et un peu inquiétante, de nuit, où le feu du
ciel passe entre les moitiés d'animaux sacrifiés et les
consume, selon une coutume de la haute antiquité pour sceller
une alliance, Dieu seul promet. Abraham, lui, reçoit. Il en fut
de même avec Noé, il en sera de même avec Isaac et
Jacob.
Pourquoi ? Parce que s'engager, promettre qu'on va tenir, c'est compter
sur ses propres forces, et cela, Dieu, Lui et Lui seul, peut le faire.
Mais compter, nous, sur nos propres forces, penser qu'on va être
capable de tenir, de vouloir, de vaincre, d'assumer, c'est
présumer de la vie et de soi-même, et probablement se
faire illusion.
Cela n'empêche pas de s'engager, ou de se marier, ou de demander
un baptême. Mais l'engagement prend un autre sens. Au lieu de
dire : je vais le faire, nous allons le faire, je sais que je suis
assez fort pour cela ; on va dire au contraire : je suis trop petit
pour cela, c'est au-dessus de mes forces. Vivre une véritable
vie de chrétien, ou vivre un amour sans usure et sans un jour de
faille, ou être honnête sans un jour d'hésitation,
ou ne jamais me tromper dans l'éducation de mes enfants, la
construction de mon couple ou de ma vie... , c'est au-dessus de mes
forces évidemment. Mais ce que je peux donner, c'est mon envie,
mon immense envie de répondre à l'appel du Christ, ou de
vivre un véritable et durable amour, ou de choisir une vie
intègre, transparente et utile ; et je peux donner ma
décision de jeter toutes mes forces, tout mon désir, et
toute ma volonté dans le choix et que je fais aujourd'hui.
Oui, donner toutes mes forces, toute ma vie, tout mon être dans
ce que je choisis aujourd'hui, et le confier, en même temps,
à plus grand que moi, parce que je sais bien, nous savons bien
qu'à l'évidence nous sommes trop petits ; confier ce
choix et ce don total à Celui qui donne, à Celui qui,
Lui, est fort, sûr et fidèle, et qui, Lui, s'engage
à ne jamais nous lâcher la main aussi longtemps que
nous la lui confierons.
Voilà l'engagement selon la foi : ne rien promettre, mais tout
donner aujourd'hui pour ce que l'on veut pour sa vie, et confier la
durée de ce choix, beaucoup trop gros pour soi, à Dieu. A
l'amour de Dieu. L'amour de Dieu qui, sans cesse, nous incite à
ne pas compter sur nous-même, mais d'abord sur Lui. Et qui, du
coup, rend possible l'engagement impossible, parce que c'est nous qui
le recevons, comme Abraham.
Comme Abraham qui n'a donc rien promis, mais qui, malgré son
grand âge – 99 ans quand-même ! - malgré la
stérilité de Sarah, son épouse, malgré le
vilain choix de Lot, son neveu, et à travers des mauvaises
passes, des conflits, à travers cette épreuve inouïe
d'avoir à choisir entre son fils unique et sa confiance en Dieu,
Abraham aura toujours été fidèle et aura tout
reçu, parce qu'il a tout confié à Celui qui,
aujourd'hui, nous tend la main à nous aussi. Parce qu'Il veut
faire alliance avec nous.
Alors à notre tour nous pouvons confier, sans inquiétude
: confier à Dieu ce à quoi nous tenons le plus, et le
confier tous les jours.
Pas comme Toto, qui apprenait le piano, et qui un jour déclare que non, il ne va plus à son cours.
« - Mais pourquoi ? demande sa Maman ;
-Parce que maintenant, je sais jouer du piano. »
La confiance et la prière, c'est comme le piano : si on
arrête le piano, il se perd ; si on arrête la
prière, la confiance se dessèche.
Alors si, par nos engagements dans l'Eglise, baptême,
confirmation mariage ou autre, nous avons quand même une promesse
à faire, une seule, à nous faire à
nous-même, c'est celle-là : confier, prier, continuer de
confier à plus grand que nous ce que nous avons un jour
donné de tout notre être. Car ce n'est pas Dieu qui nous
aide à tenir nos engagements, c'est nous qui l'aidons, par notre
prière, à tenir, Lui, nos engagements.
Et cela nous donne une immense confiance et une immense reconnaissance.
Celle à laquelle Jésus nous incite en regardant les
oiseaux du ciel, et les fleurs des champs. « Ne vous
inquiétez donc pas, préoccupez-vous du Royaume de Dieu,
et Dieu vous accordera aussi tout le reste... »
Et voilà qui me permet de terminer sur cette petite parabole,
que certains connaissent peut-être déjà.
Comme je marchais sur la
plage, au soir de ma vie avant de m'enfoncer dans l'océan de
Dieu, je me suis retourné et j'ai vu sur le sable l'empreinte de
mes pas. Chaque pas était un jour de ma vie et ils
étaient tous là, aussi loin que pouvait monter mon
regard. Je les ai tous comptés et je les ai tous reconnus, les
jours de joie et les jours d'angoisse, les pas assurés et ceux
qui trébuchaient. Du plus loin que j'ai vu, à
côté de mes traces s'imprimait une trace jumelle et qui
m'accompagnait jusqu'à mes derniers pas. C'était les pas
de Dieu qui marchait côte à côte comme il l'avait
promis tout au long de ma vie. Comme un père accompagne son
enfant, il avait marché à mon pas. Et comme je regardais
ce long ruban de nos traces parallèles, je me rendis compte
qu'à certains endroits une seule empreinte se lisait sur le
sable. C'était l'empreinte des jours les plus noirs, ces jours
de larmes, de souffrance et de deuil. « Père, ai-je
crié, où étais-tu lorsque j'ai tant pleuré
? Pourquoi ne marchais-tu plus à mes côtés, quand
j'étais seul et désespéré ? »
Et le Seigneur m'a répondu : « Mon enfant, l'unique trace
que tu vois est la mienne, car à ces moments-là, moi, je
te portais dans mes bras.» (d’après ‘Ademar’ de Bonos, poète brésilien)
Amen |
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Juin 2011
Marie de Magdala
Luc 8 : 1-3
Marie de Magdala. Celle que Jésus ressuscité appelle par
son prénom. Juste par son prénom. Et qui croit : le
crucifié est vivant. Elle ne se demande pas comment, il est
simplement là, devant elle, c'est tout. Et c'est... tout !
Mais qui est cette Marie de Magdala, la toute première personne
à qui Jésus ressuscité adresse la parole ? Un
personnage méconnu de la tradition, d'accord, mais pas marginal.
Au contraire, c'est un personnage vraiment surprenant, plusieurs fois
cité dans les quatre Evangiles.
D'abord, elle ne s'appelle pas Marie-Madeleine. Magdala, c'est le nom
de son village. Marie de Magdala, ce n’est pas comme
Marie-Chantal, ce serait comme Marie de Pentemont, de Luxembourg, ou de
Montpellier.
Ensuite... elle a un rôle extraordinaire, unique, privilégié.
Qui est-elle donc ? Au départ, une malheureuse. Sept esprits
mauvais l'habitent et la possèdent ; sept, c'est beaucoup. Cela
veut dire des esprits physiques, qui l'affrontent dans son corps ; cela
veut dire des esprits mentaux, qui la rendent à moitié
folle ; et cela veut dire des esprits moraux, qui la font vivre de
façon honteuse et rejetée par la majorité...
Certains ont même voulu croire que c'était la femme qui a
versé du parfum sur les pieds de Jésus et les a
essuyés avec ses cheveux. Ses cheveux ? Longs et libres, donc ?
Alors, à l'époque, c'était en plus une
prostituée !
Oui, au début, Marie de Magdala était mal partie. Et puis
elle a rencontré Jésus. Et Jésus ne l'a pas
jugée. Ou plutôt, Jésus a su que, malgré les
apparences, malgré sa vie cabossée, malgré son
indignité, elle valait beaucoup mieux que cela. Il a cru en
elle. Il lui a parlé. Il lui a sans doute imposé les
mains. Et c'est comme si elle était née de nouveau,
à une vie nouvelle. Il a cru en elle. Et elle a cru en lui, le
Fils de Dieu, sans savoir encore que c'était le Fils de Dieu.
Et après ? Après, elle est devenue une actrice centrale
de l'Evangile, totalement discrète, modeste et méconnue,
mais centrale. D'abord, elle est entrée dans le groupe des
disciples qui suivaient et même servaient Jésus. Il y
avait bien sûr les douze compagnons de Jésus, les
disciples, mais aussi plusieurs femmes, tout aussi croyantes, tout
aussi confiantes, tout aussi engagées. Tout aussi disciples.
Peut-être qu'elles étaient également
présentes au dernier repas, la première Sainte
Cène, la première communion.
Ensuite, à partir de l'arrestation et de la condamnation de
Jésus, c'est tout simplement elle qui, à part
Jésus, est le personnage principal et l'actrice capitale de
l'après-croix.
Ecoutez seulement.
Elle est là, au pied de la croix de Jésus, alors que tous
les disciples hommes se sont débandés, sauf Jean. Elle
est encore là à la mise au tombeau de Jésus, seule
avec une autre Marie. Le surlendemain, après le sabbat, elle
emmène avec elle cette autre Marie et une troisième
femme, Salomé, pour embaumer le corps de Jésus.
C'est à elles, et elles seules, qu'un ange apparaît, et
annonce la résurrection. Et c'est à Marie de Magdala, et
elle seule, que Jésus lui-même apparaît, vivant,
pour la première fois. Quel honneur ! C'est alors elle qui
prévient les disciples, et elle seule suit Pierre et Jean qui
montent au tombeau. Elle les voit hésiter, entrer, y croire
à moitié. Elle, elle reste là et elle est la
première à qui Jésus adresse la parole,
directement, pour l'appeler par son nom, « Marie ». Et elle
sera enfin la première à annoncer la résurrection
aux autres disciples : elle est le témoin
privilégié. Le premier apôtre. La première
évangéliste. La première missionnaire. Chaque
fois, c'est elle qui est là et agit. Et c'est la seule. Et c'est
elle qui a montré le chemin de la foi aux apôtres. Elle.
Marie de Magdala, la modeste. C'est elle le fil qui relie tous ces
événements côté humain, c’est elle le
pivot, l'actrice discrète mais nécessaire de
l'après-croix du Christ. Elle, celle qui était
possédée de sept démons, peut-être
rejetée, certainement jugée, est devenue le centre des
événements de la résurrection. La première
à être ressuscitée avec le Christ. Parce qu'elle a
cru, simplement accepté de croire quand Jésus l'a
appelée par son nom, sa vie a changé.
Alors, vous n'avez pas besoin d'être possédés par
sept démons, ni quatorze, ni quatre – mais on en a
toujours un ou deux petits, pas vrai ? Vous n'avez pas besoin d'en
avoir sept, mais depuis ces années que vous cheminez au
catéchisme, vous avez, la plupart d'entre vous, accepté
de faire ce saut, accepté d'ouvrir une porte, accepté
d'entrer dans la foi chrétienne, accepté de croire, comme
cette Marie de Magdala, même si c'est encore parfois un peu
à tâtons, accepté de dire « Oui, Jésus
est le Christ, mon Christ ». C'est ce que vous allez confirmer
maintenant, publiquement, en traversant l'eau de votre baptême...
et cela nous émerveille !
Mais je voudrais revenir sur cette dernière scène, la rencontre du ressuscité.
Essayons de bien l'imaginer. Le dimanche matin, Marie de Magdala est
montée rendre les derniers hommages à l'homme en qui elle
avait cru. Mais la pierre est roulée, le corps n'est plus
là. Affolée, elle court, elle descend prévenir les
disciples ; Pierre et Jean montent devant elle, voient le tombeau vide,
ils croient plus ou moins, mais ils rentrent chez eux. Elle, elle reste
là. Et elle pleure. Elle tourne la tête encore une fois
vers le tombeau...si jamais elle s'était trompée, si on
avait mal regardé, s'il était là quand même,
dans un coin. Et elle voit deux hommes, lumineux. « Pourquoi
pleures-tu ? », demandent-ils.
Pourquoi elle pleure ? On a volé le corps de cet homme qui avait
cru en elle, qui l'avait rendue à une vie normale, dont les
paroles rendaient vivant, cet homme en lequel elle avait cru et qui a
été tué d'une façon
incompréhensible, et elle ne peut même pas lui rendre les
derniers honneurs. Et elle ne pleurerait pas ?
Elle se retourne encore, et voit Jésus. Elle ne le
reconnaît pas, de toute façon il est mort, elle le prend
pour un jardinier. « Si c'est toi qui l'as emporté,
dis-moi où tu l'as mis, et j'irai le reprendre. »
Jésus ne répond pas. Mais il l'appelle juste par son
prénom, un simple prénom : « Marie ». Et
parce qu'elle a été appelée par son prénom,
elle, par son prénom, elle le reconnaît, elle comprend,
c'est lui, Jésus, il est vivant ; elle ne sait pas comment, mais
il est vivant, il était mort, elle l'a vu, mais il est
là, vivant. Elle aussi ne dit qu'un mot « Rabbouni
», « maître » et cela suffit. Elle veut le
retenir, le garder pour elle, pour eux tous, mais il parle, et elle
comprend qu'il ne faut pas. Alors elle redescend, elle n'a plus besoin
de courir, elle est en paix, et elle annonce, la première, que
Jésus, le crucifié, est vivant : elle l'a vu !
Alors je voudrais m'adresser à vous, à chacun, en
particulier si vous avez des doutes ou des questions, si vous
n'êtes pas vraiment sûr de croire en Dieu ou de croire
comme il faut...
Je voudrais vous dire d'écouter. Pas moi. Mais d'écouter
: Dieu vous appelle par votre prénom. Il vous attend. Il vous
espère. Ecoutez, en vous-même, dans le silence de votre
esprit. Ecoutez si Dieu n'est pas en train de vous appeler par votre
prénom, et de vous dire : « Je t'aime. Je te connais bien
et je crois en toi. Je voudrais faire de belles choses avec toi, te
faire encore vivre de belles choses, être ton compagnon secret
pour toute ta vie ; ne crois pas que tu n'as pas besoin de moi ; tu
sais, je peux donner de la confiance, de la paix, de vrais conseils, de
la force et du courage, de l'assurance, de la joie, beaucoup de joie,
et ma lumière pour voir clair... »
Ecoutez-le, en silence, dans votre esprit, ou votre cœur, Il est
en train de vous dire cela, de vous attendre et de vous espérer,
chacun, chacune ; Il est en train de vous appeler, chacun, chacune, par
son prénom. Il suffit de répondre d'un mot «
Rabbouni », maître. Ne fermez pas la porte, c'est quelqu'un
qui vous aime !
Et ce quelqu'un, c'est Dieu…
Amen. |
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Mai 2011
Croire, c'est quoi ?
Galates 3 : 26-28
Actes 16 : 25-34
C'est la saison des baptêmes et des confirmations : un
baptême dimanche dernier, deux ce matin, six autres se
préparent d'ici l'été, plus une vingtaine de
catéchumènes qui préparent leur baptême ou
confirmation !
Belle occasion de réfléchir au baptême, à
l'appartenance à une Eglise, et à ce que signifie croire,
tout simplement.
Commençons par l'appartenance, pour dire que, justement, elle
n'est peut-être pas centrale. Car faire partie d'une famille ne
signifie pas appartenir à cette famille, ni s'appartenir les uns
aux autres : cela signifie simplement vivre ensemble, créer des
liens et des devoirs, faire route ensemble. Même la venue d'un
enfant n'est pas la venue de quelqu'un qui nous appartient, c’est
celle de quelqu'un qui nous est confié, et pour lequel Dieu et
la vie nous font confiance. C'est la venue d'un étranger, d'un
être à part entière, à respecter comme un
étranger. Un peu comme dans un couple : un couple ne
réussit que si chacun parvient à reconnaître
toujours en l'autre un étranger, jamais quelqu'un sur lequel on
a des droits.
Et le baptême d'un enfant, c'est peut-être une façon
de dire cela . De dire au Ciel « Oui, cet enfant c'est toi qui
viens de nous le donner, et c'est à toi que nous le rendons.
Parce que notre enfant n'est pas notre enfant, il appartient à
la vie, à l'histoire, à l'humanité ; à toi,
Dieu, mais pas à nous »
Et le présenter au baptême, c'est le confier à un
bon berger. Se présenter au baptême ou à la
confirmation, c'est se confier à un bon berger. Sans crainte :
les inconnus, les mauvais bergers, les voleurs et les brigands…
les brebis n'en reconnaissent pas la voix, et elles fuient. Ils
existent, ces mauvais bergers, ces inconnus voleurs et brigands, en
particulier dans le domaine spirituel, vendeurs de fantasmes ou de
superstitions, d'égoïsme ou d'ambition, de drogues ou
d'illusion. Comme cette voyante, cette possédée que Paul
délivre un jour en Grèce. Mais c'est justement pour cela
que vous confiez vos enfants à un bon berger, qu'on se confie
soi-même à un bon berger, pour apprendre sa voix, s'y
familiariser, apprendre à entendre sa voix dans le silence
intérieur, pour se défier de toutes ces voix voleuses
d'âmes, qui nous entourent de toutes parts, et qui s'appellent
facilité, indifférence, argent, chacun pour soi, et le
reste.
Et ce que s'apprêtent à faire tous ces
catéchumènes qui préparent leur confirmation,
c'est à remercier leurs parents de les avoir confiés
à un bon berger, Jésus de Nazareth ; de les avoir
confiés – et parfois un peu forcés… –
à une Eglise. Et ils s'apprêtent surtout à
confirmer que ce berger, le Christ, est un bon berger, leur berger, et
qu'ils veulent lui faire confiance.
Ne manquez pas le culte de Pentecôte, quand ils confirmeront,
vous serez étonnés et touchés par leurs
confessions de foi personnelles. Ils sont en train de comprendre, comme
le dit la lettre de Paul aux Galates, que c'est par la foi, non par le
rite, que nous sommes unis à Dieu ; et que par le baptême
nous revêtons une condition nouvelle, celle d'être unis au
Christ. Cette condition nouvelle n'est pas peu de choses, puisqu'elle
est capable de transcender des différences aussi fortes et
absolues que l'étaient à l'époque celles entre
Juifs et Grecs, esclaves et libres, hommes et femmes, riches et
pauvres...
Mais c'est justement cela que nous espérons tous : un monde
où chacun sera reconnu pour ce qu'il est et aura sa place, quels
que soient atouts, privilèges de naissance ou malchances de
naissance, religion, sexe ou position ; un monde où tous les
enfants de ce temps auront leur place et seront reconnus pour ce qu'ils
sont, à leur pleine richesse et vocation, avec tout ce qu'ils
ont à offrir à l'humanité, quelles que soient
leurs chances ou malchances de départ.
Et le pari du baptême, c'est que, comme le dit la lettre aux
Galates, ce monde-là est promis par le Christ, et que c'est la
foi qui y incite et qui y conduit le mieux... Tandis que l'engagement
des parents lors du baptême est de se montrer porteurs de cette
foi.
Reprenons le récit du geôlier de Paul. Paul et Silas, son
compagnon, viennent d'être brutalement jetés en prison, en
Grèce, pour la guérison intempestive d'une
possédée. Pendant la nuit, comme un coup de tonnerre ou
un tremblement de terre, l'évidence de Dieu apparaît d'un
coup à cet homme, le geôlier de Paul et Silas. Alors il
n'hésite pas. Tout le reste, sa carrière, sa
réputation, le jugement de ses supérieurs, sa
sécurité même, tout cela devient dérisoire
comparé à cette découverte et cette
évidence. L'homme se jette aux pieds de Paul, demande le
baptême. Et à sa question : « Que faire pour
être sauvé ? », une seule réponse : «
Crois... Cela suffit, fais confiance ». Le texte conclut «
cet homme et toute sa famille furent remplis de joie parce qu'ils
avaient cru en Dieu. ». Et tous furent baptisés.
C'est formidable, il suffit de croire ! La foi, de nouveau. Et Paul et
Silas se sont montrés de sacrés porteurs de foi…
Bien. Mais croire, c'est quoi ?
Parce que la foi, ce n'est pas simplement admettre l'existence de Dieu.
Il y a bien sûr un contenu. De croyance ? Ou de comportement
moral ? Non. C'est plus profond. Et très simple : il s'agit de
se reconnaître toujours, et quelles que soient les circonstances
et les succès, comme pauvre, toujours en manque, toujours
fragile, toujours imparfait, toujours en manque d'amour. Et de laisser
une place pour autre chose en soi et dans sa vie. Pour de la
gratuité, de la fraternité, et puis accepter comme un don
la vie, dans toutes ses dimensions, y compris l'inattendu, y compris
parfois le manque.
En un mot, laisser dans sa vie une part de sabbat, de lâcher
prise, de dimanche – oui, de gratuité et de
fraternité. Se reconnaître en manque et laisser une place,
c'est cela, simplement et déjà cela, croire. Et puis
laisser cette place augmenter toute seule en soi, si elle le souhaite,
pendant que diminue l'autre place, parfois débordante, celle de
soi-même...
Ensuite, bien sûr, rien n'interdit de prévoir un petit
espace pour la Bible, pour la prière, le silence et même
la communauté, c'est-à-dire l'Eglise.
Cela suppose quoi ? De l'honnêteté envers soi-même,
un peu de prise de distance, de temps en temps un peu de remise en
question ; cela peut conduire à revoir la priorité qu'on
s'accorde souvent à soi-même, la revoir en faveur des
autres, ou plus exactement en faveur de ce qu'on perçoit
être juste ou bon.
Croire, ce n'est pas autre chose que cela : s'avouer incomplet,
toujours en manque d'amour, et laisser la part de l'ailleurs, de
l'Autre, grandir sans cesse. Pour quoi ?
Pour une promesse. Toute simple. Celle de redécouvrir sa place
dans ce qui est plus grand que soi. De sentir qu'on n'est jamais
livré au hasard, mais qu'on peut être guidé. De
retrouver l'unité en soi-même et avec sa vie. Et de
recevoir ce sourire envers toute chose, envers la vie, envers autrui,
qui est si souvent la marque des gens de foi...
C'est à ce sourire-là que sont promis ceux qui sont
baptisés ou qui confirment leur baptême. Et c'est une
vraie promesse :
« Cet homme, le geôlier, cette femme et toute leur famille furent remplis de joie,
parce qu'ils avaient cru ! »
Amen
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Mai 2011
Le naufrage de Paul
Actes 26 - 27
Paul, l’apôtre, provoque un scandale parmi les juifs
puisqu’il prêche en plein temple de Jérusalem quand
Jésus, ce crucifié, est le Christ. La foule veut le
lyncher, mais une escorte de soldats romains intervient et
l’arrête. Confronté au grand conseil, le
Sanhédrin, il persévère, accroît le
scandale, au point qu’un groupe complote pour l’assassiner
à la faveur d’une embuscade.
Mais Paul est déféré devant le gouverneur romain
et le roi, qu’il cherche aussitôt à convertir.
Finalement, citoyen romain, il en appelle au jugement de
l’empereur lui- même, à Rome. Paul espère en
toute simplicité être présenté à
l’empereur pour pouvoir le convertir au Christ, et tout
l’empire avec lui...
Paul va donc partir pour Rome, conquérant en esprit mais
prisonnier, enchaîné et entouré de soldats
armés, avec le fol espoir de gagner tout l’empire à
la foi au Christ. Pour cela, il faut traverser la
méditerranée : un beau voyage en bateau. Nous sommes en
septembre, tout va bien ; ils s’embarquent, longent la cote,
passent au-dessus de Chypre, parce que la mer et le vent sont mauvais,
arrivent en Turquie.
C’est à partir de là que le voyage de Paul va
prendre une autre dimension. Il va vers Rome pour un jugement, son
jugement. Qui sera radical puisque ce qui sera jugé, c’est
tout ce en quoi il croit et à quoi il consacre sa vie. Un peu
comme nous, qui allons aussi vers notre jugement, le jugement de notre
vie… Ce voyage de Paul est donc plus qu’un simple
déplacement, il prend en filigrane une dimension de
révélation et devient quasi initiatique, pour lui et plus
encore pour ses compagnons. Peut-être aussi pour nous, qui
parfois faisons de semblables voyages en nous-mêmes.
Car Paul n’est pas le seul embarqué dans ce bateau : un
équipage de marins, égyptiens ; des commerçants,
grecs ou turcs ; des soldats, romains ou mercenaires ; d’autres
prisonniers, de toutes origines. Et nous, lecteurs. Avec, tous, des
projets : faire du commerce, convoyer de prisonniers, présenter
sa défense…. ou convaincre l’empereur de se
convertir !
Mais la mer est mauvaise, le vent est contraire, le bateau peine et est
contraint de faire un large détour par le sud pour contourner la
Crête… Tous ces projets embarqués dans le
même bateau, son ralentis, rencontrent une opposition, sont
contraints à des détours…. Un peu comme nos
projets à nous.
On navigue, oui, mais on navigue sur la vie, et la vie c’est
comme l’eau : des forces incertaines, imprévisible,
menaçantes… Ils arrivent malgré tout à un
port de Crête, nommé Bons Ports. Quand on est
arrivé à bon port, mieux vaut s’y
arrêter… Surtout qu’on est maintenant fin octobre,
la saison devient mauvaise, la météo pas bonne, et, petit
détail, le jour du grand pardon, le Yom Kippour, vient de passer
: comme si arrivés à bon port après le grand
pardon, ils étaient déjà au bénéfice
de la grâce. Alors Paul invite l’équipage et les
officiers romains à passer l’hiver sur place,
puisqu’à l’époque on ne navigue pas
l’hiver ; sinon, dit-il, le bateau et ses occupants seront en
grand péril.
Mais qui est ce Paul ? Qu’est-ce que ce prisonnier ? Que
connaît-il de la mer ? L’officier préfère de
loin accorder sa confiance au métier et aux compétences
du capitaine, plutôt qu’aux
visions d’un prisonnier vaguement illuminé… Erreur,
car Paul annonçait son doute que l’arrivée à
Bons Ports était déjà un cadeau de Dieu, et que
prétendre aller au-delà par la seule force de sa
volonté, c’était courir de vrais risques pour ses
projets et pour sa vie. Mais le capitaine et l’officier estiment
que Bons Ports n’est pas assez bon pour passer l’hiver, et
qu’il serait meilleur d’aller juste un peu plus loin, sur
la côte. Juste un peu plus loin. Nous sommes toujours comme cela
: on veut toujours juste un petit peu plus, en tous domaines.
Seulement les forces qui nous entourent sont généralement
beaucoup plus puissantes que nous, et le vent du sud, favorable,
grâce auquel le bateau repart, tourne vite en vent du nord,
descendu des montagnes, qui éloigne le bateau de la côte ;
il l’entraîne irrésistiblement vers la haute mer, le
sud, l’Afrique. Rapidement le ciel se couvre, le vent devient
irrésistible, l’orage s’en mêle, le jour
devient nuit, et l’équipage perd toute maîtrise
d’un navire livré au vent ; il ne sait même
plus ou ils sont emportés. Equipage et officier voulaient
un meilleur port pour protéger biens et projets, et les
voilà tous jetés en pleine tempête, où ils
ne maitrisent plus rien.
C’est la première étape, la première
leçon de ce voyage d’initiation : écouter. Faire
confiance à ce que Dieu donne et le recevoir, sans demander
autre chose ; faire confiance à ce que Dieu conseille et
l’écouter, même quand on se sent fort. Bien
sûr sa voix, ici la négligeable voix d’un prisonnier
enchaîné, négligeable, n’est jamais
fracassante, elle est toujours modeste et ténue, mais
c’est elle qui sait, elle qui dit vrai. L’erreur aura donc
été de passer outre, de ne pas recevoir ce qui
était donné sans en vouloir un petit peu plus, comme
toujours, parce qu’on est sûr de pouvoir compter sur ses
propres forces.
Toujours est-il que voilà le bateau jeté en pleine
tempête, en pleine nuit. Comme nous le somme parfois. Par sa
propre faute. Et nous aussi, souvent, par la nôtre. Alors, ce
qu’on voulait préserver, on doit le jeter par-dessus bord
: l’équipage jette à la mer toute la cargaison,
raison d’être du navire, et le lendemain il jette
l’équipement même du navire, tout ce qui n’est
pas indispensable à sa survie immédiate. C’est la
deuxième étape de ce voyage initiatique : se
débarrasser de tout ce qui encombre, de choses auxquelles on
tient - forcément, sinon nous n’aurions pas à nous
en débarrasser. Des objets, des biens, des attachements, des
rancunes, des regrets, des sécurités, des habitudes, des
certitudes… S’en débarrasser, s’en
libérer.
Parce que, là, d’avoir trop voulu les protéger,
c’est la totalité que les marins doivent jeter à
contre-cœur, contraints faute d’avoir encore le choix.
Mais le bateau continue de se perdre dans la nuit, le vent et
l’inconnu, et tous à son bord jeûnent pendant des
jours, dans ce navire secoué de déferlante en
déferlante. Nous aussi nous connaissons ces périodes de
jeûne et de nuit, ces tunnels interminables, ballotés sans
lumière et sans matins ; et peut-être devons-nous
traverser ces remises en cause pour accéder à
nous-même et grandir ? Alors Paul reprend la parole : s’ils
avaient écouté sa voix, s’ils avaient
écouté la voix de Dieu... Mais Paul ne menace plus, il
parle au contraire maintenant de courage, de confiance et
d’espoir. Et il promet : personne ne sera perdu. Seul le bateau.
Peut-être n’entendent-ils pas, serrés par
l’angoisse. Peut-être n’entendons-nous plus les
paroles d’espoir, quand c’est trop noir pour nous.
Pourtant, une terre approche. De nuit, il est impossible
d’aborder, alors les marins mouillent quatre ancres à
l’arrière pour immobiliser le bateau. Et ils cherchent
à quitter le navire, en préparant pour eux seuls le
canot, sous prétexte de fixer d’autres ancres.
Nouvelle erreur, et troisième étape, troisième
leçon : on ne se sauve pas seul, on ne se sauve jamais seul. Si
on brise la solidarité, c’est tous qui sont perdus,
même celui qui croyait se sauver seul, et qui ne s’en
remettra jamais. Mais Paul prévient l’officier romain : si
les marins quittent le navire, tous seront perdus. Cette fois,
l’officier l’écoute, et les soldats tranchent les
cordes du canot, que la mer emporte…
Car maintenant vient la quatrième étape : obéir,
et s’en nourrir ; obéir enfin à cette voix qui
vient de plus loin. Les soldats, pourtant les geoliers de Paul, lui on
obéi pour que les marins restent à bord. Puis tous
obéissent à cette voix qu’ils n’avaient pas
écoutée, parce que cette voix, c’est celle qui
sait, et qui sauve : une parole de vie, tout
simplement
Et justement, aussitôt après l’incident du canot,
Paul incite les uns et les autres à se nourrir : la parole de
Paul, parole de vie, va se concrétiser et se symboliser tout
à la fois, dans un repas à la fois réel et
symbolique, puisque Paul ne va rien faire d’autre que
célébrer la Cène : ‘’Paul prit du
pain, il remercia Dieu devant tous puis il le rompit, et le mangea ,
tous reprirent courage, et mangèrent’’. Paul, le
prisonnier, est devenu le sauveur, ou son témoin. Ce voyage,
cette tempête, son bien un itinéraire spirituel, et le
repas de ces voyageurs en perdition est une Sainte Cène, un
repas qui redonne force, qui redonne espoir – d’autre
repas, d’autres matins –, qui redonne solidarité et
fraternité, puisque ensemble on le reçoit.
