Prédications :

Pasteur Jean-Paul Morley

Date

Titre

Textes bibliques

Mots-clés

Octobre 2011 Dieu créateur, Dieu créé Genèse 1 : 1-2
Genèse 3 : 4-7
Jean 1 : 1-4
Dieu, Création, amour
Septembre 2011 Trop tard Jérémie 1 : 4-10
Luc 3 : 7-14
Luc 21 : 7-11
environnement, Création, responsabilité, comportement
Septembre 2011 L'Evangile dans le scoutisme Jérémie 31 : 33
Matthieu 6 : 9
Romains 5 : 8-9
1 Corinthiens 13 : 12
scoutisme
Juin 2011 S'engager Genèse 17 : 1-8
Matthieu 6 : 25-34
engagement, confiance
Juin 2011 Marie de Magdala Luc 8 : 1-3 grâce, gratuité, foi
Mai 2011 Croire, c'est quoi ? Galates 3 : 26-28
Actes 16 : 25-34
foi, baptême
Mai 2011 Le naufrage de Paul Actes 26 - 27 épreuve, initiation, conversion, Paul
Mai 2011 Le travail Genèse 1: 27-29 et 3 : 17-19
Lévitique 25 : 8-12
Luc 12 : 22-25
société, éthique
Mars 2011 Heureux les artisans de paix Matthieu 5 : 9 Béatitudes, paix
Février 2011 Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu Matthieu 5 : 1, 6-8
Matthieu 6 : 5-8, 16-18
Exode 3 : 4-6
Deutéronome 5 : 23-25a
Béatitudes, Dieu, spiritualité
Janvier 2011 Heureux les pauvres en esprit Matthieu 5 : 1-5
Matthieu 5 : 13-15
Béatitudes, responsabilité
Décembre 2010 Pas de place Luc 2 : 1-16
Mathieu 2 : 1-3, 13-18
Luc 2 : 22, 25-30 34,36a
Noël
Novembre 2010 Veilleurs Esaïe 21 : 11-12
Marc 13 : 11-12
Zacharie 3 : 7
art, spiritualité, Noël
Novembre 2010 Shoah Matthieu 24 : 15-27
Apocalypse 21 : 1-5
Israël, mal, souffrance
Octobre 2010 Pas si simple Deutéronome 30 : 15-19
Luc 7 : 31-35
Galates 5 : 19-23
comportement, prédestination, salut
Septembre 2010 Sel de la terre, nous ? Matthieu 5 : 13-16
Marc 12 : 41-42
engagement

Juin 2010

Transgressez !

1 Samuel 21 : 3-7
Marc 2 : 23-27
Mathieu 12 : 9-14
Lévitique 25 : 8-11a et 35-38

comportement

Juin 2010

Reconnaissance

Genèse 14 : 18-20
Luc  9 : 10-17
I Thessaloniciens 5 : 16-18

grâce, gratuité, confiance

Mars 2010 Rameaux : nos déceptions Matthieu 21 : 1-11
2 Corinthiens 3: 12;16-18
prière, espoirs

Début 2010

Série sur "les 10 Paroles"

Décembre 2009

Un Noël pas comme les autres

Isaïe 42 : 1-4
Luc 1 : 41-53 et 2 :15-20

 Noël

Juillet 2009

Mères porteuses

Genèse 16 : 1-10,
Matthieu 18 : 4-6
Matthieu 22 : 34-40

 éthique, femme, famille

Juin 2009

Le bonheur

Jérémie 1 : 4-10
Jean   11 :28-36
Matthieu 5 : 1-10

 bonheur

Mars 2009

Akhior

Judith 5 : 1-5  
Judith 19 : 1-3

 confiance

Mars 2009

La tentation de Jésus

Genèse 3 : 1
II Timothée 1 : 8-10
Mathieu 4 : 1-11

 tentation, Carême, pureté

Début 2009

Série sur "le Credo"

Novembre 2008

Nouvelle naissance de l'humanité

Esaïe 63 16 à 75
Jean 3 : 1-8
Galates 3 : 23-28

 

Octobre 2008

Etrangers

Exode 22 : 20-26
I Thessaloniciens 1 : 5-10
Matthieu 22 : 34-40

 

2008

Multiplier les pains... demain

Marc 8, 1 à 10

 

2008

Changer de comportement

Amos 6 :1-7
I Timothée 6 : 11-16
Luc 16 : 19-31

 conversion

2008

Et s'il guérissait

Actes 8 : 4-17
I Pierre 3 : 13-16
Jean 14 : 15-21

 guérison, diable, Saint-Esprit

2008

L'euthanasie active

Juges 9 : 50-54
Actes 2 : 25-28
 I Corinthiens 15 : 12-19  

 mort, suicide, responsabilité

Mars 2008

Pierre

Matthieu 16 : 13-22

 Pierre, Jésus, Rameaux, Pâques

Février 2008

La chute ?

Genèse 2, 7 à 9 et 3, 1 à 7
Romains 5, 12 à 15 et 18

 péché, Adam et Eve, liberté

Novembre 2007

Résister

Daniel 3 : 1-7
Luc 22 : 35-38
II Thessaloniciens 2:16-3:5

 

Septembre 2007

Nos mauvaises herbes

Matthieu 13 : 1-43

 

Septembre 2007

La vie spirituelle

Exode 17 : 8-13
Luc 18 : 1-8
Exode 29 : 38-39 l

 prière, spiritualité

Septembre 2007

Tout de lui

I Timothée 1 : 12-17
Exode 32 : 7-14
Luc 15 : 1-32

 confiance, église, foi

Octobre 2011
Dieu Créateur, Dieu créé
Genèse 1 : 1-2
Genèse 3 : 4-7
Jean 1 : 1-4

« Je crois en Dieu le Père,
tout-puissant créateur des cieux et de la terre »
C'est ce que nous disons ensemble en récitant le Credo, dimanche après dimanche. Avec une  virgule, contraire à l'habitude : « Je crois en Dieu le Père », virgule, « tout-puissant créateur des cieux et de la terre »…
Le Père qualifie donc Dieu, qui s'offre à nous comme un Père ; tandis que la toute-puissance qualifie le Créateur : c'est en tant que Créateur qu'il est tout-puissant, pas forcément autrement.
Car cet adjectif, "tout-puissant", non seulement est une aberration logique, mais surtout ne peut convenir à Dieu. Dieu est amour, Dieu est fidèle, la Bible nous l'enseigne, et cela seul compte. Mais elle n'enseigne pas que Dieu soit tout-puissant (le terme n’existe pas dans le texte original de la Bible, ses occurrences n’étant que de mauvaises traductions) , sans doute parce qu'il n'y a pas de toute-puissance dans l'absolu.
En revanche, la Bible suggère qu'en tant que Créateur Dieu est tout-puissant, et nous verrons que cela nous emmène sans doute plus loin que nous ne l'imaginons.
Déjà Dieu n'est pas créateur de peu de choses : les cieux et la terre ! Dans l'imagerie ancienne, la terre, c'est notre planète, tout ce qu'elle contient et tout ce qui y vit. Même si les anciens ignoraient qu'elle fut ronde, et la voyaient comme un plateau flottant sur l'eau, c'est bien notre planète et l'humanité qui l'habite que représentait le terme ‘terre’ ; tandis que les ‘cieux’ représentaient l'univers : firmament, étoiles, nuages et astres, même si les anciens se le représentaient comme une sorte de cloche solide recouvrant la terre et la mer, une voûte céleste.
Donc Dieu, pour la Bible, a tout créé.
Quoique… La Bible commence par ces mots : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide... » Les exégètes ont fait deux remarques : « Au commencement » se dit Bereshit, qui commence donc par B, la deuxième lettre de l'alphabet en hébreu comme en français. La deuxième : comme s'il y avait déjà eu quelque chose auparavant... Du coup, ces exégètes émettent l'hypothèse que la phrase « Au commencement Dieu créa les cieux et la terre » ne serait qu'un titre général, et que le texte lui-même commencerait avec « La terre était informe et vide », phrase qui, elle, commence par Haaretz, donc A. Cela signifierait alors qu’au commencement, il y avait déjà quelque chose, de la matière, le chaos originel, dans lequel Dieu aurait mis de l'ordre ; séparant ombre et lumière, jour et nuit, mer et continent...
Un peu comme le Big Bang qui a donné naissance à notre univers, mais à partir d'une formidable masse d'énergie concentrée, dont nous ne savons rien de l'âge ni de l'origine... Alors : Dieu, créateur absolu à partir du néant, ex nihilo ? Ou Dieu auteur d'un Big Bang rendant soudain possible cet univers capable de faire naître la vie et l'intelligence ?
En réalité, nous n'en savons rien, et peu importe. La question de l'origine de l'univers, ou de Dieu Lui-même, restera toujours insoluble. Calvin, à celui qui lui demandait un jour à quoi s'occupait Dieu avant de créer l'univers, répondait en souriant : « Il bâtissait l'enfer, pour les curieux... ». Alors gardons-nous de l'enfer, au moins sur ce point !
Et revenons au Créateur des cieux et de la terre, c'est à dire de notre univers et notre monde. Qu'a fait Dieu ? Faire surgir de lui-même la masse d'énergie colossale qui constitue cet univers ? Sans doute. Mais surtout, Il crée – et c'est là que commence à se mesurer sa toute-puissance en tant que Créateur – Il conçoit et crée la totalité des règles et des lois de l'univers, des lois de la nature, celles qui permettent non seulement à l'univers de s'étendre, de tenir ensemble et de se déployer jusqu'à l'infini, avec une stupéfiante cohérence interne de l'infiniment petit à l'infiniment grand, mais mieux encore, des règles et des lois qui rendent l'univers capable de donner naissance à la vie, à sa stupéfiante diversité, à l'évolution, à l'apparition de l'intelligence, du sentiment, puis de la conscience ; de la beauté, et de la conscience de la beauté ; de l'altruisme, enfin de la spiritualité. Une évolution dont nous ne sommes sans doute que le commencement, voire une simple étape ; une évolution qui n'est possible que parce que cette création des règles et des lois de l'univers, et c'est là le premier éclat de génie du Créateur, cette création inclut et intègre le mal, la destruction, la contradiction et la mort. C'est à dire le temps. Sans lequel la création serait figée, statique, et n'aurait aucune vie, ni aucun besoin du mieux, du juste, du beau, du progrès, encore moins de l'amour.
Et Dieu le Créateur, comme la Bible l’indique, a introduit ce mal et ce manque dès l'origine, en plaçant judicieusement le serpent au côté de la plus intelligente : Eve...
Dieu a créé, béni soit-Il, un univers qui, en rendant possibles la vie, l'intelligence et la conscience, mais aussi le mal, la souffrance et la mort, a rendu inévitables le manque et le besoin, et par réaction la capacité d'aimer, la capacité de nous aimer, nous-même et entre nous, et de l'aimer, Lui, Dieu...
Capacité inouïe de pouvoir aimer et dialoguer avec Celui qu'on ne voit pas, ni ne touche, ni n'entend, mais qui a créé l'univers et le temps ; et qu'on pressent, qu'on écoute, qu'on aime, et à qui on se donne...
Dieu a créé un univers dont l'évolution en milliards d'années, où nous ne sommes que les quelques dernières minutes, a enfin permis l'amour, et mieux encore Lui a permis l'amour, lui a permis à Lui, Dieu, d'aimer et d'être aimé...
Eblouissant génie, éblouissante, inimaginable puissance du Créateur...

Mais ce n'est pas tout... Car Dieu, en créant l'univers, s'est diminué Lui-même. Puisqu'Il a laissé l'univers se développer selon sa propre logique, la Création évoluer par elle-même, l'humanité se déterminer par elle-même, pour le meilleur et pour le pire... « Dieu a créé le monde comme la mer crée le rivage : en se retirant. » écrivait Hölderlin ; et Simone Weil, la philosophe, l'exprimait simplement « La création est de la part de Dieu un acte non pas d'expansion de soi, mais de retrait, de renoncement. Dieu et toutes les créatures, cela est moins que Dieu seul» (Attente de Dieu). Parce qu'Il s'est dessaisi de son pouvoir absolu sur elle...
C'est aussi la leçon de l'histoire du serpent, d'Eve et de la pomme : Dieu, en préparant tout dans le jardin d'Eden pour que l'être humain accède, grâce au fruit défendu, à l'intelligence, à la conscience, à celle du bon et de la souffrance, du bien et du mal, le Créateur a en réalité confié la responsabilité du monde à l'humanité. Il s'en est dessaisi pour nous, et se contente de nous inviter et de nous inciter à choisir le bien, en l'écoutant et lui faisant confiance (c'est ce que Calvin n'a pas compris à son époque). 
Mais, et c'est le deuxième éclat de génie du Créateur, l'impensable éclat de génie, c'est que, en se diminuant ainsi, Dieu s'est aussi grandi... Non seulement Il s'est grandi par la liberté et la confiance qu'Il nous a offertes, mais, j'y reviens, par l'amour qu'Il a ainsi rendu possible entre Lui et nous.
En nous faisant cadeau – oui, cadeau – du manque et du besoin qui, on le sait trop, passe par la souffrance, parfois l'horrible souffrance, Il nous a offert le besoin de Lui. Lui, le Dieu d'amour. Et en créant l'univers, si vaste, si autonome, si différent de lui-même, et si souvent maladroit et malheureux, Il a alors créé sa propre capacité à franchir par son amour cette distance infranchissable entre Lui et nous.
Ainsi, si Dieu + l'univers, c'est moins que Dieu seul ; Dieu + l'univers, c'est aussi plus que Dieu seul, car c'est Dieu + l'amour, + la relation, + la vie. La vie qui vit, qui change, qui se cherche, tâtonne, aime, se déploie, interagit, et donc transforme tout. Transforme... Dieu Lui-même.
Dieu, en créant, s'est créé Lui-même, non seulement en tant que Créateur – s'il n'y a pas de création, il n'y a pas de Créateur... – mais surtout, en rendant possible la relation avec sa Création : en rendant possible l'amour entre Lui et sa Création, Il a créé les conditions pour que Lui-même grandisse.
Car un amour change toujours chacun des partenaires, par définition. Il permet à chacun d'eux de grandir, d'évoluer, de devenir. De même que nous ne devenons vraiment nous-même que dans notre relation avec Dieu, de même Dieu devient vraiment Lui-même dans sa relation avec nous, ses créatures-partenaires, parce que c'est cela aimer : devenir en aimant, et, pour Dieu, devenir Amour en aimant et en étant aimé.
Dieu s'est ainsi créé Lui-même comme Amour, a créé ce qu'il fallait pour que Lui-même aime, devienne, advienne, grandisse, à travers sa relation avec ses enfants, ces êtres libres capables, grâce à sa Création, de conscience et d'amour.
Dieu nous a donné de Le faire grandir Lui-même : en l'accueillant, en Lui dépendant, en l'aimant ; et en faisant progresser l'humanité et la connaissance de Dieu sur terre (ce sont bien les deux ‘plus grands’ commandements : « Tu aimeras le seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ta force et de toute ta pensée ; et tu aimeras ton prochain comme toi-même »). Il nous a donné de le faire grandir en tant que Dieu d'amour ; Il a besoin de nous pour être un Dieu d'amour, car on n’aime jamais seul. Etourdissant, vertigineux, et fantastique ! Et quelle preuve d'amour…
   
Mais ce n'est pas encore tout.
Dieu continue d'agir, de créer ; Il ne cesse de conduire sa Création, en nous invitant, nous incitant, nous persuadant, nous suppliant, nous séduisant pour conduire sa Création vers une humanité plus fraternelle et confiante en Lui, vers une Création plus belle et plus saine. Et ce faisant, Il crée, à travers nous, un Dieu créateur d'une Création encore plus belle et accomplie : Il se crée Lui-même.
Alors... Alors oui, Dieu est vraiment tout-puissant en tant que Créateur et en tant qu'Amour ! Il crée l'univers, + la conscience, + la liberté, + l'amour, + l'histoire, + son propre devenir, c'est à dire Lui-même à travers nous, + le devenir de l'humanité le faisant devenir Lui-même...
   
Et nous, nous ici, vous, moi, si petits, nous sommes appelés à y participer, à participer à ce devenir, non seulement de nous-mêmes, mais de Dieu Lui-même : en l'aimant, en répondant à ce qu'Il nous demande, par exemple en préservant notre planète, sa Création, mais aussi l'humanité, ses enfants, et très directement en prenant chacun soin de ses proches prochains, de son domaine de responsabilité personnelle, et de la part d'humanité qui repose en lui-même...
Et c'est ainsi que, en participant au devenir de la Création, nous participons au devenir de Dieu, et que, créés par Dieu qui nous a tout donné, nous sommes en retour comme les co-créateurs de ce Dieu vivant qui ne cesse de grandir et de devenir...