Et le matin vient réellement, le premier depuis 14 jours. Enfin
le jour se lève sur une mer moins violente, et une terre est
là, devant, toute proche, inconnue. Forcement inconnue :
après une épreuve, aucune terre n’est plus comme
avant, toute terre sera nouvelle, inconnue, promise. Et devant leurs
yeux, une plage, calme. Le salut. Alors ils coupent tout : les amarres,
les ancres, les rames, et ils se laissent enfin guider, porter vers ce
rivage. C’est enfin la cinquième étape, qui
était peut-être le but de cette longue épreuve :
lâcher prise, laisser aller, se confier à plus grand, plus
fort, plus sûr, plus bienveillant que soi ; quitte à
abandonner le vieux navire, qui s’est échoué, qui a
échoué ; quitte à abandonner notre ancienne vie,
celle du chacun pour soi, parce qu’elle ne peut
qu’échouer ; comme on abandonnera, le moment venu, notre
corps fatigué.
Mais en approchant du rivage, le navire s’ensable,
s’échoue sur un banc, puis se brise par
l’arrière, sous le choc des vagues… Alors
chacun, c’est la sixième et ultime étape, chacun,
à la nage ou accroché à un morceau
d’épave, marin, soldat, commerçant ou prisonnier,
chacun rejoint la rive. Tous sont sauvés, pas un seul
n’est perdu. On ne se sauve pas seul. Mais on se sauve parce
qu’on a confiance, et il y fallait ce baptême à
travers l’eau.
Le rivage est celui de l’île de Malte. Aussitôt, les
habitants accourent, les entourent, les accueillent, les
réchauffent, les nourrissent, les hébergent. Paul y
restera tout l’hiver, puis parviendra à Rome.
Il y mourra ; mais l’empereur se convertira, trois siècles
plus tard…
Sacré voyage, sacrée traversée, sacré baptême !
Qu’ont-ils découvert ? En six degrés, en six étapes, et quelques erreurs, ceci :
1er étape : écouter : écouter cette voix ténue qui vient d’ailleurs ;
2e étape : se dépouiller : renoncer à tout ce qui nous encombre et nous trouble la vue ;
3e étape : ne jamais vouloir se sauver tout seul, mais tous ensemble ;
4e étape : obéir et se nourrir de ce qui nous est donné de plus loin, de plus haut ;
5e étape : lâcher prise, et confier enfin sa vie, confier
vraiment sa vie : c’était là qu’il fallait en
venir ;
enfin, 6e étape, parvenir au rivage, où l’on est attendu et accueilli…
C’est bien un véritable parcours initiatique, caché
dans le texte des Actes, que raconte le voyage de Paul. C’est
tout simplement l’itinéraire de la foi, balisé par
le jeûne, la Sainte Cène et le baptême. Et tous ont
en quelque sorte traversé la mort, et sont ressuscités.
Un parcours qui ressemble peut-être à nos vies, à
nos voyages intérieurs, avec nos épreuves, nos erreurs,
nos tempêtes et nos nuits. Peut-être avons-nous à
traverser des remises en question, avec cette promesse : choisir de
tout confier, choisir la confiance, comme Paul, c’est la
certitude du rivage, et la certitude du salut pour tous, du matin pour
tous.
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Mai 2011
Le travail
Genèse 1: 27-29 et 3 : 17-19
Lévitique 25 : 8-12
Luc 12 : 22-25
Aujourd’hui, 1er mai, c’est la fête du travail – pas de chance, un dimanche !...
Bonne occasion pour parler du travail à la lumière de la Bible.
Et c'est aussi le jour où nous accueillons quatre nouveaux membres du Conseil Presbytéral.
Commençons par un regard surpris sur notre vie sociale, pour être ensuite étonnés par la Bible.
Un des paradoxes de nos sociétés, c'est qu’elles
sont d'un côté très libres, permissives,
individualistes, relativement très respectueuses des droits de
la personne – même si on pourrait mieux faire encore ; mais
d'un autre côté elles sont extrêmement
contraignantes.
D'un côté nous sommes exceptionnellement libres dans
beaucoup de domaines : pensée, choix politiques, religion,
mœurs, vie privée, goûts, loisirs, styles,
consommation, habillement, famille, etc... Non que tout soit
également possible pour tous, évidemment et loin de
là ; non que notre liberté ne soit largement
canalisée par la mode, le regard des autres, l'impératif
de consommer et de se comporter dans les normes admises, mais il
n'empêche : nous bénéficions d'une très
grande liberté et autonomie, avec son corollaire : à
chacun l'écrasante charge de se débrouiller par
soi-même...
Et c'est là qu'apparaît l'autre côté, l'autre
versant du paradoxe : très libres, oui… sauf dans un
domaine, le travail, l'entreprise, la profession ou l'école.
Dans ces sphères du travail, la liberté disparaît,
remplacée non seulement par le labeur, les horaires et la
fatigue, non seulement par les contraintes de performance ; mais aussi
par un milieu d'où la morale semble avoir été le
plus souvent chassée, absente ou oubliée. Tous ceux qui
travaillent ou ont travaillé en entreprise savent à quel
point, même s’il existe de remarquables et exemplaires
exceptions, ces lieux peuvent être d'une très grande
violence institutionnelle et personnelle, des lieux où, en haut
comme en bas de l'échelle, on se permet souvent le cynisme, le
mépris, la manipulation, le chacun pour soi, la pression, le
harcèlement, les magouilles, l'humiliation... Cette semaine
encore, un homme de 57 ans s'est immolé sur le parking de son
lieu de travail. Quatre jours avant la fête du travail. Des lieux
ou sont autorisées et parfois encouragées la
perversité et la sauvagerie des relations, comme nulle part
ailleurs – sauf peut-être au volant ou dans le secret de
certaines familles. Et cela par des personnes parfaitement courtoises
et bien élevées par ailleurs.
On le voit, il s'agit d'une des plaies de notre temps. Et qui, comme le
notent les observateurs, loin de se corriger s'est aggravée
depuis une vingtaine d'années, dans une sorte de cynique
laisser-faire.
Nous le savions sans doute : le milieu de travail n'est pas vraiment un lieu où dominent les sentiments chrétiens.
Or le travail est le principal de notre vie. Principal en temps, en
préoccupation, en image de nous-même, en
conséquences matérielles et familiales.
Alors pourquoi ?
Pourquoi dans une société aussi libre, l'activité principale ne l'est-elle pas ? Anomalie, aberration ?
Pas vraiment. Parce que c'est tout simplement le travail qui structure
la société, la fait tenir ensemble et tourner. C'est lui
qui produit tout ce dont nous ne pouvons plus nous passer : pas
seulement les biens que nous engloutissons en quantité
déraisonnable, mais aussi la santé, l'éducation,
la sécurité ; nos libertés justement. C'est lui
qui en quelque sorte achète notre liberté. Serviteurs du
travail, pour être libres en dehors...
Et c'est pour cela que le travail reste une telle valeur, s'obstine
à rester la valeur centrale. Cela commence avec les enfants
auxquels on apprend très vite qu'il faut travailler, se
contraindre, se soumettre, faire des efforts, se battre.
Mais la Bible, elle, qu'en dit-elle ?
C’est simple : elle ne tient pas le travail pour une valeur.
Même si on y trouve quelques rares bosseurs remarquables, comme
Jacob ou son digne fils Joseph, ou la femme vaillante des Proverbes.
Mais personne, me semble-t-il, dans le Nouveau Testament.
Et la Bible ne structure pas la société autour du
travail, mais autour de la Loi de Moïse, c'est à dire du
Droit. C'est là, pour elle, l'essentiel, et de loin ; à
l'inverse de nos sociétés actuelles, régies par
l'économie.
Ce que disent les textes lus aujourd’hui, c'est que le travail
non seulement n'est pas une valeur mais qu’il est même une
malédiction, le résultat précisément de
notre liberté :
« - Tu manges la pomme ? D'accord, dit Dieu : maintenant tu sais,
et tu es libre. Mais tu sentiras qu'il faut travailler et peiner pour
être libre. Tu mangeras à la sueur de ton front. »
Et cette contrainte perpétuelle est jusqu’à ce jour
la contrepartie de notre extraordinaire capacité à
créer et à progresser.
Pourtant Jésus nous invite quand même à ne pas nous
inquiéter de notre travail et de nos revenus, et à faire
confiance, en regardant les choses matérielles comme secondaires
et données en plus, comme pour les oiseaux du ciel...
Mais les textes bibliques disent aussi que l'homme et la femme sont
créés pour dominer la terre, en consommer les fruits, la
nommer et la garder, autrement dit pour participer à la
Création et poursuivre le travail de création de Dieu
lui-même, entretenir et cultiver sa vigne. Et ils annoncent le
sabbat final, universel, que préfigure l'idée
stupéfiante du Jubilé : tous les 50 ans, le travail
s'arrête, les terres sont rendues, les esclaves
libérés, les dettes annulées, la terre et les
humains se reposent.... Et la solidarité s'impose.
Une sacrée utopie, bien sûr, jamais vécue dans la
réalité, mais peut-être une utopie sacrée...
Une utopie incroyablement révolutionnaire, placée comme un horizon à approcher.
Une utopie qui pourrait peut-être nous guider aujourd'hui :
d'accord, le travail – ou son absence – est le lieu des
galères, des contraintes et des humiliations. Mais, qu'il soit
professionnel ou bénévole, c'est aussi le lieu où,
tous, nous pouvons participer à la Création, avec pour
horizon ce jubilé, ce sabbat universel.
Comment ? De trois façons.
D'abord, partout où nous avons une once de responsabilité
- comme chef d'entreprise, chef de service, chef scout… -
travailler à ce que justement le travail ne soit plus ce lieu de
cynisme ou d'humiliation, ni ce qui dévore ou domine nos
sociétés, mais un lieu où s'inventent d'autres
formes de relations et où chacun ait sa place, comme on l'essaie
dans nos communautés et ici même.
Ensuite réfléchir ensemble. Réfléchir au
partage du temps, du travail et du revenu, au partage des
responsabilités et des décisions, au partage des places,
qui brise les plafonds de verre ou de couleurs.
Enfin, tout simplement redécouvrir que notre travail, quel qu'il
soit, participe à la Création et à la naissance
permanente d'une humanité plus belle...
Comme cette femme qui passe près d'un chantier où trois hommes taillent des pierres :
Au premier, elle demande ce qu'il fait. Réponse : « Que croyez-vous ? Je gagne ma vie ! »
Au deuxième, même question. Réponse : « Vous le voyez, je taille des pierres ! »
Au troisième, même question. Réponse : « Je construis une cathédrale ! »
Les trois font la même chose. Mais le premier subit son travail.
Le deuxième en est fier. Le troisième participe à
la Création. Et celui-là est heureux...
A nous donc de ressembler au troisième. Quand nous travaillons,
nous travaillons pour l'humanité, même si nos fonctions
sont modestes, même si notre chef, notre prof ou nos
subordonnés sont odieux, même si les contraintes sont trop
lourdes...
Au fait, à l’occasion, dites-le à vos enfants :
« Quand vous travaillez en classe, vous participez au
progrès de la Création, et cela rend heureux !! »
De même pour vous, membres et nouveaux membres du Conseil
Presbytéral. Le travail, parfois lourd, parfois exigeant, le
travail du Conseil est un vrai travail. Une vraie
responsabilité. Un vrai engagement. Mais il participe à
la Création, il fait vivre une paroisse, cette belle et
accueillante paroisse que vous aimez assez pour accepter cette
tâche – et cette paroisse serait-elle petite et
vieillissante, qu'il en serait de même. Ce faisant, vous faites
vivre l'Evangile et faites vivre et grandir l'humanité et la
Création.
A nous tous, Dieu, le Père de l'humanité, nous assure
que, sans le savoir, nous avons participé à la
Création et porté le monde toute cette semaine et toute
cette année ; que sans le savoir d'autres ont bu à notre
source, comme nous avons bu à la leur ; sans le savoir notre
travail, quel qu'il soit, professionnel ou bénévole ou
scolaire, a servi, construit, soutenu, nourri, comme nous avons, sans
le savoir, été soutenus et nourris. Sans que nous le
voyons, Dieu nous a donné d'être utiles, tous, pour la
Création.
Et le Père nous donnera encore son Esprit, sa force, son audace,
son regard qui permet de voir à l'horizon et d'avancer vers le
Jubilé promis.
Amen |
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Mars 2011
Heureux les artisans de paix
Matthieu 5 : 9
Pourrions-nous imaginer que Dieu, dans la Bible, nous autorise à
tuer les gens que nous n’aimons pas ou qui nous embêtent ?
Non, bien sûr. C’est même une des dix Paroles de la
Loi de Dieu, le Décalogue. Mais Jésus ajoute quelque
chose qui nous étonne un peu. Il dit : « Vous savez
qu’il est écrit : Tu ne tueras pas ; celui qui tue
quelqu’un doit être conduit devant le Juge, pour être
condamné ! » Mais moi, dit Jésus, moi je vous dis
que si vous mettez en colère contre un ami, un collègue,
un copain, une copine, c’est comme si tu le tuais, et tu devrais
être conduit devant le juge, pour être condamné. Et
si tu l’insultes, tu mériterais d’aller en
enfer… Oui, en enfer !
Pourquoi dit-il cela ? Il exagère ? Non : c’est cela
être artisan de paix, c’est savoir que se mettre en
colère ou insulter quelqu’un, c’est un peu le tuer.
D’ailleurs, nous le savons bien : quand on est insulté, on
rougit, ou on devient tout pâle, on ne sait plus quoi dire, ou on
se met aussi en colère, ou on a envie de pleurer, de
disparaître sous terre. Sous terre : comme si ou mourrait un
peu… Se mettre en colère, insulter quelqu’un, un
camarade, une copine, son frère ou sa sœur, c’est
vouloir qu’il n’existe plus, c’est un peu le tuer,
c’est le début de la guerre. Certains rabbins ont
affirmé que celui qui fait pâlir ou rougir son prochain en
lui faisant honte en public, celui-là est comme un assassin, car
c’est déjà une façon de faire couler son
sang, puisqu’il pâlit ou rougit…
Alors être artisan de paix, comme Dieu le demande, qu’on
soit enfant ou adulte, en famille, dans une cour de
récréation, au travail ou ailleurs, cela commence comme
cela : en respectant les autres, tous les autres, en dominant sa
colère, en n’insultant jamais personne. Et c’est
comme cela qu’on devient enfant de Dieu…
Vous connaissez la Règle d’or. D’or parce
qu’elle est vraie partout, et se retrouve dans tous les pays,
toutes les civilisations, toutes les religions, toutes les grandes
philosophies. Elle est toute simple :
« Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent ;
fais toi-même pour les autres ce que tu voudrais qu’ils fassent pour toi… »
Et Jésus l’énonce lui aussi, à tous ceux qui
veulent l’écouter. Mais il ajoute : c’est là
le résumé de toute la Loi de Dieu et de tout ce
qu’on dit les prophètes : « Fais aux autres, ce que
tu voudrais qu’ils fassent pour toi ».
Alors, si cette Règle d’or est vraie et si elle est si
importante, je vous fais une proposition : commencez aujourd’hui.
Aujourd’hui, ce dimanche, en famille ou entre amis, avec vos
frères et sœurs, avec votre conjoint, vos grands-parents,
vos beaux-frères et belles-sœurs, faites pour eux ce que
vous voudriez ou ce que vous aimez qu’ils fassent pour vous !
Vous savez quoi ? Vous deviendrez alors des artisans de paix, et vous
bâtirez votre maison sur le roc, parce que vous serez heureux.
Parce qu’en donnant du bonheur autour de soi, on en reçoit
en retour, toujours. Il n’est pas difficile de créer du
bonheur : il suffit d’en donner autour de soi, il se multiplie
tout seul, on en reçoit en retour, et comme on en est heureux,
on a envie de donner encore plus, on reçoit plus encore, et
ainsi de suite, ça se multiplie ; on crée du bonheur, et
on crée de la paix… et les gens vous regardent comme un
enfant de Dieu.
Un exemple : on vous donne une boite de chocolats. Deux possibilités :
- soit vous les mangez tout seul, en vous cachant un peu pour
qu’on ne vous en demande pas. Vous êtes heureux ? Pas plus
que ça...
- soit vous les partagez avec d’autres, alors vous en avez moins,
mais tout le monde est content, heureux, vous vous êtes fait des
amis… et on vous aime. Vous êtes heureux ? Totalement !
C’est cela aussi, être artisan de paix…
Finissons avec une histoire vraie, celle de Philémon et
d’Onésime. C’était il y a bien longtemps,
presque 2000 ans, quelques années après la mort de
Jésus.
Philémon était un homme riche, qui avait des esclaves
à lui, chez lui. A l’époque cela existait. Mais il
s’était converti à la foi nouvelle, la foi au
Christ ressuscité. Quant à Onésime,
c’était l’un de ses esclaves. Mais un jour ils se
sont fâchés, ils se sont insultés, Philémon
a menacé Onésime, qui lui a tenu tête ; mais comme
Philémon était son maître et avait tous les droits,
Onésime s’est enfui. En volant un peu d’argent
à Philémon au passage. C’était très
grave pour un esclave, de s’enfuir. Ils étaient
très sévèrement punis et marqués au fer
rouge.
Alors qu’a fait Onésime ? Il s’est
réfugié auprès de Paul, l’apôtre, qui
lui-même était en prison pour avoir prêché
l’Evangile. A l’époque, c’était parfois
dangereux. Et Paul lui a parlé de Jésus. De l’amour
de Dieu. Même pour lui, l’esclave. Et Onésime,
à son tour, s’est converti à la foi nouvelle. Mais
il était toujours esclave et fuyard, donc en grand danger. Et
Philémon était toujours dans une colère noire.
Alors Paul a écrit une lettre, une lettre à
Philémon - on la connaît, on en a conservé
une copie, elle existe toujours, elle a sa place dans la Bible. Et Paul
a donc écrit à Philémon : « C’est
vrai, Onésime était un mauvais esclave. Mais toi, qui
n’es pas parfait non plus, Dieu t’a aimé quand
même. Alors pourquoi ne pourrais-tu pas aimer Onésime de
nouveau, et le reprendre chez toi ? L’argent, c’est moi qui
te le rembourserai. Mais lui, qui était un simple esclave,
accueille-le maintenant comme un ami, un frère en Christ. Et lui
aussi sera vraiment comme un frère pour toi ».
Et cela a réussi. Ils se sont réconciliés. Ce
jour-là, Paul a été un artisan de paix, un vrai.
Mais si cela a réussi, si la colère est tombée, si
le pardon a été donné par chacun, c’est
parce que chacun des trois, Philémon, Onésime, Paul, a
senti que Dieu l’aimait, que l’amour de Dieu est plus fort
que nos colères, et qu’il nous rend assez fort pour aimer
et pardonner.
Mais comment recevoir et sentir cet amour si fort ?
En priant. En priant pour nos ennemis. Pour ceux que nous
n’aimons pas. Pour ceux contre lesquels nous sommes en
colère. Parce que, en priant pour eux, c’est nous qui
sommes changés, c’est notre regard sur eux qui est
changé, c’est Dieu qui vient habiter en nous pour regarder
nos ennemis avec ses yeux à Lui.
C’est pour cela que nous pouvons aimer même nos ennemis.
Et, alors, on peut nous appeler enfants de Dieu…
Amen. |
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Février 2011
Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu
Matthieu 5 : 1, 6-8
Matthieu 6 : 5-8, 16-18
Exode 3 : 4-6
Deutéronome 5 : 23-25a
Voir Dieu.
Personne, bien sûr, ne l'a jamais vu. On ne peut voir Dieu. Dieu
est esprit, Dieu est amour, Dieu est conscience, et tout cela est
invisible. Dieu n'a pas de corps, qui se pourrait voir. Tout
comme le vent, dit un jour Jésus : tu ne le vois pas, mais
tu l'entends, tu le sens sur ton visage et tu vois ses effets, qu'il
soit petite brise ou vent violent. De même pour Dieu : on ne peut
pas le voir, mais on peut l'entendre et voir ses effets...
Et voir Dieu serait même dangereux.
Dans le Premier Testament de la Bible, c'est interdit.
Quand Moïse découvre le buisson ardent qui brûle sans
brûler, et qu'il entend la voix de Dieu, il se détourne
pour ne pas voir Dieu et en mourir.
Plus tard, devenu plus familier de Dieu, il demandera à Dieu de
voir sa gloire, mais Dieu lui répond que non. « Tu ne
pourras pas voir mon visage, car un être humain ne peut pas me
voir sans mourir... »
De même, quand Gédéon le courageux comprend que
l'homme en face de lui est un ange de Dieu, il craint de mourir.
Ou quand Dieu se présente au prophète Elie, non pas dans
le tonnerre ou la foudre, mais dans un fin murmure, Elie s'enveloppe la
tête dans son manteau, pour ne pas voir.
Ou quand Jacob lutte toute une nuit avec un homme, et comprend à
l’aube que c'était un ange qui représentait Dieu,
il s'écrie « J’ai vu Dieu en face, et j'ai eu la vie
sauve ! »
Et même Pierre dans sa barque, quand Jésus lui fait faire
une pêche miraculeuse au petit matin, effrayé il demande
à Jésus de s'éloigner, parce qu’il est un
homme impur...
Oui, Dieu est tellement immense, Il est une telle lumière, la
Bible dit une telle gloire, que c'est un peu comme si on voulait
s'approcher du soleil pour le regarder : on brûlerait, et nos
yeux seraient les premiers à brûler et à fondre...
Et Dieu, c'est 100 milliards de soleils ! Pas possible de le voir
directement.
Mais on peut l'entendre. Et voir ses effets, son action. Un peu comme
une vedette, un chanteur ou une actrice qu'on a toujours
rêvé de voir en face, en chair et en os, sachant que c'est
impossible, et puis un jour, sans s'y attendre, on la rencontre, elle
est là. Un peu pareil avec Dieu : on sait qu'on ne peut le voir,
mais un jour, sans s'y attendre, on découvre qu'on l'entend,
qu'on peut lui parler, et on constate son action autour de nous.
Eh bien, à cette rencontre, peut-être pouvons-nous nous préparer.
Et c'est ce qu'a fait Moïse, sans doute sans le savoir. Quand il
était jeune homme, élevé dans la maison du
Pharaon, Moïse a voulu sauver son peuple en esclavage,
assuré de sa position, de son éducation, de son
énergie, sa force et son intelligence de jeune homme bien
entraîné. En un mot, il était plein de
lui-même, sûr de lui et un peu tout- fou.
Du coup, sa tentative a échoué, perdue dans le meurtre
d'un contremaître égyptien.
Alors Moïse s'est enfui. Dans le désert, pendant 40 ans.
Là, il adopte une vie simple et sobre, où il oublie le
luxe de son enfance ; il devient berger. Une vie propice à la
méditation, à la contemplation et au retour sur soi, une
vie qui abandonne toute prétention et qui permet de se purifier
et de se nettoyer de l'intérieur. Il est devenu prêt
à être rencontré par Dieu. A le voir, en tous cas
à l'entendre. Prêt à se mettre à son service
pour délivrer son peuple, mais devenu si modeste qu'il ne se
sent pas à la hauteur de la tâche. C'est alors que Dieu
peut enfin agir en lui, qu'il lui apparaît et lui parle.
Moïse continuera de l'entendre, de le prier et de
l'écouter, et finalement de le voir, puisque monté sur la
montagne du Sinaï, au milieu du tonnerre et du feu, il recevra les
10 Paroles, les deux tables de la Loi de Dieu. Et quand il redescendra
de la montagne pour la deuxième fois, et que le peuple
comprendra que Dieu lui-même était au milieu du tonnerre
et du feu, le peuple s'écrira émerveillé qu'il a
vu la gloire de Dieu, entendu sa voix du milieu du feu, et compris
qu'en ce jour ils ont vu que Dieu peut parler aux humains sans que
ceux-ci meurent....
Mais sans doute Moïse avait-il maintenant un cœur pur.
Et... Qu'est-ce qu'un cœur pur ?
C'est peut-être simple : c'est le cœur de celui - ou celle
- qui n'est pas le centre de sa propre vie ; qui ne
pense pas à lui mais d'abord aux autres, à ceux autour de
lui, à l'humanité et au monde, à leur avenir, et
cherche leur bien ;
le cœur de celui – ou celle – qui est prêt
à passer après les autres, à partager et à
donner spontanément, à aimer sans calcul ;
le cœur de celui qui est confiant, offert, transparent, qui ne cherche ni ne soupçonne le mal ;
celui qui voit le bon en chacune et en chacun, qui pardonne et qui sait
que chacune et chacun peut être meilleur dès demain et
même aujourd'hui ;
celui qui ne sait pas mentir, ni calculer, ni tricher, ni se
défendre, ni contraindre, et qui d'ailleurs
en aurait honte...
Comme quelqu’un me le disait, « Bienheureux les
fêlés, ils laissent passer la lumière ! »
c’est une assez bonne traduction de notre Béatitude !
Alors comment avoir un cœur pur ?
Chez certains, c'est naturel. Ils ou elles ont gardé leur
cœur d'enfant, celui que leurs parents et la vie leur ont
donné.
D'autres se le forment, comme Moïse. Par un patient travail sur
soi-même. De réflexion, d'écoute, de lecture. La
Bible par exemple, pas elle seule mais c'est une valeur sûre.
D'ouverture. D'attention à autrui, à la vie, au bien et
au beau. De prière bien sûr. S'habituer à la
prière intérieure, s'habituer à s'imprégner
d'écoute de Dieu, de familiarité avec Lui. Comme
Jésus y incite dans la suite de ce sermon sur la montagne, quand
il invite à une prière discrète, personnelle,
intime, et à un jeûne joyeux, à une intimité
avec Dieu qui ne se soucie pas d'apparence.
Ceux-là, c'est promis, voient Dieu et rayonnent de sa
lumière. Alors que ceux qui prieraient ou jeûneraient pour
être vus ne pourraient que développer leur ego, et donc
réduire la place de Dieu, qui du coup s'éloigne ; ils ne
le voient plus...
Mais ceux qui acceptent ce long et doux travail en eux-mêmes
reçoivent un cœur qui reste ou devient pur. Confiant.
Innocent. Transparent.
Une petite histoire pour illustrer : deux ermites se sont
retirés au désert. Ils sont venus là pour prier,
méditer, contempler, et s'entendent paisiblement entre eux. Un
jour, l'un s’adresse à l’autre : « Tu sais,
nous devrions nous disputer, comme font tous les gens, pour savoir ce
que c'est.
- D'accord ! dit l’autre.
- Alors voilà : je vais aller prendre une brique, je la mettrai
entre nous, et dirai «c'est à moi !» Et toi tu
répondras « non, elle est à moi ! » C'est
toujours comme cela que commencent les disputes.
- D'accord ! dit l’autre. »
Le premier va chercher une brique puis la pose entre eux. «
Voilà : je mets la brique au milieu. Elle est à moi !
- Eh bien, dit l’autre, si elle est à toi, prends-la et va en paix ! »
Voilà, c'est cela les cœurs purs.
Et la promesse de Jésus serait qu'avec un cœur pur comme cela, on verrait Dieu ?
Pas physiquement, bien sûr. Mais ces cœurs purs l'entendent
quand ils prient. Ils entendent ses réponses, ses apaisements,
ses conseils, ses consolations ; les chemins qu'Il ouvre, qu'Il
éclaire et qu'Il propose. Ils entendent son pardon. Son
amitié. Les changements qu'Il opère avec douceur en
eux-mêmes.
Et ils voient ce qu'Il fait, et pour eux la vie devient jalonnée
jour après jour de miracles. De petits, quotidiens, qui
éclosent en gentillesses inattendues, en
générosités, en rencontres, en portes qui
s'ouvrent, en situations qui s'éclairent. Et
aussi de grands miracles, des réconciliations, des
guérisons, des retrouvailles, des succès, des fruits
inespérables.
Mais il y a encore mieux que cela, et c'est la merveille : c'est que,
quel que soit notre travail sur nous-mêmes, de toutes
façons un cœur pur est toujours un don. Ainsi du
prophète Esaïe, qui se croit perdu parce qu'il a une vision
du Seigneur, mais dans sa vision, un ange s'approche de lui une braise
à la main, avec laquelle il touche les lèvres
d'Esaïe pour le purifier. Alors le prophète peut aller
à la rencontre du peuple : dorénavant, il verra ses
compatriotes avec les yeux de Dieu.
Elle est là, la merveille : ce qui est promis aux cœurs
purs, c'est de voir Dieu, c'est à dire, de voir le monde et
chacun avec les yeux de Dieu. Le même regard que Dieu. Ils voient
le monde comme il est, avec ses violences, ses injustices, ses
ténèbres ; mais ils le voient aussi comme il peut
devenir, et comme il est déjà si souvent :
généreux, solidaire, aimant, courageux, tourné
vers un avenir plus fraternel à construire.
Ils voient chacun et chacune comme il est, avec ses faiblesses, ses
travers, ses défaillances, ses lâchetés. Mais au
lieu de le juger sur ce qu'il a de pire, ils voient déjà
ce qu'il peut devenir et faire de meilleur, en droiture,
bonté, loyauté, tendresse,
fidélité ; et ils ne le jugent que sur ce meilleur.
Les cœurs purs nous voient avec les mêmes yeux que Dieu, et
nous disent : « Vous valez beaucoup plus que ce que vous pouvez
avoir fait ou pensé de pire ; vous valez, pour moi, ce que vous
avez ou pouvez faire de meilleur... C'est cela votre vraie valeur
».
Et c'est pour cela que Dieu, le cœur pur de Dieu, peut se voir
Lui-même en nous, et peut trouver tout naturel de se voir, Lui,
Dieu, en nous !
Amen |
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Janvier 2011
Heureux les pauvres en esprit
Matthieu 5 : 1-5
Matthieu 5 : 13-15
Heureux les malheureux et les ratés, c'est eux qui gagneront le Ciel !
C'est un peu le résumé des Béatitudes.
Etranges béatitudes, qui poussent le paradoxe à ce point,
qui le poussent si loin que nous sommes à la fois bercés
et apaisés par leur musique, mais forts
dépourvus quand il s'agit de les mettre en pratique...
Etranges et belles béatitudes, qui se récitent
quotidiennement dans certaines communautés ecclésiales et
chez les Veilleurs, cette communauté protestante informelle
à travers les pays Francophones ; mais qui restent une sorte
d'OVNI, un mystère au sein de l'Evangile...
Ce matin nous irons à la rencontre de la première de ces
8 Béatitudes, chez Matthieu : «Heureux les pauvres en
Esprit, car le Royaume des cieux est à eux»
On a parfois traduit «Heureux» par
«Magnifiques», comme la Pléiade, ou même
«En avant», mais non, le terme est clair, il s'agit de
bonheur, un bonheur chargé de tendresse, puisque c'est comme
cela, aussi, que l'on dit «Mon cher, ma chère... »
A cette première Béatitude, nous tendrons comme un miroir
les phrases qui, dans ce même sermon de Jésus, suivent
immédiatement les Béatitudes.
***
Jésus-Christ commence son ministère public.
Il vient de demander le baptême à Jean--Baptiste, puis de
jeûner 40 jours au désert, avant d'y être
tenté par l'Adversaire. Maintenant il a recruté 4
compagnons, et entrepris de pêcher des hommes et de
guérir. Avec succès. Des foules commencent à le
suivre.
Ce que voyant, il monte sur la célèbre montagne –
célèbre bien qu'on ignore laquelle – et il parle.
Et ce sermon sur la montagne, 1er discours rapporté par
l'Evangile de Matthieu, est considéré comme
programmatique ; il commence avec cette première phrase-choc,
cette phrase-oxymore :
«Heureux les pauvres en esprit, le Royaume des Cieux est à eux»...
Jésus-Christ ne parle pas des simples d'esprit, je veux dire les
QI de 90, bien qu'il les inclue certainement. Il ne parle pas non plus
de ceux qui manqueraient de Saint-Esprit, cela l'exclurait
lui-même du Royaume.
Non, il parle de ceux qui sont simples en eux-mêmes, pas
prétentieux ni prétendants, les sans orgueil ; la TOB
propose de traduire joliment par «pauvres de cœur»,
pour souligner qu'il ne s'agit pas spécialement de
l'intelligence, mais du cœur de la personne, de l'âme de la
personne. ‘’Heureux les pauvres dans leur âme, car
c'est seulement ainsi qu'elle est riche’’. Heureux ceux qui
savent qu'ils reçoivent tout de Dieu, rien d'eux-mêmes.
Nous, protestants, nous aimons appeler cela la grâce. Et c'est
pour cela que nous aimons relire ces Béatitudes, qui font
frétiller nos gènes.
Toutefois, heureux sommes-nous seulement, vous et moi, quand nous
revenons sur terre et que nous reprenons conscience que c'est vrai :
nous recevons tout de Dieu, et pas grand'chose de nous-mêmes.
Tout de Dieu, très souvent à travers les autres, mais pas
grand'chose de nous-mêmes. Et en particulier tout ce que nous
donnons aux autres, et qui nous émerveille tellement, vient de
Dieu, guère de nous.
La première leçon de cette première
Béatitude est donc simple : elle nous rappelle que nous
recevons. Tout, et donc que seuls sont heureux les pauvres en esprit,
les pauvres dans leur âme, parce que, mendiants, ils laissent
ainsi la place, toute la place pour recevoir. Ce n'est pas de la
morale, c'est de la disponibilité.
Et déjà tout le salut est dit, la grâce est dite :
Si tu te sens riche en esprit, en intelligence et en amour, tu es bien
malheureux, car c'est surtout si tu te sais pauvre, indigent et
impuissant en esprit, en intelligence, en force, en amour, si tu te
sais creux, vacant, que tu peux alors recevoir.
Au passage, la 2ème leçon de cette première
Béatitude, c'est que si tu te crois riche en Saint-Esprit,
et que tu t'en fais une arme, un pouvoir, un paravent ou une exigence
envers autrui, tu es bien malheureux, non seulement parce que tu es un
imposteur, mais parce que tu es nu. C'est seulement si tu es un
mendiant de l'Esprit que tu peux recevoir. Et alors recevoir à
l'infini. De l'amour. De la force. Du courage, de l'intelligence. De
l'Esprit Saint. De la Grâce.
Et mieux encore : le Royaume des cieux est à toi.
Nouvelle énigme. Qu'est-ce que le Royaume ? Nous n'en savons rien, et la Bible se garde bien de nous le préciser.
Mais peut-être que nous n'avons pas besoin de le savoir.
Qu'il nous suffit de l'espérer.
Qu'il nous suffit de savoir qu'il ressemble à ce que nous
espérons et cherchons à vivre, ensemble, pour cette
humanité ; et de savoir que ce que nous espérons et
cherchons à vivre ensemble pour cette humanité, ressemble
déjà à ce Royaume. Ce Royaume dont nous savons une
chose, c’est qu'il est déjà là, en train de
grandir.
Et c'est peut-être pour cela que cette première
Béatitude est la seule qui partage sa promesse avec une autre,
la dernière : «Heureux ceux qui sont
persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est
à eux».
Les Béatitudes sont ainsi enserrées, encadrées,
enchâssées, entre cette double promesse du Royaume des
Cieux, qui s'adresse aux pauvres en esprit, et aux
persécutés pour la justice.
Et c'est peut-être pour cela que cette première
Béatitude est la seule qui partage sa promesse avec une autre,
la dernière : «Heureux ceux qui sont
persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est
à eux».
Les Béatitudes sont ainsi enserrées, encadrées,
enchâssées, entre cette double promesse du Royaume des
Cieux, qui s'adresse aux pauvres en esprit, et aux
persécutés pour la justice.
Sont-ce là les mêmes ? Sans doute. Sans doute les humbles
sont-ils les cousins des persécutés. Sans doute les
pauvres en esprit, les confiants, les sans orgueil, les disponibles,
prêts à tout recevoir de Dieu, sont-ils amenés
à devenir persécutés à cause de la justice,
ou plutôt à cause de l'injustice. Mais, de là,
à être amenés à inaugurer le Royaume des
Cieux !
Parce que ce sont eux qui sont le sel de la terre et la lumière
du monde ; et qu'ils ne le sont évidemment pas par leurs
mérites ni leur vertu, ni leur brio d'esprit, mais par l'Esprit,
qui peut œuvrer à travers eux précisément
parce qu'ils ne prétendent pas en posséder
eux-mêmes, mais qu'ils lui laissent et lui font une place en
eux-mêmes.
Humilité. Silence. Prière. Abandon. Offrande de soi-même, mains ouvertes, en silence devant Dieu.
Une image de cette offrande et de cet abandon ? Une histoire vraie :
vers la fin du XVIIIe siècle, en Amérique, les jeunes
autorités américaines n'ont guère respecté
leurs engagements envers les Indiens. Si bien, ou si mal, que ceux-ci
n'hésitent pas à attaquer des villages de colons et
à en massacrer les habitants. Un village de Quakers avait
refusé de s'armer. Le dimanche matin, tout le village est
rassemblé dans la salle commune pour le service religieux. Le
chef de village se lève et lit un passage biblique, ce
jour-là, c’est dans le livre du Deutéronome :
« Le bien aimé du Seigneur demeure en
sécurité auprès de son Dieu. Il le protège
jour après jour et il demeure près de lui. » Puis
il s’assied et tout le monde et médite ces paroles en
silence. Si quelqu'un a quelque chose à dire au nom du Seigneur,
il se lève et parle.
Ils sont tous là méditer lorsque des Indiens surgissent
brutalement, peints en guerre et les armes à la main. Les
quakers restent assis sans bouger. Lorsque les Indiens constatent que
les hommes ne sont pas armés, ils baissent leurs propres armes.
Le chef indien regarde l'assemblée immobile. Il fait un signe
à ses hommes, qui vont s'asseoir sur les bancs à
côté des villageois. Le service continue en silence. Au
bout d'un moment, le chef du village se lève pour marquer la fin
de la prière. Il se dirige vers le chef indien, le salue et
l'invite à prendre le repas dans sa maison. A la fin du repas,
le chef indien dit : « Nous étions venus pour vous tuer,
mais lorsque nous sommes entrés dans votre maison de
prière et que vous êtes restés en silence, nous
avons attendu. Quand nous nous sommes assis à vos
côtés, nous avons compris que vous adoriez le même
Grand Esprit que nous. »
Offrande, confiance, abandon à Dieu... Passivité ? Que
non ! Car Jésus poursuit les Béatitudes en provoquant
aussitôt la foule : « Vous êtes le sel de la terre,
si le sel perd sa saveur qui la lui rendra ? Vous êtes la
lumière du monde, l'allume-t-on pour la mettre sous un seau ?
»
Et d'un seul coup, nous comprenons comment ces Béatitudes,
belles mais à l'insaisissable mise en œuvre, peuvent se
concrétiser ;
d'un seul coup nous comprenons que nous ne parlons plus seulement de
nous individuellement, spirituellement, mais de nous collectivement, en
tant que communauté croyante, en tant qu'Eglise, en tant que
communauté des chrétiens, des pauvres en esprit face au
monde. Les pauvres en esprit, c'est bien la communauté de ceux
qui se sont reconnus tels, devant Dieu, mendiants de l'Esprit Saint.
Nous.
Luc, dans son Evangile, le dit de façon presque violente, quand,
dans sa version des Béatitudes, il parle des pauvres non pas en
Esprit, mais pauvres tout court, et leur promet le Royaume. Il parle
ainsi des pauvres matériellement, socialement. Et cela, ce n'est
plus nous... mais c'est notre responsabilité !
Et nous comprenons que notre responsabilité de sel et de
lumière du monde, c'est de faire vivre ce Royaume promis, le
faire vivre pour les pauvres en esprit et les pauvres tout court, le
faire vivre aujourd'hui, parmi nous, autour de nous ; et demain, pour
l'humanité entière. Au ciel. Et sur la terre. Cette terre
dont la radio nous donnait des nouvelles ce matin : les deux otages
français au Niger, tués ; 4 manifestants pacifiques en
Algérie, tués ; des dizaines en Tunisie ; un
déséquilibré aux Etats-Unis, 6 morts, 19
blessés ; sans parler du Médiator… C’est
cela notre terre. Eh bien, notre responsabilité, c’est que
ceux qui pleurent soient consolés, et que les doux
reçoivent la terre en partage ! Pas seulement au ciel. Sur terre.
Alors voilà. Vous le savez. Nous le savons.
Nous les pauvres en esprit, les mendiants de Dieu, nous sommes en
charge d'annoncer le Royaume des cieux, et déjà de le
vivre concrètement. Il nous est promis.
Et donc d'êtres humbles, toujours en pauvreté, toujours en
attente, toujours faisant place en soi, mais prêts, aussi,
à risquer d'être persécutés. Comme ces
Quakers. Prêts à prendre des risques, nous, vous, moi, en
vue du Règne de Dieu.
Nous n'avons pas le droit de nous dérober,
Nous n'avons pas le droit de cacher ce que nous avons reçu, pas
plus qu'une lumière allumée ne se met sous un seau.
Or nos Eglises sont le plus souvent défensives, elles
maintiennent, protègent, préservent leurs
communautés – ce qui est peut-être une forme
d'humilité, et c'est fort bien ; mais cela n'a rien à
voir avec prendre le risque d'être persécutés.
On sait que d'autres Eglises, en Irak, en Egypte tout récemment,
les prennent et les vivent quotidiennement, juste en témoignant
de l'Evangile qu’ 'elles ont reçu.
Mais nous, quels risques devrions-nous prendre, dans nos pays où les Eglises ne sont pas menacées ?
Peut-être, au moins, celui d'annoncer et vivre un Evangile plus
incisif, plus en rupture avec les valeurs qui nous entourent, plus
bouleversant parce qu'il montrera à l'évidence que ce
monde marche sur la tête, et que ceux-là seuls sont
heureux, oui visiblement heureux, les pauvres en esprit, parce que le
Royaume des cieux se voit en eux.
Peut-être pourrions-nous grimper avec un peu plus d'assurance sur
le chandelier, pour que la lumière reçue éclaire
alentour, que notre sel donne goût à la vie alentour, que
la promesse du règne s'actualise enfin pour tous...
Quel beau programme pour l'année qui commence !
Et... ne nous inquiétons pas si ce la nous paraît
difficile ou hors de portée, si nous pensons ne jamais y
arriver, si nous sommes épuisés ou
découragés, si nous nous sentons bien pauvres en esprit...
Ecoutez l'étonnante traduction par la Bible Bayard de cette première Béatitude :
« Joie de ceux qui sont à bout de souffle, le Royaume des cieux est à eux : »
Oui, joie pour ceux qui n'en peuvent plus, la tendresse du Père
les entoure et les porte déjà, et cette
tendresse-là est bien la promesse des Béatitudes, elle
est dans le mot même qu'elles emploient, « Heureux...
». Une tendresse qui viendra nous réchauffer et nous
consoler, nous redonner courage si et quand nous en aurons besoin, en
nous rappelant que ce n'est pas nous, mais l'Esprit, justement, le
Sien, qui fait et qui conduit, et qui porte l'Evangile, et qui nous
mènera tous au sein du Royaume.
Amen
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Décembre 2010
Pas de place
Luc 2 : 1-16
Mathieu 2 : 1-3, 13-18
Luc 2 : 22, 25-30 34,36a
Le récit de Noël ne figure que dans deux Evangiles, qui
rapportent ce qui a entouré la naissance de Jésus, et le
rapportent d’ailleurs de façon très
différente : Luc et Matthieu.
De Noël en Noël, depuis les Noëls de notre enfance, de
conte de Noël en conte de Noël, nous connaissons
l’histoire, nous connaissons son décor :
- Le recensement de la population, par le pouvoir politique, le pouvoir
romain d’occupant qui veut compter ses forces, et donc ses
ressources ;
- Le couple modeste et pourtant étrange, de cette jeune femme
enceinte qui ne devrait pas l’être, Marie, et de cet homme
droit, croyant et généreux, Joseph ;
- Le village de Bethlehem, bondé à cause du recensement ;
- L’auberge pleine jusqu’à la dernière paillasse ;
- L’étable sombre aux épaisses odeurs animales ;
- La mangeoire et sa paille ;
- L’accouchement solitaire, la peur, la souffrance, le désarroi ;
- La visite incongrue des bergers ;
- Celle, un peu plus tard des Savants d’Orient ;
- La menace des soldats d’Hérode et la fuite en Egypte ;
- Mais aussi en contrepoint, l’étoile, que ne voient que ceux qui sont attentifs au Ciel ;
- Les anges et leurs trompettes, que n’entendent que ceux dont la porte du cœur est ouverte,
- Le vieux Siméon et la veuve prophétesse Anne, qui ont
su reconnaître dans un bébé un sauveur.
Nous connaissons tout cela par cœur, répété
et relu, Noël après Noël. Et chaque fois, cette image
de Noël nous fait du bien. Mais nous souvenons-nous toujours
vraiment de ce que tout cela signifie en creux, de ce que tout cela
annonce pour l’avenir de l’humanité ?
Nous avons lu tout à l‘heure les deux seuls récits
de la naissance de Jésus dont nous disposions, car les Evangiles
de Marc ni de Jean n’en disent rien, Paul non plus. Et si vous
les avez écoutés d’une oreille avertie ou
attentive, vous aurez remarqué que, non seulement ils ne se
ressemblent pas, mais qu’ils sont inconciliables. Ils
s’accordent toutefois sur deux points : 1° il s’est
passé ce jour-là une naissance exceptionnelle pour le
monde, mais 2° il n’y avait pas de place, dans le
monde, pour cet enfant. Pas de place à l’auberge et ils se
réfugient dans une étable ; ça, c’est chez
Luc, Mathieu n’en dit rien. Pas de place dans le royaume
d’Hérode, et ils se réfugient en Egypte ; ça
c’est chez Mathieu, Luc n’en dit rien.
Pas de place à l’auberge. Pas de place parmi les gens
normaux, c’est à dire parmi les humains. Jésus est
déjà rejeté, repoussé, mis de
côté, hors de nos cœurs, et parfois de nos Eglises.
Pas ou peu de place en nos cœurs ? Ce n’est pas un
reproche, juste une question que nous pose l’Evangile.
Alors, faute de place, Joseph et Marie se réfugient dans une
étable, et c’est de là que Jésus
découvre le monde. Dans une mangeoire pour animaux, garnie
à la hâte de paille fraîche et de langes. Une
mangeoire ? Pour y être mangé par qui ?
Dévoré par nous, les humains ? Déjà
sacrifié d’avance, crucifié d’avance, faute
d’avoir trouvé place à l’hôtel,
Jésus est déjà placé sur l’autre
autel, celui des sacrifices. Cette mangeoire est comme un
étrange trait d’union entre l’hôtel-auberge
refusé et l’autel-sacrifice annoncé… Ce
n’est pas pour nous attrister, juste pour nous souvenir que la
croix se profile déjà dans cette crèche.
Mais heureusement, déjà aussi les anges chantent et les
trompettes résonnent dans le firmament, déjà le
Ciel éclate de joie parce que c’est déjà le
ressuscité qui vient de naître et que les anges
reçoivent ! Parce que si la croix se profile derrière la
crèche, la résurrection, elle, se profile derrière
la croix.
Arrivent alors les bergers, alertés par les anges… On
s’émerveille de voir ces frustres, ces marginaux, ces
petits venir s’agenouiller devant ce plus grand qu’eux,
plus petit et plus faible qu’eux. Mais aussitôt l’on
comprend que c’est par les négligés de la
société que le Christ Jésus sera reconnu ; pas par
les intelligents ni par les puissants, par les négligés ;
et que déjà l’ordre religieux s’effondre et
l’ordre social vacille.
Mais, dit Matthieu, Hérode l’a tout de suite compris,
Hérode a peur, le pouvoir a peur, et quand il a peur le pouvoir
agit par ce qu’il est : le pouvoir, la violence. Pas de place
pour un Prince de la paix ; pas de place pour un Dieu enfant, pas de
place pour un pouvoir plus qu’humain, pas de place, surtout pas,
pour un Dieu d’amour. Pas de place pour Jésus dans notre
monde. Et Marie, Joseph, Jésus doivent fuir, pendant
qu’Hérode massacre les innocents, inaugurant
déjà les massacres d’autres innocents, les premiers
martyrs chrétiens, et les actuels martyrs chrétiens en
Irak, en Iran, en Inde, aux Philippines… Mais nous, nous le
savons, le pouvoir humain se condamne ainsi lui-même.
Alors à nous, maintenant, de faire une place dans notre monde,
le nôtre, aujourd’hui, pour toutes ces choses invendables :
la paix, le respect de la terre, l’équité, la
droiture, la sincérité, l’attention aux
négligés et aux brebis perdues, la
fraternité…
Tout ce qu’un Dieu d’amour attend de l’humanité, de son Eglise et de chacun de nous en particulier.
Car Luc reprend la parole, pour nous dire que malgré tout, chez
certains il y avait une place pour ce Messie nouveau-né. Une
place dans le cœur et dans l’espérance chez deux
anciens : le vieux Siméon et la veuve prophétesse Anne.
Une place, un vœu, une attente, une espérance ; une
attente d’une humanité moins malade de ses violences, de
ses Hérodes, de ses délires et de ses impasses. Une
humanité qui ressemble à celle que nous attendons tous,
vous et moi en premier. Vous et moi qui ressemblons à Anne et
Siméon, et eux qui viennent nous réconforter et nous dire
que oui, on peut, serions-nous les derniers à le faire, on peut
vivre à contre-courant, vivre à l’écoute,
écouter Dieu et ses promesses, et recevoir Dieu, dans nos
bras, comme Siméon a reçu Jésus. Prendre dans nos
bras la lumière qui éclaire l’humanité ;
remercier, et en éclairer notre entourage – comme Anne,
qui aussitôt va parler de l’enfant à tous ceux qui
attendaient que Dieu délivre Jérusalem.
Car c’est bien chez nous, chez vous, que Jésus
s’apprête à naître. Ce ne sera pas dans une
étable. Ce sera dans nos cœurs et nos vies, votre
cœur et votre vie.
Alors bien sûr se pose la question : combien de temps
resterons-nous dans cette heureuse ambiance de Noël, dans cet
heureux état d’esprit de Noël ? Combien de temps la
paix et la bienveillance de ces jours resteront en nous ?
Mais longtemps, comme Marie, si nous le voulons. Marie qui
silencieusement retient toutes ces choses en son cœur. Qui
certes, et tout comme nous, ne comprend sans doute pas tout sur le
moment, mais qui garde au fond d’elle tout ce qui s’est
passé à Noël, pour le laisser germer, lever,
fleurir, fructifier pour remplir et embaumer sa vie, nos vies, de ces
fruits promis de la paix, de la confiance, de l’amour et de la
tendresse, du monde nouveau à porter dans nos bras.
A notre tour de les retenir dans nos cœurs. Ce n’est pas si
difficile ! Il suffit de le demander à Dieu, tous les jours. Il
suffit de prier, de nous offrir à lui, et de le remercier.
Bon Noël ! Il vous est offert, à chacun et chacune.
Et je propose maintenant un temps de silence, pour méditer chacun intérieurement cette question :
« Qu’est-ce que je peux changer, à la lumière de Noël :
vis à vis de mes proches,
de ma vie personnelle,
de ma sphère d’influence… »
Amen |
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Novembre 2010
Veilleurs
Esaïe 21 : 11-12
Marc 13 : 11-12
Zacharie 3 : 7 (TOB)
Dieu et l'art. Une longue histoire, bien sûr jalonnée
d'artistes qui ont voulu exprimer leur foi à travers leurs
œuvres...
Catherine Axelrad, l'auteur des tableaux qui nous entourent ce matin,
en est l'héritière. Depuis les premières
représentations, un peu grossières, des divinités
primitives, aux peintres du Moyen-âge,
puis de la Renaissance, en passant par les églises romanes, les
cathédrales gothiques, le chant grégorien, l'art
africain, indien et de tous les continents, la musique de Bach, de
Haendel ou de Goudimel, la poésie de Claudel, les Gospels,
l'architecture de Le Corbusier... à ce style ici-même.
Pourtant le moins que l'on puisse dire, c'est que le Bible ne se soucie
guère de l'art, même sacré. Elle chante la
beauté de la création, et même celle des corps
humains, mais pas celle de nos œuvres.
Elle évoque le luth, la cithare et le tambourin pour chanter les
psaumes, mais comme elle interdit toute idolâtrie et toute
représentation de Dieu, elle ne parle pas de la beauté
que nous créons. Ce qui ne l'a pas empêchée
d'offrir des sujets à des milliers d'œuvres à
travers les siècles !
Il n'empêche que, quand ses disciples montrent à
Jésus la beauté et la splendeur du Temple de
Jérusalem, à peine achevé par Hérode,
Jésus répond de façon glaciale qu'il ne restera
bientôt pas pierre sur pierre de ce magnifique édifice...
Cinglante relativisation.
Quant au premier Testament, il ne mentionne quand même la
beauté de nos œuvres que lorsqu'il donne des prescriptions
pour décorer d'or le coffre de l'Alliance ou pour ciseler les
ustensiles du Temple...
Pourtant nous avons l'intuition, comme une évidence, que le beau
a quelque chose à voir avec Dieu parce que ce qui tend vers
l'émotion et la perfection créatrices ne peut pas ne pas
avoir quelque chose en commun avec le Créateur et avec
l'idée de Dieu. La beauté nous parle forcément de
l'amour et de la perfection de Dieu ; l'art et la foi ont la même
soif d'absolu...
Nous sommes donc autorisés à créer, avec modestie
et espoir sans pour autant être idolâtres ; et à
écouter les créations des humains ; et autorisés
à écouter ce que ces tableaux, autour de nous ce matin,
nous disent... et c'est pour cela que, ce soir, notre
prédication s'appuiera sur cinq tableaux de Catherine Axelrad.
Alors, pour entendre ces tableaux, nous lirons d'abord, chez le
prophète Esaïe, l'appel au veilleur, auquel un des textes
de ce jour fait écho la lettre de Paul aux Romains. C'est ce
passage qui a directement inspiré le tableau de Catherine
Axelrad, qu'elle a créé pour nous et pour ce culte et
qu'elle a intitulé «Je ferai de toi un veilleur ».
J'y ajouterai un autre prophète, Zacharie, qui semble s'adresser
personnellement à nous.
Esaïe 21 11-12
Marc 13 11-12
Zacharie 3 : 7 (TOB)
J'ai besoin de toi pour veiller ! C'est ce que te dit l'Eternel.
C'est ce que nous dit ce tableau.
En nous regardant.
Regardez-le:

Quelques visages, en désordre. Trois hommes, une femmes
peut-être, et quelqu'un devant, homme ou femme, tout près
de nous.
Les trois hommes, derrière, ont le visage tourmenté, anxieux ou résigné.
Pourtant l'un d'entre eux, le plus tourmenté, bénit celui ou celle qui est veilleur...
Serait-ce cette main bénissante qui dévoile cette sorte
d'œil qu'on devine en arrière-plan, comme si le Christ ou
Dieu Lui-même remplissait toute la scène d'une
présence et d'une lumière ? Qui à leur tour se
reflètent dans les deux yeux du veilleur, dont le visage serein,
apaisé, sûr, contraste avec celui des autres, et nous
regarde, nous, et nous transmet ce qu'il a reçu et qui lui donne
toute cette paix.
Comme s'il nous disait à son tour : « Je ferai de toi un veilleur »
Nous sommes des veilleurs, Esaïe nous y incite, Paul nous y
invite, le Christ nous y incite, ce tableau nous y invite. Nous sommes
dans ce temps et là où nous vivons, des veilleurs,
des gardiens de la Parole
des gardiens de la foi
des gardiens de l'Ecriture
des gardiens de Noël
du véritable Noël.
Nous ? Des veilleurs, les gardiens de la Parole, de la foi, de l'Ecriture et de Noël ?
Comment cela ?
Comment est-on gardien de la foi ? Non pas en étant à
cheval sur les dogmes ou la tradition, bien sûr, mais en
nourrissant notre propre foi à l'intérieur de nous, cette
petite flamme de la foi comme celle de cette première bougie de
l'Avent. Mais pas seulement. Nous sommes gardiens de la foi en la
fêtant et la chantant et la proclamant entre nous, ici, par des
cultes joyeux, heureux, bienfaisants ; et qui rendent heureux ; et en
la partageant au dehors, de personne en personne, au jour le jour,
d'occasion en occasion, et collectivement, par tous les moyens que
l'époque nous propose...
Nous sommes gardiens de la foi en la faisant vibrer et bouillonner en
nous, comme le Paul de ce tableau, qui découvre que
Jésus, ce Jésus dont il persécute les partisans,
est le Messie, le Christ ou un Christ, ô scandale,
crucifié, maudit, moqué, abandonné de Dieu
Lui-même, brebis conduite à l'abattoir pour être
transpercée... Un Paul qui à partir de ce jour devient
l'apôtre qui va gagner l'Empire romain à la foi nouvelle,
et encore mieux que cela, offrir l'Evangile à des hommes, des
femmes, qui l'accueillent en eux...
J'ai besoin de toi pour veiller...
Comment est-on gardien ou gardienne de l'Ecriture ? Pas en la
sacralisant, ce n'est pas nécessaire, mais en la lisant, en
l'honorant, en la respectant, mais tout en l'interrogeant sans cesse,
en l'étudiant, en s'en nourrissant, en s'en imprégnant
toute notre vie, et en l'offrant autour de nous, puisqu'autour de nous
on a faim de ce que nous y avons trouvé. Nous sommes gardiens de
l'Ecriture tout simplement en l'écoutant de telle sorte qu'elle
devienne vivante en nous et fasse raisonner toute notre personne aux
yeux d'autrui, au point qu'autrui aura envie d'y plonger à son
tour.
Nous sommes gardiens de l'Ecriture, non pas en la figeant ou en la
répétant, mais en la faisant vivre, comme le Jésus
enfant de ce tableau, où Jésus discute à 12 ans
avec les maîtres de la Loi dans le Temple de Jérusalem :
un Jésus garçon d'aujourd'hui, au milieu de ces docteurs
de la Loi tellement blanchis par l'étude qu'ils se ressemblent
tous, mais qui, ce jour-là, à travers l'enfant, sa
fraîcheur, ces questions et ses réponses, comprennent
enfin l'Ecriture.
J'ai besoin de toi pour veiller.
Comment est-on gardien de Noël, de notre Noël, le Noël
chrétien ? Pas en reprochant au reste du monde sa
frénésie de couronnes, de paillettes, de foie gras et de
lumignons, mais en lui redonnant son caractère unique de Bonne
nouvelle, de très bonne nouvelle, roborative et souveraine Nous
somme gardiens de ce Noël que nous commençons aujourd'hui
d'attendre et d'annoncer, en redécouvrant cette bonne nouvelle :
que le Sauveur est venu discrètement, dans la faiblesse, dans
l'humilité et la fragilité d'un nouveau-né, sans
tapages, mais incarnant précisément cette
pauvresse-là : c'est dans la faiblesse, dans nos faiblesses que
Dieu .nous rejoint et agit.
Nous sommes donc gardiens de Noël en imitant Jésus dans le
don de soi et l'attention aux autres dont sa vie a été la
démonstration. C'est dans ce don de nous-mêmes que nous
sommes gardiens de Noël…Un don de soi, de son temps, et de
son énergie auquel, tout à l'heure, notre Entraide
offrira une occasion de s'épanouir, en donnant et en recevant.
Nous sommes gardiens de Noël, enfin, en ne nous souvenant pas seulement de Jésus,
Dieu présent dans un enfant nouveau-né, mais en nous
souvenant aussi de Marie, qui accueille paisiblement sa vocation, comme
dans cet étrange Magnificat qu'exprime ce tableau, qui fait se
rencontrer un ange peint à Florence pendant la Renaissance, avec
une Marie avant la lettre, un bronze étrusque du IIème ou
IIIème siècle avant Jésus-Christ.
Une statue naïve où la jeune femme ouvre son manteau avec
abandon et simplicité pour recevoir, tout simplement recevoir la
Parole, sa promesse, et l'impensable don de Dieu.
J'ai besoin de toi pour veiller.
Comment être gardiens de la Parole, cette première
mission, mais que j'ai gardé pour la fin, parce que c'est la
plus importante.
Gardiens de la Parole...
Pas en en faisant un pouvoir, mais en la respectant au contraire comme
un don, celui de la Parole de Dieu, de Dieu Lui-même, venu
s'incarner dans un être humain.
Nous sommes gardiens de la Parole en nous souvenant qu'elle nous a
touchés un jour, au détour d'un texte, d'une rencontre,
peut-être d'un geste ou d'un visage, d'une séance de
catéchisme, d'une nuit sans sommeil, d'une épreuve, d'une
prière, qui sait, peut-être d'un culte...
Nous sommes gardiens de la Parole en nous souvenant qu'elle nous a
nourris et fait grandir, a structuré nos émotions, notre
intelligence et notre regard ; qu'elle a accompagné notre vie,
nos choix, qu'elle nous a souvent guidés, dit ce qui nous
devions faire et ne devions pas faire ; qu'elle nous a consolés,
parfois guéris, souvent surpris, toujours touchés parce
qu'elle nous mettait face à notre cœur, en nous mettant
face à l'éternité. Et elle nous a souvent
émus, au plus profond de nous-mêmes, parce que nous
parlions avec Dieu.
Nous sommes gardiens de la Parole aussi quand nous l'écoutons,
qu'elle nous répond, nous corrige, mais surtout nous invite,
nous appelle, nous inonde d'elle-même, nous remplit de force, de
joie, de volonté, de disponibilité, et qu'elle nous
entraîne dans son sillage et service, en nous offrant l'Esprit.
Nous sommes gardiens de la Parole enfin quand nous la partageons, en
tout temps et à contretemps, de préférence avec
ceux qui se perdent, parce que nous nous souvenons que le Christ est
venu pour ceux-là, et qu'il est venu jusqu'à la croix, et
que cette rencontre de la crèche et de la croix fait exploser
les logiques du monde.
Comme la femme de ce tableau, qui vient d'assister à la mort du
Christ en croix. Une croix où se mêlent l'Innocent, avec
un I majuscule, et le coupable, comme s'ils étaient sur la
même croix.
Mais la femme vient de se retourner vers nous, visage
étonnamment serein, serein contre toute attente et toute
logique, serein, mais déterminé ; déjà elle
s'éloigne de Golgotha. Pourquoi ?
On le comprend : elle s'en va dire. A tous, à nous. Elle s'en va
dire ce qu'elle a compris ; que celui- ci était le fils de Dieu,
qu'il est mort pour elle, pour moi, et pour toi, et que cette mort,
déjà en germe dans la naissance de Noël, rompt la
logique humaine du chacun pour soi, rompt la fatalité du mal et
de la puissance de la culpabilité, rompt la fatalité de
nos chutes, petites ou grandes, et déchire le ciel pour nous
permettre le pardon, l'amour, la tendresse, le repos, la
fraternité.
J'ai besoin de toi pour veiller.
Dieu a fait de nous, nous tous, ici, des veilleurs.
Il a fait de nous des gardiens de sa Parole,
Il a fait de nous des gardiens de la foi,
Il a fait de nous des gardiens de l'Ecriture,
Il a fait de nous des gardiens de Noël.
C'est à chacun de nous qu'il dit : « J'ai besoin de toi pour veiller.
C'est pour cela que je t'ai donné Noël. »
Amen.
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Novembre 2010, à Jérusalem
Shoah
Matthieu 24 : 15-27
Apocalypse 21 : 1-5
Jérusalem.
On s’émerveille de son nom : “Ville de la
paix”, et en même temps on est déchiré par
cette ville déchirée, disputée au cœur
d’une guerre longue de plus de 60 ans… Ville de la paix ?