Amen.
Septembre 2011
Trop tard
Jérémie 1 : 4-10
Luc 3 : 7-14
Luc 21 : 7-11

Les faux prophètes sont légion. De bonheur ou de malheur, ils ont toujours été légion, parce que c'est un rôle avantageux, qui donne une posture, attire l'attention et n'engage pas à grand'chose.
Les vrais prophètes, ceux qui parlent de la part de Dieu, sont, eux, beaucoup plus rares. Pour deux raisons :
La première, c'est que les nouvelles que Dieu leur demande d'annoncer sont généralement mauvaises, et qu'aucun croyant n'a envie d'annoncer le malheur.
La deuxième, c'est qu'ils savent que ce que Dieu leur demande d'annoncer  généralement se réalise... Ils préféreraient, comme Jonas, avoir tort.
Prenons trois exemples, parmi beaucoup d'autres dans la Bible :
- Jérémie, qui ne veut pas de ce rôle de prophète, mais Dieu insiste et lui donne autorité, pour démolir. (Jérémie 1 : 4-10)
- Jean-Baptiste, qui dénonce et appelle à une repentance en actes, c'est-à-dire à un changement réel de mode de vie. (Luc 3 : 7-14)
- Enfin Jésus lui-même, qui, quand il parle d'avenir, ne promet jamais de lendemains qui chantent, ni d'avenir tranquille, au contraire ; et Paul d'ailleurs ne sera pas plus optimiste au sujet de l'Eglise. (Luc 21 : 7-11)


Le prophète...
Nous en avons sans doute souvent une image grandiose. Très Saint, souvent héroïque, s'opposant d'une sainte colère aux rois et aux autorités religieuses ; sage, austère, âgé, barbu d'une barbe de prophète, en contact permanent avec Dieu lui-même... Eh bien, non, ce n'est pas ça, un prophète. Il n'est pas un saint, ni un héros, ni un surhomme, hors du commun des mortels, comme un ange redoutable envoyé par Dieu pour être son porte-parole...
Non, les prophètes, c'étaient juste de pauvres bougres qui auraient cent fois préféré ne pas endosser ce rôle, de pauvres bougres qui simplement réfléchissaient, priaient, observaient, avaient malgré eux une vision de l 'avenir et de ses menaces, et ne pouvaient pas faire autrement que le dire, avec leur irréductible foi en Dieu.

Je ne suis pas prophète, et le Ciel me préserve d'avoir à assumer un tel rôle ! Mais ce matin, je préférerais mille fois ne pas être ici, ne pas avoir à prêcher, ne pas avoir à parler de ce dont je peux de moins en moins me dérober de parler.
Simplement parce que je commence à penser vraiment – j'ai bien peur, qu'il soit trop tard, déjà trop tard. Trop tard pour quoi ? Pour l'humanité. Que les menaces qui pèsent sur elle, déjà maintenant et à l'horizon d'une, peut-être deux générations, pas plus, c'est-à-dire nos enfants et nos petits-enfants, les vôtres  –  beaucoup de ces menaces ne sont déjà plus évitables, et que nous n'avons pas pris, collectivement, les bonnes décisions à temps. Il ne s'agit pas de la situation de la Grèce, ni de l'explosion, cette semaine, sur le site nucléaire de Marcoule, mais de beaucoup plus grave. Je vais citer dans le désordre ce que vous savez déjà, mais dont la conjonction et la convergence sont impressionnantes sur ce que  nous n'avons surtout pas envie de reconnaître :
- le réchauffement climatique est déjà enclenché et ses conséquences ont déjà commencé ; les scientifiques disent qu’il ne s'arrêtera pas et qu'il faudrait beaucoup plus de décisions individuelles et surtout collectives pour l'atténuer. Un peu. Déjà trop tard.
- la perte de la biodiversité est déjà enclenchée, la sixième grande extinction de la vie sur la Terre serait déjà commencée, 70 à 90% des espèces, annoncent les scientifiques, pourraient disparaître ; animaux comme végétaux. L'espèce humaine, par son intelligence et sa technique, survivra sans doute, mais on ne sait ni dans quelle proportion, ni dans quel état. Déjà trop tard.
- les limites des révolutions vertes et autres interventions techniques sur les ressources alimentaires semblent déjà atteintes, et le plan mondial pour diminuer de moitié en une décennie la population sous-alimentée dans le monde, s'est traduit, non par une diminution, mais par une augmentation de cette population sous-alimentée. Tandis que la population mondiale continue de croître : on nous annonce trois milliards d'humains supplémentaires, 50% de plus, d'ici cinquante ans... Déjà trop tard.
- il est peut-être aussi déjà trop tard pour l'extraordinaire ressource que représente la mer, non seulement avec l'extinction d'un grand nombre d'espèces de poissons, mais avec son taux d'acidité qui a déjà dépassé celui des grandes extinctions marines de l'histoire de la planète, dont il fut la cause. Déjà trop tard.
- on sait la proximité de la fin du pétrole. Mais c'est aussi l'uranium dont les ressources devraient s'épuiser d'ici cinquante ans, c'est-à-dire demain, mettant fin, au delà des risques et des déchets pour des millénaires, aux espoirs de l'énergie nucléaire. Sans parler de l'épuisement de ces métaux rares, mais indispensables à nos téléphones portables et à je ne sais quoi.
- dois-je aussi évoquer la pollution accélérée et la raréfaction de l'eau ? La multiplication actuelle des cancers dûs à la pollution, ou des pandémies sanitaires annoncées ?

Quel tableau !
   
Et tout cela sans en évoquer les conséquences logiques sur nos sociétés ; conséquences qui se profilent déjà : inégalités sociales dangereuses et croissantes, violences, repli sur soi et rejet de l'étranger, mouvements migratoires immenses, effondrement possible des systèmes démocratiques, alternative entre barbarie et régimes totalitaires...

Oui, quel tableau...

Hélas... Hélas les prophéties des prophètes d'Israël, et celles de Jésus, ont fini par se réaliser. Désordres, guerres, guerres civiles, famines, préparant l’effondrement et la destruction des Royaumes d'Israël, puis de Juda et de Jérusalem, et finalement la dispersion-exil du peuple choisi, loin de son pays de lait et de miel...
Est-ce pour nous une leçon ? Uniquement si nous l'entendons... Aujourd'hui, la catastrophe, pour l'humanité entière, n'est devenue possible, précisément, que parce que nous préférons l'ignorer ou la nier, et ne faisons rien, ou trop peu.


Or que disait Jean-Baptiste ? « Ne faîtes pas semblant de vous convertir : juste des mots, des mains jointes et un petit bain dans le Jourdain. Ne croyez pas qu'il suffit de croire et de demander pardon. Le faucheur ? Il est déjà là, avec sa hache ». Oui, il est déjà là. Que disait encore Jean-Baptiste ? « Repentez-vous. Repentez-vous vraiment, ne vous contentez pas de demander pardon, changez de comportement ! Gardez votre métier, mais exercez-le, et vivez, autrement ! »

Pour nous, c'est encore plus urgent. C'est la maison-terre, la maison -humanité, qui a commencé de brûler, et on n'arrêtera  pas facilement l'incendie, ni sans dégâts. Et cette fois, il ne s'agit pas des autres, des Grecs, ou des Somaliens, ou des Hébreux d'hier, il s'agit de nous, des enfants que nous baptisons ici, de nos enfants.

Alors repentons-nous, individuellement, et surtout collectivement !
Si nous travaillons pour l'Eglise, comme pasteurs ou autres, repentons-nous de n'avoir pas su voir, comprendre, prévoir, avertir et changer nos modes de discours et d'action plus fort et plus tôt, et réfléchissons à comment faire et que changer demain.
Si vous êtes influents dans la politique, repentez-vous, oui : repentez-vous, pour cet aveuglement collectif, parfois volontaire, et pour cette impuissance à prendre conscience de l'urgence des menaces et des décisions à prendre pour la sauvegarde de l'humanité, rien de moins. Et réfléchissez, et priez, non pour vous culpabiliser, mais pour discerner que faire et que changer.
Si vous travaillez dans la finance internationale, repentez-vous, oui : repentez-vous, d'avoir collectivement cédé à la contrainte du profit absolu, et pour les effets ravageurs d'une finance mondiale devenue libre de règles morales, détachée de la réalité et n'ayant plus de but qu'elle-même. Et réfléchissez, et priez, non pour vous culpabiliser, mais pour discerner que faire et que changer.
Si vous avez des responsabilités dans l'industrie nucléaire, ou chimique, ou pharmaceutique, dans les transports, l'eau ou l'informatique et la communication, si gros consommateurs d'électricité et de métaux rares, et donc de vies humaines... repentez-vous d'avoir collectivement cédé à la contrainte du profit aux dépends de l'intérêt commun. Et réfléchissez, et priez, non pour vous culpabiliser, mais pour discerner que faire et que changer.
Si vous avez des responsabilités syndicales, et peut-être associatives, repentez-vous d'avoir cédé à l'égoïsme corporatif de groupe, et à l'irresponsabilité collective. Et réfléchissez, et priez, non pour vous culpabiliser, mais pour discerner que faire et que changer.
Si vous êtes exploitants de la terre ou de la mer, repentez-vous d'avoir cédé aux pressions des industries chimiques, ou lutté et triché face aux règles et aux quota de protection des sols ou des espèces menacées. Et réfléchissez, et priez, non pour vous culpabiliser, mais pour discerner que faire et que changer.
Si vous êtes engagés dans la communication et les médias, repentez-vous, oui : repentez-vous de n'avoir pas assez pris vos responsabilités, d'avoir collectivement cédé aux attentes du public, au lieu de marteler que c'est la vie de nos propres enfants, et donc celle des vôtres que nous hypothéquons. Et réfléchissez, et priez, non pour vous culpabiliser, mais pour discerner que faire et que changer.

Et, vous l'avez compris, il ne s'agit pas de viser telle et telle catégorie, qui ont sûrement chacune d'excellents arguments pour se justifier. C'est nous tous qui, comme y exhorte aujourd'hui encore Jean-Baptiste, c'est nous tous qui devons nous repentir, chacun personnellement pour lui-même, de son aveuglement complice, de sa lâcheté parmi les autres, de son inertie.
Et tous, collectivement, devons réfléchir, et prendre des décisions – y compris, même si c'est marginal, dans la gestion de cette Eglise.
Et s'il vous plaît : que personne ne dise que je mêle la politique à la religion. Toute la Bible et Jésus lui-même appellent sans cesse à prendre conscience des abîmes vers lesquels nous courrons ensemble, et à se repentir. Et que personne ne pense que ceci est une prédication pour que l'on vote Vert dans quelques mois. Ceci est un appel désespéré, et angoissé, pour que tous, de droite ou de gauche, rouges, bleus, verts ou autres, et bien au-delà des échéances électorales, mais aussi avec elles, tous nous fassions choc en nous-même et prenions conscience du péril et de la bien faible marge de manœuvre qui nous reste, à tous. Quels que soient notre bord et notre préférence politiques.
Il s'agit de l'avenir du jardin d'Eden. Il s'agit de l'avenir de la descendance d'Adam et Eve.
   
Mais s'il est vraiment trop tard ? On voit bien que bouleverser les contraintes économiques et politiques, prendre des décisions impopulaires à l'échelle des nations ou même d'un pays, est impossible ! C'est vrai. Mais cela ne fait rien. C'est quand même ce que nous devons tenter de toutes nos forces et de toute notre influence. En nous préparant nous-mêmes à ces changements. Même si nous sommes seuls, à contre-courant. Cela s'appelle résister. Sinon, que serions-nous ?
Et nous avons un atout, qui est aussi une responsabilité : la tradition de résistance du protestantisme français, depuis la Réforme, les guerres de religion, les Camisards et jusque sous l'Occupation ; une tradition rappelée chaque année depuis cent ans au Musée du Désert, comme il y a quinze jours encore.
Résister au courant dominant, inventer déjà la façon de vivre demain, avec ses renoncements mais aussi ses bienfaits à découvrir – comme nos ancêtres réformés ont inventé la démocratie, la tolérance religieuse ou une éthique de liberté et de responsabilité. Peut-être que la douloureuse crise économique dans laquelle nous nous enfonçons aura du moins ceci de bon : nous préparer plus vite à ce nouveau mode de vie...

Voilà.

A défaut d'être prophète, devrais-je être un bon pasteur et terminer sur une note optimiste ? Que tout est entre les mains de Dieu et qu'Il va tout arranger ? Que Noël s'annonce déjà ?
Mais Dieu n'a pas empêché la peste nazie. Ce sont nos pères qui n'ont pas voulu la voir, et l'ont ainsi laissé envahir l'Europe. Après, ils ont dû se battre.
Noël, ce n'est pas la venue d'un Dieu qui vient tout rétablir avec puissance. Noël, c'est la naissance d'un petit enfant, fragile et vulnérable, qui a besoin de nous... Et qui, n'en doutez pas, nous appelle à nous convertir vraiment, à changer, à réfléchir ensemble, à nous préparer et à préparer nos enfants pour cet avenir. Et à confier notre réflexion, nos décisions et notre action aux mains et à la lumière de l'Esprit.
Alors Il nous accompagnera vers cette terre nouvelle et ces cieux nouveaux qu'Il a promis. Mais pas sans notre repentance et notre conversion, réelle, personnelle et collective.

Alors implorons sa lumière, et son aide !

Amen
Septembre 2011
L'Evangile dans le scoutisme
Jérémie 31 : 33
Matthieu 6 : 9
Romains 5 : 8-9
1 Corinthiens 13 : 12

L'été, voyager, rencontrer, vous donne toujours des raisons d'espérer... Début août, mon épouse s'était fait inviter à un colloque aux Etats-Unis : je me suis glissé dans un de ses dossiers et me suis envolé avec elle...
Pour retrouver la gentillesse, la gaieté, la disponibilité de beaucoup d'Américains, qui ont toujours l'air vraiment heureux de vous voir ou de vous rendre service. Retrouver aussi leur exemplaire façon de conduire. Ce ne sont peut-être pas des virtuoses à l’italienne, mais ils imposent le respect par leur sens civique. Ce n'est pas simplement qu'ils respectent les règles, c'est plus subtil : ils ne se privent pas d'une certaine souplesse d'interprétation vis à vis des lignes blanches, des feux, des stops et même des limites de vitesse ; mais ils en sont parfaitement scrupuleux, presque à l'excès, dès qu'il s'agit de la sécurité des piétons, des vélos, et des autres en général. Etonnant pour un Français ! Comme s'ils étaient déjà au-delà des règles et de la lettre, pour intérioriser la morale, le bien commun. La loi – respect de la sécurité d'autrui – gravée non plus dans la pierre ou le texte, mais dans les cœurs. Admirable. Les prophètes du Premier Testament, comme Jérémie, auraient adoré !
C'est une raison d'espérer.

Et cette Loi gravée non plus dans les textes, mais dans les cœurs, c'est ce que le scoutisme met lui aussi en pratique. C’est une nouvelle raison d'espérer.   
Or, cette année célébrait le centenaire de la naissance du scoutisme unioniste, et donc du scoutisme en France. Les camps nationaux des Eclaireurs unionistes regroupaient toutes les unités de Louveteaux, Eclaireurs et Aînés de France. Celles de Pentement-Luxembourg se sont regroupées à celui de Privas, où je leur ai rendu visite. Ce grand camp rassemblait 950 jeunes, plus des centaines d'anciens et de parents. Tout cela impeccablement organisé et sécurisé : sous-camps, intendance pour 2000 personnes, communication, signalétique, toilettes démontables, aussi pour 2000 personnes, infirmerie, transports, accueil, horaires, animation d'un millier de jeunes de 8 à 18 ans et autant d'adultes le dimanche. Tout cela organisé par des centaines de bénévoles, la plupart de moins de 25 ans, c'est-à-dire presque aussi jeunes  que leur public. Le tout parfaitement mené, animé, maîtrisé, folklorisé, avec d'immenses grands jeux, des rassemblements en carré impressionnants, une ambiance chauffée à blanc, des chants, des rires, des cris collectifs, de l'enthousiasme... Par des bénévoles. On imagine pourtant la logistique, l'anticipation, la conduite de projet, le travail en amont, le professionnalisme... Juste des bénévoles. Pendant des mois. Pour quatre camps nationaux simultanés et des milliers de participants.
Comme des pros, mieux que des pros.
Comment est-ce possible ? La qualité de ces responsables scouts, bien sûr, et la qualité des scouts eux-mêmes, mais une qualité due à la loi scoute, qui se grave dans les cœurs au fil des ans, au fil des camps, des jeux et de la vie quotidienne, et qui permet que cela devienne possible. Que le difficilement imaginable devienne réalité, parce que tous ont le souci d'autrui, du collectif, de l'autorité acceptée, du fonctionnement, de la responsabilité, du respect. Tous, même ceux de dix ans, même ceux de seize ans, même ceux d'Aubervilliers ou de Barbès, ou ceux de Passy.
La Loi gravée dans les cœurs. L'Evangile, annoncé par petites touches, qui imprègne pas à pas, camp après camp, les esprits.

Comment ? Je vais donner en exemple les questions qui peuvent accueillir un pasteur dès son arrivée lors d'une visite à un camp de Louveteaux, c'est à dire des enfants de 8 à 12 ans. Des questions écrites, et par le benjamin du camp. Je vous les lis telles quelles, des questions toutes simples :
« Pourquoi Dieu est dans le ciel ?
 Pourquoi Dieu nous protège ?
Que se passe-t-il si Dieu est mort ?
Comment fait-on un dieu ?
Pourquoi son frère a été crucifié ?
Pourquoi on chante des chansons de Dieu ?
Comment Dieu nous voit ? … »
Je vous garantis que même un pasteur chevronné commence par rester sans voix... Mais il faut bien répondre, alors on essaie.
Certaines questions peuvent se contenter d'une réponse simple :
-Pourquoi Dieu nous protège ? Parce qu'Il nous aime, tout simplement. Il nous aime comme ses propres enfants.
-Pourquoi on chante des chansons de Dieu ? Pour dire merci. Parce que nous recevons beaucoup de choses : la présence des chefs, la nourriture que nous donne la terre, ou le soleil et le bonheur sur ce camp de louveteaux...
-Que se passe-t-il si Dieu est mort ? Dieu ne meurt pas, Il est éternel. Et s'Il mourait, tout s'arrêterait. Mais Il a besoin que nous croyions en Lui, pour que nous sentions son amour.
-Comment fait-on un Dieu ? On ne fait pas un Dieu. Personne ne L'a fait. C'est Lui qui nous a fait, et qui a fait le ciel, la terre, et chacun de nous. C'est pour cela qu'on l'appelle le Créateur.