En réalité son étymologie est très
incertaine, puisque son nom est antérieur à
l’hébreu : urushalim existait plusieurs siècles
avant la conquête de Canaan et l’éclosion de la
langue hébraïque. Et cela signifie peut-être
“Ville du Ssâlem”, qui avait peut-être un lien
avec la paix… Ce n’est que retranscrit en hébreu et
devenu “Jérusalem” qu’on peut lui trouver une
étymologie comme “Conquête de la paix”, ou
“Fondation de paix”
Tout cela pour aboutir d’un côté à Yad
Vashem, à la Shoah, à cette capitale d’un peuple
meurtri par l’histoire comme sans doute aucun autre, mais,
miracle, toujours vivant ; et de l’autre côté,
aboutir à une capitale devenue symbole d’une politique
brutale, cynique et inhumaine envers les précédents
occupants du pays, les Palestiniens…
On n’aime pas penser cela. Alors relisons un texte qu’on
n’aime pas lire non plus : Mathieu 24, 15 à 27.
L’horreur abominable dont Daniel, le prophète, a
parlé, c’est la profanation du Temple de Jérusalem
par Antiochus IV Epiphane, celui des Maccabées, qui,
sacrilège suprême, dresse une statue du Zeus Olympien dans
le Saint des Saints du Temple, le lieu le plus sacré,
protégé par le fameux voile : ce lieu sacré qui
devait rester vide, parce qu’on ne contient pas Dieu et
qu’on ne le représente pas davantage… Mais cette
horreur abominable, elle peut aussi se lire aujourd’hui, par les
Juifs et par nous, comme étant la Shoah, profanation du Temple
bien plus terrible encore.
Ceux qui ont visité Yad Vashem frissonnent encore,
j’imagine, de l’horreur abominable et parfaitement
programmée qu’a pu être l’extermination
systématique, physique et morale, du peuple juif par les nazis.
En hébreu, mais le mot sonne trop joliment, presque
poétiquement en français, shoah signifie la catastrophe,
l’anéantissement …
D’autres, ou les mêmes, ont visité le Saint
Sépulcre. Peu importe son authenticité historique ou ce
qui en est fait aujourd’hui, il rappelle de toute façon un
autre drame, la souffrance absolue du Christ, qui exprime la souffrance
de Dieu lui-même.
Ose-t-on mettre les deux en parallèle ? Sachant que c’est
une nation soi-disant chrétienne, en majorité
protestante, qui a conçu, organisé, mis en œuvre et
laissé exécuter ce génocide, cette Shoah ?
Oui, pour nous rappeler, à nous chrétiens, et en pleine
figure, jusqu’où peuvent conduire nos flottements et nos
indécisions, nos manques de courage et de discernement, et
jusqu’où peuvent déraper nos civilisations
christianisées quand nous cessons, nous, d’avoir Dieu et
l’Evangile au centre de nos vies.
Oui aussi, parce que, il n’y a aucun doute à avoir :
pendant la Shoah c’est Dieu lui-même qui souffrait,
c’est Dieu lui-même qui était crucifié chaque
fois qu’un homme, juif ou autre, une femme, un enfant,
était mis à mort, servait de chair à
expérimentation ou de chair à plaisir.
La Shoah, tout ce qui a été vécu par ce peuple, ou
par les tziganes, depuis l’apprentissage du mépris
à l’école, les étoiles jaunes, les
discriminations, et jusqu’aux chambres à gaz, tout ce qui
a été vécu par chaque individu a été
directement et en même temps souffert par Dieu lui-même ;
le Dieu d’Abraham et le Dieu du Christ, puisque c’est le
même. C’est cela que dit la croix. Et c’est ce qui
rend les guéguerres de territoires entre Eglises au Saint
Sépulcre, particulièrement honteuses.
Il n’y a pas d’explication théologique à la
Shoah. Ni punition. Ni rejet du peuple jadis élu. Ni
rédemption par la souffrance, cette idée obscène.
Ni défaillance d’un Dieu qui a abandonné sa
toute-puissance pour nous rendre libres et responsables de ce que
faisons. Ni utilité quelconque au regard de l’histoire ou
du plan de Dieu. Même si, grâce au ciel, nous pouvons
espérer qu’au moins quelques leçons ont
été tirées. Quelques. Rien de suffisant pour
justifier l’horreur.
Non, il n’y a pas d’explication théologique
satisfaisante à la Shoah, pour nous rassurer. C’est
toujours trop cher payé. Il n’y a pas de sens à
chercher dans ce qui n’a pas de sens. La seule réponse
envisageable a été suggérée par un Juif,
Elie Wiesel, racontant que dans son camp de concentration, trois
prisonniers avaient été pendus pour l’exemple, dont
un enfant. Parmi les captifs qui assistaient, accablés, au
supplice, dans le silence le plus désespéré, une
voix s’est élevée : “Mais où donc est
Dieu pour laisser faire cela ?” Et Elie Wiesel a entendu une
autre voix répondre : “Il est là, devant nous,
pendu.” Dieu vaincu, assassiné, mais aussi Dieu souffrant
avec nous.
Mais si nous acceptons l’idée que le mal, y compris le
pire, fasse partie de la Création, que le mal, y compris le
pire, lui est nécessaire pour avancer, que le manque que
provoque le mal est aussi celui qui nous pousse, nous permet de
vouloir, de créer, d’aimer, de progresser ; si nous
admettons que le mal est nécessaire à la Création,
alors nous pouvons, comme Simone Weil, la philosophe mystique morte
à Londres en 1943 en luttant contre le nazisme, en tirer deux
leçons :
- la première est que nous devons jeter toutes forces, notre
énergie, notre intelligence, notre courage et notre foi dans la
lutte contre le mal, sous toutes ses formes, et ne jamais nous y
résigner tant qu’il reste une once de possibilité.
- mais la seconde est que lorsque le mal est accompli,
réalisé, il nous faut alors l’accepter, comme
faisant partie de la Création, et par conséquent de la
volonté de Dieu. Et comme faisant partie, quelque part, de
façon incompréhensible, de la construction de son
Règne. Le combattre jusqu’au bout et jusqu’à
l’ultime seconde, mais l’accepter quand il est accompli et
qu’on n’y peut plus rien. Vouloir la volonté de
Dieu, dit-elle, c’est donc non seulement agir pour elle, mais
aussi accepter le passé, tout le passé, même le
pire, ou le moins honorable pour nous. Non pas s’en
réjouir, non pas s’en accommoder, mais l’accepter
comme une blessure et rebondir sur lui pour faire mieux, corriger,
construire un avenir autre.
En Christ, Dieu souffre sur la croix, sur toutes les croix du monde,
impuissant face à la stupidité et la cruauté des
humains, mais espérant en nous, ses enfants, pour
l’entendre et mettre en œuvre l’amour auquel Il nous
appelle depuis Caïn et Abel. Le Saint Sépulcre rejoint
quand même la Shoah. Mais il ne la justifie pas, il la condamne
et nous mobilise.
Du moins, instruits par notre histoire, et par celle du peuple
hébreu à travers la Bible, nous savons que le mal est
bien réel, bien là, injuste, et puissant. C’est
pour cela que l’Evangile de Mathieu nous conjure de nous
méfier des faux christs et des faux dieux. Ils ne sont pas
difficiles à reconnaître : ce sont des prophètes
uniquement de bonheur, qui nous disent que tout va bien. En tout cas
que tout ira bien avec eux, que tout problème et toute
souffrance seront épargnés ou vaincus. Comme le
promettent les sectes aujourd’hui. Comme le promettait Hitler.
Comme toujours. Quand quelque chose va mal, les vautours se
précipitent toujours sur le cadavre de la démocratie ou
celui de nos convictions, ou celui de l’Evangile si
c’était possible, quand on le trahit.
Mais non. Car si l’Evangile n’est pas un prophète de
bonheur, avec un Dieu magicien qui arrange tout, il est quand
même une bonne nouvelle : il ne nie pas le mal, mais affronte ce
monde dur, cruel, injuste.
Le Dieu auquel nous croyons, le Dieu de Jésus Christ, le Dieu de
la croix, le Dieu sur la croix, reconnaît la puissance du mal,
souffre du mal comme nous en souffrons, et infiniment plus que nous en
souffrons, mais Il l’affronte, et le vaincra comme la croix a
été vaincue, comme la mort a été vaincue.
Et le Dieu auquel nous croyons nous requiert pour cet affrontement
contre le mal. Il ne le vaincra, et ne le vainc déjà,
autour de nous, qu’avec nous.
Alors nous sommes amenés, un peu gênés, à
nous poser des questions, que nous reconnaissons comme étant
bien les nôtres, comme des compagnes familières de nos
vies :
Que faisons-nous pour réparer les déchirures du monde ? Celles qui divisent cette terre un peu trop sainte ?
Celles qui éloignent de plus en plus les maîtres de
l’argent de ceux qui n’en peuvent plus de ne pas s’en
sortir ?
Celles qui se creusent entre les jeunes de nos banlieues et nous-mêmes ?
Nous ne savons pas quoi ou comment faire ? Cela, ce n’est pas
grave, demandons à Dieu, Il nous le dira. Et nous saurons faire,
nous saurons donner, parce qu’Il nous tiendra la main.
Et quand nous regardons cette terre et cette ville de Jérusalem,
où nous voyons le mur de sécurité, les
discriminations, les miradors, les soldats en armes, nous sommes
prompts à condamner équitablement les attentats et les
roquettes d’un côté, le grignotage des terres
palestiniennes et le blocus de Gaza de l’autre. Mais que
ferons-nous, nous-mêmes, quand l’aggravation des conditions
climatiques et les limites de notre planète feront affluer chez
nous des vagues d’immigrants bien plus fortes
qu’aujourd’hui ?
Nous ne savons pas, et cela nous rend mal à l’aise ? Ce
n’est pas grave, demandons à Dieu, il nous le dira. Et
nous saurons que décider, nous saurons rester humains, parce
qu’Il nous tiendra la main.
Mais je ne veux pas terminer sous le poids écrasant de nos
responsabilités envers nos frères et sœur humains,
alors je finirai par une promesse dont l’objet est
Jérusalem. Une Jérusalem nouvelle, qui sera vraiment,
alors, la Ville de la paix : Apocalypse 21, 1 à 5,
l’ultime chapitre de toute la Bible.
C’est vraiment une promesse. Cette Jérusalem-là
viendra. Et c’est l’humanité entière
qu’elle abritera. Cela viendra ! Mais Dieu a besoin de nous pour
qu’elle vienne plus vite.
Il nous aime, et nous donnera joyeusement l’intelligence, le
courage et les forces dont nous aurons besoin. La croix est
déjà vaincue.
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Octobre 2010
Pas si simple
Deutéronome 30 : 15-19
Luc 7 : 31-35
Galates 5 : 19-23
L’affaire semble
aujourd’hui entendue : Dieu pardonne tous les
péchés, nous sommes tous pardonnés et même
pardonnés d’avance ; le salut est universel et offert
à tous, Hitler, Pol Pot et Ben Laden eux-mêmes seront
sauvés…
« On ira tous au paradis, même toi
On ira tous au paradis, même moi
Qu’on soit béni qu’on soit maudit,
toutes les bonnes sœurs, tous les voleurs,
on ira
Avec les saints les assassins,
on ira tous au paradis… »
D’accord, c’était
chanté peu après mai 68, mais à la longue, dans
nos Eglises, nous en sommes tous convaincus. Nos Eglises, qui ont
longtemps prêché la peur de l’enfer pour les unes,
l’incertitude de la prédestination pour les autres, se
sont finalement ralliées à une même et universelle
bonne nouvelle : le salut est pour tous, et non seulement tous ceux qui
croient au Christ, mais vraiment tous. Sans condition. L’amour de
Dieu est plus grand que les pires méfaits des pires enfants
auxquels l’humanité à donné le jour.
Et c’est vrai. Mais ayant proclamé cela, avons-nous tout dit ?
Et si ce n’était pas si simple ?
Parce que ce n’est pas ce que dit Jésus. Ni l’apôtre Paul. Ni Moïse.
En fait, nous les protestants,
petits-enfants de Calvin, nous avons été pris dans une
sorte de tenaille théologique :
- 1ère mâchoire : la
justification par la foi. Personne n’est sauvé ou
aimé de Dieu pour ses mérites, sa droiture, ses
œuvres ou son amour, mais uniquement par la gratuité de
l’amour sans condition de Dieu : il suffit de l’accepter et
de le croire. Ainsi seule la foi sauve-t-elle.
- 2ème mâchoire : la
toute-puissance de Dieu, qui implique que la foi soit elle-même
un don de Dieu, relevant de la seule décision de Dieu et non de
la nôtre.
Conséquence de cette tenaille,
la prédestination : si l’on n’est sauvé que
par la foi, et que la foi n’est donnée que par Dieu,
c’est Dieu qui décide à qui Il la donne et donc qui
sera sauvé et qui ne le sera pas.
Cela, c’est du pur Calvin, et
c’est la foi, souvent anxieuse, de nos ancêtres protestants
du XVIème siècle, du XVIIème, du XVIIIème
et jusqu’au XIXème siècle. Mais entretemps,
le siècle des Lumières, puis celui du libéralisme
théologique au XIXème siècle, ont commencé
de poser des questions à cette certitude de la double
prédestination, Dieu qui décide du Ciel pour les uns, de
l’enfer pour les autres. Et au XXème
s’épanouissent progressivement l’humanisme et
l’universalisme, la découverte de la force et de la
profondeur des autres cultures et des autres religions, de la
qualité humaine et spirituelle de beaucoup de leurs
représentants, et donc l’évidence que Dieu ne peut
pas s’en désintéresser ni les rejeter en bloc.
Le siècle dernier va donc
assister à un glissement théologique : de la
justification par la foi, qui nous lave de tous nos
péchés, vers l’amour inconditionnel de Dieu, qui
conduit au salut de tous les humains et annonce un enfer vide.
La tenaille a bougé : la
mâchoire ‘toute-puissance de Dieu’ s’est
assouplie, adoucie, nuancée ; tandis que la mâchoire
‘justification par la foi’ s’est elle
renforcée, élargie en amour universel.
Tant mieux. Cela est plus conforme
à l’amour promis par Dieu, annoncé par
l’Ecriture et manifesté par le Christ sur la croix.
Mais ! Comme la tenaille
‘prédestination’ tendait bien sûr à
gommer toute responsabilité et toute initiative humaine quant au
salut, la tenaille ‘amour universel’
d’aujourd’hui gomme pareillement toute
responsabilité et toute initiative humaine quant au salut,
puisque chacun semble pardonné et sauvé quasi
automatiquement.
Or nous l’avons lu : « Je
mets devant toi la mort et la vie, le bonheur et le malheur, choisissez
! » dit Moïse. « Ne vous y trompez pas, reprend
Paul en écho, les querelleurs, les débauchés et le
reste n’entreront pas dans le Royaume de Dieu ! ».
Eh bien, peut-être serions-nous
avisés d’entendre aussi cela. Pas seulement l’amour
inconditionnel, mais aussi cet avertissement. Pas seulement la
grâce à bon marché, comme le disait Dietrich
Bonhoeffer, mais aussi celle qui coûte.
Et reconnaître, et annoncer, et
prêcher qu’il y a des conséquences à nos
choix, et que répondre à l’amour qui nous est
offert, par notre foi, notre confiance, notre vie dans l’Esprit
de Dieu, avec l’éthique et la responsabilité que
cela implique, ce n’est pas la même chose et cela n’a
pas les mêmes conséquences que refuser d’y
répondre et que se comporter comme des salauds, ou simplement
comme des indifférents.
Nos choix comptent.
Ils ont des conséquences pour
nous, ils ne débouchent ni sur le même présent, ni
sur le même avenir.
Jésus emploie cette très
jolie image, qui à chaque fois me serre un peu le cœur,
peut-être à vous aussi. Des enfants s’adressent
à d’autres enfants : « Nous vous avons joué
un air de danse sur la flûte, et vous n’avez pas
dansé ; nous vous avons chanté des chants de deuil, et
vous n’avez pas pleuré ! »
Le Père Duval, avant que les
chanteurs chrétiens ne deviennent des rockeurs, chantait cela :
« J’ai joué de la flûte sur la place du
marché, mais personne avec moi n’a voulu danser… »
Quelle tristesse !
Alors peut-être devrions-nous
entendre tout ce que Dieu nous dit, toujours avec tendresse : les
paroles d’amour comme les paroles d’avertissement, et en
tenir compte. Desserrer un peu cette tenaille héritée de
Calvin et des réformateurs, quitte à se rapprocher un peu
de la théologie catholique, pour retrouver et rappeler
l’Evangile en prêchant que,
oui, Dieu nous aime d’un amour inconditionnel, tous, même les pires, et qu’Il nous propose cet amour ;
mais qu’une part de responsabilité nous revient, celle de répondre,
et qu’à défaut de réponse, oui, nous en subirons les conséquences.
Et qu’il serait peut-être
bon d’en avoir un peu peur, de craindre les conséquences
de nos choix, passifs ou actifs.
Non pas comme une menace, Dieu ne punit
pas les querelleurs et les débauchés, mais comme un
avertissement : la vie, notre vie, n’est pas la même et
n’a pas la même qualité ni le même cours si
nous nous contentons de vivre pour nous-mêmes et pour
l’amour sélectif de ceux que nous avons choisis ; ou si
nous répondons à l’appel du Christ, accueillons une
vie de foi, et essayons de vivre justes et utiles ; de vivre
d’abord l’amour de Dieu et d’autrui ou l’amour
de nous-mêmes.
Une vie belle et juste a un prix. Elle
se choisit, se veut, se nourrit et se concrétise ; elle est
faite de confiance, de fidélité et de loyauté ;
elle est faite de cette disposition fondamentale : recevoir. Recevoir
la parole de Dieu, recevoir n’importe qui comme envoyé par
Dieu, parce que Il est envoyé par Dieu .
Et nous savons bien de quoi est faite
une vie qui n’écoute que ses envies : des succès,
c’est bien possible, du prestige, de l’argent et du
pouvoir, c’est bien possible, mais aussi une vie de solitude, de
la tristesse, du vide, de l’insatisfaction, des regrets, et
souvent du chaos intérieur.
Des exemples ?
Trop fumer finit par faire tousser,
parfois pire ; rouler trop vite coûte des points de permis,
parfois pire. Ecraser ses collègues de bureau interdit toute
confiance ou toute solidarité au travail, tromper son conjoint
détruit à jamais la transparence du couple, mentir ruine
jour après jour la valeur de nos paroles, vivre pour son plaisir
promet qu’un jour, en se retournant, on ne verra guère que
du vide et du vain… En tout cela, Dieu ne nous punit jamais,
nous nous en chargeons nous-mêmes.
En revanche, être attentif,
loyal, droit, accueillant, modeste, sincère, actif,
généreux, fidèle, vous rend aimés,
estimés, admirés ; vous fait découvrir dans le
regard et dans les mots des autres un vous-même que vous
n’auriez pas osé imaginer.
Nos choix ont des conséquences.
Nos choix fondamentaux ont des conséquences.
Non pas que Dieu nous punisse, pas
même qu’Il en ait l’envie, mais que nos choix portent
en eux-mêmes leurs conséquences.
C’est ce que Jésus crie
aux Pharisiens, et l’on devine que son cri est
désespéré : « Malheur à vous !
» C’est ce qu’il annonce, comme pressé par le
temps, pour le jour du Seigneur : « Ce jour-là, deux
hommes travailleront aux champs, l’un sera pris et son compagnon
abandonné ; deux femmes seront au moulin, l’une sera
recueillie, l’autre laissée… ».
Dieu ne punit pas, Il avertit, par la
Bible, par la parole du Christ, par Paul, pourtant le théologien
de la Grâce, qui avertit les Romains : « Demeurez dans la
bonté qui vous est offerte – sinon vous serez
retranchés comme des branches que l’on taille ».
C’est cela que nous chante la
flûte de ces enfants, sur la place, qui invite et avertit :
‘Ecoutez ce que vous est annoncé et ne croyez pas que
votre indifférence ni vos choix soient sans
conséquences.’
Et pas seulement pour cette vie-ci. On
connait cette parole énigmatique du Christ, sur le
péché contre le Saint Esprit – en fait, le refus de
la foi – qui ne sera pardonné ni dans le temps
présent … ni dans le temps à venir.
Ni dans le temps à venir ? C’est-à-dire ni dans l’au-delà ? Bien sûr.
Tous ne seraient donc pas
pardonnés et sauvés ? Si certainement. Comme le dirait le
grand théologien Karl Barth, « Il faut être fou pour
enseigner le salut universel, mais il faut être impie pour ne pas
le croire ! ».
Mais il y a un nouveau mais : tous
seront-ils sauvés… dans le même état ? Pas
forcément. Probablement tous connaitront-ils le pardon,
même les pires. Mais probablement n’emporteront-ils, et
n’emporterons-nous pas tous la même densité, la
même épaisseur à déposer auprès du
Créateur.
Probablement n’emporterons-nous
que le meilleur de nous-mêmes et de nos vies ; nos affections,
nos fidélités, nos loyautés, nos combats pour
autrui et pour la vie, l’amour que nous aurons offert et
l’amour que nous aurons reçu, ce que nous aurons
créé et donné. Et n’emporterons-nous
auprès du Père que ce bagage-là, inégal
pour chacun, qui fera notre plus ou moins grande densité
là-haut. Et qui sera chargé aussi de la conscience de
tout le mal que nous aurons causé ou provoqué. Conscience
de nos mauvais choix, indissociable de la conscience qu’ils sont
pardonnés, mais conscience quand même !
Tous sauvés, mais pas tous dans
le même état… Peut-être faut-il le dire,
parce que peut-être vaut-il mieux en être conscients,
puisque l’Evangile et le Christ nous en avertissent…
Faudra-t-il donc revenir à la morale, aux devoirs, et aux obligations ?
Non : Moïse, quand il avertit les
Israélites au désert, peu avant sa mort et leur
entrée dans la Terre promise, ne leur enjoint pas
d’obéir, mais d’aimer le Seigneur, leur Dieu, de
l’écouter et de Lui rester fidèles.
Aimer le Seigneur. Non pas obéir
par peur, par calcul ou par devoir, mais obéir par
adhésion, par imprégnation de l’amour de Dieu en
nous et de nous en Lui, par confiance et fidélité, par
certitude que sa Loi est juste, belle et bonne, comme le sera, si nous
sommes fidèles, notre vie ici, et dans l’au-delà.
Alors non, pas revenir à la
morale et aux devoirs, mais écouter la flûte, qui nous
invite à partager la souffrance d’autrui, mais aussi
à danser l’amour du Père, des sœurs et des
frères.
« J’ai mis devant toi la vie… »
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Septembre 2010
Sel de la terre, nous ?
Matthieu 5 : 13-16
Marc 12 : 41-42
Pourquoi faire un ‘culte de rentrée’ ?
D’abord, pour remercier ! Remercier de l’année
précédente, qui, malgré les difficultés
peut-être vécues, a porté du fruit, et en tout cas
au bout de laquelle on est parvenu… Remercier de
l’été, de ce qu’on y a reçu, et merci
de se retrouver pour un nouveau départ, avec les autres.
Personnellement, j’ai toujours aimé les rentrées,
depuis toujours, comme les lundis ; ce goût n’est
peut-être pas partagé par tous, et pourtant : on retrouve
les amis, les frères ou les sœurs, de nouvelles
activités, une nouvelle énergie et toute une semaine ou
une nouvelle année devant soi pour réaliser de nouvelles
choses, en servant l’Eternel.
Alors, merci pour la rentrée, merci pour l’année
passée, et merci plus encore pour l’année à
venir.
.
Et je voudrais profiter de l’occasion pour dire, ou transmettre,
quelque chose qu’il ne faudrait surtout pas que nous oubliions,
quelque chose de tout à fait essentiel.
C’est que lorsque Jésus dit « Vous êtes le sel
de la terre, et la lumière du monde », c’est
à nous, à vous, qu’il s’adresse. C’est
bien nous qui sommes concernés, visés. Et c’est
cela que je voudrais transmettre : c’est vous le sel et la
lumière du monde, tout simplement. Oui nous, communauté
de Pentemont-Luxembourg, et membres de ses Conseils. Pas nous tout
seuls. Mais nous quand même. On n’aime pas trop
s’entendre dire cela, d’abord parce qu’on n’est
pas si prétentieux, et surtout parce qu’on pressent
qu’il y a là un piège, une responsabilité
bien trop lourde pour ce que nous sommes…
Mais nous ne mesurons sans doute pas assez combien nous sommes riches.
Souvent riches culturellement, matériellement, socialement,
certes, mais riches bien plus encore : riches d’avoir entendu que
Dieu nous accueille, que le pardon est possible, la fraternité
est possible, et qu’il y a un avenir pour chacun de nous. Riches
de savoir que Dieu est amour, et donc que quand nous nageons à
contre-courant, c’est nous qui avons raison, que
l’amitié est finalement plus forte que l’argent, la
tendresse plus puissante que la puissance, la fidélité
plus heureuse que la conquête, la générosité
infiniment plus solide que tous les succès. Riches de savoir que
la vie traverse la croix, et que la grâce relève les
victimes, les blessures, les échecs, les ratés et les
déceptions, pour recréer de la vie au milieu des
pesanteurs et des découragements. Riches de pouvoir rencontrer,
au plus profond de soi, le Père, son pardon, son amour, sa
confiance.
Oui, mais voilà. Nous, sel de la terre, lumière du monde,
pourquoi pas, nous pouvons être heureux de l’entendre et
peut-être prêts à le croire, mais nous aimerions en
être tout à fait convaincus, sûrs d’être
à la hauteur, et surtout savoir comment l’être
vraiment…
Alors jetons un coup d’œil à cet épisode de la veuve au Temple.
Jésus est entré dans Jérusalem, ce sera la
dernière fois. Dans deux jours, il sera arrêté,
dans trois il sera mort. Il le sait. Alors il va à
l’essentiel, il voit ce qui est essentiel. Il s’est assis
dans le Temple, près des troncs, où ceux qui le veulent
jettent de l’argent pour finir la reconstruction du Temple. Et il
regarde. Beaucoup de riches donnent beaucoup. Et cela se voit. De moins
fortunés donnent moins, mais donnent quand même. Arrive
cette malheureuse veuve, aux franges de la mendicité,
précise le texte grec. Et elle donne… rien. Quelques
centimes. Elle n’a vraiment pas l’air d’être la
lumière du monde.
Pourtant c’est à ce moment-là que Jésus fait
approcher ses disciples, pour leur dire, non pas comme nous le ferions
que chacun doit donner, comme cette malheureuse, ce qu’il peut,
peu importe le montant ; mais que cette femme a donné beaucoup
plus que les sommes importantes données par ces quelques riches.
Beaucoup plus, parce que les riches, dont nous sommes à peu
près tous ici, ne donneront toujours que de ce qui ne leur est
pas absolument nécessaire. En ce qui me concerne, même
quand j’essaie d’être un peu généreux,
comme ça, en fin d’année, je sais bien que je donne
de ce qui me reste, quand j’ai payé tout ce qui devait
l’être. Je ne donne pas de mon absolu nécessaire.
Elle oui. Et là, les mots de Jésus, rendus en grec, sont
très forts : “Elle a pris à partir de sa
misère et de son manque, pour donner tout ce qu’elle
avait, sa vie même”.
Et soudain, tout se trouble. Il ne s’agit plus simplement
d’argent. Ce qu’elle donne, ce n’est pas son
superflu, c’est sa misère, son manque, sa souffrance, sa
vie. C’est cela qu’elle donne, pour aider à
construire le Temple de Dieu. C’est cela son essentiel. Alors
oui, nous nous troublons. Quel est cet essentiel que nous devons donner
? Ce n’est pas que notre argent. Nous en donnons ailleurs, nous
en donnons à l’Eglise, et parfois beaucoup, et nous avons
bien raison, parce que l’Eglise en a besoin, et ailleurs aussi on
en a besoin.
Mais de quel essentiel nous privons-nous, pour le donner à
l’Eglise, à l’Evangile ou ailleurs ? Sera-ce du
temps, de l’énergie, des risques, de l’enthousiasme
; mieux, de la fraternité, encore plus de fraternité que
nous croyons en posséder et pouvoir en donner ? Sera-ce encore
plus de fidélité que nous pensons pouvoir en vivre et en
offrir ?
Mais peut-être que notre essentiel va encore plus loin, encore
plus profond ? Pourrions-nous même donner, comme la veuve, de
notre misère, de notre manque et de notre souffrance,
pourrions-nous offrir de notre peine et de notre frustration, de notre
fatigue et de nos désillusions ? Offrir de notre propre vide ?
Mais oui ! Bien sûr, car c’est cela que Dieu nous demande !
Parce qu’Il sait que c’est cela qui nous habite au plus
profond, que c’est cela qui est notre vie, qui nous mène
et qui en même temps nous pousse à recommencer.
Il sait que c’est cela que nous pouvons lui offrir : notre
misère et notre manque, que c’est la seule chose que nous
pouvons lui offrir gratuitement, parce que sans espoir de contrepartie
mais sans risque de jugement, et que c’est avec cela qu’Il
construit son Temple et son Règne. Oui, avec cela. Parce
qu’Il les recueille et que son amour inouï, au-delà
de toutes nos contradictions, les transforme en force.
Pourquoi sommes-nous, comme la veuve, le sel de la terre et la
lumière du monde ? Pas à cause de notre catégorie
socioculturelle, de notre richesse, notre intelligence ni même
notre générosité ou notre engagement, mais parce
que nous nous sommes, ici, reconnus paumés et mendiants, que
nous offrons à Dieu notre misère et le fond de notre vie,
et que Lui, à notre stupéfaction, fait de nous des
êtres lumineux, rayonnants, offerts ; richesses pour ce monde,
son sel.
La richesse que Dieu nous demande, c’est d’être en
manque de lui. L’essentiel qu’Il nous demande
d’offrir, c’est notre besoin de lui, en sorte que
nous-mêmes recevions ce qui nous manque, ce Dieu dont nous sommes
en manque. Et lui se chargera de faire de nous la Lumière du
monde. Il le fait déjà.
Voilà comment vous serez de superbes Conseillers
presbytéraux, de superbes responsables de l’Entraide,
voilà comment nous serons tous de superbes enfants de Dieu.
Vous, Conseillers, avez été élus, et cette
élection est deux fois un appel. Appel à donner de votre
essentiel, c’est-à-dire de votre misère et de
votre manque de Dieu. Et appel à servir. C’est Dieu
lui-même qui vous appelle, qui a appelé chacun et chacune
et qui vous donnera sa propre force pour faire et pour tenir. Toute
cette communauté, aujourd’hui rassemblée, le sait,
compte sur vous, vous fait donc confiance et s’engage à
vous soutenir. Alors laissons éclater notre joie : c’est
bien notre misère et notre manque que, comme pour la veuve, Dieu
transforme en sel de la terre et lumière du monde !
Amen
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Juin 2010
Transgressez
!
1 Samuel 21
:3-7
Marc 2 :23-27
Mathieu 12 :9-14
Lévitique
25 :8-11a et 35-38
Il y a deux jours se fêtait le 70ème
anniversaire d’une belle transgression, l’appel du 18
Juin 40, qui appelait lui-même à d’autres courageuses
transgressions.
Et ce sera bientôt le grand sabbat
de l’été. A priori aucun rapport entre les deux… Pourtant,
on trouve dans la Bible des semaines de jeûne et de
repos, et bien sûr le sabbat, jour du Seigneur, mais
aussi des transgressions. Et on y trouve l’étrange loi
du Jubilé, où tous les cinquante ans, toutes les dettes
sont remises, les esclaves libérés, les propriétés vendues
rendues, car la terre n’appartient qu’à Dieu. Tout ce
qui fonde un ordre social et économique est ainsi bousculé,
sens dessus dessous.
Mais alors s’il y avait plus que du
repos, dans le sabbat ? S’il s’y trouvait de la rupture,
et même du bouleversement avec le Jubilé, voire de la
transgression ?
En ce temps-là, David n’est déjà plus
le jeune berger, à la fois innocent, fanfaron et totalement
confiant en son Dieu ; mais il n’est pas encore le grand
roi David. Goliath est mort, David a épousé Mikal, fille
du roi Saül, mais ce dernier, rejeté par Dieu, jaloux
et devenu fou, veut le tuer. Alors David fuit, avec
quelques compagnons, poursuivi par les troupes de Saül.
Arrivé dans une petite ville, épuisé, il demande du
pain au prêtre local. Qui n’en possède que du consacré
— un peu comme des hosties dans une Eglise catholique,
mais en plus nourrissant. David le lui demande quand
même, et le prêtre lui donne ces pains consacrés, exclusivement
réservés au Seigneur.
Transgression ! Parce que ces hommes
ont faim, et qu’ils sont pieux. Mais le prêtre le paiera
de sa vie.
Dix siècles plus tard, un autre homme
et ses compagnons, fatigués, ont également faim. Cette
fois, ils ne fuient pas un roi paranoïaque, mais parcourent
Israël pour annoncer l’amour de Dieu. C’est un jour
de sabbat. Ils traversent un champ de blé mûr, et les
disciples de Jésus en arrachent des épis pour se nourrir.
Mais des gens très bien, des Pharisiens, sont
témoins et gravement choqués. Non par la rapine, mais
par ce ‘’travail” accompli un jour de sabbat, et ils
reprochent à Jésus de ne pas mieux surveiller ses compagnons.
Transgression donc, à nouveau. Mais
Jésus répond en donnant l’exemple de David et des pains
consacrés : le sabbat est fait pour l’homme, et non
l’inverse.
Le même jour semble-t-il, ce qui correspondrait
bien à l’humour provocateur de Jésus et à celui des
Evangélistes, Jésus entre dans la synagogue locale et
y voit un homme dont la main est paralysée. C’est donc
sabbat. Jésus ne fait rien, mais interpelle les religieux
présents : ‘’A-t-on le droit de guérir un jour
de sabbat ?” Silence gêné. Alors, en les regardant un
par un, Jésus interroge : ‘’Lequel d’entre vous, si
son mouton tombe dans un trou le jour du sabbat, ne
va-t-il pas l’en sortir ? Et Dieu, Lui, n’aurait pas
le droit d’y guérir l’un de ses enfants ?” Et Jésus
guérit la main paralysée.
Transgression encore. Et les Pharisiens
décident de faire mourir Jésus. Comme quoi la transgression
est risquée, mais n’est pas synonyme de péché, ce serait
même parfois au contraire la non-transgression qui serait
un péché...
Toujours est-il qu’avec ces exemples
le sabbat devient beaucoup plus qu’un repos, il prend
les couleurs de possibles transgressions. Et cela pourrait
donner des couleurs à notre été !
Le grand sabbat de l’été est déjà par
lui-même une transgression, une vaste rupture : avec
le rythme de l’année, la charge et le stress du travail,
si possible d’avec nos valises de soucis ou d’obligations
sociales. Ce qui va parfois jusqu’à transgresser quelques
conventions communes, celles de l’habillement, par exemple,
au risque de transgresser les codes de la pudeur ou
du ridicule... Mais ces ruptures nous permettent d’être
quelqu’un d’autre, obéissant à d’autres lois. Comme
pendant le sabbat.
Mais, comme le sabbat, cette rupture
peut permettre aussi de rentrer en soi-même, de réfléchir,
de lire autre chose, de prendre du temps et du recul,
seul ou peut-être à deux, et de poser des questions
à sa vie. Parfois la questionner si fort que des décisions
fortes se prennent. N’a-t-on pas vu des hommes et des
femmes choisir, au mitan de leur vie professionnelle,
de se réorienter vers une vocation pastorale – par exemple
?
Mais le grand sabbat de l’été peut
aussi être l’occasion de vraies transgressions, petites
et grandes. Des transgressions qui, si l’on en croit
celle de David citée par Jésus, puis de Jésus lui-même,
pourraient s’avérer parfaitement positives et souhaitables.
Je vous en propose trois types, de
natures différentes, qui montent en gamme.
D’abord, les petites quotidiennes.
Un de nos amis, qui a beaucoup réfléchi et beaucoup
lu, aime dire que c’est une question d’hygiène mentale,
voire sociale : il est nécessaire d’effectuer une transgression
par jour, d’un ordre ou d’un autre. Pour éviter de s’enkyster
ou se rigidifier dans un conformisme moral, pour éviter
aussi que la vie sociale ne s’ankylose ou se rigidifie
; pour garder en soi et dans sa vie de la fluidité,
du jeu, de la souplesse. S’autoriser chaque jour une
transgression à l’égard du conformisme, de sa propre
timidité, de telle ou telle règle ou convention : de
petites transgressions de vocabulaire, de gestes ou
de comportement, mais dont je ne peux pas donner d’exemple,
d’abord parce que je me ferais tirer l’oreille à l’issue
du culte, mais surtout parce que cela semblerait autoriser
ce qui n’a pas à l’être... Sinon, d’ailleurs, ce ne
serait plus des transgressions.
Un critère quand même ? Certes ! Que
cela soit drôle, ou utile, ou que cela nous fasse du
bien, mais qu’en aucun cas cela ne puisse nuire à quiconque.
Ce qui exclut bien évidemment toute transgression au
code de la route, ou à nos fidélités… Mais sous cette
réserve, alors, oui, une petite transgression par jour,
c’est bon pour la santé ! Y compris la santé spirituelle,
pour nous souvenir que nous restons pécheurs, et nous
épargner de nous croire justes et bons par nous-mêmes,
et non par la seule décision de Dieu.
Mais on peut monter en gamme dans la
transgression.
David, puis Jésus, transgressent ouvertement
et consciemment la loi religieuse de leur temps, et
ils la transgressent dans ce qu’elle prétend le plus
sacré : les offrandes à Dieu, le sabbat. Mais la loi
religieuse se trompe : beaucoup plus importants que
les rituels sacrés ou les lois religieuses les plus
spirituellement accomplies, comme le sabbat, sont les
êtres humains, parce qu’eux seuls sont réellement la
présence de Dieu parmi nous. Rien n’est sacré, si ce
n’est le visage d’autrui, parce qu’il abrite le visage
de Dieu. C’est ce qu’affirmait la Genèse, c’est ce qu’a
signifié l’incarnation de Dieu en Jésus Christ.
C’est pour cela que David s’autorise
à manger et partager les pains consacrés avec ses compagnons
; c’est pour cela que Jésus laisse ses disciples glaner
le blé mur et que lui-même guérit l’homme à la main
paralysée le jour du sabbat. C’est pour cela que, enfant,
Jésus a désobéi à ses parents, pour s’occuper, expliquera-t-il,
des ‘’affaires de son père”. C’est pour cela que les
premiers apôtres défient les autorités du Temple de
Jérusalem.
Or, parfois, nous pouvons être conduits
à transgresser, jadis une loi religieuse, aujourd’hui
une loi civile, une règle morale ou une autorité, par
obéissance à plus important encore, à ce que nous croyons
être une exigence venue d’encore plus haut. C’est le
dilemme de l’aumônier de prison auquel un détenu demande
de sortir un courrier sans passer par la censure
; c’est le dilemme de certains militants écologistes
très engagés ; c’est le dilemme de notre propre Entraide,
quand elle s’interroge sur jusqu’où aider des immigrés
sans papiers.
Quand cela doit nous arriver, pour
se déterminer dans ces zones devenues incertaines, je
proposerai trois critères, trois repères :
° D’abord, que notre décision soit
nette de tout intérêt personnel. Que la transgression
envisagée ne soit en rien à notre avantage. C’est évident.
° En revanche, qu’elle vise un bien
incontestable pour autrui, sans pour autant nuire à
un ou des tiers. En tous domaines, là se situe l’ultime
et central critère, il s’appelle ‘’Tu aimeras le Seigneur,
ton Dieu de tout ton cœur et ta pensée, et tu aimeras
ton prochain comme toi-même”
° Enfin, la transparence et la clarté
de notre décision : être capable et prêt à en rendre
compte sans trouble à qui nous le demanderait.
Nous avons la chance de vivre dans
un Etat démocratique et de droit, et la plupart des
autorités auxquelles nous sommes soumis, dans la vie
professionnelle ou sociale, respectent généralement
le droit et les personnes. Mais on peut penser, hier
ou avant-hier, bien sûr aux huguenots résistants aux
dragons du roi, mais, plus près de nous, à ceux qui
ont rejoint De Gaule à Londres, aux appelés qui, en
Algérie, refusaient de pratiquer la torture, ou à certaines
militantes du Planning familial avant que l’avortement
ne soit autorisé en France.
Ils, elles étaient, pas toujours mais
souvent, protestants, et transgressaient.
Alors, quand ces trois critères : net
de tout intérêt personnel, visant un bien incontestable
sans nuire à autrui, prêt à rendre compte, sont assurés,
alors on peut se mettre à genoux, pour demander à Dieu
sa lumière, puis sa force et son aide, pour décider
et agir.
Mais montons une dernière fois en gamme
dans la transgression, et revenons au Jubilé de la Bible.
Cette fameuse année de total sabbat,
tous les cinquante ans, où toutes les dettes sont remises,
les esclaves libérés et les propriétés rendues. Sans
doute cela n’a-t-il jamais été mis en pratique et est
resté une sorte de rêve, d’utopie, d’idéal social à
atteindre. Mais peut-être cela a-t-il suscité de beaux
gestes de vraie générosité, dans l’histoire d’Israël,
et participé à la construction de sa spiritualité.
Et cela suggère une transgression :
une transgression magnifique des contraintes et des
fatalités économiques et sociales, un peu comme les
anciennes fêtes des fous ou les carnavals, mais où la
générosité remplacerait l’abandon des règles sociales
ou morales.
Alors, pourquoi pas nous ? Pourquoi,
puisqu’il est permis de faire du bien pendant le sabbat,
ne pas profiter de l’été ou de la rentrée pour transgresser
nos prudences, nos grises habitudes, nos très raisonnables
sagesses, pour d’impossibles gestes, de magnifiques
générosités, des pardons familiaux, des réconciliations,
des engagements ? Des gestes et des générosités qui
changent d’échelle, qui surprennent et qui marquent
; des pardons et des réconciliations qui changent le
cours des vies ; des décisions magnifiques qui inondent
l’année à venir et votre vie de soleil ; des transgressions
magnifiques des routines et des peurs, qui vous rendent
libres et heureux.
Et vous savez, des décisions si magnifiques
qu’elles peuvent se reproduire, même quand ce n’est
plus l’été…
Sans inquiétude : comme le précise
le Lévitique à propos du Jubilé :
« Mettez en pratique mes paroles et
prenez bien soin de les observer, alors vous habiterez
en sécurité dans ce pays. La terre donnera des récoltes
assez abondantes pour vous nourrir et vous pourrez vivre
sans souci… »
Ce que Jésus résume mieux encore :
« Celui qui veut sauver sa vie, la
perdra. Mais celui qui perdra sa vie à cause de moi
la sauvera. »
Alors bon été et bonne rentrée, de
petites et de magnifiques transgressions !
Amen
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Juin 2010
Reconnaissance
Genèse 14
: 18-20
Luc 9 : 10-17
I Thessaloniciens
5 : 16-18
Avez-vous déjà remarqué que le simple fait
de dire merci peut changer le monde alentour ? Peut, non
seulement nous changer nous-mêmes, peut, non seulement asseoir
de bonnes relations avec ceux qui nous entourent,
mais réellement changer notre environnement ?
La Bible en donne deux exemples :
Premier exemple : Genèse 14 : 18-20. On
ne sait pas très bien qui est Melchisédech, ce roi-prêtre
légendaire dont le nom signifie ‘’Roi de Justice”, qui en
plus régnait sur Salem, c’est-à-dire ‘’Paix” et auquel un
psaume fait une brève allusion, reprise et développée dans
l’Epître aux Hébreux. Mais dans ce passage de la Genèse,
qui clôt un récit de razzia et de contre-razzia dont Abraham
sort vainqueur, on peut remarquer quatre choses :
- D’abord
qu’on y partage le pain et le vin. Tiens, le pain et le
vin… ;
- Ensuite
qu’Abram y arrive en vainqueur et en bienfaiteur, et que
Melchisédech, qui est son obligé, le bénit ;
- Mais
que c’est pourtant Abram qui offre la dîme, une offrande,
à son obligé ;
- Enfin
que les relations de hiérarchie, de domination ou de dettes
sont chamboulées, au profit de remerciements réciproques
et solennels. Melchisédech a reçu quelque chose d’inespéré.
Mais de son côté, au sortir de l’épisode,
Abram a acquis un statut inespéré dans le pays où il n’est
qu’un immigré, et aussitôt Dieu lui confirme sa fabuleuse
promesse et la scelle par une alliance en bonne et due forme.
Le remerciement réciproque a ouvert un statut à Abram l’immigré,
et confirmé la surabondance de la promesse.
Deuxième exemple : Luc 9 : 10-17
Dans le récit de la multiplication des
pains, c’est encore plus frappant. Cette fois il s’agit
de pain et de poisson, comme à la pêche miraculeuse. Ils
sont là, cinq mille hommes et femmes, dans cette campagne
aride, alors que la nuit s’approche. Les renvoyer chez eux,
afin que chacun de débrouille ? Non, répond Jésus : ‘’Donnez-leur
vous-mêmes à manger”. Il récupère cinq pains et deux poissons,
et… il prie, pour remercier. Que se passe-t-il ensuite ?
On partage ces pains et ces poissons, et il y en a assez
pour les cinq mille. Jésus a dit merci, et a aussitôt pu
partager une nourriture que tous croyaient ne pas exister.
Or elle est là, disponible, jusque-là invisible, mais finalement
surabondante : on en remporte même douze paniers.
Tous ont reçu quelque chose d’inespéré.
Autrement dit, remercier, rendre grâce,
produit quelque chose, change réellement le monde
alentour, rend visible ce qu’on ne soupçonnait pas, ou ne
voulait pas voir, et permet de le partager. Et j’y vois
un formidable éloge et une formidable incitation au don,
à la confiance, à la gratuité. C’est cette gratuité-là qu’on
ne discerne souvent plus, et que je voudrais rendre à nos
yeux aujourd’hui.
On entend souvent dire que rien n’est gratuit,
que finalement tout est intéressé, que même inconsciemment,
on attend toujours un retour y compris du geste le plus
désintéressé, y compris même de l’amour supposé gratuit
par excellence…
On en fait même une théorie économique
: seul l’intérêt personnel serait le vrai moteur de
l’économie, et l’addition des intérêts personnels assurerait
la meilleure et la plus efficace des économies. Sottises.
Comme si une économie dont seul l’intérêt personnel serait
le moteur n’irait pas immédiatement, on le voit bien, jusqu’au
chaos, l’implosion et la violence. Comme si toute économie
n’avait pas pour premier fondement la confiance, à commencer
par la confiance en la parole donnée ou le contrat signé
; la fiabilité de l’ensemble reposant sur la fiabilité de
chacun.
Or la confiance est un don gratuit fait
à autrui. Bien sûr, notre confiance et tous nos gestes,
même les plus gratuits, produisent un retour ; bien sûr,
il est vrai que quand on donne et quand on aime on reçoit
toujours en retour, ne serait-ce qu’une satisfaction morale,
une bonne conscience ou une image de soi, et le sentiment
d’avoir discrètement aidé le monde à tourner.
C’est vrai. Mais c’est dérisoire. Et finalement
négligeable. Parce qu’en vérité tout est grâce. La vérité,
c’est que ce qui porte le monde, c’est au contraire la gratuité.
Et nous entendons évidemment ‘’grâce” dans gratuité.
C’est la gratuité qui nous enveloppe et
nous porte tous, tout simplement parce que nous sommes nés,
et que nous avons survécu.
Nous avons reçu la vie, cet infini de la
vie, et n’y sommes ni n’y pouvons rien. Nous avons reçu
la vie, cette inouïe improbabilité que je sois vivant, moi,
unique et reconnaissant, avec tout ce qui constitue un être
humain, d’intelligence, de cœur, de force et de devenir
; cette inouïe improbabilité que tu sois vivant, toi, unique
et reconnaissant ou reconnaissante, avec tout ce qui constitue
un être humain, d’intelligence, de cœur, de force et de
devenir
Nous avons reçu de grandir, et la plupart
d’entre nous de passer quinze ou vingt ans à recevoir gratuitement
nourriture, vie, santé, éducation, savoir, sécurité, affection,
amour, sollicitude, organisation sociale d’une incroyable
sophistication. Et tout l’héritage d’un million d’années
d’humanité.
Nous avons reçu de pouvoir vivre tout ce
temps, celui de devenir adulte, gratuitement, absolument
gratuitement. Sans même en prendre conscience, avant de
pouvoir saisir notre vie et commencer de la maîtriser, d’y
décider, de l’orienter, et à notre tour de pouvoir donner
et rendre un peu de ce que nous avons reçu, de pouvoir participer
à ce monde et cette humanité. Qui permettent à leur tour
de donner la vie, d’accueillir et de faire grandir d’autres
hommes et d’autres femmes.
Et même alors, même lorsque j’agis, que
je crée et que je rends, même alors c’est la gratuité qui
règne. Déjà par exemple, quand je donne la vie : quand
naît notre enfant, que fais-je ? Je dis merci. Je ne peux
que rendre grâce et m’émerveiller. Car qu’avons-nous fait
pour cela ? Nous avons accompagné, rien de plus, l’incroyable
cadeau qui nous était fait. Le plus souvent nous ne savons
même pas quand nous le concevons, alors de quoi se réclamer
? Tu as reçu, c’est tout, et quand ton enfant est né, même
si tu l’as voulu, je te souhaite de l’avoir reçu comme un
miracle !
Et s’il a grandi, c’est bien
sûr que tu l’y as aidé, tu as veillé,
travaillé, l’as entouré, protégé,
mais – même s’il a été difficile, et
odieux à l’adolescence, même s’il t’en
veut aujourd’hui – il t’a rendu infiniment plus que
ce que tu pensais lui donner ; et tu lui as donné infiniment
plus que ce que tu pensais lui donner. Et tu t’es
émerveillé qu’il grandisse de lui-même,
t’aime, que son intelligence se développe, que sa
capacité à agir à son tour dans le monde devienne
réalité…
Et lorsque toi-même agis sur le monde,
lui permettant ainsi d’accueillir de nouvelles vies, de
créer de la richesse, de la sécurité et même de la beauté,
et mieux encore de la solidarité, de l’amitié ou de l’amour,
tu ne te l’attribues pas, tu t’émerveilles de voir tout
cela exister. Tu t’indignes quand cela ne fonctionne pas
mieux, avec tant de violences et d’inégalités, mais tu continues,
toi et tes semblables, de tenir ta place pour que le monde
tourne, si possible plus rond. Et quand tu y réfléchis,
tu t’émerveilles, tu t’émerveilles encore, et tu dis merci.
Bien sûr qu’en tout cela tu reçois aussi,
et c’est tant mieux. Tu es payé en sécurité, en argent,
en confort, en respect, en amitié, et même en bonne conscience.
Mais tout cela n’est rien, c’est dérisoire, un peu d’écume,
du vent. La réalité, c’est que tu donnes infiniment et gratuitement
au monde, aux tiens et à la vie ; mais que tu reçois infiniment,
et infiniment plus, et gratuitement, de la vie, du monde
et des tiens.
Oui, le monde est grâce. La vie est grâce.
Et vous voyez bien que je ne parle que de Dieu ! Qui lui-même
s’est révélé en donnant tout, sans condition, son amour
total et la vie de son fils. Ce qui porte le monde, c’est
bien, depuis l’origine, le don de Dieu : sa création initiale,
son amour révélé en Jésus-Christ, son Esprit qui appelle
l’humanité. Nous sommes redevables à l’infini de cette gratuité.
Alors, le matin, chaque matin, chaque merveilleux
matin qui te donne une nouvelle chance, ou plutôt mille
chances d’exister, de vivre, de rencontrer, d’agir, de découvrir,
d’aimer, d’être aimé, d’être utile et donc de remercier
; chaque nouveau matin qui te donne, tout simplement d’exister…
commence, malgré ta lassitude peut être, par dire merci.
D’être là, de vivre, et de disposer de cette journée, de
tous les mots qui s’y échangeront, de tous les gestes qui
s’y produiront, de toutes les respirations que tu y feras,
de tout ce que tu y donneras et recevras sans pouvoir le
compter. Ce faisant, tu transformeras le monde. Tu le transformeras
à tes yeux, et tu lui permettras de ressembler à ce qu’il
est : une grâce, un cadeau.
Et cela, même si ta vie est rude. Même
si à la loterie de la vie, tu n’as pas ou tu n’as plus tiré
un bon numéro. Même alors il t’est offert de pouvoir dire
merci, tu le sais. Je n’oserais pas l’affirmer si je ne
voyais pas dans cette communauté-ci tel ou telle paroissien
ou paroissienne souffrant chaque jour dans son corps, ou
victime d’une difficulté à vivre, ou touché par une vieillesse
invalidante, ou par la perte d’un très proche, ou confronté
à la dureté de sa situation ; et que je ne les voyais pas
continuer pourtant de vivre pour donner, sans jamais
se décourager ni se détourner d’une vie tournée vers le
don, la gratuité, vers autrui, vers la grâce.
Ils sont, elles sont une grâce en eux-mêmes.
Ils, elles sont par leur vie même une parole qui dit la
grâce, la gratuité, l’infini don de Dieu, qui englobe et
porte toute l’humanité et toutes nos vies.
Melchisédech et Abram avaient raison de
dire merci ; Jésus sait qu’en disant déjà merci, c’est le
miracle du partage qui va se produire. Et il nous invite
à dire merci et à partager à notre tour, aujourd’hui, maintenant.
Parce qu’il sait, annonce et promet qu’il y a un lien direct
entre remercier et partager, que quand on dit merci, on
est prêt à partager. Et c’est pour cela que remercier peut
changer le monde alentour.
Alors, maintenant, nous n’avons rien de
mieux ni de plus urgent à faire que de continuer de dire
merci et de partager. ‘’Soyez toujours joyeux, dit Paul,
priez sans cesse et rendez grâce en toutes choses”.
Non pas chercher notre bonheur, ni notre
réussite, ni notre salut ¬¬ — nous sommes
déjà sauvés, déjà pardonnés
— mais nous occuper du bonheur des autres, du salut des autres,
de la grâce offerte et à offrir à toute
l’humanité.
Offrir la dîme au Seigneur, partager le
pain et les poissons, le pain et le vin.
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Mars 2010
Rameaux : nos déceptions
Matthieu 21 : 1-11
2 Corinthiens 3: 12;16-18
Aujourd’hui, pour tous les Chrétiens c’est le dimanche des Rameaux.
Le jour du grand malentendu. Apparemment une fête. En réalité un immense quiproquo.
Jésus, le fils d’un
charpentier du petit village de Nazareth, depuis trois ans parcourt
Israël et les contrées voisines en annonçant le
pardon de Dieu, son amour, la proximité de son règne,
déjà tangible à travers les guérisons, le
pain multiplié et les miracles qu’il opère. Ce
jour-là, Jésus entre triomphalement dans
Jérusalem, juché sur un âne, selon la
tradition des rois d’Israël, entouré des vivats
d’une foule joyeuse, confiante et enthousiaste, qui coupe et
dépose des rameaux sous les sabots de son âne, pour lui
faire un chemin royal…
Entrée du Messie tant attendu
dans la ville de David, occupée par les Romains ?
Avènement d’un nouveau roi, envoyé par Dieu
lui-même, pour instaurer le règne de Dieu, la paix, la
justice, la fraternité, le bonheur sur terre ?
Non, malentendu. Cinq jours plus tard,
Jésus sera mort, rejeté par cette foule en liesse et
abandonné de ses plus proches.
Que se passe-t-il donc à
Jérusalem, ce dimanche des Rameaux ? Il y a ce marginal, cet
illuminé, charpentier de province là-bas en
Galilée, qui parle si bien des choses de Dieu, qui a tellement
de tendresse et de sagesse dans les yeux, qui fait naître en
chacun, à son cœur défendant, tellement
d’espoir un peu fou ; qui, dit-on, a guéri tant de malades
et même paraît-il, ressuscité quelques morts ; qui
dit-on a déjà des milliers de disciples qui le suivent et
se préparent au nouveau règne de David et de Dieu ; qui
est si libre vis-à-vis des conventions et des autorités,
toujours bienveillant envers les petits ou les méprisés,
mais intraitable avec les pleins d’eux-mêmes ; qui est si
sûr de sa foi et si totalement dédié à sa
cause, sans aucune peur ni réserve ; si aimant dans son contact
avec tous et avec la foi d’Israël…
Tellement qu’on ne peut
qu’y croire, espérer, s’y donner et attendre le
règne de Dieu. On attend tout, et on lui donne tout, son espoir,
son enthousiasme, sa confiance, et tous sont là, au bord du
chemin, pour l’acclamer et se dire, chacun en secret « et
si c’était vrai ? Et si c’était maintenant ?
Et si… ça arrivait vraiment ?”
Et bien sûr ce n’est pas
ça. Quatre jours plus tard, ils l’auront tous
abandonné, cinq jours plus tard, il sera mort. Et lui
n’aura pas tenu ses promesses, non plus…
Déception.
Malentendu, surtout.
En songeant à cet épisode
et à l’actualité, j’étais tenté
de faire un parallèle avec une élection politique. Au
soir d’une élection, un nouveau ou une nouvelle
Président(e) de la République, Président(e) de
région, Maire, est élu. Tous ses partisans sont heureux,
joyeux, confiants, enthousiastes. Lui, ou elle, aussi. Mais il ou elle,
sait. Sait déjà qu’il ne pourra pas tout faire,
tout tenir, tout réussir, que la réalité et les
évènements seront souvent plus forts que sa
volonté et tous ses efforts ; qu’il décevra, parce
que les choses seront forcément différentes et plus
difficiles qu’on ne l’a espéré et pourtant
calculé. C’est, comme toujours et partout,
l’ingratitude de la responsabilité, l’ingratitude de
l’action.
De même pour Jésus. Qui,
à ce moment-là, pouvait apparaître lui aussi comme
un personnage politique, redouté des Romains et des
prêtres de Jérusalem. Mais ce jour-là, aux Rameaux,
tous y croient, joyeusement et avec confiance. Sauf un. Celui
qu’on acclame. Lui aussi, il sait. Il sait que dans quelques
jours tous ceux-là l’abandonneront, et qu’il sera
mort. Il sait que tous ceux-là se trompent, qu’il y a
maldonne, malentendu, illusion. Il sait quel est et quel sera son vrai
chemin.
Ils attendent un Dieu tout puissant, un
sauveur providentiel, un Messie politique, un guérisseur, un
magicien, un Dieu qui installerait d’un coup et sans effort la
justice et la fraternité, le bonheur, la droiture et la
fidélité, le Royaume de Dieu.
Mais Lui, ce qu’il est venu
annoncer, c’est autre chose, c’est l’amour et le
pardon de Dieu, sa promesse mais aussi son appel : changez vos
cœurs, changez vos regards, changez vos comportements et le monde
changera autour de vous. La justice, la fraternité et le bonheur
sont bien là, tout près de vous, mais… dans vos
mains à vous.
Déception inévitable pour toute cette foule qui attend quelque chose de magique.
Déception pour Jésus, qui
attendait et espérait de nous les humains, et comprend que nous
n’avons pas compris.
Avons-nous tellement changé depuis ?
Pas sûr. Un jour sans doute,
beaucoup d’entre nous avons sauté dans la foi, avec
confiance et enthousiasme, convaincus que plus rien ne serait comme
avant, que tout allait changer, que la puissance de Dieu allait tout
changer dans notre vie, dès aujourd’hui, et que nous
allions vivre l’amour de Dieu, la fraternité et
l’accueil d’une communauté croyante. Et nous
étions prêts à tout donner. Et nous avons
plongé dans la prière, avec confiance et enthousiasme, et
nous en avons tout attendu :
Le bonheur du dialogue avec Dieu,
L’émerveillement de notre intimité avec le Seigneur,
La reconnaissance infinie pour tout ce
qu’il donne, sa tendresse, ses dons, la foi, et l’attente
de tous ces dons à venir
La prière qui sera entendue,
puisque nous sommes sincères, désintéressés
et confiants, et que Lui a promis, et que Lui est fidèle,
Les guérisons qu’il va offrir autour de nous,
Les réconciliations, les portes ouvertes pour tant de situations sans issue…
Et l’on commence la prière
et la vie de foi avec enthousiasme, en se réjouissant avec la
communauté et en se disant en secret : “Il le fera, Il
l’a promis ; et c’est tellement
nécessaire…”
Et puis ce n’est pas tout
à fait ça. C’est moins spectaculaire, ce
n’est pas magique… Les réponses sont souvent
muettes ou différentes, les guérisons restent rares, les
réconciliations s’enlisent parfois, des situations
demeurent sans issue…
Déception.
Mais ne te résous pas à
la déception. Ce serait en rester à l’illusion et
au malentendu de ce jour des Rameaux. Or, c’est autre chose qui
t’est proposé, autre chose qu’une solution magique
à toutes tes attentes. Parce que c’est sur toi et moi que
Dieu parie, ce n’est pas notre environnement, c’est nous
qu’Il veut changer en profondeur. Et pour toi aussi, comme pour
Jésus, il s’agira d’un chemin, un vrai chemin dans
la durée, une construction de toi-même dans la
durée. La Bible te le promet : “C’est parce que nous
avons une telle espérance, écrit Paul, que nous
sommes pleins d’assurance. Et c’est ainsi que nous sommes
transformés de gloire en gloire ; pour devenir à
l’image du Seigneur, car telle est l’œuvre accomplie
par l’Esprit de Dieu”. Devenir semblable au Seigneur,
être métamorphosé à l’image du Christ !
Oui. C’est bien cela que dit
Paul. Mais comme pour Jésus, il s’agit d’un chemin
qui demande du temps, et parfois une croix à porter. Parce que
celui qui vient à nous, ce n’est pas un Christ-roi, mais
un christ en croix, révélant par sa souffrance
qu’à travers le don de nous-mêmes, la souffrance est
crucifiée ; qu’à travers l’obéissance,
la nuit est traversée ; qu’à travers la
prière, nous sommes transformés ; qu’à
travers les siècles l’amour rejoint et épouse
l’humanité.
Un Christ en croix,
c’est-à-dire un Christ qui se donne et non un Christ qui
gouverne. Un Christ qui, au-delà des illusions peut-être
ou des malentendus des premiers jours, nous donne sa présence
permanente au fond de nous, comme une compagne de chaque heure et de
chaque instant, d’une fidélité absolue, dans la
durée, présente dès qu’on entrouvre la
porte… Une présence qui s’appelle l’Esprit de
Dieu.
Une présence qui nous emplit,
nous agrandit et métamorphose notre vie, qui transforme notre
passage sur terre en sillon et en semence, et qui nous promet dans un
chuchotement que oui, un jour, il y aura réparation, que
l’amour triomphera et se nourrira du nôtre, donné en
secret toute notre vie, pour le démultiplier et envahir la terre
entière.
Et c’est ainsi que nous nous
construisons, ou plutôt que nous sommes construits, et que nous
devenons, chacun, de beaux êtres. Semblables au Seigneur, ose
dire Paul. Mais à travers une lente maturation, un cheminement
intérieur, une imprégnation de la volonté de Dieu
en nous, de la logique de Dieu en nous, cette logique d’amour, de
bienveillance, de pardon, de non-jugement ; cette logique de
détachement vis-à-vis de nos biens, de nos convoitises,
de nos prétentions, de nos peurs et de nos vanités ;
cette logique de transformation de gloire en gloire dit Paul, mais on
dirait plus sobrement en personnes qui donnent et se donnent
naturellement, sans y penser ; en personnes qu’on estime,
qu’on croit, qu’on remercie d’exister ; en personnes
qui n’ont même pas conscience de leur qualité et du
bien qu’elles apportent autour d’elles et au monde.