Mais d'autres questions sont moins simples :

Notre Père qui es aux cieux, que ton Nom soit sanctifié (Matthieu 6: 9)
-Pourquoi Dieu est dans le Ciel ! ? Très bonne question. Dieu n'est pas dans les nuages, bien sûr. Il n'est pas là, au-dessus du bleu du ciel. Mais parler du ciel est une bonne idée, parce que le ciel, c'est à la fois l'infini, l'univers, ce qui est encore plus loin que le ciel, et c'est là que Dieu est : à l'infini, bien au-delà. C'est ce que les gens savants appellent la transcendance. Alors dire que Dieu est au Ciel, c'est dire que Dieu n'est pas comme nous, comme nous les humains, mais qu'Il est au-delà, qu’Il est totalement différent de nous...
Toutefois, le ciel, c'est aussi là où nous sommes : notre planète, la terre, est dans le ciel, l'air que nous respirons… c'est le ciel, le vent qui souffle et nous caresse le visage, c'est le ciel... Alors dire que Dieu est dans le Ciel, c'est dire aussi que Dieu est tout près de nous, à côté de nous, tous les jours, à tous les moments, et qu'Il nous caresse le visage...
A la fois très loin, très haut, très différent ; et tout proche, tout près, qui peut nous comprendre. Voilà pourquoi on dit qu'Il est dans le Ciel.

Le Christ est mort pour nous, alors que nous étions pécheurs
Par son sacrifice, nous sommes sauvés de la colère de Dieu (Romains 5 :8-9)
-Pourquoi son frère a été crucifié ? Pas son frère, son fils... Mais ce serait un regard surprenant et novateur sur la Trinité !
Mais revenons à la question. Dites-moi : est-ce que Dieu est content de tout ce que nous faisons, tout ce que nous disons, tout ce que nous pensons ? Est-ce qu'il est content  de tout ce que nous faisons et gâchons, tous les jours ? Est-ce qu'Il aurait des raisons d'avoir envie de se fâcher ? De nous punir ? De nous donner une bonne fessée ?
D'un seul élan et sans hésiter les louveteaux ont répondu « Non, Il n'est pas toujours content de nous ; oui, Il peut avoir envie de se fâcher contre nous ». Mais dans ce cas, Dieu a un problème : Il veut montrer qu'Il en a assez, parce qu'on exagère ; mais... Il aime ses enfants. Alors que peut-Il faire ? Un exemple ? En prendre un particulièrement méchant et le punir ? Mais ce serait injuste, car c'est nous tous qui faisons des vilenies … Punir tout le monde ? Mais Il nous aime trop pour cela !
Alors Dieu a eu une idée, que seul Dieu pouvait avoir : envoyer son fils, totalement innocent, dans un être humain. Il faut qu'il soit innocent, car s'il était coupable, on trouverait normal qu'il soit puni. Et Dieu lui fait infliger une mort terrible, cloué sur une grande croix. Pourquoi ? Pour montrer sa colère, pour dire que Dieu attend autre chose de nous, pour dire que ce n'est pas normal, tout ce que nous faisons, ou disons, ou pensons de mal ; et qu'Il en a assez. Montrer sa colère, dire qu'Il en a assez, Lui, Dieu. Montrer comment nous méritons qu'Il nous punisse tous ! Il le fait.
Puis, deux jours après, Il ressuscite son fils, Jésus. Pour dire qu'Il nous pardonne quand même, parce qu'Il nous aime, qu'Il nous aime malgré tout... mais qu'Il attend mieux de nous, plus d'amour entre nous et en nous...

Aujourd’hui, nous voyons comme dans un miroir,
Alors nous connaîtrons comme nous avons été connus (I Corinthiens 13 :12)
-Comment Dieu nous voit ? Question simple quand, adulte, on peut concevoir un Dieu pur esprit et sans corps... Question beaucoup plus troublante quand, enfant, on ne peut concevoir un être vivant sans aucun corps d'aucune sorte, un pur esprit... Alors que dire ? Cela : Dieu n'a pas de corps. Il est comme le vent, on ne le voit pas, on ne peut pas le toucher, on ne peut l'attraper, mais on peut l'entendre et le sentir... Dieu, c'est un peu comme notre intelligence, ou l'intelligence du monde : comme notre intelligence, on ne peut pas le voir, mais on peut voir ses effets... Ou comme l'amour : il n'a pas de corps, mais on le sent dans notre cœur... Dieu, c'est pareil. Il n'a pas de corps, alors Il n'a pas d’yeux non plus. Mais Il nous voit de deux façons, un peu comme l'aveugle que Jésus guérit en deux temps : il voit d'abord des silhouettes comme des arbres qui bougent, puis il voit vraiment des personnes. Dieu nous voit aussi comme cela : Il voit tout, partout, Il a conscience de tout ce qui vit et de tout ce qui ne vit pas. Il nous voit vivre et bouger. Mais Il voit aussi à l'intérieur de nous : Il connaît nos pensées, nos peurs, nos troubles, nos inquiétudes, nos chagrins, nos joies, nos envies de bien faire, nos gentillesses ; et Il entend toutes nos prières. Il n'a pas besoin d'yeux pour ça. Il nous voit de l'extérieur, et Il nous voit à l'intérieur. Lui seul peut le faire. Parce qu'Il est Dieu.
Et heureusement, Il nous aime !

Voilà. Voilà comment on peut essayer de répondre. Mais si vous avez d'autres réponses à ces questions si simples, dites-les moi, je suis preneur !!

Et pour finir cet exemple de comment tenter d'annoncer, par petites touches, l'Evangile aux Louveteaux et Eclaireurs, et l'inscrire progressivement dans les cœurs, ceux qui connaissent vont pouvoir fredonner, puis chanter avec moi, et ceux qui ne connaissent pas pourront écouter avec attention cette superbe prière qui est chantée chaque soir dans chaque camp de Louveteaux ou d'Eclaireurs Unionistes :
« Seigneur, rassemblés près des tentes
Pour saluer la fin du jour
Tes fils laissent leurs voix chantantes,
Monter vers Toi, pleines d'amour
Tu dois aimer l'humble prière
Qui de ce camp s'en va monter
O Toi qui n'avais sur la Terre
Pas de maison pour t'abriter !

Refrain : Nous venons toutes les patrouilles,
 te prier pour te servir mieux;
Vois au bois silencieux
Tes scouts qui s'agenouillent
Bénis-les ô Jésus dans les Cieux !

2. Merci pour ce jour d'existence,
Où ta bonté nous conserva ;
Merci de ta sainte présence
qui de tout mal nous préserva
Merci du bien fait à la troupe
Merci des bons conseils reçus,
Merci de l'amour qui nous groupe
Comme des frères, ô Jésus.

3. Nos cœurs ont-ils perdu ta grâce,
Pardonne encore à nos erreurs,
Seigneur que ta clémence efface
Les péchés de tes Éclaireurs.
Et que rempli de l'allégresse
D'avoir répété son serment,
Chacun s'endorme en la promesse
De te servir sincèrement... »

Amen
Juin 2011
S'engager
Genèse 17 : 1 à 8
Matthieu 6 : 25 à 34

Dans deux jours, c'est juillet, la fin d'une année d'activité... Le moment de dire merci.
Merci pour tout ce qui a été vécu cette année, merci pour tout ce que Dieu y a donné, merci pour... les autres, pour les mots, pour les présences, les gestes, les portes qui se sont ouvertes, merci même pour les épreuves qui nous ont fait grandir ou avancer...
Merci pour la confiance dans laquelle cette année a été vécue, par laquelle notre vie a été portée, et dans laquelle cette Eglise a vécu et a permis ce que nous y avons vécu de beau et de bienfaisant ; merci enfin pour tous ceux qui se sont engagés pour permettre tout cela.
Savoir dire merci, nous le savons, est une des premières clefs du bonheur, et c'est aussi la première clef de la prière.
   
Mais à propos, comment et à quoi s'engage-t-on dans une Eglise ?
Quand on demande un baptême, une confirmation, la bénédiction d'un mariage, ou simplement l'appartenance à une Eglise, peut-être en lui offrant son aide et ses services, à quoi s'engage-t-on ? Un engagement chrétien est-il de même nature qu'un autre, simplement un peu plus solennel parce qu'on le fait devant Dieu, et un peu plus sûr, parce qu'on compte sur son aide ? Peut-être pas.
Dans la Bible, qui a été particulièrement fidèle ?
Le premier auquel on pense, c'est sans doute Abraham - et certainement pas son coquin de petit-fils, Jacob. Ce vieil Abraham, le fidèle d'entre les fidèles. Qui a non seulement fondé une famille, mais un peuple, un pays, et une bénédiction pour tous ceux qui regarderaient dans la même direction.
Comment s'est-il engagé ? Justement, il n'a rien dit, rien fait, pas prononcé de promesse ni d'engagement, ni souscrit d'assurance. Il a fait confiance en plus que lui, depuis le début et toute sa vie, quoi qu'il arrive, c'est tout. Il n'a pas co-signé avec Dieu un contrat qui le contraigne juridiquement ou moralement à tenir coûte que coûte, le récompense s'il est fidèle ou le sanctionne s'il se dérobe.
Cela, se serait la réponse de la société civile : contrat commercial, contrat de mariage, contrat de travail, devis, signature... Et si on déroge, sanction : pan, sur les doigts... Mais ce n'est pas la réponse de l'Evangile, ni ce que fait Abraham. Parce que Dieu sait, il en a fait la douloureuse expérience avec l'ancien Israël, Dieu sait que signer un contrat en matière essentielle – amour, honnêteté, amitié, foi, fidélité – n'a pas de sens.
Il sait que l'obligation, dans ces domaines, n'a pas de sens ; il sait que remplacer le choix et l'élan de la personne par une obligation, c'est s'assurer de l'échec. Comme Jésus le rappelle par exemple dans ce texte, terrible, sur « l'adultère dans son cœur » : Etre fidèle par devoir et non par choix, c'est s'assurer d'être infidèle un jour, au moins dans sa tête. Si on prétend être irréprochable tout seul, affirme Jésus, autant s'arracher tout de suite l'œil ou la main... On n'est pas fidèle parce qu'on le doit, on est fidèle parce qu'on aime.

Mais dans ce cas, plus d'engagement ? Du tout ? Plus de contrat, plus de promesse, plus de mariage, plus de durée, plus que la libre et volage spontanéité ? Pas tout à fait.
Tout à l'heure, nous avons lu les récits de l'alliance entre Dieu et Abraham. Ce qui est curieux dans cette alliance, c'est que Dieu ne demande rien à Abraham. Et Abraham ne s'engage... à rien, ne promet rien. Ils font alliance ensemble, mais c'est Dieu seul qui promet : une descendance incroyable, sa fidélité, un pays... A travers cette mise en scène solennelle et un peu inquiétante, de nuit, où le feu du ciel passe entre les moitiés d'animaux sacrifiés et les consume, selon une coutume de la haute antiquité pour sceller une alliance, Dieu seul promet. Abraham, lui, reçoit. Il en fut de même avec Noé, il en sera de même avec Isaac et Jacob.
Pourquoi ? Parce que s'engager, promettre qu'on va tenir, c'est compter sur ses propres forces, et cela, Dieu, Lui et Lui seul, peut le faire. Mais compter, nous, sur nos propres forces, penser qu'on va être capable de tenir, de vouloir, de vaincre, d'assumer, c'est présumer de la vie et de soi-même, et probablement se faire illusion.
Cela n'empêche pas de s'engager, ou de se marier, ou de demander un baptême. Mais l'engagement prend un autre sens. Au lieu de dire : je vais le faire, nous allons le faire, je sais que je suis assez fort pour cela ; on va dire au contraire : je suis trop petit pour cela, c'est au-dessus de mes forces. Vivre une véritable vie de chrétien, ou vivre un amour sans usure et sans un jour de faille, ou être honnête sans un jour d'hésitation, ou ne jamais me tromper dans l'éducation de mes enfants, la construction de mon couple ou de ma vie... , c'est au-dessus de mes forces évidemment. Mais ce que je peux donner, c'est mon envie, mon immense envie de répondre à l'appel du Christ, ou de vivre un véritable et durable amour, ou de choisir une vie intègre, transparente et utile ; et je peux donner ma décision de jeter toutes mes forces, tout mon désir, et toute ma volonté dans le choix et que je fais aujourd'hui.
Oui, donner toutes mes forces, toute ma vie, tout mon être dans ce que je choisis aujourd'hui, et le confier, en même temps, à plus grand que moi, parce que je sais bien, nous savons bien qu'à l'évidence nous sommes trop petits ; confier ce choix et ce don total à Celui qui donne, à Celui qui, Lui, est fort, sûr et fidèle, et qui, Lui, s'engage à ne jamais nous lâcher la main aussi longtemps  que nous la lui confierons.
Voilà l'engagement selon la foi : ne rien promettre, mais tout donner aujourd'hui pour ce que l'on veut pour sa vie, et confier la durée de ce choix, beaucoup trop gros pour soi, à Dieu. A l'amour de Dieu. L'amour de Dieu qui, sans cesse, nous incite à ne pas compter sur nous-même, mais d'abord sur Lui. Et qui, du coup, rend possible l'engagement impossible, parce que c'est nous qui le recevons, comme Abraham.

Comme Abraham qui n'a donc rien promis, mais qui, malgré son grand âge – 99 ans quand-même ! - malgré la stérilité de Sarah, son épouse, malgré le vilain choix de Lot, son neveu, et à travers des mauvaises passes, des conflits, à travers cette épreuve inouïe d'avoir à choisir entre son fils unique et sa confiance en Dieu, Abraham aura toujours été fidèle et aura tout reçu, parce qu'il a tout confié à Celui qui, aujourd'hui, nous tend la main à nous aussi. Parce qu'Il veut faire alliance avec nous.
Alors à notre tour nous pouvons confier, sans inquiétude : confier à Dieu ce à quoi nous tenons le plus, et le confier tous les jours.
Pas comme Toto, qui apprenait le piano, et qui un jour déclare que non, il ne va plus à son cours.
« - Mais pourquoi ? demande sa Maman ;
-Parce que maintenant, je sais jouer du piano. »
La confiance et la prière, c'est comme le piano : si on arrête le piano, il se perd ; si on arrête la prière, la confiance se dessèche.
   
Alors si, par nos engagements dans l'Eglise, baptême, confirmation mariage ou autre, nous avons quand même une promesse à faire, une seule, à nous faire à nous-même, c'est celle-là : confier, prier, continuer de confier à plus grand que nous ce que nous avons un jour donné de tout notre être. Car ce n'est pas Dieu qui nous aide à tenir nos engagements, c'est nous qui l'aidons, par notre prière, à tenir, Lui, nos engagements.
Et cela nous donne une immense confiance et une immense reconnaissance. Celle à laquelle Jésus nous incite en regardant les oiseaux du ciel, et les fleurs des champs. « Ne vous inquiétez donc pas, préoccupez-vous du Royaume de Dieu, et Dieu vous accordera aussi tout le reste... »
   
Et voilà qui me permet de terminer sur cette petite parabole, que certains connaissent peut-être déjà.