En personnes qui deviennent sans le
savoir, imperceptiblement, les pinceaux de Dieu sur la terre, y
dessinant entre ses mains une humanité nouvelle. Et qui, chemin
faisant, découvrent que si : Dieu répond, le monde change
autour d’elles et avec elles, des guérisons, des
réconciliations et de nouveaux départs se produisent tout
au long du chemin…
Voilà ce que représente la fête des Rameaux :
L’enthousiasme d’un
commencement, avec sa part d’illusion ou de malentendu, pour
promettre beaucoup plus : cet enthousiasme temporaire n’est
encore rien, c’est juste l’étincelle de la
lumière qui fera de nous, parfois à travers nos propres
croix, des personnes lumineuses, à l’image du Seigneur,
avant de submerger et d’envahir la création entière.
C’est Pâques qui le permet. Dimanche prochain.
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Décembre 2009
Un
Noël pas comme les autres
Isaïe 42 : 1-4
Luc 1 : 41-53
et 2 :15-20
Cette nuit, la naissance du Christ…
Nouvelle formidable ! Formidable à
l’échelle de l’humanité et de
l’histoire… et totalement inaperçue à
l’époque. Aujourd’hui, passablement
détournée de son sens, elle est devenue fête
familiale au mieux, au pire fête commerciale et moment de grande
solitude pour les sans famille.
Pourtant, cet événement inaperçu à
l’origine s’est entre-temps installé dans l’histoire,
et la fête de cette naissance a finalement supplanté
en prestige cette autre fête qui devrait être centrale
pour les chrétiens : Pâques, la résurrection. Mais si
ces deux fêtes étaient un peu la même fête ?
Noël, c’est la naissance d’un enfant
qui arrive à la vie, mais qui au terme de son parcours
reviendra à la vie, ressuscitera. Comme à Pâques. Alors,
Noël c’est un peu comme si le Christ ressuscitait à
nouveau, recommençait à nouveau, pas seulement à Pâques
mais aussi à Noël.
Pour l’illustrer, je voudrais vous
raconter ce que j’ai vu il y a trois semaines. Pour
moi, cela a été comme un Noël reçu en plein visage et
en plein cœur. Un Noël sans sapin, sans bougie, loin
des cadeaux, du foie gras, des dindes et des bûches,
mais un Noël de résurrection.
Qu’ai-je donc vu, il y a trois semaines
? Certains se souviennent peut-être que notre fille
Alix, qui fait un stage dans un Foyer d’Accueil du CASP
, le Centre d’Action Sociale Protestant, avait annoncé
un défilé de mode préparé et réalisé par d’anciens SDF,
avec des vêtements et des matériaux de récupération
– certains d’entre vous ont peut-être même donné de
vieux vêtements ou des jeux pour cet improbable défilé,
merci encore !
Alors je ne vous raconterai pas la
robe de mariée en papier bulles, superbe ; ni la veste
tout en ouate, un vêtement comme de la neige ; ni même
les robes en emballages de plaques de chocolat ou en
canettes de Coca, ou en bouchons plastiques, totalement
bling bling ; mais je vous raconterai ce à quoi j’ai
assisté et que je ne pensais pas possible. Cela s’appelait
“Récupérons-les, récupérons-nous”.
Récupérons-les : les vieux vêtements,
les vieux objets, les vieux matériaux, ils ne sont pas
foutus, ils peuvent encore servir — et être beaux.
Récupérons-nous : les vieux, les estropiés
et les boiteux de la vie, les cassés, les anciens drogués
ou alcolos, ils ne sont pas foutus, ils peuvent encore
servir — et même être beaux .
Et ce soir-là tout a commencé par un
simple générique… Un écran noir au fond de la scène,
au centre duquel apparaît un nom, auquel succède un
deuxième, puis un autre, et un autre encore, parfois
accompagné d’un surnom familier. Et soudain, le cœur
est saisi, on comprend ce qui se passe. Nous sommes
plus de deux cents à regarder. Et ces noms, quels sont-ils
? Ceux de SDF. De vaincus de la vie. De recalés de l’amour,
du travail, de la maladie, de la dignité ; des oubliés,
des transparents, des inexistants, des gênent-le-paysage.
Et ce soir-là, ils voient leur nom, seul au centre de
l’écran, regardé par 200 personnes à la fois, comme
des vedettes. Oui, eux sont les vedettes ce jour-là.
La preuve : le film continue, et elles
et eux sont présentés, avec leurs visages marqués, leurs
corps fatigués, mais une présentation particulière pour
chacun, pleine d’humour et de tendresse. Et déjà, eux
desquels on détourne le regard dans la rue, on se sent
leurs amis.
Après le générique, certains montent
sur scène, hésitants, parfois mal assurés sur leurs
jambes, et ils chantent, ou lisent des textes, terribles
et beaux, qu’ils ont eux-mêmes écrits. Comme celui-ci,
d’une ancienne droguée, ancienne à vendre, qui demande
pourquoi on peut tomber de plus en plus bas jusqu’à
devenir plus rien, et d’abord à ses propres yeux…
Comment fait-on pour tomber si bas,
si bas ?
Comment fait-on pour devenir craintif,
sursauter à la vue de policiers, se ratatiner quand
quelqu’un lève la voix,
Comment et pourquoi a-t-on peur
quand on n’a rien fait de répréhensible ?
Comment fait-on pour devenir veule,
laide, échevelée, sale, lâche, méprisée quand on a été
belle, mince, innocente, honnête, sincère, pudique,
amoureuse, le cœur plein de tristesse, puis de joie,
puis d’assurance, puis d’espoir, puis de projets, puis
de confiance ?
Pourquoi la douleur a-t-elle engendré
la laideur ? Au lieu de la dignité ? Au lieu de la compassion
? Au lieu de la tendresse pour les faibles, pour les
innocents ?
Et puis est venu le défilé. Redouté.
Redouté parce que des femmes et des hommes comme cela,
cassés par la vie, cassés physiquement et moralement,
qui jouent les mannequins en portant les vêtements de
soirée qu’ils ont eux-mêmes crées avec des matériaux
de récupération… Oui, on redoute !
Arrive la première, devant les 200
spectateurs, vieille, abîmée, fragile. Poussant son
déambulateur. Oui, son déambulateur. Sans un sourire.
Le regard et le visage tendus, fixés sur l’autre bout
du tapis rouge, fixés sur cet escalier qui conduit à
la scène et qu’on ne sait comment elle pourra le monter.
Regard et visage tendus, concentrés, crispés par l’effort
de chaque pas et par la volonté de tenir son rôle. Dans
un vêtement inouï, fait de ballons multicolores, comme
pour la porter…
D’abord, un silence incrédule, saisi,
respectueux. Puis un tonnerre d’applaudissements et
d’encouragements joyeux : ce ne sont pas les ballons
qui la portent, mais les applaudissements et la fierté.
Et elle qui ne cille pas, mais marche, marche, et qu’on
aidera à se hisser sur la scène, la première… Déjà,
la gorge est nouée.
Suivent des couples improbables, dansant
sans trop de souplesse, mais dansant, heureux et souriants
sous les projecteurs et les regards de tous, réelles
et vraies vedettes du jour. Vedettes méritées, parce
que ce sont elles et eux qui ont osé, qui ont fait,
et qui osent encore ce soir-là.
Puis vient – était-ce la dernière ?
pas tout à fait – une femme… laide. Tellement marquée
et abîmée par la vie, le corps lourd et maladroit, tassé,
incertain, comme effondré, le visage lourd et triste,
sans plus le moindre charme, dans une parure totalement
décalée… Mais à travers ce visage sans attrait, qui
visiblement a enduré de tout, s’exprimait une telle
sérénité toute simple, une telle évidence d’être là,
et de pouvoir elle aussi, elle justement, défiler, être
mieux qu’applaudie : être regardée, tenir sa place,
exister, que cela n’avait rien de ridicule, ni d’inconvenant,
ni de pitoyable, c’était admirable, simplement, et c’était
juste.
Les amies de notre fille, qu’elle avait
invitées et qui étaient derrière nous, de grandes jeunes
femmes de 25 ans, élégantes, diplômées, bien insérées,
pleuraient d’émotion, et n’étaient pas les seules dans
la salle…
Enfin, l’apothéose ! Tout ce monde
mélangé, mêlé aux animateurs, des SDF aux universitaires,
tous ensemble serrés sur la scène à 50 ou 60, dansant
joyeusement, avec ou sans talent, mais surtout sans
complexe et sans réserve, devant une salle debout, applaudissant
à tout rompre et dansant aussi au rythme des tambours,
sans plus vouloir s’arrêter…
Des SDF devenus vedettes… C’est un
miracle. C’est de l’impossible et de l’impensable devenus
vrais. Vedettes… d’un soir ? Non, ce sont eux
qui ont voulu, longuement préparé, réalisé et vécu cette
soirée. Ils sont redevenus acteurs. Et c’est toute leur
vie qui s’en trouve transformée. Ils ne sont plus des
pauvres, puisque ce sont eux qui créent et qui donnent.
Et cela, si ce n’est pas une nouvelle
naissance, qu’est-ce ? Si ce n’est pas ce que promet
Noël, qu’est-ce que Noël ? Car ici, on est bien loin
des sapins, des bougies, des cadeaux, du foie gras et
des bûches ; ici, nous sommes dans l’étable, rejetés
de la société normale, comme Marie et Joseph. Mais c’est
là que naît Jésus. Et c’est là, c’est ainsi que renaissent
ces femmes et ces hommes. Oui, j’ai vu Noël ce soir-là.
Vraiment Noël ! Ce n’était pas un conte.
« Il ne casse pas le roseau qui
fléchit, il n’éteint pas la lampe qui faillit, mais
il apporte le droit… » dit Isaïe ; « Il accomplit des
œuvres puissantes, il met en déroute les orgueilleux
et il donne une place aux humbles » chante Marie…
Cela ne nous interdit pas, demain,
de fêter Noël en famille et avec des amis, autour d’un
sapin, de jolis paquets et d’un bon repas.
Cela ne nous interdit pas non plus
de partager, d’être généreux et d’avoir du respect pour
ceux qui le méritent le plus, ceux d’en bas…
Mais surtout, cela devrait nous convaincre
que Noël n’est pas un simple conte de Noël. Je ne sais
pas quelle est, à chacune et chacun de vous, sa blessure
cachée, sa souffrance, son regret ou son inquiétude,
sa fêlure peut-être profonde, mais quand je vois une
telle renaissance comme ce soir-là au CASP, je me dis
que Noël existe, et que pour chacun, chacune de nous
aussi, Noël est une promesse.
Je ne sais pas laquelle, mais une promesse
de nouveau départ, de nouvelle naissance, de lendemain,
et que la seule chose qui nous soit demandée pour cela,
c’est de toujours garder confiance et être prêt à aimer.
Oui, la promesse de Noël est pour toi,
aussi.
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Juillet 2009
Mères
porteuses
Genèse 16 : 1-10,
Matthieu 18 : 4-6
Matthieu
22 : 34-40
Vous en avez sans doute entendu parler
: les Etats généraux de la bioéthique viennent de se
terminer, en France, et un rapport sera présenté au
Président de la République.
De son côté la
Fédération Protestante de France a réuni un groupe
de travail représentatif de ses diverses églises, des
évangéliques aux Luthéro-réformés.
Il vient de publier un avis sur ces sujets. D’un commun accord,
il se prononce pour un rejet du “droit à
l’enfant”, que ce soit pour les couples homosexuels, les
célibataires, ou les mères porteuses ; il recommande
d’encadrer strictement et de limiter les recherches sur
l’embryon ; de prévenir toute tentation eugénique ;
enfin de maintenir le refus de toute marchandisation du corps humain.
Sans reprendre tous ces thèmes, très
difficiles et sur lesquels on peut avoir des avis différents,
je vous propose ce matin de nous arrêter sur ce qui
est peut-être la plus délicate et la moins consensuelle
de ces questions : le droit à l’enfant, et plus précisément
au travers des mères porteuses, ou gestation pour autrui.
Le Conseil d’Etat, par exemple, s’est
déjà prononcé contre, en justifiant son avis par le
souci de protéger tant les divers adultes concernés
que l’enfant. Peut-on aussi donner un avis sur une telle
question à partir de la Bible ? On peut en tout cas
l’interroger, puisque des mères porteuses se trouvent
dans la Bible, et pas n’importe lesquelles !
Abraham a reçu l’immense promesse :
une descendance qu’on ne pourra compter, un pays, et
de devenir bénédiction pour autrui.
Mais le temps passe, Abraham et son
épouse Sarah n’ont toujours pas d’enfants, Sarah suppose
que c’est elle-même qui est stérile. Alors, selon une
coutume dans l’Orient ancien, elle offre sa servante
à son mari pour qu’il passe quelques nuits avec elle.
Abraham accepte, et la servante Hagar se retrouve enceinte.
Elle devra, selon l’expression coutumière, accoucher
sur les genoux de sa maîtresse, et l’enfant sera réputé
être celui de Sarah. Une mère porteuse, nos techniques
sophistiquées en moins.
Mais sitôt qu’elle se voit enceinte,
Hagar manifeste un grand mépris pour sa maîtresse Sarah,
dont la stérilité est ainsi confirmée. Hagar se considère
déjà comme la seule mère de l’enfant d’Abraham, et revendique
dès lors un nouveau statut. Sarah ne le supporte pas
: c’est elle qui a proposé l’arrangement, et Hagar ne
respecte pas le contrat. Alors elle se tourne vers le
père et lui enjoint de choisir. Abraham choisit son
épouse, la laisse traiter comme elle veut la servante,
celle qui porte l’enfant qu’il attend depuis si longtemps.
Au point qu’Hagar s’enfuit. Il faudra que Dieu intervienne
lui-même pour la convaincre de revenir et de se soumettre,
se soumettre à sa condition, se soumettre au contrat.
L’enfant naît, grandit. Ismaël sera
son nom. Qui finalement tient le rôle de mère ? On ne
sait pas bien. Mais quand Dieu vient confirmer à Abraham
sa promesse de descendance, en annonçant que Sarah aura
un fils, la réaction d’Abraham est immédiate : “O Eternel
! Qu’Ismaël vive devant toi.” Abraham aime son
fils et croit en lui. Mais Dieu lui répond, assez sèchement
: “ Ce n’est pas ça ! Ismaël, d’accord, deviendra aussi
une grande nation, mais c’est Sarah, ta femme, qui portera
votre enfant. Et tu l’appelleras Isaac !”
Et malgré leur grand âge, Abraham et
Sarah ont un fils, Isaac.
L’histoire ne fait pourtant que commencer,
car les deux garçons grandissent et jouent ensemble,
mais plus âgé, Ismaël l’aîné, domine. Et Sarah voit
le moment où c’est le fils de l’autre qui héritera…
Alors elle demande carrément à Abraham
de chasser son fils aîné, qu’elle avait pourtant voulu,
qui est pourtant son fils légal.
Et Abraham, à nouveau, choisit son
épouse et l’enfant qu’ils ont eu ensemble ; il chasse
son aîné avec Hagar, sa mère biologique.
Et c’est ainsi que commence la transmission
de la promesse faite à Abraham, par une histoire triste,
pleine de souffrance et de contradictions :
Abraham, le père d’intention, le père
biologique, le père légal et père coutumier, est privé
de son enfant pourtant aimé, qu’il doit lui-même chasser
;
Sarah, la mère d’intention, la mère
coutumière et légale, est privée de cet enfant-là, qu’elle
avait elle-même voulu, demandé, programmé et obtenu,
et c’est elle-même qui réclame son départ ;
Hagar, la mère biologique, qui n’est
ni mère d’intention, ni mère légale, ni mère coutumière,
gardera pourtant avec elle l’enfant qu’elle avait porté
pour d’autres, mais elle est chassée et perd son statut,
son revenu et tout son environnement ;
Ismaël enfin, l’enfant, qui déjà se
sait bâtard, demi-fils de ses mères, est privé de son
père qui l’aimait pourtant, et de sa mère légale, et
se retrouve en exil, chassé par son propre père…
Et c’est Dieu lui-même, Lui qui ne
s’était pas satisfait de l’option “mère porteuse” pour
Ismaël, c’est Lui qui a conseillé cette rupture, en
conservant l’enfant à sa mère biologique.
Deuxième exemple, deux générations
plus tard : Jacob et les quatre mères de ses treize
enfants connus…
Jacob, en exil, ayant fui son frère
Esaü après l’avoir berné, tombe amoureux de la jeune
Rachel, et Rachel de Jacob. Mais, coutume aidant et
beau-père magouillant, c’est Léa, la sœur aînée de Rachel,
qu’il épouse d’abord.
Il épousera les deux, mais une concurrence
acharnée s’installe rapidement entre les deux sœurs/deux
épouses, Léa la féconde non aimée, et Rachel l’aimée
stérile. Une jalousie amoureuse qui se focalise sur
les enfants que Rachel n’a pas, au point que, désespérée,
elle recourt à la même coutume que Sarah : elle offre
sa servante à Jacob, pour qu’elle accouche sur ses propres
genoux. Commence alors une véritable compétition au
nombre d’enfants entre les deux sœurs avec leurs deux
servantes, une compétition qui donnera les douze fils
de Jacob, ancêtres des douze tribus d’Israël.
Mais au prix d’une seule femme aimée
sur les quatre, Rachel, deuxième épouse mais seule aimée,
qui finira par mourir en couches ;
d’une épouse première épouse, Léa,
mais de deuxième rang, non-aimée, qui ne sera comblée
que par la naissance de ses (au moins) sept enfants
;
de deux servantes mères porteuses,
qui n’ont pas droit à l’amour de leur maître et ne portent
d’enfants que pour leurs maîtresses, mais bénéficient
d’un statut social amélioré ;
enfin de douze garçons qui ne sont
plus là pour eux-mêmes, mais sont réduits au statut
d’enjeu, d’objets, d’instruments de compétition, de
sorte de mises dans le jeu de rôles familial.
Avec pour conséquence que les fils
s’entendent mal, la rivalité s’est reportée
sur eux, entre eux ; ils se disputent le droit d’aînesse et
ne s’entendent qu’en désignant l’un
d’entre eux comme bouc émissaire — le fils
préféré de leur père,
évidemment… Ici, pas de drame au niveau des parents, mais
il se reporte au niveau des enfants avec l’élimination de
Joseph. Image frappante de Jacob, parlant de “son” fils
Joseph puis Benjamin, devant les dix autres fils qui doivent ainsi
entendre qu’eux-mêmes ne comptent pas comme ses
fils… Peu de drame, mais beaucoup de souffrances.
Alors, que conclure de ces deux exemples,
où les mères porteuses ne semblent pas poser de problème
juridique ou moral, mais s’accompagnent de contradictions
et de souffrances ?
Devons-nous dire “oui” aux mères porteuses,
puisque la Bible, avec les patriarches, figures phares
et respectées du Premier Testament, en donne l’exemple
et l’inscrit dans une étape fondatrice de l’histoire
du salut ?
Devons-nous dire “non”, parce que,
s’il est vrai que cette pratique existe dès la Bible,
elle entraîne des situations complexes, insolubles et
contradictoires, avec les souffrances qu’elles suscitent
? En observant aussi que les mères porteuses de
la Bible sont chaque fois des servantes ou des esclaves,
dépendantes juridiquement ou économiquement, comme on
le constate à nouveau le plus souvent aujourd’hui.
Je ne trancherai pas. D’abord parce
que la Bible ne tranche pas. Elle expose, et n’en tire
aucune conclusion. Alors je ne me permettrai pas de
le faire à sa place. De même la Fédération Protestante
de France, qui, si elle s’est prononcée contre le principe
des mères porteuses, a précisé qu’il ne s’agit que d’un
avis non normatif, qui ne vise qu’à éclairer et accompagner
la décision de chacun. Elle veut, en bonne représentante
de la démarche protestante, laisser chacun se déterminer
en conscience, dans son colloque singulier avec lui-même
et avec Dieu. Colloque évidemment élargi au couple et
à ceux en qui il a confiance.
Sur des questions aussi délicates,
où des situations très particulières peuvent se présenter,
il serait présomptueux de donner un avis universel et
définitif.
Mais pour éclairer la réflexion de
chacun, peut-être peut-on rappeler simplement ici trois
éléments :
Le premier, c’est que tout au long
de la Bible, l’attention et la précaution se focalisent
sur le petit, le faible, le pauvre, l’immigré, le dépendant.
C’est dire qu’aux yeux de l’Evangile, l’intérêt de l’enfant,
qui ne peut donner son avis, prévaut sur tout autre.
Il devient alors difficile d’invoquer un “droit” à l’enfant.
D’autant que la création de l’être humain en tant qu’‘image
de Dieu’ rend impensable de considérer l’enfant comme
un objet ni comme un droit, encore moins de le monnayer.
Ce respect pour l’enfant, nous l’entendons de la bouche
même de Jésus : “Celui qui fait tomber l’un de ces enfants,
il vaudrait mieux pour lui qu’on lui attache une lourde
pierre autour du cou, et qu’on le jette à la mer…”
Second rappel : La Bible, et surtout
pas l’Evangile, ne donnent un catalogue de permis et
d’interdits, en particulier face aux nouvelles questions
que pose notre siècle en pleine effervescence. Mais
elle donne un repère stable et lumineux : le premier
commandement, “Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et tu
aimeras ton prochain comme toi-même”. Cette balise-là,
indéracinable, conduit inévitablement à considérer que
notre situation personnelle n’est jamais le plus important,
mais que la remise à Dieu de toute notre vie, et le
bien d’autrui, sont non seulement le seul repère ultime
et décisif, mais aussi le seul rocher sur lequel se
fonder, s’accrocher et être heureux. Et donc avant son
cas ou ses options personnels, avoir le souci de l’enfant
à venir ; avoir le souci de l’éventuelle mère porteuse
et des relations ultérieures — la Bible montre que la
difficulté n’est pas la fabrication de l’enfant, mais
les relations qui s’ensuivent – et enfin avoir aussi
le souci des parents en espoir ou en désespoir d’enfant.
Troisième rappel, le pardon. Savoir
redire, et nous redire à nous-mêmes, que, quoi que nous
décidions ou fassions, si nous le faisons sous le regard
de Dieu et en cherchant toujours le bien le plus large,
nous sommes aussi, déjà, sous son pardon… Et que nos
décisions, nous pouvons toujours et toujours ne les
prendre qu’à genoux, dans la prière insistante, offerte,
écoutante et confiante.
Il est fidèle. Il ne nous abandonnera
pas, quoi que nous décidions.
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Juin 2009
Le
bonheur
Jérémie 1 : 4-10
Jean 11 :28-36
Matthieu
5 : 1-10
Ça y est, mais oui, mais oui, l’école
est finie, l’été est là, ce sont bientôt les vacances…
Tout le monde est heureux ? Non, tout
le monde n’est pas heureux, tout le monde ne part pas
en vacances, et même en vacances, tout le monde n’est
pas toujours heureux…
Mais au fait, que faut-il pour être
heureux ? On sait bien que l’argent, ni les vacances,
ni l’été, n’y suffisent.
Alors que faut-il pour être heureux
?
Allons voir dans la Bible comme toujours.
Je vais vous en raconter trois histoires.
Première histoire : (Matthieu 15 :
21-2)
Jésus, dans ses longues marches
avec ses compagnons, a passé plusieurs frontières, et
se retrouve au-delà d’Israël, au nord, près de grandes
villes. Là-bas, Jésus continue de parler du règne de
Dieu, qui va bientôt venir, et de l’amour de Dieu. Une
femme, une étrangère, l’écoute et s’approche de lui.
Elle l’appelle : “Maître ! Aie pitié ! Ma fille, ma
petite fille est malade, très malade, j’ai peur qu’elle
meure !” Mais Jésus se tait. Il ne dit rien, ne répond
pas et continue son chemin. Elle insiste, supplie, l’appelle,
crie comme on crie au secours, parce que de toute façon,
c’est sa fille, alors, même si cela ne se fait pas,
elle s’en moque, elle persiste. A la longue, les compagnons
de Jésus s’impatientent : “Ecoute Jésus, ce n’est plus
possible, renvoie-là, elle nous casse les oreilles !”
Jésus pourrait la renvoyer. Mais il
hésite. Il répond à ses compagnons, mais
c’est comme s’il se parlait à lui-même :
“Je n’ai été envoyé qu’aux
brebis perdues d’Israël !” Dure, cette
réponse de Jésus. Il n’a pas repoussé cette
femme, mais il ne lui a pas répondu non plus, parce qu’il
sait qu’elle n’est pas juive et qu’il pense avoir
été choisi et envoyé par Dieu pour s’occuper
de son peuple, Israël, mais pas des étrangers, pas du monde
entier. Il pense donc qu’il ne peut guérir que les enfants
d’Israël.
Mais la femme vient carrément devant
lui, et tombe à genoux à ses pieds : “Maître, aide-moi
!” Et jésus répond par la phrase qui est peut-être la
plus dure de tout l’Evangile : “Ce n’est pas bien de
prendre la nourriture des enfants, et de la jeter aux
chiens !”
Oh !...Les enfants, ce sont les enfants
d’Israël, bien sûr, et donc, les chiens, ce sont cette
femme étrangère, et sa petite fille malade… A l’époque,
il n’y a pas pire insulte qu’être traité de chien. Est-ce
que cette mère humiliée, repoussée, va se relever et
partir en insultant Jésus ? Non : c’est sa fille qui
est malade. Et elle croit en Jésus. Alors tant pis si
elle est traitée de chien, elle a confiance et elle
veut sauver son enfant : “Je sais, c’est vrai Maître,
répond-elle, mais les petits chiens mangent les miettes
qui tombent de la table des enfants”
Alors, Jésus s’arrête. Il regarde cette
femme. Il voit sa foi, sa confiance, et son amour pour
sa fille. Il la voit. “Que ta foi est grande ! dit-il.
Tu peux aller ta fille est guérie.” Jésus a compris,
Il a reconnu cette femme inconnue, il a reconnu sa douleur,
son amour de mère, son humilité et sa confiance. Il
a compris, grâce à elle, cette étrangère, qu’il n’était
pas envoyé seulement pour les enfants d’Israël, mais
pour tous.
Alors la femme est repartie, heureuse.
Heureuse parce qu’elle a été reconnue, elle et
sa souffrance. Et que, par suite, sa fille a été sauvée.
Deuxième histoire (Jean 11 :28-36)
Jésus a trois amis proches, deus sœurs
et un frère, Marthe, Marie et Lazare. Et Lazare, lui
aussi, tombe gravement malade. Mais Jésus n’est pas
là, il est encore dans une autre région, au-delà du
fleuve, le Jourdain. On prévient Jésus, mais il ne bouge
pas, comme il ne répondait pas à la femme étrangère.
Lazare meurt. On prévient Jésus que ce n’est plus la
peine de venir, et c’est alors que Jésus se met en route,
malgré le danger, pour lui, de passer près de Jérusalem.
Quand il arrive, Lazare est déjà enterré,
toute la famille et les amis de Marthe et Marie sont
là pour les consoler. Elles se précipitent, l’une, ensuite
l’autre, à sa rencontre en pleurant : “Si tu avais été
là, notre frère ne serait pas mort !” Leurs amis, leurs
proches, pleurent aussi, et Jésus voit combien Lazare
était aimé. Ils conduisent Jésus jusqu’au tombeau, et
quand il voit le tombeau fermé, à son tour, les larmes
lui viennent, et il pleure lui aussi.
Alors tous se disent, les uns aux autres
: “Regardez ! Il pleure ! Jésus aussi pleure.
Regardez comme il aimait Lazare, lui aussi !” Et cet
amour de Jésus, cet amour de ses sœurs et de tous ses
amis, tout cet amour fera que Lazare reviendra à la
vie, lui rendra la vie. Parce qu’il était tellement
aimé, de tous et de Jésus.
Troisième histoire (Jérémie 1 :1-10)
C’était un prêtre, un prêtre parmi
d’autres, comme il y en avait beaucoup à cette époque
ancienne autour du temple de Jérusalem. Mais Dieu, un
jour, lui parle. Est-ce que c’est directement, est-ce
que c’est à travers la prière, est-ce que c’est par
l’intermédiaire de quelqu’un d’autre, qui lui parle
de la part de Dieu ? On ne sait pas, la Bible ne le
dit pas.
Mais Dieu lui parle : “ Je te connaissais
avant même de te former, dans le ventre de ta mère,
¬— et c’est vrai pour chacun de nous — et, dit Dieu,
je t’avais déjà destiné à me servir, avant que tu naisses
!”
Mais ce prêtre, Jérémie, répond :
“- Seigneur, je suis beaucoup trop
jeune ! Je ne peux pas parler pour toi !
- Ne dis pas que tu es trop jeune,
tu iras voir ceux que je te dirai ; n’aie pas peur,
car je serai avec toi, je te donne une mission, car
j’ai besoin de toi. Tu auras beaucoup à faire, parfois
à démolir, mais aussi à reconstruire et à replanter…”
Jérémie a écouté, et il a obéi à Dieu,
toute sa vie. Il a connu des difficultés, il n’a pas
toujours été heureux. Mais il n’a jamais regretté. Parce
qu’il savait que le bonheur, ce n’est pas simplement
d’être joyeux ou d’avoir tout ce qu’on veut, ou de faire
tout ce qu’on veut, mais c’est d’être utile, d’être
fidèle, et d’agir pour ce qu’on croit.
Voilà ces trois histoires. Quel lien
entre elles, et quel lien avec le bonheur ? C’est simple.
Ces trois histoires, ensemble, révèlent quelque chose
d’extraordinaire, la clef du bonheur : la clef du bonheur,
c’est d’être reconnu, d’être aimé et d’être utile.
C’est bien le secret du bonheur, cet
état profond en nous, qui est tout autre chose qu’une
simple joie ou du plaisir, mais un ressenti solide au
fond de nous :
être reconnu pour ce qu’on est, exister
aux yeux des autres, en est la première condition, indispensable
mais insuffisante ;
être aimé nous apporte tout et nous
rend heureux, mais cela ne suffit pas dans la durée
;
il nous faut aussi, quand nous regardons
notre vie, pouvoir nous dire qu’elle sert à quelque
chose et que nous sommes utiles — même si cela coûte
parfois cher, même si cela coûte parfois ce que nous
désirons, comme l’indiquent les Béatitudes, si difficiles
à accepter.
Mais voilà pourquoi la femme étrangère
repart heureuse, Lazare retrouve la vie, et Jérémie
reste fidèle.
Or, c’est cela la merveille, être reconnu,
être aimé, être utile, c’est précisément ce que Dieu
nous donne, c’est la grande nouvelle de l’Evangile :
Dieu me reconnaît pour ce que je suis,
Dieu m’aime et Dieu me propose d’être utile.
- Il
me reconnaît, comme il reconnaît la femme étrangère,
la Cananéenne, quand il reconnaît sa douleur, son amour,
sa modestie et sa confiance ; c’est Lui qui me connaît
mieux que quiconque, et qui peut me pardonner ;
- Il
m’aime, comme il aime Lazare et ses deux sœurs, quand
il voit le tombeau de son ami et qu’il pleure, comme
Dieu pleure quand nous souffrons ou quand nous nous
entre-déchirons ; c’est Lui qui m’aime et qui seul peut
me donner d’aimer à mon tour parce que, avec Lui,
je me sais aimé ;
- Et
Il me propose d’être utile, comme il rend utile Jérémie
le prêtre, comme il rend utile tous les compagnons de
Jésus, quand il leur promet de faire d’eux ses témoins
et des pêcheurs d’hommes. C’est Lui qui me donne, qui
nous donne à tous, qui que nous soyons, quels que soient
notre âge ou nos qualités, une mission, grande ou petite,
mais qui nous rend indispensables sur cette terre.
Mais, bien sûr, pour recevoir ce qu’Il
donne ainsi, pour recevoir ce bonheur incroyable — l’Evangile
de Jean parle d’une joie parfaite — il y a une condition
inévitable, cruciale : y croire ! Croire, sentir qu’il
nous connaît de l’intérieur, nous aime, nous, petite
chose, tels que nous sommes, et qu’Il a un projet pour
nous, à vivre toute notre vie. Si nous n’y croyons pas,
ce ne resteront que des mots vides… Et c’est cela la
foi : sauter, plonger, s’ouvrir, y croire, et donner
en réponse.
Mais n’oublions pas, n’oublions surtout
pas, nous tous, que la reconnaissance et l’amour de
Dieu passent aussi à travers nous, s’incarnent à travers
nous, prennent réalité autour de nous à travers notre
propre comportement : pour que cette reconnaissance
et cet amour de Dieu puissent toucher aujourd’hui et
demain de plus en plus de nos frères et sœurs humains,
c’est à nous de nous estimer les uns les autres ; à
nous de nous aimer les uns les autres, à nous de nous
rendre utiles les uns aux autres. En particulier ici,
parmi nous, autour de nous, dans l’Eglise, puisque pour
recevoir la reconnaissance, l’amour et notre raison
d’être de Dieu, l’Eglise est quand même un bon terrain,
et que c’est bien à travers nous que cette reconnaissance
et cet amour rejaillissent vers d’autres et les rendent
heureux…
Alors nous comprenons que si la Bible
parle si peu du bonheur, ou qu’elle en parle de façon
si paradoxale avec les Béatitudes, c’est parce que le
bonheur n’est ni un but ni un dû, parce que le bonheur
ne s’acquiert pas, il se reçoit, il est une conséquence,
une grâce.
Mais il peut s’accueillir ou se refuser,
et il nous appartient, à nous, d’entretenir sans cesse
ses conditions d’accueil.
Comment ? L’histoire de Léon est un
bel exemple ; vous l’avez peut-être déjà entendue :
je finirai avec elle :
Un pasteur disait un soir, assez
soucieux, au gardien de son église : “Je suis tracassé
par le fait que chaque jour, à midi, depuis des semaines,
un pauvre vieux, aux habits râpés, entre dans l’église.
Je peux le voir de la fenêtre du presbytère : il s’avance
vers la table, il n’y reste que quelques minutes, puis
il ressort. Cela me paraît bien mystérieux et je m’inquiète,
sachant qu’il y a des objets de valeur dans l’église.
J’aimerais que vous puissiez l’interroger.”
Le lendemain, et plusieurs jours de
suite, le concierge vérifie qu’en effet le pauvre visiteur,
sur le coup de midi, entre dans l’église pour un court
moment, puis sort sans hâte.
Il l’accoste enfin :
- Dites
donc l’ami, qu’est-ce qui vous prend de venir ainsi
à l’église ?
- Je
vais prier, dit tranquillement le vieil homme.
- Allons
donc ! Vous ne restez pas assez longtemps pour cela.
Vous aller seulement jusqu’à la table puis vous repartez.
Qu’est-ce que cela signifie ?
- C’est
exact, répond le vieil homme. Mais voyez-vous, je ne
connais pas les mots et je ne sais pas faire une longue
prière. Pourtant je viens chaque jour à midi et je dis
simplement : « Jésus… c’est Léon ! » Puis j’attends
une minute et je m’en retourne. C’est une toute petite
prière, mais je crois qu’il m’entend…
Peu après, le pauvre Léon est renversé
par un scooter. On le transporte à l’hôpital. La salle
où il est soigné donne depuis longtemps beaucoup de
peine à l’infirmière qui en a la charge. Les malades
sont grincheux et irrités, ils râlent, gémissent, se
plaignent du matin au soir. Tous les efforts en vue
d’améliorer l’ambiance s’avèrent vains. Mais voilà qu’un
jour, l’infirmière entend un éclat de rire, elle s’étonne,
entre et demande : “Mais qu’est-ce qui se passe ici
? Je n’ai jamais vu cela : vous voilà de bonne humeur
! Où sont vos plaintes, vos gémissements, vos cris,
vos pleurs, qui me fatiguent tant ?”
“ Oh, c’est à cause du vieux Léon.
Il souffre, il a mal, mais jamais il ne se plaint, il
est toujours joyeux, content, il nous donne courage
– cela nous fait un peu honte…”
L’infirmière se dirige alors vers le
lit de Léon :
- Vous
avez fait là un miracle, vous avez fait envie à tous,
vous êtes toujours heureux et joyeux malgré vos douleurs,
c’est formidable, merci, mais quel est votre secret
?
- Comment
ne le serais-je pas, répond Léon, c’est grâce à mon
visiteur qui me rend heureux jour après jour !
- Votre
visiteur ? Mais Léon, jamais personne n’est venu vous
voir, vous êtes seul du matin au soir, et je n’ai rencontré
aucun membre de votre famille ni aucun ami… Alors quand
vient-il ?
- Tous
les jours à midi ! répond Léon dans un élan joyeux.
Il se tient là, au pied de mon lit, je le vois, et il
me dit : « Léon…, c’est Jésus ! »
Et Léon, même souffrant, même à l’hôpital,
où il remonte le moral de ses compagnons, est heureux…
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Mars 2009
Akhior
Judith 5 : 1-5
Judith 19 : 1-3
Avez-vous lu le livre de Judith
? C’est un petit roman d’aventures historico-érotiques
— mais oui ! — qui est à la fois dans la Bible et pas
dans la Bible. Vous le trouverez par exemple dans une
TOB (Traduction Œcuménique de la Bible), mais pas dans
nos bibles Segond ou Français courant, c’est-à-dire
pas dans nos bibles protestantes.
La faute à Luther, qui n’a accueilli dans la Bible
que les textes écrits à l’origine en hébreu, et pas
ceux écrits directement en grec. Le texte du livre de
Judith fait pourtant bien partie de la tradition juive,
probablement rédigé initialement en hébreu, mais dont
ne nous sont parvenues que des traductions en grec.
Faute d’original hébreu, Judith n’a donc pas été acceptée
dans le canon biblique protestant, mais elle est reçue
dans le catholique — c’est ce que nous appelons
les livres deutérocanoniques, ou du deuxième canon.
Et on a le droit de les lire aussi !
De quoi s’agit-il ? Un jour le roi Nabuchodonosor,
roi d’Assyrie, ordonne une expédition punitive conte
tous les royaumes situés entre le sien et la Méditerranée,
des royaumes qui refusaient de se soumettre. Il place
pour cela le général Holopherne à la tête de ses armées,
et Holopherne va répandre la terreur dans toute la région
; au point que tous les royaumes concernés se soumettent
sans condition, s’agenouillent devant Holopherne, lui
font fête et lui offrent de riches tributs. Holopherne
n’a plus qu’à placer des garnisons partout et à quadriller
le pays. La campagne militaire se transforme en une
partie de campagne.
Sauf un. Un royaume. Un petit royaume. Qui refuse,
sinon d’avoir peur, du moins de se soumettre : Israël.
Israël qui compte sur sa géographie, montagneuse, pour
se défendre, et compte surtout sur son Dieu, le seul
vrai Dieu, qui a promis son secours aux hommes droits
qui lui font une totale confiance.
Alors, en Israël, on prie, on jeûne, on se confie
en Dieu et on s’organise : on occupe les sommets, on
fortifie villes et bourgs, on accumule l’eau, les armes
et les provisions.
Holopherne et son Etat-major étaient en train de
banqueter lorsque des messagers lui apprennent que ce
petit royaume de rien du tout refuse de se soumettre
et prétend résister. Vexé, Holopherne, blême de rage,
convoque tous ses généraux et aussi les généraux des
royaumes récemment soumis : Moab, Ammon et les royaumes
côtiers ; tous ennemis d’Israël. Et il les interroge
: Qu’est-ce que c’est que ce royaume ? Combien de divisions
? Quelle folie les saisit, de ne pas se soumettre
?
C’est alors qu’Akhior, commandant des fils d’Ammon
s’avance et prend la parole, pour un surprenant discours,
et raconte. Il raconte tout :
Comment ce peuple était esclave en Egypte ;
Comment il a été délivré par son Dieu ;
Ce que son Dieu a infligé à la grande et puissante
Egypte ;
Comment ils ont vaincu tous les royaumes qui se sont
opposés à eux,
et comment ils ont conquis leurs terres…
Et depuis, chaque fois qu’ils sont infidèles à leur
Dieu, ils sont punis par la guerre, la peste ou la famine,
mais quand ils sont fidèles à leur Dieu, alors ils
sont bénis, et aucune armée, même la plus puissante
d’entre les puissantes, ne peut les vaincre…
Alors, recommande Akhior, qu’on envoie des espions
et qu’on sache : soit ils sont aujourd’hui infidèles,
et Holopherne n’en fera qu’une bouchée ; soit ils sont
fidèles… et mieux vaut alors éviter de s’y confronter,
car nous aurions la certitude d’être vaincus et ridicules.
Etonnant discours. Voilà un général commandant d’un
peuple traditionnellement ennemi d’Israël, certes descendant
de Lot et par là lointain cousin d’Abraham, mais régulièrement
en guerre avec Israël, souvent son vassal lui devant
tribut, même si Salomon puis d’autres ont épousé des
Ammonites ; voilà ce chef d’un peuple ennemi qui tient
l’occasion de se venger et qui fait au contraire l’éloge
de son ennemi et surtout de son Dieu, appelant à accorder
confiance à ce Dieu plutôt qu’en ses propres forces,
alors qu’elles sont plus puissantes qu’il n’a jamais
pu en rêver…
Quelle confession de foi ! Et quel courage ! Akhior
prend parti pour la foi en Dieu contre la confiance
en la force irrésistible du conquérant auquel lui-même
et son peuple viennent de se soumettre… Dans l’intérêt
de son nouveau maître, il prend le risque de s’exposer
lui-même, à contre courant des attentes de ce maître
et de tout son Etat-major, sans considération de son
propre intérêt… A ces soldats, il parle de foi, d’une
foi qui l’emporte sur la force. Il leur parle d’une
force “ autre “ que la leur, pourtant sans égale…
Aussitôt, son discours déclenche un tumulte de cris
d’indignation, de haine et de mépris, tous les conseillers
d’Holopherne, ses propres officiers comme ses soumis
insultent et menacent l’impudent. Parce qu’en face de
lui, on ne croit qu’en la force humaine, on n’en conçoit
pas d’autres, au point de confondre le terrestre et
le divin, le matériel et le spirituel. Cette confusion
est telle qu’Holopherne affirme qu’il n’y a pas d’autre
Dieu que Nabuchodonosor lui-même, le roi. C’est à un
véritable blocage que se heurte Akhior vis-à-vis de
la foi : ces hommes, ce général, ces officiers ne peuvent
imaginer avoir confiance en autre chose qu’en eux-mêmes
et leurs propres forces, ne peuvent imaginer prendre
en compte un ailleurs, une transcendance, quelque chose
d’autre et de plus grand que soi.
Soyons honnêtes, cela nous est difficile aussi. Et
sans doute ne faut-il pas nous en culpabiliser, puisque
nous avons aussi besoin d’être lucides et responsables...
Pourtant, la confiance est quand même toujours le bon
choix.
A l’issue de ce tumulte, Holopherne prend la parole
:
“Qui es-tu, toi, Akhior, pour oser parler ainsi devant
moi ?
Qui es-tu pour vouloir nous donner une leçon de peur
?
Qui es-tu pour nous demander de douter de notre force,
pour nous demander de nous soumettre à ce royaume de
rien ? Pour douter de notre toute-puissance ?
Eh bien sois rassuré : mes hommes vont t’emmener
aux confins de ce royaume que tu défends si bien, et
t’y livrer : je ne vais pas te tuer tout de suite, tu
seras égorgé par mes soldats quand ils égorgeront tous
ces présomptueux que tu veux protéger.’’
L’ordre est aussitôt exécuté : malmené, frappé, dépouillé
de ses attributs de chef, ligoté, attaché près de la
ville de Béthulie, avant-poste d’Israël, Akhior est
abandonné aux Israélites.
Ainsi, tandis que le fort ne fait confiance qu’en
sa force, l’innocent, qui ne voulait que le bien de
ceux à qui il s’adressait, qui a parlé avec sincérité
et invité à la foi, ne se défend pas, mais accepte d’être
sacrifié, condamné à mort, et livré par les autorités.
Et vous reconnaissez là ce qui commence à ressembler
étrangement à une figure du Christ, l’innocent par excellence,
qui ne se défend pas, accepte d’être sacrifié, condamné
à mort et livré par les autorités.
Mais, ajoute Holopherne, “que ton visage ne soit
pas abattu, puisque je t’envoie chez ceux que tu crois
protégés par Dieu”. Et peut-être son visage n’est-il
en réalité pas abattu, de même qu’on imagine serein
le visage de Jésus devant Pilate ou devant Caïphe… Parce
qu’Akhior, lui, a confiance, et croit en son propre
discours.
Toujours est-il que les habitants de Béthulie vont
le recueillir, l’entendre, et prient pour remercier
et se confier.
Mais le siège de la ville commence, dur, les vivres
et l’eau viennent à manquer, et rien ne se passe, aucun
miracle libérateur, le peuple commence à douter.
Jusqu’à ce qu’une jeune veuve, droite et pieuse,
très belle, leur reproche leur foi vacillante et leur
affirme que Dieu va intervenir, comme il l’a toujours
fait. Et que ce sera par elle. Elle se prépare, et plus
belle que jamais, d’une beauté qui stupéfie ses concitoyens,
elle sort de la ville, s’avance vers les lignes ennemies,
se livre aux Assyriens, et demande à être présentée
à Holopherne, ce que les soldats s’empressent de faire
pour une aussi jolie femme. Elle le séduit immédiatement,
lui affirme quitter son peuple qui ne mérite que d’être
châtié par lui, vu son manque de foi. Et qu’elle l’y
aidera.
Après quatre jours, le soir où Holopherne espère
parvenir à ses fins, ou plutôt à son désir, elle l’incite
à boire, trop, puis quand il est ivre mort, lui tranche
la tête avec sa propre épée. Et elle rapporte cette
tête dans sa ville.
Le lendemain, découvrant la tête d’Holopherne accrochée
à la muraille de Béthulie, l’invincible armée, décapitée,
paniquée, se débande et s’enfuit, poursuivie par les
fils d’Israël… Quant à Akhior, il est en quelque sorte
ressuscité, recueilli et accueilli par les habitants
de Béthulie, sauvé. C’est lui qui identifiera et authentifiera
la tête d’Holopherne, avant de se prosterner devant
Dieu, en la personne de Judith — Judith, c’est à dire
“la juive’’. Il se convertit, se fera circoncire et
intégrera la maison d’Israël.
A nouveau figure ou préfiguration du Christ, dont
le sacrifice permet la manifestation de Dieu, la foi
des témoins, leur conversion et une vie nouvelle. Certains
vitraux du Moyen Age, comme ceux de la cathédrale de
Cologne, mettent en parallèle Akhior, attaché par des
cordes pour être abandonné aux Israélites, avec Jésus
attaché et flagellé avant d’être crucifié… Mais celui
à qui on avait tressé une couronne d’épines par dérision,
est devenu le Roi.
Quant à nous, il nous reste à savoir si nous sommes
plutôt des Holopherne, plutôt des Akhior, plutôt des
Judith, ou plutôt des habitants de Béthulie.
Des Holopherne et leur cour, qui faisons chaque jour
davantage confiance en nous-mêmes et en nos propres
forces plutôt qu’en l’accompagnement fidèle et sûr de
Celui qui est plus grand que nous ?
Des Akhior, prêts à renoncer à nous-mêmes, à abandonner
notre intérêt propre, pour le bien de ceux au milieu
desquels nous vivons, parce que nous avons une calme
confiance en Celui qui peut beaucoup plus que ne peuvent
nos seules forces ?
Des Judith, qui comme cette femme, comme beaucoup
de femmes, sont capables de tout tenter, parce que nous
faisons une absolue confiance en Dieu ; capables à la
fois de cette confiance totale, mais aussi d’action
déterminée quels que soient les risques pourvu que la
cause soit droite ?
Ou des habitants de Béthulie, qui peuvent être considérés
comme une image de l’Eglise — l’étymologie de Béthulie
semble être “maison de Dieu” – une Eglise dont les membres
hésitent entre la foi et le réalisme, la confiance et
le doute ? Des habitants de Béthulie qui avons besoin,
au milieu de nous, d’une parole prophétique, pleine
d’espérance, prête à s’incarner et à risquer ; et qui
avons besoin d’agir, pour notre Eglise et pour l’Evangile,
sans aucune peur et avec une confiance joyeuse.
Eh bien, que nos cultes servent à cela : à nous donner,
à chacun de nous et pour notre Eglise, cette confiance
calme et joyeuse d’Akhior et de Judith, et cette tranquille
assurance que nous pouvons agir et risquer, chacun là
où nous sommes, parce que c’est Dieu qui nous conduit
et que nous Lui avons tout remis.
La tentation de Jésus par le
diable répond-elle à la tentation d’Eve et d’Adam par
le serpent ?
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Mars 2009
La
tentation de Jésus
Genèse 3 : 1
II Timothée 1 : 8-10
Mathieu
4 : 1-11
Leur parallélisme est très instructif,
et permet de repérer ce qui échappe peut-être à la lecture
habituelle. Par exemple, Jésus est au début du récit
de la tentation poussé au désert par le Saint Esprit,
pour qu’il y soit tenté par le diable… C’est donc que
Dieu considère comme nécessaire cette épreuve, nécessaire
que Jésus soit tenté par le diable, nécessaire pour
le bien de Jésus et pour sa mission.
Or, au début de l’autre récit dans la Genèse, que
voyons-nous ? Que le serpent est la plus rusée des créatures
de Dieu… Créature rusée : créée pourquoi, sinon pour
tenter ? C’est donc que Dieu considérait comme
nécessaire cet épisode, nécessaire pour le bien d’Adam
et Eve, pour leur destin d’humains et l’avenir de l’humanité.
C’est le premier parallélisme : dans les deux cas,
il ne s’agit pas d’un piège tendu par le diable pour
faire chuter l’être humain et contrecarrer le projet
de Dieu, mais au contraire d’une étape nécessaire, prévue
et préparée par Dieu, pour qu’avance son projet… Le
diable, ici comme en d’autres endroits, n’est qu’un
agent que Dieu utilise. Pour poser des questions — c’est
le deuxième parallélisme — que Dieu ne peut poser lui-même.
De son côté, le serpent pose des questions avec un
vrai talent de bonimenteur pour emberlificoter Eve et
Adam. Il y réussit. Pour le plus grand bien de l’humanité,
Dieu a réussi : l’humanité accède à la liberté ; et
malheureusement, à la conscience de son coût.
Et de son côté, le diable pose des questions particulièrement
tentantes à Jésus, pour le détourner. Est-ce comparable
? Pas tout à fait cette fois, car si Dieu, à travers
Jésus, réussit, c’est justement parce que cette fois
Jésus n’a pas suivi le diable.
Pourtant, la démarche est en
réalité la même, il s’agit dans les deux cas
d’un passage : Eve et Adam passent de l’innocence à
la conscience et à l’histoire ; Jésus, lui, passe
une sorte d’examen de passage, de grand oral, sans le
succès duquel, il ne serait pas le Christ. Au fond, cette
entrevue avec le diable peut se comprendre comme une retraite
spirituelle de quarante jours au désert, où Jésus
réfléchit. Il jeûne et réfléchit sur
lui-même, sur ce que Dieu lui demande, sur sa mission ; il prie,
jeûne et réfléchit en dialogue avec Dieu, qui
parfois prend le visage du diable pour mieux l’obliger à
se sonder lui-même, et à comprendre ce qu’il a
à être et à faire.
Si Jésus répond bien aux
questions-tentations, alors il sera qualifié, il aura
réussi son examen, il aura été
éprouvé : il peut devenir “ le Christ “,
l’envoyé de Dieu sur terre, sa parole faite chair. Mais
pas avant. C’est le terme d’un authentique parcours
d’initiation : naissance singulière ; enfance à
l’étranger, au pays de la sagesse, l’Egypte ;
baptême qui l’inscrit dans l’héritage
spirituel et religieux d’Israël et de la Bible ; enfin
épreuve finale, ce grand oral de la tentation : s’il en
sort vainqueur, il est vraiment de Dieu, il a renoncé à
la logique humaine, il peut annoncer le Royaume de Dieu et
l’incarner en lui-même, ce dont il n’est
peut-être pas encore conscient. Mais il est déjà
prêt à aller vers la croix. Maintenant Jésus est le
Christ. Maintenant seulement.
Car les questions ont été terrifiantes. Les tentations
qui lui ont été offertes ne sont pas des tentations
grossières ou évidentes, nos tentations habituelles.
A première lecture, on pourrait s’y tromper et se dire,
bon, les pierres en pain, c’est la richesse et l’abondance
; les anges qui le portent, c’est la gloire et le succès
; tous les royaumes du monde, c’est le pouvoir et la
puissance… Mais il s’agit de tout autre chose, de bien
plus terrible que cela. Ces tentations sont machiavéliques,
parce qu’elles proposent à Jésus… d’être lui-même, avec
en plus les moyens d’accomplir sa mission. Quelle est
cette mission ? Faire reconnaître que Dieu est Dieu,
que ce Dieu-là est amour et qu’il est lui, Jésus, son
envoyé, son Fils, venu apporter le pardon et la fraternité.
Or le diable ne lui propose pas autre chose :
“ - Tu veux être reconnu comme le Fils de Dieu et
apporter la fraternité ? Eh bien, sois Dieu et change
les pierres en pains, tous te reconnaîtront, tous te
suivront, et la pauvreté aura disparu !
- Non, répond Jésus, il n’y a pas que le pain, il
y a aussi l’intimité avec Dieu, et elle ne s’achète
pas.
- Bon ! Eh bien saute du haut du Temple et montre
que le Tout-puissant est avec toi, tous te reconnaîtront,
tous te suivront, et la foi se répandra sur la terre.
- Non, la foi se donne ou se reçoit, mais elle ne
se démontre ni ne s’impose jamais.
- Alors, fais encore mieux : prend le pouvoir sur
tous les royaumes de la terre, ils sont à moi : tous
te reconnaîtront, tous te suivront, et la paix régnera
sur le monde !
- Non, répond encore Jésus, on ne se soumettra à
aucune puissance terrestre, mais à Dieu seul, librement.”
Terribles tentations, car le diable lui offre les
moyens d’être ce qu’il est et de faire ce qu’il a à
faire ! Terrible tentation, pour faire le bien ou accomplir
sa vocation, d’utiliser des raccourcis, des compromis,
des moyens. Quitte à les justifier, comme le diable
qui n’hésite pas à citer un verset de la Bible…
Mais Jésus reste limpide : la foi ne s’achète, ni
ne s’impose, ni ne se manipule.
Et nous, nos tentations ? Nous connaissons bien les
tentations grossières, évidentes, quotidiennes ou occasionnelles,
celles de l’argent, du plaisir, de la gloire ou du pouvoir.
Soit on y résiste — avec l’aide de Dieu, ce n’est généralement
pas si difficile. Soit on n’y résiste pas — et parfois
cela n’est pas si grave, surtout quand seul notre orgueil
est touché ; et lorsque cela nuit à autrui, il nous
appartient de tenter de réparer ou consoler.
Mais au-delà des tentations grossières, beaucoup
plus redoutables sont les vraies : celles qui se présentent
comme le moyen d’accomplir du bien, d’accomplir ce que
Dieu nous demande, ou tout simplement nos devoirs. Et
là, il est plus difficile de résister, que ce soit dans
notre vie quotidienne, familiale ou professionnelle,
et de s’interdire de manipuler, d’imposer ou d’acheter…
Prenons un exemple : tous ceux d’entre nous qui ont
ou ont eu des enfants souhaitent qu’ils suivent de bonnes
études, pour qu’ils soient aussi bien armés que possible
à l’âge adulte. On veille donc à ce qu’ils travaillent,
on les conseille sur leur orientation, en privilégiant
celles qui ouvrent le plus de possibilités. Cela pour
leur plus grand bien et pour accomplir notre devoir
de parents. Mais il m’est arrivé de rencontrer des ados
lycéens dont les parents exerçaient une telle pression
pour telle filière, interdisant formellement tout autre
choix, que leurs enfants non seulement étaient dégoûtés
par cette filière et la quittaient dès qu’ils le pouvaient,
mais, plus grave, perdaient toute affection et toute
confiance envers leurs parents. Qui voulaient sincèrement
et totalement le bien de leurs enfants. Une excellente
cause, un devoir même, mais le choix des moyens — imposer
¬— est en contradiction avec la fin — donner à son enfant
la possibilité de choisir plus tard. Et cette contradiction
est dévastatrice.
Cela peut nous arriver aussi dans le
service de l’Evangile ou de l’Eglise. C’est la plus
insidieuse, la plus subtile et la plus dramatique des tentations, se
tromper sur les moyens du bien, en sorte qu’il devienne mal. Et
cela peut devenir un engrenage, comme l’illustrait un film
récent, “It’s a free world”, où
l’héroïne, sympathique, battante, elle-même
victime de magouilles, en arrive progressivement pour s’en sortir
et garder son fils, à des choix contraires à ses
convictions. Elle devient marchande de sommeil, trafiquante
d’illégaux, et dénonce finalement à la
police les squatters qu’elle avait elle-même
installés…
C’est pour cela, parce qu’il n’y a pas de différence
entre les moyens et la fin, que Jésus a, face au tentateur,
refusé d’un bloc de tels glissements ou engrenages pour
sa propre mission. Mais l’ultime conséquence de cette
épreuve initiale au désert sera pour le Christ l’acceptation
de la croix. Elle sera le prix de son innocence et de
sa pureté. Mais aussi le symbole de sa victoire, et
le chemin qui nous est offert.
Car si comme lui, à sa suite, il nous est donné de
pouvoir écarter ces tentations-là, alors c’est une sorte
de pureté qui nous est offerte à nous aussi. Une pureté
qui peut descendre sur nous et prendre place en nous,
nous envahir, quand notre être intérieur se met à l’écoute
de Dieu, veut le bien qu’Il nous murmure, et veut pour
le bien des moyens eux-mêmes conformes au bien. Alors
nous découvrons en nous cette clarté, cette disponibilité
et cette légèreté intérieures qui sont peut-être ce
que les anciens appelaient la béatitude, ce soulagement
de se sentir soudain cohérent, entendant et accueillant
en soi la volonté de Dieu, en paix avec elle et avec
les moyens de la mettre en vie. C’est pour cela que
Jésus a prié et jeûné pendant quarante jours et écarté
ces tentations-là. Quarante jours. Un carême.
Mais il y a reçu cette justesse de regard, cette
paix et cette force intérieure, cette confiance, ce
rayonnement, cette lumière et cette pureté intérieures,
cette calme et sereine assurance qui l’habitèrent ensuite
jusqu’au bout.
Elle nous est offerte aussi. Gratuitement. Qui que
nous soyons, quel que soit notre passé ou quels que
soient nos peu de vertus religieuses ou morales jusqu’à
ce jour. Gratuitement. Le carême n’a d’autre fonction
que nous préparer à la recevoir. C’est la grâce qui
nous est promise, celle dont Paul parle à Timothée,
celle que, pour être reçue, n’a besoin que de se mettre
à genoux et d’ouvrir les mains ou son âme.
Mais l’ouvrir vraiment. C’est-à-dire en renonçant
au reste. C’est cela aussi le carême !
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Novembre 2008
Nouvelle
naissance de l'humanité
Esaïe 63 16 à 75
Jean 3 : 1-8
Galates 3 : 23-28
Aujourd’hui, c’est donc le
premier dimanche de l’Avent, premier des quatre dimanches qui
précèdent Noël ! Temps de l’attente de Celui
qui advient et qui vient. Un Noël qui vient cette année, en
un temps où l’humanité entière s’est
rarement sentie aussi incertaine et menacée dans son avenir.
Noël, comme une lueur d’espoir dans un avenir
inquiétant.
Et aujourd’hui, aussi, vous venez demander le baptême de
votre petite Elisa, comme une affirmation déterminée
d’espoir et de foi, dans ce monde bousculé. Pour elle vous
avez choisi le dialogue entre Nicodème, une autorité
parmi les Juifs de son temps, et Jésus, qui est encore au
début de son ministère, mais comprend déjà
qu’il ne sera pas accepté.
Quel paradoxe !
Vous avez souhaité faire baptiser votre petite Elisa, dix mois
— un enfant encore jeune…— et vous avez choisi comme
texte biblique, le dialogue entre Jésus et Nicodème, sur
la nouvelle naissance…Vouloir le baptême d’un tout
petit, né il n’y a pas bien longtemps, et
déjà parler de nouvelle naissance, de nouveau
départ… Comme vous n’êtes pas ignorants des
choses de la doctrine chrétienne, vous savez que baptiser un
petit enfant, c’est affirmer l’amour premier de Dieu, avant
même que l’enfant ne puisse en être conscient. Mais
ce n’est pas manifester sa nouvelle naissance, dans la foi et
dans l’Esprit de Dieu, qui n’appartiendra qu’à
elle !
Alors que vais-je faire de ce texte, moi, ce matin ? Eh bien il ne me
reste qu’à le contourner, pour tenter, par ce
détour, d’entendre ce qu’il dit aussi d’autre
et qui concerne Elisa et vous-mêmes. Un détour par la
Galilée, d’où nous sommes revenus il y a deux
semaines. Nous étions vingt-sept à marcher sur les
chemins de Galilée, au milieu des collines, dans les
vallées, et au bord du Lac de Tibériade. Des chemins qui
sont exactement les mêmes que ceux empruntés par
Jésus : il n’y a pas plusieurs façons d’aller
d’un village à une ville, et la plupart des villes de son
temps sont bien localisées.
Des paysages qui sont beaux, à la fois doux à
l’horizon mais secs et pierreux autour de soi ; un lac parfois
magnifique mais parfois perdu comme une mer dans une étrange et
lointaine brume ; des pierres sur le chemin que Jésus a
peut-être poussées du pied avant que, deux mille ans plus
tard, nous les poussions à notre tour de nos chaussures de
marche ; des villes jadis vivantes et bruyantes, aujourd’hui
sites archéologiques froids et silencieux, mais dont le calme
est régulièrement interrompu par le cantique d’un
groupe de pèlerins, et qui sont les villes dont Jésus a
parcouru les mêmes pavés, où il a
prêché et peut-être guéri, comme
Capharnaüm…
Et c’est là-bas, que j’ai compris pourquoi
Jésus enseignait en chemin. Il y avait peu de villes alors, et
pas de salles de conférences… Mais de longues heures de
marche, sur des chemins au soleil, avec des haltes sous un arbre.
Circonstances idéales pour raconter une histoire, une parabole,
citer un passage des Ecritures, en discuter, l’expliquer,
remarquer un détail de la vie alentour, vignerons au travail,
semeur à son champ, ouvriers à la moisson, pêcheurs
réparant leurs filets, et en tirer une image du règne de
Dieu ; ou encore petite dispute ou incident entre ses compagnons,
occasion d’en faire une réflexion sur le comportement,
l’éthique et la foi, l’esprit et la lettre…
Là-bas aussi, j’ai compris qu’Israël
c’est petit. Quand on ne se déplace qu’à
pied, vingt kilomètres dans une journée, c’est
banal. Cela signifie qu’en une semaine, on l’a
traversé de la Méditerranée au Jourdain, en un
mois, on l’a parcouru du Nord au Sud… Autrement dit,
durant ces trois petites années du ministère actif de
Jésus, qui nous paraissent si brèves au regard de leurs
conséquences pour l’humanité — que
faisons-nous en trois ans, nous pasteurs, désespérants
serviteurs du Christ ! — durant ces trois années,
Jésus a eu le temps de parcourir tout l’Israël de son
temps en long et en large, de prêcher et parfois guérir
dans tous ces villages, ses synagogues et ses lieux sacrés, de
faire même des incursions dans les pays voisins, le Liban, le
Décapole.. Et de constater qu’il soulevait autant de haine
que d’enthousiasme, que même ses guérisons lui
suscitaient des hostilités, et que son annonce de l’amour
du Créateur et du règne de Dieu déjà parmi
nous, étaient non seulement incomprises, mais rejetées.