Comme je marchais sur la plage, au soir de ma vie avant de m'enfoncer dans l'océan de Dieu, je me suis retourné et j'ai vu sur le sable l'empreinte de mes pas. Chaque pas était un jour de ma vie et ils étaient tous là, aussi loin que pouvait monter mon regard. Je les ai tous comptés et je les ai tous reconnus, les jours de joie et les jours d'angoisse, les pas assurés et ceux qui trébuchaient. Du plus loin que j'ai vu, à côté de mes traces s'imprimait une trace jumelle et qui m'accompagnait jusqu'à mes derniers pas. C'était les pas de Dieu qui marchait côte à côte comme il l'avait promis tout au long de ma vie. Comme un père accompagne son enfant, il avait marché à mon pas. Et comme je regardais ce long ruban de nos traces parallèles, je me rendis compte qu'à certains endroits une seule empreinte se lisait sur le sable. C'était l'empreinte des jours les plus noirs, ces jours de larmes, de souffrance et de deuil. « Père, ai-je crié, où étais-tu lorsque j'ai tant pleuré ? Pourquoi ne marchais-tu plus à mes côtés, quand j'étais seul et désespéré ?  » Et le Seigneur m'a répondu : « Mon enfant, l'unique trace que tu vois est la mienne, car à ces moments-là, moi, je te portais dans mes bras.»   (d’après ‘Ademar’ de  Bonos, poète brésilien)

Amen
Juin 2011
Marie de Magdala
Luc 8 : 1-3

Marie de Magdala. Celle que Jésus ressuscité appelle par son prénom. Juste par son prénom. Et qui croit : le crucifié est vivant. Elle ne se demande pas comment, il est simplement là, devant elle, c'est tout. Et c'est... tout !
Mais qui est cette Marie de Magdala, la toute première personne à qui Jésus ressuscité adresse la parole ? Un personnage méconnu de la tradition, d'accord, mais pas marginal. Au contraire, c'est un personnage vraiment surprenant, plusieurs fois cité dans les quatre Evangiles.
D'abord, elle ne s'appelle pas Marie-Madeleine. Magdala, c'est le nom de son village. Marie de Magdala, ce n’est pas comme Marie-Chantal, ce serait comme Marie de Pentemont, de Luxembourg, ou de Montpellier.
Ensuite... elle a un rôle extraordinaire, unique, privilégié.
Qui est-elle donc ? Au départ, une malheureuse. Sept esprits mauvais l'habitent et la possèdent ; sept, c'est beaucoup. Cela veut dire des esprits physiques, qui l'affrontent dans son corps ; cela veut dire des esprits mentaux, qui la rendent à moitié folle ; et cela veut dire des esprits moraux, qui la font vivre de façon honteuse et rejetée par la majorité... Certains ont même voulu croire que c'était la femme qui a versé du parfum sur les pieds de Jésus et les a essuyés avec ses cheveux. Ses cheveux ? Longs et libres, donc ? Alors, à l'époque, c'était en plus une prostituée !
Oui, au début, Marie de Magdala était mal partie. Et puis elle a rencontré Jésus. Et Jésus ne l'a pas jugée. Ou plutôt, Jésus a su que, malgré les apparences, malgré sa vie cabossée, malgré son indignité, elle valait beaucoup mieux que cela. Il a cru en elle. Il lui a parlé. Il lui a sans doute imposé les mains. Et c'est comme si elle était née de nouveau, à une vie nouvelle. Il a cru en elle. Et elle a cru en lui, le Fils de Dieu, sans savoir encore que c'était le Fils de Dieu.
Et après ? Après, elle est devenue une actrice centrale de l'Evangile, totalement discrète, modeste et méconnue, mais centrale. D'abord, elle est entrée dans le groupe des disciples qui suivaient et même servaient Jésus. Il y avait bien sûr les douze compagnons de Jésus, les disciples, mais aussi plusieurs femmes, tout aussi croyantes, tout aussi confiantes, tout aussi engagées. Tout aussi disciples. Peut-être qu'elles étaient également présentes au dernier repas, la première Sainte Cène, la première communion.
Ensuite, à partir de l'arrestation et de la condamnation de Jésus, c'est tout simplement elle qui, à part Jésus, est le personnage principal et l'actrice capitale de l'après-croix.
Ecoutez seulement.
Elle est là, au pied de la croix de Jésus, alors que tous les disciples hommes se sont débandés, sauf Jean. Elle est encore là à la mise au tombeau de Jésus, seule avec une autre Marie. Le surlendemain, après le sabbat, elle emmène avec elle cette autre Marie et une troisième femme, Salomé, pour embaumer le corps de Jésus.
C'est à elles, et elles seules, qu'un ange apparaît, et annonce la résurrection. Et c'est à Marie de Magdala, et elle seule, que Jésus lui-même apparaît, vivant, pour la première fois. Quel honneur ! C'est alors elle qui prévient les disciples, et elle seule suit Pierre et Jean qui montent au tombeau. Elle les voit hésiter, entrer, y croire à moitié. Elle, elle reste là et elle est la première à qui Jésus adresse la parole, directement, pour l'appeler par son nom, « Marie ». Et elle sera enfin la première à annoncer la résurrection aux autres disciples : elle est le témoin privilégié. Le premier apôtre. La première évangéliste. La première missionnaire. Chaque fois, c'est elle qui est là et agit. Et c'est la seule. Et c'est elle qui a montré le chemin de la foi aux apôtres. Elle. Marie de Magdala, la modeste. C'est elle le fil qui relie tous ces événements côté humain, c’est elle le pivot, l'actrice discrète mais nécessaire de l'après-croix du Christ. Elle, celle qui était possédée de sept démons, peut-être rejetée, certainement jugée, est devenue le centre des événements de la résurrection. La première à être ressuscitée avec le Christ. Parce qu'elle a cru, simplement accepté de croire quand Jésus l'a appelée par son nom, sa vie a changé.

Alors, vous n'avez pas besoin d'être possédés par sept démons, ni quatorze, ni quatre – mais on en a toujours un ou deux petits, pas vrai ? Vous n'avez pas besoin d'en avoir sept, mais depuis ces années que vous cheminez au catéchisme, vous avez, la plupart d'entre vous, accepté de faire ce saut, accepté d'ouvrir une porte, accepté d'entrer dans la foi chrétienne, accepté de croire, comme cette Marie de Magdala, même si c'est encore parfois un peu à tâtons, accepté de dire « Oui, Jésus est le Christ, mon Christ ». C'est ce que vous allez confirmer maintenant, publiquement, en traversant l'eau de votre baptême... et cela nous émerveille !

Mais je voudrais revenir sur cette dernière scène, la rencontre du ressuscité.
Essayons de bien l'imaginer. Le dimanche matin, Marie de Magdala est montée rendre les derniers hommages à l'homme en qui elle avait cru. Mais la pierre est roulée, le corps n'est plus là. Affolée, elle court, elle descend prévenir les disciples ; Pierre et Jean montent devant elle, voient le tombeau vide, ils croient plus ou moins, mais ils rentrent chez eux. Elle, elle reste là. Et elle pleure. Elle tourne la tête encore une fois vers le tombeau...si jamais elle s'était trompée, si on avait mal regardé, s'il était là quand même, dans un coin. Et elle voit deux hommes, lumineux. « Pourquoi pleures-tu ? », demandent-ils.
Pourquoi elle pleure ? On a volé le corps de cet homme qui avait cru en elle, qui l'avait rendue à une vie normale, dont les paroles rendaient vivant, cet homme en lequel elle avait cru et qui a été tué d'une façon incompréhensible, et elle ne peut même pas lui rendre les derniers honneurs. Et elle ne pleurerait pas ?
Elle se retourne encore, et voit Jésus. Elle ne le reconnaît pas, de toute façon il est mort, elle le prend pour un jardinier. « Si c'est toi qui l'as emporté, dis-moi où tu l'as mis, et j'irai le reprendre. » Jésus ne répond pas. Mais il l'appelle juste par son prénom, un simple prénom : « Marie ». Et parce qu'elle a été appelée par son prénom, elle, par son prénom, elle le reconnaît, elle comprend, c'est lui, Jésus, il est vivant ; elle ne sait pas comment, mais il est vivant, il était mort, elle l'a vu, mais il est là, vivant. Elle aussi ne dit qu'un mot « Rabbouni », « maître » et cela suffit. Elle veut le retenir, le garder pour elle, pour eux tous, mais il parle, et elle comprend qu'il ne faut pas. Alors elle redescend, elle n'a plus besoin de courir, elle est en paix, et elle annonce, la première, que Jésus, le crucifié, est vivant : elle l'a vu !

Alors je voudrais m'adresser à vous, à chacun, en particulier si vous avez des doutes ou des questions, si vous n'êtes pas vraiment sûr de croire en Dieu ou de croire comme il faut...
Je voudrais vous dire d'écouter. Pas moi. Mais d'écouter : Dieu vous appelle par votre prénom. Il vous attend. Il vous espère. Ecoutez, en vous-même, dans le silence de votre esprit. Ecoutez si Dieu n'est pas en train de vous appeler par votre prénom, et de vous dire : « Je t'aime. Je te connais bien et je crois en toi. Je voudrais faire de belles choses avec toi, te faire encore vivre de belles choses, être ton compagnon secret pour toute ta vie ; ne crois pas que tu n'as pas besoin de moi ; tu sais, je peux donner de la confiance, de la paix, de vrais conseils, de la force et du courage, de l'assurance, de la joie, beaucoup de joie, et ma lumière pour voir clair... »
Ecoutez-le, en silence, dans votre esprit, ou votre cœur, Il est en train de vous dire cela, de vous attendre et de vous espérer, chacun, chacune ; Il est en train de vous appeler, chacun, chacune, par son prénom. Il suffit de répondre d'un mot « Rabbouni », maître. Ne fermez pas la porte, c'est quelqu'un qui vous aime !
Et ce quelqu'un, c'est Dieu…

Amen.
Mai 2011
Croire, c'est quoi ?
Galates 3 : 26-28
Actes 16 : 25-34

C'est la saison des baptêmes et des confirmations : un baptême dimanche dernier, deux ce matin, six autres se préparent d'ici l'été, plus une vingtaine de catéchumènes qui préparent leur baptême ou confirmation !
Belle occasion de réfléchir au baptême, à l'appartenance à une Eglise, et à ce que signifie croire, tout simplement.

Commençons par l'appartenance, pour dire que, justement, elle n'est peut-être pas centrale. Car faire partie d'une famille ne signifie pas appartenir à cette famille, ni s'appartenir les uns aux autres : cela signifie simplement vivre ensemble, créer des liens et des devoirs, faire route ensemble. Même la venue d'un enfant n'est pas la venue de quelqu'un qui nous appartient, c’est celle de quelqu'un qui nous est confié, et pour lequel Dieu et la vie nous font confiance. C'est la venue d'un étranger, d'un être à part entière, à respecter comme un étranger. Un peu comme dans un couple : un couple ne réussit que si chacun  parvient à reconnaître toujours en l'autre un étranger, jamais quelqu'un sur lequel on a des droits.
Et le baptême d'un enfant, c'est peut-être une façon de dire cela . De dire au Ciel « Oui, cet enfant c'est toi qui viens de nous le donner, et c'est à toi que nous le rendons. Parce que notre enfant n'est pas notre enfant, il appartient à la vie, à l'histoire, à l'humanité ; à toi, Dieu, mais pas à nous »

Et le présenter au baptême, c'est le confier à un bon berger. Se présenter au baptême ou à la confirmation, c'est se confier à un bon berger. Sans crainte : les inconnus, les mauvais bergers, les voleurs et les brigands… les brebis n'en reconnaissent pas la voix, et elles fuient. Ils existent, ces mauvais bergers, ces inconnus voleurs et brigands, en particulier dans le domaine spirituel, vendeurs de fantasmes ou de superstitions, d'égoïsme ou d'ambition, de drogues ou d'illusion. Comme cette voyante, cette possédée que Paul délivre un jour en Grèce. Mais c'est justement pour cela que vous confiez vos enfants à un bon berger, qu'on se confie soi-même à un bon berger, pour apprendre sa voix, s'y familiariser, apprendre à entendre sa voix dans le silence intérieur, pour se défier de toutes ces voix voleuses d'âmes, qui nous entourent de toutes parts, et qui s'appellent facilité, indifférence, argent, chacun pour soi, et le reste.
Et ce que s'apprêtent à faire tous ces catéchumènes qui préparent leur confirmation, c'est à remercier leurs parents de les avoir confiés à un bon berger, Jésus de Nazareth ; de les avoir confiés – et parfois un peu forcés… – à une Eglise. Et ils s'apprêtent surtout à confirmer que ce berger, le Christ, est un bon berger, leur berger, et qu'ils veulent lui faire confiance.
Ne manquez pas le culte de Pentecôte, quand ils confirmeront, vous serez étonnés et touchés par leurs confessions de foi personnelles. Ils sont en train de comprendre, comme le dit la lettre de Paul aux Galates, que c'est par la foi, non par le rite, que nous sommes unis à Dieu ; et que par le baptême nous revêtons une condition nouvelle, celle d'être unis au Christ. Cette condition nouvelle n'est pas peu de choses, puisqu'elle est capable de transcender des différences aussi fortes et absolues que l'étaient à l'époque celles entre Juifs et Grecs, esclaves et libres, hommes et femmes, riches et pauvres...
Mais c'est justement cela que nous espérons tous : un monde où chacun sera reconnu pour ce qu'il est et aura sa place, quels que soient atouts, privilèges de naissance ou malchances de naissance, religion, sexe ou position ; un monde où tous les enfants de ce temps auront leur place et seront reconnus pour ce qu'ils sont, à leur pleine richesse et vocation, avec tout ce qu'ils ont à offrir à l'humanité, quelles que soient leurs chances ou malchances de départ.
Et le pari du baptême, c'est que, comme le dit la lettre aux Galates, ce monde-là est promis par le Christ, et que c'est la foi qui y incite et qui y conduit le mieux... Tandis que l'engagement des parents lors du baptême est de se montrer porteurs de cette foi.

Reprenons le récit du geôlier de Paul. Paul et Silas, son compagnon, viennent d'être brutalement jetés en prison, en Grèce, pour la guérison intempestive d'une possédée. Pendant la nuit, comme un coup de tonnerre ou un tremblement de terre, l'évidence de Dieu apparaît d'un coup à cet homme, le geôlier de Paul et Silas. Alors il n'hésite pas. Tout le reste, sa carrière, sa réputation, le jugement de ses supérieurs, sa sécurité même, tout cela devient dérisoire comparé à cette découverte et cette évidence. L'homme se jette aux pieds de Paul, demande le baptême. Et à sa question : « Que faire pour être sauvé ? », une seule réponse : « Crois... Cela suffit, fais confiance ». Le texte conclut « cet homme et toute sa famille furent remplis de joie parce qu'ils avaient cru en Dieu. ». Et tous furent baptisés.
C'est formidable, il suffit de croire ! La foi, de nouveau. Et Paul et Silas se sont montrés de sacrés porteurs de foi…
Bien. Mais croire, c'est quoi ?
Parce que la foi, ce n'est pas simplement admettre l'existence de Dieu. Il y a bien sûr un contenu. De croyance ? Ou de comportement moral ? Non. C'est plus profond. Et très simple : il s'agit de se reconnaître toujours, et quelles que soient les circonstances et les succès, comme pauvre, toujours en manque, toujours fragile, toujours imparfait, toujours en manque d'amour. Et de laisser une place pour autre chose en soi et dans sa vie. Pour de la gratuité, de la fraternité, et puis accepter comme un don la vie, dans toutes ses dimensions, y compris l'inattendu, y compris parfois le manque.
En un mot, laisser dans sa vie une part de sabbat, de lâcher prise, de dimanche – oui, de gratuité et de fraternité. Se reconnaître en manque et laisser une place, c'est cela, simplement et déjà cela, croire. Et puis laisser cette place augmenter toute seule en soi, si elle le souhaite, pendant que diminue l'autre place, parfois débordante, celle de soi-même...
Ensuite, bien sûr, rien n'interdit de prévoir un petit espace pour la Bible, pour la prière, le silence et même la communauté, c'est-à-dire l'Eglise.
Cela suppose quoi ? De l'honnêteté envers soi-même, un peu de prise de distance, de temps en temps un peu de remise en question ; cela peut conduire à revoir la priorité qu'on s'accorde souvent à soi-même, la revoir en faveur des autres, ou plus exactement en faveur de ce qu'on perçoit être juste ou bon.

Croire, ce n'est pas autre chose que cela : s'avouer incomplet, toujours en manque d'amour, et laisser la part de l'ailleurs, de l'Autre, grandir sans cesse. Pour quoi ?
Pour une promesse. Toute simple. Celle de redécouvrir sa place dans ce qui est plus grand que soi. De sentir qu'on n'est jamais livré au hasard, mais qu'on peut être guidé. De retrouver l'unité en soi-même et avec sa vie. Et de recevoir ce sourire envers toute chose, envers la vie, envers autrui, qui est si souvent la marque des gens de foi...
C'est à ce sourire-là que sont promis ceux qui sont baptisés ou qui confirment leur baptême. Et c'est une vraie promesse :
    « Cet homme, le geôlier, cette femme et toute leur famille furent remplis de joie,
parce qu'ils avaient cru ! »

Amen
Mai 2011
Le naufrage de Paul
Actes 26 - 27

Paul, l’apôtre, provoque un scandale parmi les juifs puisqu’il prêche en plein temple de Jérusalem quand Jésus, ce crucifié, est le Christ. La foule veut le lyncher, mais une escorte de soldats romains intervient et l’arrête. Confronté au grand conseil, le Sanhédrin, il persévère, accroît le scandale, au point qu’un groupe complote pour l’assassiner à la faveur d’une embuscade.
Mais Paul est déféré devant le gouverneur romain et le roi, qu’il cherche aussitôt à convertir. Finalement, citoyen romain, il en appelle au jugement de l’empereur lui- même, à Rome. Paul espère en toute simplicité être présenté à l’empereur pour pouvoir le convertir au Christ, et tout l’empire avec lui...
Paul va donc partir pour Rome, conquérant en esprit mais prisonnier, enchaîné et entouré de soldats armés, avec le fol espoir de gagner tout l’empire à la foi au Christ. Pour cela, il faut traverser la méditerranée : un beau voyage en bateau. Nous sommes en septembre, tout va bien ; ils s’embarquent, longent la cote, passent au-dessus de Chypre, parce que la mer et le vent sont mauvais, arrivent en Turquie.