En trois petites années, sur les chemins de terre et de pierres
de ce petit pays, il a eu le temps d’annoncer à tous
l’amour du Père et de comprendre que cet amour
était trop fort, trop fou pour être reçu, et que
lui-même était trop habité par cet amour pour ne
pas être rejeté et inévitablement
éliminé.
Quelques-uns, bien sûr, l’ont entendu, ont compris, et
l’ont aimé. Des hommes, des femmes aussi, qui l’ont
suivi. Nicodème, une autorité parmi les Juifs, l’a
compris aussi, mais trop vieux, trop installé, ne s’est
pas engagé. Il semble avoir cherché à se
convaincre lui-même que ce qu’annonçait Jésus
était irréaliste, trop beau pour être vrai, il a eu
peur. Comme les autres, comme ces foules qui suivaient Jésus,
mais n’en attendaient que magie, guérisons et
multiplications des pains, mais oubliaient l’effarante nouvelle
que le temps du pardon et de la fraternité était
prêts à commencer aujourd’hui.
L’invitation à naître de nouveau. A naître d’Esprit.
Il faut naître de nouveau, naître d’Esprit,
renaître dans un nouvel esprit, se réveiller dans
l’esprit de Dieu, pour non seulement comprendre les paroles du
Christ, mais les vivre, et commencer, maintenant, aujourd’hui,
à vivre de son règne et à faire vivre son
règne.
Cela Elisa en est encore bien incapable. Mais demain, et nous allons
prier pour cela, peut-être comprendra-t-elle qu’un amour
l’a attendue avant même qu’elle ne naisse,
qu’une place lui a été préparée dans
la vie, pour sa vie, et qu’un appel lui est adressé,
à elle. Peut-être entendra-t-elle cette promesse et cet
appel, comme l’ont entendu ces hommes et ces femmes qui ont suivi
Jésus et qui, désemparés par sa mort, ont ensuite
inventé l’Eglise, cette Eglise du Christ dans laquelle
Elisa sera baptisée ce matin.
Et peut-être alors participera-t-elle à la nouvelle naissance de l’humanité entière.
Aujourd’hui, c’est donc le premier Dimanche de
l’Avent, premier dimanche de l’attente de Noël.
Pourquoi Noël ? Esaïe le dit, comme tous ces autres
prophètes du Premier Testament, désespérés
par l’irresponsabilité du peuple.
“ Pourquoi Seigneur, nous as-tu laissés nous égarer
loin de tes voies, et nous obstiner à rejeter ton
autorité ? Ton Saint Temple a été
piétiné par nos ennemis ; nous sommes tous des gens
impropres à ton service, comme un objet impur, et toutes nos
actions sont comme un vêtement souillé…”
Si Noël a été nécessaire, c’est parce
que nous sommes nuls. Incapables de vivre libres et fraternels ;
incapables de bâtir un monde libre et fraternel, tel que Dieu
nous y invite et nous y presse depuis que les premiers humains
lèvent les yeux vers lui. Incapables jadis, et incapables
aujourd’hui, où nous conduisons cette planète et
notre humanité vers un désastre.
C’est pour cela, Noël : parce que nous sommes incapables de
nous en sortir seuls ; c’est pour cela qu’un enfant nous
est donné, seul espoir de l’humanité.
C’est pour cela que Dieu dans un homme nous est donné, qui
sera crucifié pour montrer ce qu’est l’amour, pour
montrer jusqu’où va l’amour, et que cela seul peut
vaincre la mort et le mal, l’égoïsme et
l’irresponsabilité collective, qui condamnaient jadis le
peuple d’Israël, qui pourraient condamner aujourd’hui
l’humanité.
Dimanche dernier, ici même, la
prédication de Jean Philippe Barde rappelait notre
responsabilité envers la création, qui nous a
été confiée dès la Genèse,
dès le jardin d’Eden, et qui nous est toujours
confiée, mais que nous mettons aujourd’hui en danger.
Eh bien, peut-être que la nouvelle naissance que, plein
d’une triste ironie, Nicodème ne comprenait pas, est aussi
une nouvelle naissance pour l’humanité. Elle est bien
sûr promesse personnelle pour Elisa, et pour chacun d’entre
nous, de recevoir l’Esprit de Dieu et d’en vivre, de ne pas
rester qu’un être de chair préoccupé de lui
seul, mais peut-être est-elle aussi promesse pour
l’humanité entière de recevoir assez de
l’Esprit de Dieu pour en vivre, ensemble, et ne pas rester dans
l’irresponsabilité collective du chacun pour soi.
Promesse qu’il nous sera possible, à nous et à
l’humanité présente sur cette terre, de changer, de
renoncer, de partager, de respecter, de consommer autrement ; promesse
d’être capables d’abandonner un mode de vie et de
propriété arrivé aujourd’hui à un
paroxysme qui ne nous rend même pas heureux ni libres, et
qu’illustre amèrement la folie commerçante de
Noël.
Promesse que Dieu peut réveiller nos âmes et nous rendre
capables d’inventer un mode de vie plus communautaire, plus
solidaire, plus fraternel, plus sobre, et donc plus heureux et plus
libre. Voyez comme les Diaconesses, et les religieux en
général, sont heureuses et sereines ; elles sont
nées de nouveau…
Mais cette promesse d’une nouvelle naissance de
l’humanité entière, avouons-le, nous laisse
sceptiques aujourd’hui, et nous fait même plutôt
peur, car cette promesse représente un changement profond de
notre façon de vivre et de penser nos vies, nos relations et
notre avenir. C’est une conversion. C’est-à-dire une
nouvelle naissance… Et nous en avons peur, comme
Nicodème, comme les contemporains de Jésus.
Nous savons qu’elle est nécessaire, mais nous avons du mal
à y croire, et surtout du mal à en avoir envie.
Mais… attention, l’Esprit est comme le vent, nul ne sait
d’où il vient ni où il va, et il souffle où
il veut, il peut souffler sur nous tous, il peut souffler sur Elisa. Il
peut souffler sur vous, ses parents, parrain, marraine.
Et qui sait si ce n’est pas pour cela que vous avez choisi ce
texte sur Nicodème et la nouvelle naissance. Pas seulement pour
que, un jour, votre enfant puisse faire sa propre expérience de
la foi, et vive de l’Esprit de Dieu — vous ne pouvez rien
lui souhaiter de mieux — mais aussi pour qu’elle participe,
activement, à cette nouvelle naissance de toute
l’humanité, qu’attendait déjà
Esaïe, que Noël annonce, et dont la croix du Christ montre le
seul chemin. Et que votre tâche à vous,
d’éducateurs et d’adultes, est aussi de participer
à cette nouvelle naissance de l’humanité
entière, et d’y préparer votre fille ou filleule.
Car c’est votre enfant, nos enfants à nous tous, qui,
comme nous, auront à présider, vivre puis
bénéficier de cette nouvelle naissance d’une
humanité enfin à l’écoute de l’Esprit
de Dieu, en cette période cruciale où elle a à
faire des choix pour assurer sa propre survie sans devenir inhumaine.
C’est de nuit que Nicodème est venu, et que Jésus a
parlé de nouvelle naissance. C’est quand il fait sombre
que les nouvelles naissances surviennent.
Et vous savez…Dans ce passage de la lettre aux Galates que vous
avez aussi choisi, et qui annonce qu’il n’y aura plus ni
Juifs, ni Grec, ni esclave ni libre, ni hommes ni femmes, et
j’ajouterai ni protestants ni catholiques, la condition de cette
liberté sans précédent, Paul y insiste,
c’est la foi.
La confiance en Christ, la confiance en Dieu.
Le don de soi, à l’écoute de l’Esprit de Dieu.
Cela passe nécessairement par là : tout donner, pour recevoir la vie.
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Octobre 2008
Etrangers
Exode 22 : 20-26
I Thessaloniciens 1 : 5-10
Matthieu 22 : 34-40
Quand j’ai découvert le
premier texte proposé pour ce jour, ce verset sur les
étrangers au milieu de nous, j’ai aussitôt
sursauté pour deux raisons :
1. Le sujet est très sensible, selon que l’on opine
plutôt pour une morale de conviction et donc de solidarité
humaine, ou pour une morale de responsabilité, et donc de
réalisme social. Et ce sujet sensible vient de se rappeler
violemment à nous, avec le drame de cette femme qui s’est
immolée par le feu parce que son compagnon venait
d’être expulsé.
2. En ce moment même, la Cimade, organisme d’origine
protestante qui, depuis la fin des années 30, offre une
présence auprès de réfugiés, de quelque
origine qu’ils soient, Juifs pendant la guerre et immigrés
aujourd’hui, la Cimade, devenue le principal interlocuteur tant
des pouvoirs publics que des médias sur cette épineuse
question des réfugiés, est aujourd’hui sur la
sellette, le gouvernement semblant vouloir restreindre sa
capacité de témoignage au niveau national, par une
décision qui par ailleurs entraînerait le licenciement de
la moitié de son personnel. Parler ici de la Cimade ? Et qui
plus est de ses relations avec le gouvernement, ici, en chaire ?
Voilà qui semble un peu téméraire, et risquerait
la critique…
Pourtant… Que ce verset-là
ouvre les lectures du jour, au moment même où, totalement
imprévues, les inquiétudes de la Cimade occupent les
médias, ressemble trop à un signe, auquel il serait peu
fidèle de se dérober. Surtout lorsque ces prescriptions
du Livre de l’Exode s’accompagnent des mises en garde que
nous allons entendre…
Car ces textes de la Bible, que ce soit du
Premier ou du Nouveau Testament, n’ont décidément
rien d’édulcorant.
Habituellement lorsqu’un théologien est interrogé
sur la question des immigrés ou des étrangers, il
répond de façon simple, claire et indiscutable :
Genèse 1 : Tout être humain a été
créé à l’image de Dieu, tout être
humain est une image de Dieu.
Homme ou femme, c'est même ensemble qu'ils sont l'image de Dieu ;
blanc, noir ou basané, la Bible ignore d’ailleurs ces
questions de couleur, sauf pour la belle Sulamite du Cantique des
cantiques, si fière de sa couleur sombre ;
riche ou pauvre, jeune ou vieux, SDF ou PDG, estropié ou sportif
de haut niveau, Centralien ou échoué de
l’école…
Tout être humain est une image de Dieu, et le Christ venu sur
terre est venu démontrer que Dieu n’habitait plus dans un
temple ni une liturgie, mais en nous, les humains, dans chacun des
hommes et des femmes que je croise, et qui sont mes frères et
mes sœurs. Et si chaque être humain, quel qu’il soit,
même le plus dérangeant, est à l’image de
Dieu, créé et voulu par Dieu, alors il a droit, comme
chacun de nous, à une totale dignité. Il a des droits sur
la vie, il a des droits sur nous ; tandis que, paradoxalement mais dans
la même logique, nous n’avons aucun droit sur lui, que des
devoirs.
Parce que, derrière le visage de tout étranger, de tout
orphelin, de tout débiteur, pour reprendre les termes de
l’Exode, derrière le visage de chacun d’eux nous
attend le visage du Christ.
Et la prédication pourrait s’arrêter là…
Mais ce n’est pas l’argument qu’emploie le Livre de
l’Exode pour inviter au respect de l’étranger. Non,
il rappelle simplement que le peuple d’Israël fut lui aussi
étranger, et maltraité au pays d’Egypte.
Comme nous sans doute, qui avons, à un degré ou à
un autre, probablement tous connu ce que représente être
étranger quelque part. Le livre de l’Exode ne nous
rappelle pas que chaque individu est à l’image de Dieu, il
nous dit simplement que nous sommes tous semblables, que nous avons
tous les mêmes souffrances, les mêmes peurs et les
mêmes espoirs, les mêmes lâchetés aussi, et
que c’est pour cela que nous pouvons nous comprendre et nous
respecter les uns les autres, même quand nous sommes des
étrangers.
D’ailleurs tout le livre de l’Exode, et toute
l’épopée biblique de la sortie d’Egypte et du
peuple au désert avec Moïse, entre Egypte et Canaan, ne
sont-ils pas la proclamation scandaleuse qu’être
d’origine étrangère est une chance ?
Une chance, parce que, alors, on sait que rien ne nous appartient, ni
notre sol, ni notre maison, ni notre patrimoine, ni notre nom, ni
même notre histoire, mais que nous avons tout reçu. Nous
ne sommes ni des propriétaires, ni même des
héritiers, nous sommes des invités, et dans ce voyage
commun qu’est notre vie, nous ne pouvons qu’être
reconnaissants, et qu’être solidaires.
Même quand il fait gros temps. Et
surtout quand il fait gros temps sur une partie du bateau qui
n’est pas la nôtre. Comment alors, ne pas nous souvenir que
nous sommes sur le même bateau, même les étrangers,
les veuves et les orphelins, même nos débiteurs ? Comment
ne pas rendre son manteau à celui qui nous l’a
donné en gage ? Pour qu’il puisse dormir ? De toute
façon, Dieu l’entendrait, et s’en souviendrait.
Beaucoup d’entre nous ont sans doute vu le film “
Titanic”, il y a quelques années, et se souviennent
sûrement de cette scène honteuse où quelques hommes
sauvent leur vie en embarquant de force dans des chaloupes
réservées aux femmes. Mais tous ceux-là, on le
devine, resteront pour toute leur vie amputés d’une partie
de leur humanité : Dieu voit et entend. Solidaires, donc.
Forcément.
Mais… à quel prix ?
Que devrons-nous céder, que devrons-nous souffrir,
jusqu’où devrons-nous lâcher pour être ainsi
solidaires de nos frères et sœurs images de Dieu, nos
compagnons du voyage de la vie ? Jusqu’où ? Mais cela
n’a pas beaucoup d’importance, parce que ce n’est
peut-être pas grave. Souffrir n’est pas forcément
grave, c’est précisément ce qu’écrit
Paul dans le deuxième texte qui nous est proposé ce
jour...
De quoi parle ce passage de la première lettre aux
Thessaloniciens ? On ne sait pas très bien. Paul y invoque son
propre comportement, mais on ne sait pas lequel, qu’il a
donné en exemple à ses destinataires, et il semble avoir
montré du courage. Il évoque ensuite la grande souffrance
des Thessaloniciens quand ils ont suivi l’exemple de Paul. Quelle
souffrance, pourquoi, comment ? On ne sait pas non plus, peu importe
sans doute, l’important c’est que cette souffrance
n’a en rien empêché la joie de vivre
l’Evangile. Au point qu’eux-mêmes sont devenus un
exemple pour les autres églises de Macédoine et
d’Achaïe, un exemple de foi et de souffrance
acceptée, qui porte du fruit. Paul évoque enfin les
idoles que ses correspondants ont abandonnées au profit du Dieu
vivant. Des idoles qui ne sont certainement pas seulement des statues
de marbre ou de bronze, mais aussi d’autres, plus tenaces, telles
que l’argent, le prestige, le nom, et peut-être aussi
d’autres idoles qui, plus discrètes celles-là, nous
tiennent encore : la prudence, la mesure, le raisonnable, le
réalisme…
Mais justement les Thessaloniciens, eux, ont accepté de
souffrir, un peu, peut-être beaucoup, pour servir le Dieu vivant,
et ils en ont récolté pardon, joie et exemplarité.
Eh bien, il en est de même pour nous. Ce n’est pas grave si
nous souffrons un peu. En tout cas ce n’est pas choquant.
Ce n’est pas choquant si c’est le prix à payer pour aimer.
Ce n’est pas choquant si c’est le prix à payer pour être solidaires.
Ce n’est pas choquant si c’est le prix à payer pour être rempli de la joie de l’Evangile.
Je ne sais pas ce qui est le plus
extraordinaire, dans la personne de sœur Emmanuelle, partie
rejoindre la lumière en début de semaine, à
quelques jours de ses cent ans. Est-ce le prix qu’elle a
accepté de payer en renoncements, en dévouement, en prise
de risques, en fatigue, pour donner ce qu’elle a donné ;
ou bien est-ce l’incroyable joie qui a illuminé son visage
jusqu’au bout, sa gaîté carrément
juvénile et son humour ! Elle n’a pas trouvé
choquant de souffrir et peiner par amour et solidarité envers
ses frères et sœurs, images de Dieu à quatre mille
kilomètres de sa Belgique natale. Et elle est restée
joyeuse. Bel exemple, tout simple dans son évidence.
Et nous aussi, comme Paul l’écrit, sommes à notre
tour invités à devenir un exemple, pas seulement pour les
autres Eglises, de Grèce, de France ou d’ailleurs, mais
d’abord entre nous, ici, et puis aux yeux du monde. Un exemple de
solidarité et de respect envers ceux qui en ont vraiment besoin
; un exemple d’acceptation de souffrir et se fatiguer et manquer
un peu s’il le faut ; un exemple de la joie infiniment plus
grande qui nous est ainsi promise.
Vous souvenez-vous du troisième texte que nous avons lu ? Chez Matthieu, quand les Pharisiens questionnent Jésus :
« — Maître, quel est le plus grand commandement ?
— Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, toute ta pensée et tout ton souffle.
Et voici le second : tu aimeras ton prochain comme toi-même.
Toute la Loi et les prophètes sont contenus dans ces deux
commandements. »
Or c’est aux Pharisiens qu’il dit cela, deux jours avant
d’être arrêté et condamné,
c’est-à-dire dans une situation conflictuelle…
Tu aimeras ton prochain comme toi-même, c’est-à-dire
pas autant que tu t’aimes toi-même, mais en tant que ton
prochain est toi-même, qu’il est comme toi, qu’il est
toi. Ton prochain, c’est toi, même dans une situation
conflictuelle ; l’étranger, c’est toi, même
s’il est importun ;
le pauvre, c’est toi, même s’il est repoussant ; ton
débiteur c’est toi, c’est toi l’autre qui te
doit quelque chose ; c’est toi qui es en attente
d’être expulsé ; c’est toi qui es de trop,
parce que ce pays-là ne peut pas accueillir le monde entier ;
c’est toi…
Alors il est vrai, ces versets de
l’Exode ne sont pas réalistes, que ces mots de Paul ne
sont pas réalistes, que ce commandement d’amour
donné par Jésus n’est pas réaliste...
C’est normal. Ils ne font pas appel à notre sagesse ni
à notre responsabilité. Ils font appel à notre
conviction, à notre solidarité humaine, à notre
fidélité ; ils font appel à l’amour…
Qui est trop cher, bien sûr, mais nous savons bien au fond de
nous, que c’est lui, l’amour, qui a raison, que c’est
lui, la vérité, notre vérité, et que
c’est pour lui que nous vivons et voulons vivre.
Finalement, je n’ai pas parlé de la Cimade. Ce n’est
pas nécessaire. La Bible est encore plus violente. Mais
c’est elle aussi qui nous promet que ce chemin du don, qui peut
passer par un prix, une souffrance, est bel et bien le seul chemin de
la liberté, le seul chemin de la fidélité, et le
seul chemin de notre paix intérieure, qui conditionne notre
bonheur. Le bonheur de l’étranger et celui de Sœur
Emmanuelle étaient liés.
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2008
Multiplier
les pains... demain
Marc 8, 1 à 10
Mes chères sœurs, chères à mon cœur
et chères à l’Eglise, c’est toujours avec bonheur que
je me retrouve parmi vous, même si c’est toujours avec
un peu d’étonnement pour la petite solennité qui entoure
les pasteurs que vous invitez. Mais c’est ainsi avec
vous.
Et chez vous, j’ai fini par comprendre
que vous cultes du jeudi suivaient un cycle de lectures
bibliques qui revenaient tous les 3 ans. Vous avez donc
déjà souvent entendu commenter ce fameux récit de la
multiplication des pains…
Généralement, on l’entend comme parlant
du Christ, de son amour et de sa puissance. Aussi c’est
une image de la grâce, qui se multiplie et surabonde.
Peut-être encore comme un appel fraternel au partage
et à la diaconie.
Mais peut-être qu’aujourd’hui il va
nous parler, non pas du Christ, mais de nous, de vous,
mes chères sœurs.
Pour cela, nous allons reprendre les étapes de ce récit, auxquelles on ne prête pas toujours
attention. Mais nous allons le faire en pensant, si
vous le voulez bien, à nos contemporains et à la situation
de notre planète, à son avenir et au nôtre aussi.
Reprenons donc.
Une grande foule s’est assemblée autour
de Jésus – une Eglise en quelque sorte. Jésus prêche,
et ils l’écoutent depuis 3 jours.
Alors Jésus s’inquiète : ils n’ont
rien à manger…
Rien à se mettre sous la dent, bien
sûr, mais c’est le même Jésus qui avait répondu au Tentateur
que l’homme ne vivra pas de pain seulement… Et aussitôt,
nous pensons aussi au pain spirituel.
« Si je les renvoie chez eux, poursuit
Jésus, ils vont tomber de faiblesse en chemin, car plusieurs
viennent de loin. »
Ils ont du chemin à faire ; nos contemporains
ont du chemin à faire. Un chemin difficile, parce que
l’avenir de la planète est menaçant ; et pour certains,
pour beaucoup, le chemin sera long… Un chemin long et
difficile où nos contemporains auront besoin d’aide,
de soutien, de repères solides, d’accompagnement… de
nourriture.
Mais les disciples, un peu comme nous,
désemparés, un peu comme nous, démunis, se demandent
où trouver cette nourriture en plein désert.
Et justement, le désert, nous nous
en approchons, au propre comme au figuré. Le désert
et le chaos climatiques qui nous sont annoncés, et qui
risquent de nous conduire aux abords d’un autre désert,
moral : celui de nos peurs et du chacun pour soi.
Jésus répond simplement « Combien avez-vous
de pains ? »
Sept. Dérisoire pour 4000 convives.
Nous sommes dérisoires.
Mais Jésus dit : « C’est peu ? Eh bien,
c’est parfait : vous allez faire avec, avec ce que vous
avez. »
La confiance absolue du Christ, en
Dieu, en nous. Aurions-nous déjà assez avec ce que nous
sommes et ce que nous avons, pour répondre à ce que
Dieu et l’humanité nous demandent ?
Et puis ses compagnons découvrent qu’ils
ont encore quelques petits poissons – des poissons !…
– qu’ils ont un petit peu plus qu’ils ne pensaient.
Et certainement, nous avons toujours
beaucoup plus que nous ne pensons, nous sommes toujours
beaucoup plus que nous ne pensons, nous pouvons toujours
beaucoup plus que nous ne croyons ; vous pouvez, vous
qui êtes là, aujourd’hui, vous les Diaconesses, encore
plus que vous ne pensez.
Et tous sont rassasiés.
Serions-nous donc capables de nourrir,
spirituellement et moralement la terre entière ? C’est
en tout cas ce à quoi les chrétiens du monde sont appelés
; et le Christ semble nous dire, ici, que c’est possible.
Et non seulement, tous sont rassasiés,
mais il reste encore 7 corbeilles pleines. Beaucoup
plus que ce qu’il y avait au départ…
Sept, le chiffre de la plénitude. Sept,
pour bien souligner que cela, c’est le travail de Dieu,
que c’est Lui qui a multiplié le pain et la grâce. Qu’il
suffit, pour nous, d’offrir ce que nous avons et de
le partager pour que Dieu y pourvoie et fasse suffire,
et même surabonder ce que nous aurons offert.
Alors Jésus les renvoie.
Ou les envoie. En tout cas, il les
envoie ou les renvoie, où ? vers leurs proches, vers
leurs semblables, vers leurs contemporains ; il les
envoie au front : au front vers nos frères et sœurs
tout aussi désemparés et démunis que nous, au front
vers cet avenir de la planète qui nous inquiète et nous
menace tant.
Il les envoie nourris. Nourris par
ses disciples, de son pain. Nourris par nous, de son
pain ; comme si c’était à nous de nourrir nos contemporains
de force, de courage, de lucidité, de droiture, de générosité...
Et c’est à nous de les en nourrir.
Ensuite… Jésus monte aussitôt dans
une barque – l’Eglise ? – avec ses compagnons, et se
rend ailleurs.
Après avoir nourri, ils s’effacent.
Rien pour la gloire de Jésus ni de ses disciples, pas
un bravo ni un merci, ce n’est pas la peine. Les serviteurs
de Dieu, leur service une fois offert, s’effacent :
nous ne sommes rien, juste de très utiles serviteurs
inutiles et anonymes.
Voila donc, avec ce récit, une belle
description de ce qui est attendu de nous, de la vraie
confiance qui est attendue de nous.
Mais pour quoi faire ? Quelle nourriture,
face à quelle faim ?
Cette semaine, de violents orages ont
frappé la France. Ils ont tué une fillette et gravement
blessé une autre. Déjà dimanche dernier, une petite
tornade avait dévasté deux villages du Nord. Trois morts,
deux villages dévastés, comme bombardés. Une tornade
? C’est bon pour l’Amérique, pas pour nous !
Eh bien, c’est nouveau. Et nous savons
tous ce qui se passe : fonte des glaces et des glaciers,
épuisement des énergies fossiles, insuffisance et destruction
des terres agricoles mais aussi des mers, déforestations,
pénuries d’eau, disparition des abeilles, des thons,
des grands singes nos cousins et de je ne sais combien
d’autres espèces, nouvelles maladies et pollutions –
les trois-quarts des rivières en Chine sont toxiques
– accidents climatiques de plus en plus graves et fréquents.
Et cela s’accélère.
Nous savons. Et nous pressentons que
demain, non pas des milliers, mais des millions d’immigrés
fuyant de nouveaux déserts tenteront de traverser continents
et Méditerranée pour pousser à nos portes et demander
du pain et des poissons.
Ce jour-là, quand nous, chrétiens habitants
de ce pays, sortiront nos armes et nos barbelés, nos
drones et nos détecteurs électroniques pour fermer nos
frontières ou nos maisons – c’est déjà commencé – ce
jour-là, dans quel état moral et spirituel serons-nous
?
Qui saura résister ?
Qui viendra dire à nos contemporains
qu’il faut tenir bon, non pas tenir les frontières,
mais tenir l’amour. Préférer l’amour du prochain à notre
sécurité, le partage qui coûte vraiment au repli sur
soi et les siens ?
Qui ? Vous, bien sûr. Vous y êtes préparées.
Et ce sera votre rôle. Vous allez devoir, en première
ligne, nous aider à nous préparer à résister. A résister
à l’immense tentation de nous protéger, à l’immense
tentation de rejeter à une partie de l’humanité, à une
partie de notre humanité, donc une partie de notre propre
humanité intérieure.
Résister à l’immense tentation de l’égoïsme
collectif, raisonnable, consensuel auquel toutes nos
sociétés riches nos inviteront de façon si convaincante.
Résister comme ont résisté nos anciens, quand il fallait
choisir entre sa propre sécurité et sauver des enfants
juifs, des enfants ‘pas tout-à-fait comme nous’. Eh
bien si, justement, tout-à-fait comme nous.
Nous allons avoir besoin de nous préparer
à rester droits, justes, solidaires, courageux, fidèles.
Nous allons avoir besoin de nous préparer
à maintenir ferme l’Evangile et notre confiance.
Nous allons avoir besoin de nous préparer
à souffrir, au besoin, à cause du Christ.
Et cela, ce sera votre rôle, privilégié,
à vous, les diaconesses : aider nos contemporains à
s’y préparer et les aider à le vivre.
Comment ? Mais avec ce que vous avez
: vos sept pains, vos quelques petits poisons en plus
!
Votre spiritualité, votre force morale,
votre force puisée dans la prière, votre communauté
et le témoignage de votre communauté, votre confiance
et votre enracinement constant dans la Bible et elle
seule. Votre foi, et le témoignage de vos vies entièrement
ordonnées par votre foi.
Vous serez, pour nous tous et pour
vos contemporains, un pôle de résistance, de ressourcement
et de témoignage, un lieu dans ce désert où il sera
distribué du pain et des poissons.
Alors préparez-vous, vous aussi, car
nous aurons besoin de vous !
Tout cela, c’est vrai, peut paraître
un peu triste ou inquiétant dans l’insouciance de l’été,
et ne pas porter directement à l’espoir !
Mais l’espoir, il est là, et la force
et l’assurance qui donnent l’espoir sont là, dans l’Evangile,
bien évidemment.
Ecoutez, c’est extrait de Jean (6 :
51 à 58) :
« Je suis le pain vivant descendu du
ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour toujours.
Le pain que je donnerai, c’est ma chair ; je la donne
afin que le monde vive.
La dessus, les Juifs discutaient vivement
entre eux :
- Comment
cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ?
- Jésus
leur dit :
- Je
vous le déclare, c’est la vérité : si vous ne mangez
pas la chair du fils de l’homme et si vous ne buvez
pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous.
- Celui
qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle
et je le ramènerai de la mort à la vie au dernier jour.
Car ma chair est une vraie nourriture
et mon sang est une vraie boisson. Celui qui mange ma
chair et boit mon sang vit en moi et je vis en lui.
Le Père qui m’a envoyé est vivant et je vis par lui
; de même, celui qui me mange vit par moi. Voici le
pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui
qu’ont mangé vos ancêtres qui sont morts. Celui qui
mange ce pain vivra.»
Ce pain-là, c’est à nous qu’il a été
confié.
Ce pain-là, c’est celui que nous allons
partager maintenant.
Ce pain-là, c’est à nous qu’il a été
confié, et à vous en particulier, mes si chères et précieuses
sœurs.
Amen.
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2008
Changer
de comportement
Amos 6 :1-7
I Timothée
6 : 11-16
Luc 16 : 19-31
La Bible met parfois dans l’embarras
un prédicateur protestant. Voici par exemple le prophète
Amos, qui lance un virulent rappel à la morale et à
la justice sociale ; la lettre à Timothée, qui présente
à nouveau un pressant appel à la perfection de la foi
et du comportement ; ou l’Evangile de Luc, qui contient
encore un urgent appel à la conscience et à la générosité,
sous peine de finir en enfer…
Mais où se trouve la grâce dans tout cela ? Où se
trouve le pardon promis à tous et à toutes ? Reprenons
ces textes (Amos 6, I Timothée 6, Luc 16), et … réfléchissons.
D’abord le prophète Amos. Terrible !
A qui s’adresse-t-il ? A ceux qui habitent Jérusalem
et Samarie, les deux capitales des Royaumes de Judée
et d’Israël, qui sont aussi des villes saintes. Autrement
dit, il s’adresse à l’élite sociale et religieuse de
son temps. Des gens vers lesquels on se tourne, précise-t-il.
Un peu ce que nous sommes, en somme. Paris, la rive
gauche, des protestants, une paroisse vivante et réputée…
Une ville et une confession vers lesquels en France,
et même ailleurs, on se tourne…
Et que dit Amos ? “Allez voir ailleurs, dans des
villes anonymes de province, et même chez les Philistins
; voyez-y les gens qui les habitent…et vous constaterez
qu’ils sont largement aussi bien que vous, et que vous
n’avez guère de leçons à leur donner”
En fait, que met-il en cause ? L’hypocrisie, le manque
de foi ou d’engagement, la tiédeur, l’insuffisante piété
ou générosité ? C’est beaucoup plus cruel que cela :
ce qu’Amos met en cause, c’est le statut social et le
style de vie. Un statut et un style de vie de privilégiés
: finesse de la cuisine, consomm&eacut
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