C’est à partir de là que le voyage de Paul va prendre une autre dimension. Il va vers Rome pour un jugement, son jugement. Qui sera radical puisque ce qui sera jugé, c’est tout ce en quoi il croit et à quoi il consacre sa vie. Un peu comme nous, qui allons aussi vers notre jugement, le jugement de notre vie… Ce voyage de Paul est donc plus qu’un simple déplacement, il prend en filigrane une dimension de révélation et devient quasi initiatique, pour lui et plus encore pour ses compagnons. Peut-être aussi pour nous, qui parfois faisons de semblables voyages en nous-mêmes.
Car Paul n’est pas le seul embarqué dans ce bateau : un équipage de marins, égyptiens ; des commerçants, grecs ou turcs ; des soldats, romains ou mercenaires ; d’autres prisonniers, de toutes origines. Et nous, lecteurs. Avec, tous, des projets : faire du commerce, convoyer de prisonniers, présenter sa défense…. ou convaincre l’empereur de se convertir !
Mais la mer est mauvaise, le vent est contraire, le bateau peine et est contraint de faire un large détour par le sud pour contourner la Crête… Tous ces projets embarqués dans le même bateau, son ralentis, rencontrent une opposition, sont contraints à des détours…. Un peu comme nos projets à nous.
On navigue, oui, mais on navigue sur la vie, et la vie c’est comme l’eau : des forces incertaines, imprévisible, menaçantes… Ils arrivent malgré tout à un port de Crête, nommé Bons Ports. Quand on est arrivé à bon port, mieux vaut s’y arrêter… Surtout qu’on est maintenant fin octobre, la saison devient mauvaise, la météo pas bonne, et, petit détail, le jour du grand pardon, le Yom Kippour, vient de passer : comme si arrivés à bon port après le grand pardon, ils étaient déjà au bénéfice de la grâce. Alors Paul invite l’équipage et les officiers romains à passer l’hiver sur place, puisqu’à l’époque on ne navigue pas l’hiver ; sinon, dit-il, le bateau et ses occupants seront en grand péril.
Mais qui est ce Paul ? Qu’est-ce que ce prisonnier ? Que connaît-il de la mer ? L’officier préfère de loin accorder sa confiance au métier et aux compétences du capitaine, plutôt qu’aux      visions d’un prisonnier vaguement illuminé… Erreur, car Paul annonçait son doute que l’arrivée à Bons Ports était déjà un cadeau de Dieu, et que prétendre aller au-delà par la seule force de sa volonté, c’était courir de vrais risques pour ses projets et pour sa vie. Mais le capitaine et l’officier estiment que Bons Ports n’est pas assez bon pour passer l’hiver, et qu’il serait meilleur d’aller juste un peu plus loin, sur la côte. Juste un peu plus loin. Nous sommes toujours comme cela : on veut toujours juste un petit peu plus, en tous domaines.
Seulement les forces qui nous entourent sont généralement beaucoup plus puissantes que nous, et le vent du sud, favorable, grâce auquel le bateau repart, tourne vite en vent du nord, descendu des montagnes, qui éloigne le bateau de la côte ; il l’entraîne irrésistiblement vers la haute mer, le sud, l’Afrique. Rapidement le ciel se couvre, le vent devient irrésistible, l’orage s’en mêle, le jour devient nuit, et l’équipage perd toute maîtrise d’un navire  livré au vent ; il ne sait même plus ou ils sont emportés. Equipage et officier voulaient  un meilleur port pour protéger biens et projets, et les voilà tous jetés en pleine tempête, où ils ne maitrisent plus rien.
C’est la première étape, la première leçon de ce voyage d’initiation : écouter. Faire confiance à ce que Dieu donne et le recevoir, sans demander autre chose ; faire confiance à ce que Dieu conseille et l’écouter, même quand on se sent fort. Bien sûr sa voix, ici la négligeable voix d’un prisonnier enchaîné, négligeable, n’est jamais fracassante, elle est toujours modeste et ténue, mais c’est elle qui sait, elle qui dit vrai. L’erreur aura donc été de passer outre, de ne pas recevoir ce qui était donné sans en vouloir un petit peu plus, comme toujours, parce qu’on est sûr de pouvoir compter sur ses propres forces.
Toujours est-il que voilà le bateau jeté en pleine tempête, en pleine nuit. Comme nous le somme parfois. Par sa propre faute. Et nous aussi, souvent, par la nôtre. Alors, ce qu’on voulait préserver, on doit le jeter par-dessus bord : l’équipage jette à la mer toute la cargaison, raison d’être du navire, et le lendemain il jette l’équipement même du navire, tout ce qui n’est pas indispensable à sa survie immédiate. C’est la deuxième étape de ce voyage initiatique : se débarrasser de tout ce qui encombre, de choses auxquelles on tient - forcément, sinon nous n’aurions pas à nous en débarrasser. Des objets, des biens, des attachements, des rancunes, des regrets, des sécurités, des habitudes, des certitudes… S’en débarrasser, s’en libérer.
Parce que, là, d’avoir trop voulu les protéger, c’est la totalité que les marins doivent jeter à contre-cœur, contraints faute d’avoir encore le choix.

Mais le bateau continue de se perdre dans la nuit, le vent et l’inconnu, et tous à son bord jeûnent pendant des jours, dans ce navire secoué de déferlante en déferlante. Nous aussi nous connaissons ces périodes de jeûne et de nuit, ces tunnels interminables, ballotés sans lumière et sans matins ; et peut-être devons-nous traverser ces remises en cause pour accéder à nous-même et grandir ? Alors Paul reprend la parole : s’ils avaient écouté sa voix, s’ils avaient écouté la voix de Dieu... Mais Paul ne menace plus, il parle au contraire maintenant de courage, de confiance et d’espoir. Et il promet : personne ne sera perdu. Seul le bateau. Peut-être n’entendent-ils pas, serrés par l’angoisse. Peut-être n’entendons-nous plus les paroles d’espoir, quand c’est trop noir pour nous.
Pourtant, une terre approche. De nuit, il est impossible d’aborder, alors les marins mouillent quatre ancres à l’arrière pour immobiliser le bateau. Et ils cherchent à quitter le navire, en préparant pour eux seuls le canot, sous prétexte de fixer d’autres ancres.
Nouvelle erreur, et troisième étape, troisième leçon : on ne se sauve pas seul, on ne se sauve jamais seul. Si on brise la solidarité, c’est tous qui sont perdus, même celui qui croyait se sauver seul, et qui ne s’en remettra jamais. Mais Paul prévient l’officier romain : si les marins quittent le navire, tous seront perdus. Cette fois, l’officier l’écoute, et les soldats tranchent les cordes du canot, que la mer emporte…
Car maintenant vient la quatrième étape : obéir, et s’en nourrir ; obéir enfin à cette voix qui vient de plus loin. Les soldats, pourtant les geoliers de Paul, lui on obéi pour que les marins restent à bord. Puis tous obéissent à cette voix qu’ils n’avaient pas écoutée, parce que cette voix, c’est celle qui sait, et qui sauve : une parole de vie, tout simplement                    
Et justement, aussitôt après l’incident du canot, Paul incite les uns et les autres à se nourrir : la parole de Paul, parole de vie, va se concrétiser et se symboliser tout à la fois, dans un repas à la fois réel et symbolique, puisque Paul ne va rien faire d’autre que célébrer la Cène : ‘’Paul prit du pain, il remercia Dieu devant tous puis il le rompit, et le mangea , tous reprirent courage, et mangèrent’’. Paul, le prisonnier, est devenu le sauveur, ou son témoin. Ce voyage, cette tempête, son bien un itinéraire spirituel, et le repas de ces voyageurs en perdition est une Sainte Cène, un repas qui redonne force, qui redonne espoir – d’autre repas, d’autres matins –, qui redonne solidarité et fraternité, puisque ensemble on le reçoit.
Et le matin vient réellement, le premier depuis 14 jours. Enfin le jour se lève sur une mer moins violente, et une terre est là, devant, toute proche, inconnue. Forcement inconnue : après une épreuve, aucune terre n’est plus comme avant, toute terre sera nouvelle, inconnue, promise. Et devant leurs yeux, une plage, calme. Le salut. Alors ils coupent tout : les amarres, les ancres, les rames, et ils se laissent enfin guider, porter vers ce rivage. C’est enfin la cinquième étape, qui était peut-être le but de cette longue épreuve : lâcher prise, laisser aller, se confier à plus grand, plus fort, plus sûr, plus bienveillant que soi ; quitte à abandonner le vieux navire, qui s’est échoué, qui a échoué ; quitte à abandonner notre ancienne vie, celle du chacun pour soi, parce qu’elle ne peut qu’échouer ; comme on abandonnera, le moment venu, notre corps fatigué.
Mais en approchant du rivage, le navire s’ensable, s’échoue sur un banc, puis se brise par l’arrière, sous le choc des vagues…  Alors chacun, c’est la sixième et ultime étape, chacun, à la nage ou accroché à un morceau d’épave, marin, soldat, commerçant ou prisonnier, chacun rejoint la rive. Tous sont sauvés, pas un seul n’est perdu. On ne se sauve pas seul. Mais on se sauve parce qu’on a confiance, et il y fallait ce baptême à travers l’eau.
Le rivage est celui de l’île de Malte. Aussitôt, les habitants accourent, les entourent, les accueillent, les réchauffent, les nourrissent, les hébergent. Paul y restera tout l’hiver, puis parviendra à Rome.   Il y mourra ; mais l’empereur se convertira, trois siècles plus tard…

Sacré voyage, sacrée traversée, sacré baptême !
Qu’ont-ils découvert ? En six degrés, en six étapes, et quelques erreurs, ceci :
1er étape : écouter : écouter cette voix ténue qui vient d’ailleurs ;
2e étape : se dépouiller : renoncer à tout ce qui nous encombre et nous trouble la vue ;
3e étape : ne jamais vouloir se sauver tout seul, mais tous ensemble ;
4e étape : obéir et se nourrir de ce qui nous est donné de plus loin, de plus haut ;
5e étape : lâcher prise, et confier enfin sa vie, confier vraiment sa vie : c’était là qu’il fallait en venir ;
enfin, 6e étape, parvenir au rivage, où l’on est attendu et accueilli…

C’est bien un véritable parcours initiatique, caché dans le texte des Actes, que raconte le voyage de Paul. C’est tout simplement l’itinéraire de la foi, balisé par le jeûne, la Sainte Cène et le baptême. Et tous ont en quelque sorte traversé la mort, et sont ressuscités.
Un parcours qui ressemble peut-être à nos vies, à nos voyages intérieurs, avec nos épreuves, nos erreurs, nos tempêtes et nos nuits. Peut-être avons-nous à traverser des remises en question, avec cette promesse : choisir de tout confier, choisir la confiance, comme Paul, c’est la certitude du rivage, et la certitude du salut pour tous, du matin pour tous.
Mai 2011
Le travail
Genèse 1: 27-29 et 3 : 17-19
Lévitique 25 : 8-12
Luc 12 : 22-25

Aujourd’hui, 1er mai, c’est la fête du travail – pas de chance, un dimanche !...
Bonne occasion pour parler du travail à la lumière de la Bible.
Et c'est aussi le jour où nous accueillons quatre nouveaux membres du Conseil Presbytéral.
 
Commençons par un regard surpris sur notre vie sociale, pour être ensuite étonnés par la Bible.

Un des paradoxes de nos sociétés, c'est qu’elles sont d'un côté très libres, permissives, individualistes, relativement très respectueuses des droits de la personne – même si on pourrait mieux faire encore ; mais d'un autre côté elles sont extrêmement contraignantes.
D'un côté nous sommes exceptionnellement libres dans beaucoup de domaines : pensée, choix politiques, religion, mœurs, vie privée, goûts, loisirs, styles, consommation, habillement, famille, etc... Non que tout soit également possible pour tous, évidemment et loin de là ; non que notre liberté ne soit largement canalisée par la mode, le regard des autres, l'impératif de consommer et de se comporter dans les normes admises, mais il n'empêche : nous bénéficions d'une très grande liberté et autonomie, avec son corollaire : à chacun l'écrasante charge de se débrouiller par soi-même...
Et c'est là qu'apparaît l'autre côté, l'autre versant du paradoxe : très libres, oui… sauf dans un domaine, le travail, l'entreprise, la profession ou l'école. Dans ces sphères du travail, la liberté disparaît, remplacée non seulement par le labeur, les horaires et la fatigue, non seulement par les contraintes de performance ; mais aussi par un milieu d'où la morale semble avoir été le plus souvent chassée, absente ou oubliée. Tous ceux qui travaillent ou ont travaillé en entreprise savent à quel point, même s’il existe de remarquables et exemplaires exceptions, ces lieux peuvent être d'une très grande violence institutionnelle et personnelle, des lieux où, en haut comme en bas de l'échelle, on se permet souvent le cynisme, le mépris, la manipulation, le chacun pour soi, la pression, le harcèlement, les magouilles, l'humiliation... Cette semaine encore, un homme de 57 ans s'est immolé sur le parking de son lieu de travail. Quatre jours avant la fête du travail. Des lieux ou sont autorisées et parfois encouragées la perversité et la sauvagerie des relations, comme nulle part ailleurs – sauf peut-être au volant ou dans le secret de certaines familles. Et cela par des personnes parfaitement courtoises et bien élevées par ailleurs.
On le voit, il s'agit d'une des plaies de notre temps. Et qui, comme le notent les observateurs, loin de se corriger s'est aggravée depuis une vingtaine d'années, dans une sorte de cynique laisser-faire.
Nous le savions sans doute : le milieu de travail n'est pas vraiment un lieu où dominent les sentiments chrétiens.
   
Or le travail est le principal de notre vie. Principal en temps, en préoccupation, en image de nous-même, en conséquences matérielles et familiales.
Alors pourquoi ?
Pourquoi dans une société aussi libre, l'activité principale ne l'est-elle pas ? Anomalie, aberration ?
Pas vraiment. Parce que c'est tout simplement le travail qui structure la société, la fait tenir ensemble et tourner. C'est lui qui produit tout ce dont nous ne pouvons plus nous passer : pas seulement les biens que nous engloutissons en quantité déraisonnable, mais aussi la santé, l'éducation, la sécurité ; nos libertés justement. C'est lui qui en quelque sorte achète notre liberté. Serviteurs du travail, pour être libres en dehors...
Et c'est pour cela que le travail reste une telle valeur, s'obstine à rester la valeur centrale. Cela commence avec les enfants auxquels on apprend très vite qu'il faut travailler, se contraindre, se soumettre, faire des efforts, se battre.

Mais la Bible, elle, qu'en dit-elle ?
C’est simple : elle ne tient pas le travail pour une valeur. Même si on y trouve quelques rares bosseurs remarquables, comme Jacob ou son digne fils Joseph, ou la femme vaillante des Proverbes. Mais personne, me semble-t-il, dans le Nouveau Testament.
Et la Bible ne structure pas la société autour du travail, mais autour de la Loi de Moïse, c'est à dire du Droit. C'est là, pour elle, l'essentiel, et de loin ; à l'inverse de nos sociétés actuelles, régies par l'économie.
Ce que disent les textes lus aujourd’hui, c'est que le travail non seulement n'est pas une valeur mais qu’il est même une malédiction, le résultat précisément de notre liberté :
« - Tu manges la pomme ? D'accord, dit Dieu : maintenant tu sais, et tu es libre. Mais tu sentiras qu'il faut travailler et peiner pour être libre. Tu mangeras à la sueur de ton front. » Et cette contrainte perpétuelle est jusqu’à ce jour la contrepartie de notre extraordinaire capacité à créer et à progresser.

Pourtant Jésus nous invite quand même à ne pas nous inquiéter de notre travail et de nos revenus, et à faire confiance, en regardant les choses matérielles comme secondaires et données en plus, comme pour les oiseaux du ciel...
Mais les textes bibliques disent aussi que l'homme et la femme sont créés pour dominer la terre, en consommer les fruits, la nommer et la garder, autrement dit pour participer à la Création et poursuivre le travail de création de Dieu lui-même, entretenir et cultiver sa vigne. Et ils annoncent le sabbat final, universel, que préfigure l'idée stupéfiante du Jubilé : tous les 50 ans, le travail s'arrête, les terres sont rendues, les esclaves libérés, les dettes annulées, la terre et les humains se reposent.... Et la solidarité s'impose.
Une sacrée utopie, bien sûr, jamais vécue dans la réalité, mais peut-être une utopie sacrée...
Une utopie incroyablement révolutionnaire, placée comme un horizon à approcher.
Une utopie qui pourrait peut-être nous guider aujourd'hui : d'accord, le travail – ou son absence – est le lieu des galères, des contraintes et des humiliations. Mais, qu'il soit professionnel ou bénévole, c'est aussi le lieu où, tous, nous pouvons participer à la Création, avec pour horizon ce jubilé, ce sabbat universel.
Comment ? De trois façons.
D'abord, partout où nous avons une once de responsabilité - comme chef d'entreprise, chef de service, chef scout… - travailler à ce que justement le travail ne soit plus ce lieu de cynisme ou d'humiliation, ni ce qui dévore ou domine nos sociétés, mais un lieu où s'inventent d'autres formes de relations et où chacun ait sa place, comme on l'essaie dans nos communautés et ici même.
Ensuite réfléchir ensemble. Réfléchir au partage du temps, du travail et du revenu, au partage des responsabilités et des décisions, au partage des places, qui brise les plafonds de verre ou de couleurs.
Enfin, tout simplement redécouvrir que notre travail, quel qu'il soit, participe à la Création et à la naissance permanente d'une humanité plus belle...
Comme cette femme qui passe près d'un chantier où trois hommes taillent des pierres :
Au premier, elle demande ce qu'il fait. Réponse : « Que croyez-vous ? Je gagne ma vie ! »
Au deuxième, même question. Réponse : « Vous le voyez, je taille des pierres ! »
Au troisième, même question. Réponse : « Je construis une cathédrale ! »
Les trois font la même chose. Mais le premier subit son travail. Le deuxième en est fier. Le troisième participe à la Création. Et celui-là est heureux...
A nous donc de ressembler au troisième. Quand nous travaillons, nous travaillons pour l'humanité, même si nos fonctions sont modestes, même si notre chef, notre prof ou nos subordonnés sont odieux, même si les contraintes sont trop lourdes...
Au fait, à l’occasion, dites-le à vos enfants : « Quand vous travaillez en classe, vous participez au progrès de la Création, et cela rend heureux !! »

De même pour vous, membres et nouveaux membres du Conseil Presbytéral. Le travail, parfois lourd, parfois exigeant, le travail du Conseil est un vrai travail. Une vraie responsabilité. Un vrai engagement. Mais il participe à la Création, il fait vivre une paroisse, cette belle et accueillante paroisse que vous aimez assez pour accepter cette tâche – et cette paroisse serait-elle petite et vieillissante, qu'il en serait de même. Ce faisant, vous faites vivre l'Evangile et faites vivre et grandir l'humanité et la Création.

A nous tous, Dieu, le Père de l'humanité, nous assure que, sans le savoir, nous avons participé à la Création et porté le monde toute cette semaine et toute cette année ; que sans le savoir d'autres ont bu à notre source, comme nous avons bu à la leur ; sans le savoir notre travail, quel qu'il soit, professionnel ou bénévole ou scolaire, a servi, construit, soutenu, nourri, comme nous avons, sans le savoir, été soutenus et nourris. Sans que nous le voyons, Dieu nous a donné d'être utiles, tous, pour la Création.

Et le Père nous donnera encore son Esprit, sa force, son audace, son regard qui permet de voir à l'horizon et d'avancer vers le Jubilé promis.

Amen
Mars 2011
Heureux les artisans de paix
Matthieu 5 : 9

Pourrions-nous imaginer que Dieu, dans la Bible, nous autorise à tuer les gens que nous n’aimons pas ou qui nous embêtent ?
Non, bien sûr. C’est même une des dix Paroles de la Loi de Dieu, le Décalogue. Mais Jésus ajoute quelque chose qui nous étonne un peu. Il dit : « Vous savez qu’il est écrit : Tu ne tueras pas ; celui qui tue quelqu’un doit être conduit devant le Juge, pour être condamné ! » Mais moi, dit Jésus, moi je vous dis que si vous mettez en colère contre un ami, un collègue, un copain, une copine, c’est comme si tu le tuais, et tu devrais être conduit devant le juge, pour être condamné. Et si tu l’insultes, tu mériterais d’aller en enfer… Oui, en enfer !

Pourquoi dit-il cela ? Il exagère ? Non : c’est cela être artisan de paix, c’est savoir que se mettre en colère ou insulter quelqu’un, c’est un peu le tuer. D’ailleurs, nous le savons bien : quand on est insulté, on rougit, ou on devient tout pâle, on ne sait plus quoi dire, ou on se met aussi en colère, ou on a envie de pleurer, de disparaître sous terre. Sous terre : comme si ou mourrait un peu… Se mettre en colère, insulter quelqu’un, un camarade, une copine, son frère ou sa sœur, c’est vouloir qu’il n’existe plus, c’est un peu le tuer, c’est le début de la guerre. Certains rabbins ont affirmé que celui qui fait pâlir ou rougir son prochain en lui faisant honte en public, celui-là est comme un assassin, car c’est déjà une façon de faire couler son sang, puisqu’il pâlit ou rougit…
Alors être artisan de paix, comme Dieu le demande, qu’on soit enfant ou adulte, en famille, dans une cour de récréation, au travail ou ailleurs, cela commence comme cela : en respectant les autres, tous les autres, en dominant sa colère, en n’insultant jamais personne. Et c’est comme cela qu’on devient enfant de Dieu…

Vous connaissez la Règle d’or. D’or parce qu’elle est vraie partout, et se retrouve dans tous les pays, toutes les civilisations, toutes les religions, toutes les grandes philosophies. Elle est toute simple :
 « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent ;
fais toi-même pour les autres ce que tu voudrais qu’ils fassent pour toi… »
Et Jésus l’énonce lui aussi, à tous ceux qui veulent l’écouter. Mais il ajoute : c’est là le résumé de toute la Loi de Dieu et de tout ce qu’on dit les prophètes : « Fais aux autres, ce que tu voudrais qu’ils fassent pour toi ».
Alors, si cette Règle d’or est vraie et si elle est si importante, je vous fais une proposition : commencez aujourd’hui. Aujourd’hui, ce dimanche, en famille ou entre amis, avec vos frères et sœurs, avec votre conjoint, vos grands-parents, vos beaux-frères et belles-sœurs, faites pour eux ce que vous voudriez ou ce que vous aimez qu’ils fassent pour vous !
Vous savez quoi ? Vous deviendrez alors des artisans de paix, et vous bâtirez votre maison sur le roc, parce que vous serez heureux. Parce qu’en donnant du bonheur autour de soi, on en reçoit en retour, toujours. Il n’est pas difficile de créer du bonheur : il suffit d’en donner autour de soi, il se multiplie tout seul, on en reçoit en retour, et comme on en est heureux, on a envie de donner encore plus, on reçoit plus encore, et ainsi de suite, ça se multiplie ; on crée du bonheur, et on crée de la paix… et les gens vous regardent comme un enfant de Dieu.
Un exemple : on vous donne une boite de chocolats. Deux possibilités :
- soit vous les mangez tout seul, en vous cachant un peu pour qu’on ne vous en demande pas. Vous êtes heureux ? Pas plus que ça...
- soit vous les partagez avec d’autres, alors vous en avez moins, mais tout le monde est content, heureux, vous vous êtes fait des amis… et on vous aime. Vous êtes heureux ? Totalement !
C’est cela aussi, être artisan de paix…

Finissons avec une histoire vraie, celle de Philémon et d’Onésime. C’était il y a bien longtemps, presque 2000 ans, quelques années après la mort de Jésus.
Philémon était un homme riche, qui avait des esclaves à lui, chez lui. A l’époque cela existait. Mais il s’était converti à la foi nouvelle, la foi au Christ ressuscité. Quant à Onésime, c’était l’un de ses esclaves. Mais un jour ils se sont fâchés, ils se sont insultés, Philémon a menacé Onésime, qui lui a tenu tête ; mais comme Philémon était son maître et avait tous les droits, Onésime s’est enfui. En volant un peu d’argent à Philémon au passage. C’était très grave pour un esclave, de s’enfuir. Ils étaient très sévèrement punis et marqués au fer rouge.
Alors qu’a fait  Onésime ? Il s’est réfugié auprès de Paul, l’apôtre, qui lui-même était en prison pour avoir prêché l’Evangile. A l’époque, c’était parfois dangereux. Et Paul lui a parlé de Jésus. De l’amour de Dieu. Même pour lui, l’esclave. Et Onésime, à son tour, s’est converti à la foi nouvelle. Mais il était toujours esclave et fuyard, donc en grand danger. Et Philémon était toujours dans une colère noire.
Alors Paul a écrit une lettre, une lettre à Philémon  - on la connaît, on en a conservé une copie, elle existe toujours, elle a sa place dans la Bible. Et Paul a donc écrit à Philémon : « C’est vrai, Onésime était un mauvais esclave. Mais toi, qui n’es pas parfait non plus, Dieu  t’a aimé quand même. Alors pourquoi ne pourrais-tu pas aimer Onésime de nouveau, et le reprendre chez toi ? L’argent, c’est moi qui te le rembourserai. Mais lui, qui était un simple esclave, accueille-le maintenant comme un ami, un frère en Christ. Et lui aussi sera vraiment comme un frère pour toi ».
Et cela a réussi. Ils se sont réconciliés. Ce jour-là, Paul a été un artisan de paix, un vrai. Mais si cela a réussi, si la colère est tombée, si le pardon a été donné par chacun, c’est parce que chacun des trois, Philémon, Onésime, Paul, a senti que Dieu l’aimait, que l’amour de Dieu est plus fort que nos colères, et qu’il nous rend assez fort pour aimer et pardonner.

Mais comment recevoir et sentir cet amour si fort ?
En priant. En priant pour nos ennemis. Pour ceux que nous n’aimons pas. Pour ceux contre lesquels nous sommes en colère. Parce que, en priant pour eux, c’est nous qui sommes changés, c’est notre regard sur eux qui est changé, c’est Dieu qui vient habiter en nous pour regarder nos ennemis avec ses yeux à Lui.
C’est pour cela que nous pouvons aimer même nos ennemis.
Et, alors, on peut nous appeler enfants de Dieu…

Amen.
Février 2011
Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu
Matthieu 5 : 1, 6-8
Matthieu 6 : 5-8, 16-18
Exode 3 : 4-6
Deutéronome 5 : 23-25a


Voir Dieu.
Personne, bien sûr, ne l'a jamais vu. On ne peut voir Dieu. Dieu est esprit, Dieu est amour, Dieu est conscience, et tout cela est invisible. Dieu n'a pas de corps, qui se pourrait voir. Tout comme  le vent, dit un jour Jésus : tu ne le vois pas, mais tu l'entends, tu le sens sur ton visage et tu vois ses effets, qu'il soit petite brise ou vent violent. De même pour Dieu : on ne peut pas le voir, mais on peut l'entendre et voir ses effets...

Et voir Dieu serait même dangereux.
Dans le Premier Testament  de la Bible, c'est interdit.
Quand Moïse découvre le buisson ardent qui brûle sans brûler, et qu'il entend la voix de Dieu, il se détourne pour ne pas voir Dieu et en mourir.
Plus tard, devenu plus familier de Dieu, il demandera à Dieu de voir sa gloire, mais Dieu lui répond que non. « Tu ne pourras pas voir mon visage, car un être humain ne peut pas me voir sans mourir... »
De même, quand Gédéon le courageux comprend que l'homme en face de lui est un ange de Dieu, il craint de mourir.
Ou quand Dieu se présente au prophète Elie, non pas dans le tonnerre ou la foudre, mais dans un fin murmure, Elie s'enveloppe la tête dans son manteau, pour ne pas voir.
Ou quand Jacob lutte toute une nuit avec un homme, et comprend à l’aube que c'était un ange qui représentait Dieu, il s'écrie « J’ai vu Dieu en face, et j'ai eu la vie sauve ! »
Et même Pierre dans sa barque, quand Jésus lui fait faire une pêche miraculeuse au petit matin, effrayé il demande à Jésus de s'éloigner, parce qu’il est un homme impur...

Oui, Dieu est tellement immense, Il est une telle lumière, la Bible dit une telle gloire, que c'est un peu comme si on voulait s'approcher du soleil pour le regarder : on brûlerait, et nos yeux seraient les premiers à brûler et à fondre... Et Dieu, c'est 100 milliards de soleils ! Pas possible de le voir directement.
 
Mais on peut l'entendre. Et voir ses effets, son action. Un peu comme une vedette, un chanteur ou une actrice qu'on a toujours rêvé de voir en face, en chair et en os, sachant que c'est impossible, et puis un jour, sans s'y attendre, on la rencontre, elle est là. Un peu pareil avec Dieu : on sait qu'on ne peut le voir, mais un jour, sans s'y attendre, on découvre qu'on l'entend, qu'on peut lui parler, et on constate son action autour de nous.
   
Eh bien, à cette rencontre, peut-être pouvons-nous nous préparer.
Et c'est ce qu'a fait Moïse, sans doute sans le savoir. Quand il était jeune homme, élevé dans la maison du Pharaon, Moïse a voulu sauver son peuple en esclavage, assuré de sa position, de son éducation, de son énergie, sa force et son intelligence de jeune homme bien entraîné. En un mot, il était plein de lui-même, sûr de lui et un peu tout-    fou. Du coup, sa tentative a échoué, perdue dans le meurtre d'un contremaître égyptien.
Alors Moïse s'est enfui. Dans le désert, pendant 40 ans. Là, il adopte une vie simple et sobre, où il oublie le luxe de son enfance ; il devient berger. Une vie propice à la méditation, à la contemplation et au retour sur soi, une vie qui abandonne toute prétention et qui permet de se purifier et de se nettoyer de l'intérieur. Il est devenu prêt à être rencontré par Dieu. A le voir, en tous cas à l'entendre. Prêt à se mettre à son service pour délivrer son peuple, mais devenu si modeste qu'il ne se sent pas à la hauteur de la tâche. C'est alors que Dieu peut enfin agir en lui, qu'il lui apparaît et lui parle.
Moïse continuera de l'entendre, de le prier et de l'écouter, et finalement de le voir, puisque monté sur la montagne du Sinaï, au milieu du tonnerre et du feu, il recevra les 10 Paroles, les deux tables de la Loi de Dieu. Et quand il redescendra de la montagne pour la deuxième fois, et que le peuple comprendra que Dieu lui-même était au milieu du tonnerre et du feu, le peuple s'écrira émerveillé qu'il a vu la gloire de Dieu, entendu sa voix du milieu du feu, et compris qu'en ce jour ils ont vu que Dieu peut parler aux humains sans que ceux-ci meurent....
   
Mais sans doute Moïse avait-il maintenant un cœur pur.
Et... Qu'est-ce qu'un cœur pur ?
C'est peut-être simple : c'est le cœur de celui - ou celle - qui n'est pas le centre     de sa propre vie ; qui ne pense pas à lui mais d'abord aux autres, à ceux autour de lui, à l'humanité et au monde, à leur avenir, et cherche leur bien ;
le cœur de celui – ou celle – qui est prêt à passer après les autres, à partager et à donner spontanément, à aimer sans calcul ;
le cœur de celui qui est confiant, offert, transparent, qui ne cherche ni ne soupçonne le mal ;
celui qui voit le bon en chacune et en chacun, qui pardonne et qui sait que chacune et chacun peut être meilleur dès demain et même aujourd'hui ;
celui qui ne sait pas mentir, ni calculer, ni tricher, ni se défendre, ni contraindre,     et qui d'ailleurs en aurait honte...
Comme quelqu’un me le disait, « Bienheureux les fêlés, ils laissent passer la lumière ! » c’est une assez bonne traduction de notre Béatitude !

Alors comment avoir un cœur pur ?
Chez certains, c'est naturel. Ils ou elles ont gardé leur cœur d'enfant, celui que leurs parents et la vie leur ont donné.
D'autres se le forment, comme Moïse. Par un patient travail sur soi-même. De réflexion, d'écoute, de lecture. La Bible par exemple, pas elle seule mais c'est une valeur sûre. D'ouverture. D'attention à autrui, à la vie, au bien et au beau. De prière bien sûr. S'habituer à la prière intérieure, s'habituer à s'imprégner d'écoute de Dieu, de familiarité avec Lui. Comme Jésus y incite dans la suite de ce sermon sur la montagne, quand il invite à une prière discrète, personnelle, intime, et à un jeûne joyeux, à une intimité avec Dieu qui ne se soucie pas d'apparence.
Ceux-là, c'est promis, voient Dieu et rayonnent de sa lumière. Alors que ceux qui prieraient ou jeûneraient pour être vus ne pourraient que développer leur ego, et donc réduire la place de Dieu, qui du coup s'éloigne ; ils ne le voient plus...
Mais ceux qui acceptent ce long et doux travail en eux-mêmes reçoivent un cœur qui reste ou devient pur. Confiant. Innocent. Transparent.

Une petite histoire pour illustrer : deux ermites se sont retirés au désert. Ils sont venus là pour prier, méditer, contempler, et s'entendent paisiblement entre eux. Un jour, l'un s’adresse à l’autre : « Tu sais, nous devrions nous disputer, comme font tous les gens, pour savoir ce que c'est.
- D'accord ! dit l’autre.
- Alors voilà : je vais aller prendre une brique, je la mettrai entre nous, et dirai «c'est à moi !» Et toi tu répondras « non, elle est à moi ! » C'est toujours comme cela que commencent les disputes.
- D'accord ! dit l’autre. »
Le premier va chercher une brique puis la pose entre eux. « Voilà : je mets la brique au milieu. Elle est à moi !
- Eh bien, dit l’autre, si elle est à toi, prends-la et va en paix ! »

Voilà, c'est cela les cœurs purs.
Et la promesse de Jésus serait qu'avec un cœur pur comme cela, on verrait Dieu ?
Pas physiquement, bien sûr. Mais ces cœurs purs l'entendent quand ils prient. Ils entendent ses réponses, ses apaisements, ses conseils, ses consolations ; les chemins qu'Il ouvre, qu'Il éclaire et qu'Il propose. Ils entendent son pardon. Son amitié. Les changements qu'Il opère avec douceur en eux-mêmes.
Et ils voient ce qu'Il fait, et pour eux la vie devient jalonnée jour après jour de miracles. De petits, quotidiens, qui éclosent en gentillesses inattendues, en générosités, en rencontres, en portes qui s'ouvrent, en situations qui     s'éclairent. Et aussi de grands miracles, des réconciliations, des guérisons, des retrouvailles, des succès, des fruits inespérables.
Mais il y a encore mieux que cela, et c'est la merveille : c'est que, quel que soit notre travail sur nous-mêmes, de toutes façons un cœur pur est toujours un don. Ainsi du prophète Esaïe, qui se croit perdu parce qu'il a une vision du Seigneur, mais dans sa vision, un ange s'approche de lui une braise à la main, avec laquelle il touche les lèvres d'Esaïe pour le purifier. Alors le prophète peut aller à la rencontre du peuple : dorénavant, il verra ses compatriotes avec les yeux de Dieu.
Elle est là, la merveille : ce qui est promis aux cœurs purs, c'est de voir Dieu, c'est à dire, de voir le monde et chacun avec les yeux de Dieu. Le même regard que Dieu. Ils voient le monde comme il est, avec ses violences, ses injustices, ses ténèbres ; mais ils le voient aussi comme il peut devenir, et comme il est déjà si souvent : généreux, solidaire, aimant, courageux, tourné vers un avenir plus fraternel à construire.
Ils voient chacun et chacune comme il est, avec ses faiblesses, ses travers, ses défaillances, ses lâchetés. Mais au lieu de le juger sur ce qu'il a de pire, ils voient déjà ce qu'il peut devenir et faire de meilleur, en droiture,     bonté, loyauté, tendresse, fidélité ; et ils ne le jugent que sur ce meilleur.

Les cœurs purs nous voient avec les mêmes yeux que Dieu, et nous disent : « Vous valez beaucoup plus que ce que vous pouvez avoir fait ou pensé de pire ; vous valez, pour moi, ce que vous avez ou pouvez faire de meilleur...  C'est cela votre vraie valeur ».
Et c'est pour cela que Dieu, le cœur pur de Dieu, peut se voir Lui-même en nous, et peut trouver tout naturel de se voir, Lui, Dieu, en nous !

Amen
Janvier 2011
Heureux les pauvres en esprit
Matthieu 5 : 1-5
Matthieu 5 : 13-15

Heureux les malheureux et les ratés, c'est eux qui gagneront le Ciel !
C'est un peu le résumé des Béatitudes.
Etranges béatitudes, qui poussent le paradoxe à ce point, qui le poussent si loin que nous sommes à la fois bercés et apaisés par     leur musique,  mais forts dépourvus quand il s'agit de les mettre en pratique...
Etranges et belles béatitudes, qui se récitent quotidiennement dans certaines communautés ecclésiales et chez les Veilleurs, cette communauté protestante informelle à travers les pays Francophones ; mais qui restent une sorte d'OVNI, un mystère au sein de l'Evangile...

Ce matin nous irons à la rencontre de la première de ces 8 Béatitudes, chez Matthieu : «Heureux les pauvres en Esprit, car le Royaume des cieux est à eux»

On a parfois traduit «Heureux» par «Magnifiques», comme la Pléiade, ou même «En avant», mais non, le terme est clair, il s'agit de bonheur, un bonheur chargé de tendresse, puisque c'est comme cela, aussi, que l'on dit «Mon cher, ma chère... »
A cette première Béatitude, nous tendrons comme un miroir les phrases qui, dans ce même sermon de Jésus, suivent immédiatement les Béatitudes.

***

Jésus-Christ commence son ministère public.
Il vient de demander le baptême à Jean--Baptiste, puis de jeûner 40 jours au désert, avant d'y être tenté par l'Adversaire. Maintenant il a recruté 4 compagnons, et entrepris de pêcher des hommes et de guérir. Avec succès. Des foules commencent à le suivre.
Ce que voyant, il monte sur la célèbre montagne – célèbre bien qu'on ignore laquelle – et il parle.
Et ce sermon sur la montagne, 1er discours rapporté par l'Evangile de Matthieu, est considéré comme programmatique ; il commence avec cette première phrase-choc, cette phrase-oxymore :
«Heureux les pauvres en esprit, le Royaume des Cieux est à eux»...

Jésus-Christ ne parle pas des simples d'esprit, je veux dire les QI de 90, bien qu'il les inclue certainement. Il ne parle pas non plus de ceux qui manqueraient de Saint-Esprit, cela l'exclurait lui-même du Royaume.
Non, il parle de ceux qui sont simples en eux-mêmes, pas prétentieux ni prétendants, les sans orgueil ; la TOB propose de traduire joliment par «pauvres de cœur», pour souligner qu'il ne s'agit pas spécialement de l'intelligence, mais du cœur de la personne, de l'âme de la personne. ‘’Heureux les pauvres dans leur âme, car c'est seulement ainsi qu'elle est riche’’. Heureux ceux qui savent qu'ils reçoivent tout de Dieu, rien d'eux-mêmes. Nous, protestants, nous aimons appeler cela la grâce. Et c'est pour cela que nous aimons relire ces Béatitudes, qui font frétiller nos gènes.
Toutefois, heureux sommes-nous seulement, vous et moi, quand nous revenons sur terre et que nous reprenons conscience que c'est vrai : nous recevons tout de Dieu, et pas grand'chose de nous-mêmes. Tout de Dieu, très souvent à travers les autres, mais pas grand'chose de nous-mêmes. Et en particulier tout ce que nous donnons aux autres, et qui nous émerveille tellement, vient de Dieu, guère de nous.

La première leçon de cette première Béatitude est donc simple : elle nous rappelle que nous recevons. Tout, et donc que seuls sont heureux les pauvres en esprit, les pauvres dans leur âme, parce que, mendiants, ils laissent ainsi la place, toute la place pour recevoir. Ce n'est pas de la morale, c'est de la disponibilité.
Et déjà tout le salut est dit, la grâce est dite : Si tu te sens riche en esprit, en intelligence et en amour, tu es bien malheureux, car c'est surtout si tu te sais pauvre, indigent et impuissant en esprit, en intelligence, en force, en amour, si tu te sais creux, vacant, que tu peux alors recevoir.
 Au passage, la 2ème leçon de cette première Béatitude, c'est que si tu  te crois riche en Saint-Esprit, et que tu t'en fais une arme, un pouvoir, un paravent ou une exigence envers autrui, tu es bien malheureux, non seulement parce que tu es un imposteur, mais parce que tu es nu. C'est seulement si tu es un mendiant de l'Esprit que tu peux recevoir. Et alors recevoir à l'infini. De l'amour. De la force. Du courage, de l'intelligence. De l'Esprit Saint. De la Grâce.

Et mieux encore : le Royaume des cieux est à toi.
Nouvelle énigme. Qu'est-ce que le Royaume ? Nous n'en savons rien, et la Bible se garde bien de nous le préciser.
Mais peut-être que nous n'avons pas besoin de le savoir.
Qu'il nous suffit de l'espérer.
Qu'il nous suffit de savoir qu'il ressemble à ce que nous espérons et cherchons à vivre, ensemble, pour cette humanité ; et de savoir que ce que nous espérons et cherchons à vivre ensemble pour cette humanité, ressemble déjà à ce Royaume. Ce Royaume dont nous savons une chose, c’est qu'il est déjà là, en train de grandir.

Et c'est peut-être pour cela que cette première Béatitude est la seule qui partage sa promesse avec une autre, la dernière : «Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux».
Les Béatitudes sont ainsi enserrées, encadrées, enchâssées, entre cette double promesse du Royaume des Cieux, qui s'adresse aux pauvres en esprit, et aux persécutés pour la justice.

Et c'est peut-être pour cela que cette première Béatitude est la seule qui partage sa promesse avec une autre, la dernière : «Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le Royaume des Cieux est à eux».
Les Béatitudes sont ainsi enserrées, encadrées, enchâssées, entre cette double promesse du Royaume des Cieux, qui s'adresse aux pauvres en esprit, et aux persécutés pour la justice.

Sont-ce là les mêmes ? Sans doute. Sans doute les humbles sont-ils les cousins des persécutés. Sans doute les pauvres en esprit, les confiants, les sans orgueil, les disponibles, prêts à tout recevoir de Dieu, sont-ils amenés à devenir persécutés à cause de la justice, ou plutôt à cause de l'injustice. Mais, de là, à être amenés à inaugurer le Royaume des Cieux !
Parce que ce sont eux qui sont le sel de la terre et la lumière du monde ; et qu'ils ne le sont évidemment pas par leurs mérites ni leur vertu, ni leur brio d'esprit, mais par l'Esprit, qui peut œuvrer à travers eux précisément parce qu'ils ne prétendent pas en posséder eux-mêmes, mais qu'ils lui laissent et lui font une place en eux-mêmes.
Humilité. Silence. Prière. Abandon. Offrande de soi-même, mains ouvertes, en silence devant Dieu.

Une image de cette offrande et de cet abandon ? Une histoire vraie : vers la fin du XVIIIe siècle, en Amérique, les jeunes autorités américaines n'ont guère respecté leurs engagements envers les Indiens. Si bien, ou si mal, que ceux-ci n'hésitent pas à attaquer des villages de colons et à en massacrer les habitants. Un village de Quakers avait refusé de s'armer. Le dimanche matin, tout le village est rassemblé dans la salle commune pour le service religieux. Le chef de village se lève et lit un passage biblique, ce jour-là, c’est dans le livre du Deutéronome : « Le bien aimé du Seigneur demeure en sécurité auprès de son Dieu. Il le protège jour après jour et il demeure près de lui. » Puis il s’assied et tout le monde et médite ces paroles en silence. Si quelqu'un a quelque chose à dire au nom du Seigneur, il se lève et parle.
Ils sont tous là méditer lorsque des Indiens surgissent brutalement, peints en guerre et les armes à la main. Les quakers restent assis sans bouger. Lorsque les Indiens constatent que les hommes ne sont pas armés, ils baissent leurs propres armes. Le chef indien regarde l'assemblée immobile. Il fait un signe à ses hommes, qui vont s'asseoir sur les bancs à côté des villageois. Le service continue en silence. Au bout d'un moment, le chef du village se lève pour marquer la fin de la prière. Il se dirige vers le chef indien, le salue et l'invite à prendre le repas dans sa maison. A la fin du repas, le chef indien dit : « Nous étions venus pour vous tuer, mais lorsque nous sommes entrés dans votre maison de prière et que vous êtes restés en silence, nous avons attendu. Quand nous nous sommes assis à vos côtés, nous avons compris que vous adoriez le même Grand Esprit que nous. »
Offrande, confiance, abandon à Dieu... Passivité ? Que non ! Car Jésus poursuit les Béatitudes en provoquant aussitôt la foule : « Vous êtes le sel de la terre, si le sel perd sa saveur qui la lui rendra ? Vous êtes la lumière du monde, l'allume-t-on pour la mettre sous un seau ? »
Et d'un seul coup, nous comprenons comment ces Béatitudes, belles mais à l'insaisissable mise en œuvre, peuvent se concrétiser ;
d'un seul coup nous comprenons que nous ne parlons plus seulement de nous individuellement, spirituellement, mais de nous collectivement, en tant que communauté croyante, en tant qu'Eglise, en tant que communauté des chrétiens, des pauvres en esprit face au monde. Les pauvres en esprit, c'est bien la communauté de ceux qui se sont reconnus tels, devant Dieu, mendiants de l'Esprit Saint. Nous.               
Luc, dans son Evangile, le dit de façon presque violente, quand, dans sa version des Béatitudes, il parle des pauvres non pas en Esprit, mais pauvres tout court, et leur promet le Royaume. Il parle ainsi des pauvres matériellement, socialement. Et cela, ce n'est plus  nous... mais c'est notre responsabilité !
Et nous comprenons que notre responsabilité de sel et de lumière du monde, c'est de faire vivre ce Royaume promis, le faire vivre pour les pauvres en esprit et les pauvres tout court, le faire vivre aujourd'hui, parmi nous, autour de nous ; et demain, pour l'humanité entière. Au ciel. Et sur la terre. Cette terre dont la radio nous donnait des nouvelles ce matin : les deux otages français au Niger, tués ; 4 manifestants pacifiques en Algérie, tués ; des dizaines en Tunisie ; un déséquilibré aux Etats-Unis, 6 morts, 19 blessés ; sans parler du Médiator… C’est cela notre terre. Eh bien, notre responsabilité, c’est que ceux qui pleurent soient consolés, et que les doux reçoivent la terre en partage ! Pas seulement au ciel. Sur terre.

Alors voilà. Vous le savez. Nous le savons.
Nous les pauvres en esprit, les mendiants de Dieu, nous sommes en charge d'annoncer le Royaume des cieux, et déjà de le vivre concrètement. Il nous est promis.
Et donc d'êtres humbles, toujours en pauvreté, toujours en attente, toujours faisant place en soi, mais prêts, aussi, à risquer d'être persécutés. Comme ces Quakers. Prêts à prendre des risques, nous, vous, moi, en vue du Règne de Dieu.
Nous n'avons pas le droit de nous dérober,
Nous n'avons pas le droit de cacher ce que nous avons reçu, pas plus qu'une lumière allumée ne se met sous un seau.
Or nos Eglises sont le plus souvent défensives, elles maintiennent, protègent, préservent leurs communautés – ce qui est peut-être une forme d'humilité, et c'est fort bien ; mais cela n'a rien à voir avec prendre le risque d'être persécutés.
On sait que d'autres Eglises, en Irak, en Egypte tout récemment, les prennent et les vivent quotidiennement, juste en témoignant de l'Evangile qu’ 'elles ont reçu.
Mais nous, quels risques devrions-nous prendre, dans nos pays où les Eglises ne sont pas menacées ?
Peut-être, au moins, celui d'annoncer et vivre un Evangile plus incisif, plus en rupture avec les valeurs qui nous entourent, plus bouleversant parce qu'il montrera à l'évidence que ce monde marche sur la tête, et que ceux-là seuls sont heureux, oui visiblement heureux, les pauvres en esprit, parce que le Royaume des cieux se voit en eux.
Peut-être pourrions-nous grimper avec un peu plus d'assurance sur le chandelier, pour que la lumière reçue éclaire alentour, que notre sel donne goût à la vie alentour, que la promesse du règne s'actualise enfin pour tous...
Quel beau programme pour l'année qui commence !

Et... ne nous inquiétons pas si ce la nous paraît difficile ou hors de portée, si nous pensons ne jamais y arriver, si nous sommes épuisés ou découragés, si nous nous sentons bien pauvres en esprit...
Ecoutez l'étonnante traduction par la Bible Bayard de cette première Béatitude :
« Joie de ceux qui sont à bout de souffle, le Royaume des cieux est à eux : »
Oui, joie pour ceux qui n'en peuvent plus, la tendresse du Père les entoure et les porte déjà, et cette tendresse-là est bien la promesse des Béatitudes, elle est dans le mot même qu'elles emploient, « Heureux... ». Une tendresse qui viendra nous réchauffer et nous consoler, nous redonner courage si et quand nous en aurons besoin, en nous rappelant que ce n'est pas nous, mais l'Esprit, justement, le Sien, qui fait et qui conduit, et qui porte l'Evangile, et qui nous mènera tous au sein du Royaume.

Amen
Décembre 2010
Pas de place
Luc 2 : 1-16
Mathieu 2 : 1-3, 13-18
Luc 2 : 22, 25-30 34,36a

Le récit de Noël ne figure que dans deux Evangiles, qui rapportent ce qui a entouré la naissance de Jésus, et le rapportent d’ailleurs de façon très différente : Luc et Matthieu.
       
De Noël en Noël, depuis les Noëls de notre enfance, de conte de Noël en conte de Noël, nous connaissons l’histoire, nous connaissons son décor :
- Le recensement de la population, par le pouvoir politique, le pouvoir romain d’occupant qui veut compter ses forces, et donc ses ressources ;
- Le couple modeste et pourtant étrange, de cette jeune femme enceinte qui ne devrait pas l’être, Marie, et de cet homme droit, croyant et généreux, Joseph ;
- Le village de Bethlehem, bondé à cause du recensement ;
- L’auberge pleine jusqu’à la dernière paillasse ;
- L’étable sombre aux épaisses odeurs animales ;
- La mangeoire et sa paille ;
- L’accouchement solitaire, la peur, la souffrance, le désarroi ;
- La visite incongrue des bergers ;
- Celle, un peu plus tard des Savants d’Orient ;
- La menace des soldats d’Hérode et la fuite en Egypte ;
- Mais aussi en contrepoint, l’étoile, que ne voient que ceux qui sont attentifs au Ciel ;
- Les anges et leurs trompettes, que n’entendent que ceux dont la porte du cœur est ouverte,
- Le vieux Siméon et la veuve prophétesse Anne, qui ont su reconnaître dans un bébé un sauveur.

Nous connaissons tout cela par cœur, répété et relu, Noël après Noël. Et chaque fois, cette image de Noël nous fait du bien. Mais nous souvenons-nous toujours vraiment de ce que tout cela signifie en creux, de ce que tout cela annonce pour l’avenir de l’humanité ?
Nous avons lu tout à l‘heure les deux seuls récits de la naissance de Jésus dont nous disposions, car les Evangiles de Marc ni de Jean n’en disent rien, Paul non plus. Et si vous les avez écoutés d’une oreille avertie ou attentive, vous aurez remarqué que, non seulement ils ne se ressemblent pas, mais qu’ils sont inconciliables. Ils s’accordent toutefois sur deux points : 1° il s’est passé ce jour-là une naissance exceptionnelle pour le monde, mais 2°  il n’y avait pas de place, dans le monde, pour cet enfant. Pas de place à l’auberge et ils se réfugient dans une étable ; ça, c’est chez Luc, Mathieu n’en dit rien. Pas de place dans le royaume d’Hérode, et ils se réfugient en Egypte ; ça c’est chez Mathieu, Luc n’en dit rien.
Pas de place à l’auberge. Pas de place parmi les gens normaux, c’est à dire parmi les humains. Jésus est déjà rejeté, repoussé, mis de côté, hors de nos cœurs, et parfois de nos Eglises. Pas ou peu de place en nos cœurs ? Ce n’est pas un reproche, juste une question que nous pose l’Evangile.
Alors, faute de place, Joseph et Marie se réfugient dans une étable, et c’est de là que Jésus découvre le monde. Dans une mangeoire pour animaux, garnie à la hâte de paille fraîche et de langes. Une mangeoire ? Pour y être mangé par qui ? Dévoré par nous, les humains ? Déjà sacrifié d’avance, crucifié d’avance, faute d’avoir trouvé place à l’hôtel, Jésus est déjà placé sur l’autre autel, celui des sacrifices. Cette mangeoire est comme un étrange trait d’union entre l’hôtel-auberge refusé et l’autel-sacrifice annoncé… Ce n’est pas pour nous attrister, juste pour nous souvenir que la croix se profile déjà dans cette crèche.
Mais heureusement, déjà aussi les anges chantent et les trompettes résonnent dans le firmament, déjà le Ciel éclate de joie parce que c’est déjà le ressuscité qui vient de naître et que les anges reçoivent ! Parce que si la croix se profile derrière la crèche, la résurrection, elle, se profile derrière la croix.
Arrivent alors les bergers, alertés par les anges… On s’émerveille de voir ces frustres, ces marginaux, ces petits venir s’agenouiller devant ce plus grand qu’eux, plus petit et plus faible qu’eux. Mais aussitôt l’on comprend que c’est par les négligés de la société que le Christ Jésus sera reconnu ; pas par les intelligents ni par les puissants, par les négligés ; et que déjà l’ordre religieux s’effondre et l’ordre social vacille.
Mais, dit Matthieu, Hérode l’a tout de suite compris, Hérode a peur, le pouvoir a peur, et quand il a peur le pouvoir agit par ce qu’il est : le pouvoir, la violence. Pas de place pour un Prince de la paix ; pas de place pour un Dieu enfant, pas de place pour un pouvoir plus qu’humain, pas de place, surtout pas, pour un Dieu d’amour. Pas de place pour Jésus dans notre monde. Et Marie, Joseph, Jésus doivent fuir, pendant qu’Hérode massacre les innocents, inaugurant déjà les massacres d’autres innocents, les premiers martyrs chrétiens, et les actuels martyrs chrétiens en Irak, en Iran, en Inde, aux Philippines… Mais nous, nous le savons, le pouvoir humain se condamne ainsi lui-même.

Alors à nous, maintenant, de faire une place dans notre monde, le nôtre, aujourd’hui, pour toutes ces choses invendables : la paix, le respect de la terre, l’équité, la droiture, la sincérité, l’attention aux négligés et aux brebis perdues, la fraternité…
Tout ce qu’un Dieu d’amour attend de l’humanité, de son Eglise et de chacun de nous en particulier.
Car Luc reprend la parole, pour nous dire que malgré tout, chez certains il y avait une place pour ce Messie nouveau-né. Une place dans le cœur et dans l’espérance chez deux anciens : le vieux Siméon et la veuve prophétesse Anne. Une place, un vœu, une attente, une espérance ; une attente d’une humanité moins malade de ses violences, de ses Hérodes, de ses délires et de ses impasses. Une humanité qui ressemble à celle que nous attendons tous, vous et moi en premier. Vous et moi qui ressemblons à Anne et Siméon, et eux qui viennent nous réconforter et nous dire que oui, on peut, serions-nous les derniers à le faire, on peut vivre à contre-courant, vivre à l’écoute, écouter Dieu  et ses promesses, et recevoir Dieu, dans nos bras, comme Siméon a reçu Jésus. Prendre dans nos bras la lumière qui éclaire l’humanité ; remercier, et en éclairer notre entourage – comme Anne, qui aussitôt va parler de l’enfant à tous ceux qui attendaient que Dieu délivre Jérusalem.

Car c’est bien chez nous, chez vous, que Jésus s’apprête à naître. Ce ne sera pas dans une étable. Ce sera dans nos cœurs et nos vies, votre cœur et votre vie.
Alors bien sûr se pose la question : combien de temps resterons-nous dans cette heureuse ambiance de Noël, dans cet heureux état d’esprit de Noël ? Combien de temps la paix et la bienveillance de ces jours resteront en nous ?
Mais longtemps, comme Marie, si nous le voulons. Marie qui silencieusement retient toutes ces choses en son cœur. Qui certes, et tout comme nous, ne comprend sans doute pas tout sur le moment, mais qui garde au fond d’elle tout ce qui s’est passé à Noël, pour le laisser germer, lever, fleurir, fructifier pour remplir et embaumer sa vie, nos vies, de ces fruits promis de la paix, de la confiance, de l’amour et de la tendresse, du monde nouveau à porter dans nos bras.
A notre tour de les retenir dans nos cœurs. Ce n’est pas si difficile ! Il suffit de le demander à Dieu, tous les jours. Il suffit de prier, de nous offrir à lui, et de le remercier.
Bon Noël ! Il vous est offert, à chacun et chacune.

Et je propose maintenant un temps de silence, pour méditer chacun intérieurement cette question :
« Qu’est-ce que je peux changer, à la lumière de Noël :
vis à vis de mes proches,
de ma vie personnelle,
de ma sphère d’influence… »

Amen
Novembre 2010
Veilleurs
Esaïe 21 : 11-12
Marc 13 : 11-12
Zacharie 3 : 7 (TOB)


Dieu et l'art. Une longue histoire, bien sûr jalonnée d'artistes qui ont voulu exprimer leur foi à travers leurs œuvres...
Catherine Axelrad, l'auteur des tableaux qui nous entourent ce matin, en est l'héritière. Depuis les premières représentations, un peu grossières, des divinités primitives, aux peintres du Moyen-âge,
puis de la Renaissance, en passant par les églises romanes, les cathédrales gothiques, le chant grégorien, l'art africain, indien et de tous les continents, la musique de Bach, de Haendel ou de Goudimel, la poésie de Claudel, les Gospels, l'architecture de Le Corbusier... à ce style ici-même.
Pourtant le moins que l'on puisse dire, c'est que le Bible ne se soucie guère de l'art, même sacré. Elle chante la beauté de la création, et même celle des corps humains, mais pas celle de nos œuvres.
Elle évoque le luth, la cithare et le tambourin pour chanter les psaumes, mais comme elle interdit toute idolâtrie et toute représentation de Dieu, elle ne parle pas de la beauté que nous créons. Ce qui ne l'a pas empêchée d'offrir des sujets à des milliers d'œuvres à travers les siècles !
Il n'empêche que, quand ses disciples montrent à Jésus la beauté et la splendeur du Temple de Jérusalem, à peine achevé par Hérode, Jésus répond de façon glaciale qu'il ne restera bientôt pas pierre sur pierre de ce magnifique édifice... Cinglante relativisation.
Quant au premier Testament, il ne mentionne quand même la beauté de nos œuvres que lorsqu'il donne des prescriptions pour décorer d'or le coffre de l'Alliance ou pour ciseler les ustensiles du Temple...
Pourtant nous avons l'intuition, comme une évidence, que le beau a quelque chose à voir avec Dieu parce que ce qui tend vers l'émotion et la perfection créatrices ne peut pas ne pas avoir quelque chose en commun avec le Créateur et avec l'idée de Dieu. La beauté nous parle forcément de l'amour et de la perfection de Dieu ; l'art et la foi ont la même soif d'absolu...

Nous sommes donc autorisés à créer, avec modestie et espoir sans pour autant être idolâtres ; et à écouter les créations des humains ; et autorisés à écouter ce que ces tableaux, autour de nous ce matin, nous disent... et c'est pour cela que, ce soir, notre prédication s'appuiera sur cinq tableaux de Catherine Axelrad.

Alors, pour entendre ces tableaux, nous lirons d'abord, chez le prophète Esaïe, l'appel au veilleur, auquel un des textes de ce jour fait écho la lettre de Paul aux Romains. C'est ce passage qui a directement inspiré le tableau de Catherine Axelrad, qu'elle a créé pour nous et pour ce culte et qu'elle a intitulé «Je ferai de toi un veilleur ». J'y ajouterai un autre prophète, Zacharie, qui semble s'adresser personnellement à nous.

Esaïe 21 11-12
Marc 13 11-12
Zacharie 3 : 7 (TOB)

J'ai besoin de toi pour veiller ! C'est ce que te dit l'Eternel.
C'est ce que nous dit ce tableau.
En nous regardant.
Regardez-le:



Quelques visages, en désordre. Trois hommes, une femmes peut-être, et quelqu'un devant, homme ou femme, tout près de nous.
Les trois hommes, derrière, ont le visage tourmenté, anxieux ou résigné.
Pourtant l'un d'entre eux, le plus tourmenté, bénit celui ou celle qui est veilleur...
Serait-ce cette main bénissante qui dévoile cette sorte d'œil qu'on devine en arrière-plan, comme si le Christ ou Dieu Lui-même remplissait toute la scène d'une présence et d'une lumière ? Qui à leur tour se reflètent dans les deux yeux du veilleur, dont le visage serein, apaisé, sûr, contraste avec celui des autres, et nous regarde, nous, et nous transmet ce qu'il a reçu et qui lui donne toute cette paix.

Comme s'il nous disait à son tour : « Je ferai de toi un veilleur »
Nous sommes des veilleurs, Esaïe nous y incite, Paul nous y invite, le Christ nous y incite, ce tableau nous y invite. Nous sommes dans ce temps et là où nous vivons, des veilleurs,
des gardiens de la Parole
des gardiens de la foi
des gardiens de l'Ecriture
des gardiens de Noël
du véritable Noël.
Nous ? Des veilleurs, les gardiens de la Parole, de la foi, de l'Ecriture et de Noël ?
Comment cela ?
Comment est-on gardien de la foi ? Non pas en étant à cheval sur les dogmes ou la tradition, bien sûr, mais en nourrissant notre propre foi à l'intérieur de nous, cette petite flamme de la foi comme celle de cette première bougie de l'Avent. Mais pas seulement. Nous sommes gardiens de la foi en la fêtant et la chantant et la proclamant entre nous, ici, par des cultes joyeux, heureux, bienfaisants ; et qui rendent heureux ; et en la partageant au dehors, de personne en personne, au jour le jour, d'occasion en occasion, et collectivement, par tous les moyens que l'époque nous propose...
Nous sommes gardiens de la foi en la faisant vibrer et bouillonner en nous, comme le Paul de ce tableau, qui découvre que Jésus, ce Jésus dont il persécute les partisans, est le Messie, le Christ ou un Christ, ô scandale, crucifié, maudit, moqué, abandonné de Dieu Lui-même, brebis conduite à l'abattoir pour être transpercée... Un Paul qui à partir de ce jour devient l'apôtre qui va gagner l'Empire romain à la foi nouvelle, et encore mieux que cela, offrir l'Evangile à des hommes, des femmes, qui l'accueillent en eux...

J'ai besoin de toi pour veiller...
Comment est-on gardien ou gardienne de l'Ecriture ? Pas en la sacralisant, ce n'est pas nécessaire, mais en la lisant, en l'honorant, en la respectant, mais tout en l'interrogeant sans cesse, en l'étudiant, en s'en nourrissant, en s'en imprégnant toute notre vie, et en l'offrant autour de nous, puisqu'autour de nous on a faim de ce que nous y avons trouvé. Nous sommes gardiens de l'Ecriture tout simplement en l'écoutant de telle sorte qu'elle devienne vivante en nous et fasse raisonner toute notre personne aux yeux d'autrui, au point qu'autrui aura envie d'y plonger à son tour.
Nous sommes gardiens de l'Ecriture, non pas en la figeant ou en la répétant, mais en la faisant vivre, comme le Jésus enfant de ce tableau, où Jésus discute à 12 ans avec les maîtres de la Loi dans le Temple de Jérusalem : un Jésus garçon d'aujourd'hui, au milieu de ces docteurs de la Loi tellement blanchis par l'étude qu'ils se ressemblent tous, mais qui, ce jour-là, à travers l'enfant, sa fraîcheur, ces questions et ses réponses, comprennent enfin l'Ecriture.

J'ai besoin de toi pour veiller.
Comment est-on gardien de Noël, de notre Noël, le Noël chrétien ? Pas en reprochant au reste du monde sa frénésie de couronnes, de paillettes, de foie gras et de lumignons, mais en lui redonnant son caractère unique de Bonne nouvelle, de très bonne nouvelle, roborative et souveraine Nous somme gardiens de ce Noël que nous commençons aujourd'hui d'attendre et d'annoncer, en redécouvrant cette bonne nouvelle : que le Sauveur est venu discrètement, dans la faiblesse, dans l'humilité et la fragilité d'un nouveau-né, sans tapages, mais incarnant précisément cette pauvresse-là : c'est dans la faiblesse, dans nos faiblesses que Dieu .nous rejoint et agit.
Nous sommes donc gardiens de Noël en imitant Jésus dans le don de soi et l'attention aux autres dont sa vie a été la démonstration. C'est dans ce don de nous-mêmes que nous sommes gardiens de Noël…Un don de soi, de son temps, et de son énergie auquel, tout à l'heure, notre Entraide offrira une occasion de s'épanouir, en donnant et en recevant.
Nous sommes gardiens de Noël, enfin, en ne nous souvenant pas seulement de Jésus,
Dieu présent dans un enfant nouveau-né, mais en nous souvenant aussi de Marie, qui accueille paisiblement sa vocation, comme dans cet étrange Magnificat qu'exprime ce tableau, qui fait se rencontrer un ange peint à Florence pendant la Renaissance, avec une Marie avant la lettre, un bronze étrusque du IIème ou IIIème siècle avant Jésus-Christ.
Une statue naïve où la jeune femme ouvre son manteau avec abandon et simplicité pour recevoir, tout simplement recevoir la Parole, sa promesse, et l'impensable don de Dieu.

J'ai besoin de toi pour veiller.
Comment être gardiens de la Parole, cette première mission, mais que j'ai gardé pour la fin, parce que c'est la plus importante.
Gardiens de la Parole...
Pas en en faisant un pouvoir, mais en la respectant au contraire comme un don, celui de la Parole de Dieu, de Dieu Lui-même, venu s'incarner dans un être humain.
Nous sommes gardiens de la Parole en nous souvenant qu'elle nous a touchés un jour, au détour d'un texte, d'une rencontre, peut-être d'un geste ou d'un visage, d'une séance de catéchisme, d'une nuit sans sommeil, d'une épreuve, d'une prière, qui sait, peut-être d'un culte...
Nous sommes gardiens de la Parole en nous souvenant qu'elle nous a nourris et fait grandir, a structuré nos émotions, notre intelligence et notre regard ; qu'elle a accompagné notre vie, nos choix, qu'elle nous a souvent guidés, dit ce qui nous devions faire et ne devions pas faire ; qu'elle nous a consolés, parfois guéris, souvent surpris, toujours touchés parce qu'elle nous mettait face à notre cœur, en nous mettant face à l'éternité. Et elle nous a souvent émus, au plus profond de nous-mêmes, parce que nous parlions avec Dieu.
Nous sommes gardiens de la Parole aussi quand nous l'écoutons, qu'elle nous répond, nous corrige, mais surtout nous invite, nous appelle, nous inonde d'elle-même, nous remplit de force, de joie, de volonté, de disponibilité, et qu'elle nous entraîne dans son sillage et service, en nous offrant l'Esprit.
Nous sommes gardiens de la Parole enfin quand nous la partageons, en tout temps et à contretemps, de préférence avec ceux qui se perdent, parce que nous nous souvenons que le Christ est venu pour ceux-là, et qu'il est venu jusqu'à la croix, et que cette rencontre de la crèche et de la croix fait exploser les logiques du monde.
Comme la femme de ce tableau, qui vient d'assister à la mort du Christ en croix. Une croix où se mêlent l'Innocent, avec un I majuscule, et le coupable, comme s'ils étaient sur la même croix.
Mais la femme vient de se retourner vers nous, visage étonnamment serein, serein contre toute attente et toute logique, serein, mais déterminé ; déjà elle s'éloigne de Golgotha. Pourquoi ?
On le comprend : elle s'en va dire. A tous, à nous. Elle s'en va dire ce qu'elle a compris ; que celui- ci était le fils de Dieu, qu'il est mort pour elle, pour moi, et pour toi, et que cette mort, déjà en germe dans la naissance de Noël, rompt la logique humaine du chacun pour soi, rompt la fatalité du mal et de la puissance de la culpabilité, rompt la fatalité de nos chutes, petites ou grandes, et déchire le ciel pour nous permettre le pardon, l'amour, la tendresse, le repos, la fraternité.

J'ai besoin de toi pour veiller.
Dieu a fait de nous, nous tous, ici, des veilleurs.
Il a fait de nous des gardiens de sa Parole,
Il a fait de nous des gardiens de la foi,
Il a fait de nous des gardiens de l'Ecriture,
Il a fait de nous des gardiens de Noël.
C'est à chacun de nous qu'il dit : « J'ai besoin de toi pour veiller.
C'est pour cela que je t'ai donné Noël. »

Amen.


Novembre 2010, à Jérusalem
Shoah
Matthieu 24 : 15-27
Apocalypse 21 : 1-5

Jérusalem.
On s’émerveille de son nom : “Ville de la paix”, et en même temps on est déchiré par cette ville déchirée, disputée au cœur d’une guerre longue de plus de 60 ans… Ville de la paix ? En réalité son étymologie est très incertaine, puisque son nom est antérieur à l’hébreu : urushalim existait plusieurs siècles avant la conquête de Canaan et l’éclosion de la langue hébraïque. Et cela signifie peut-être “Ville du Ssâlem”, qui avait peut-être un lien avec la paix… Ce n’est que retranscrit en hébreu et devenu “Jérusalem” qu’on peut lui trouver une étymologie comme “Conquête de la paix”, ou “Fondation de paix”
Tout cela pour aboutir d’un côté à Yad  Vashem, à la Shoah, à cette capitale d’un peuple meurtri par l’histoire comme sans doute aucun autre, mais, miracle, toujours vivant ; et de l’autre côté, aboutir à une capitale devenue symbole d’une politique brutale, cynique et inhumaine envers les précédents occupants du pays, les Palestiniens…
On n’aime pas penser cela. Alors relisons un texte qu’on n’aime pas lire non plus : Mathieu 24, 15 à 27.
L’horreur abominable dont Daniel, le prophète, a parlé, c’est la profanation du Temple de Jérusalem par Antiochus IV Epiphane, celui des Maccabées, qui, sacrilège suprême, dresse une statue du Zeus Olympien dans le Saint des Saints du Temple, le lieu le plus sacré, protégé par le fameux voile : ce lieu sacré qui devait rester vide, parce qu’on ne contient pas Dieu et qu’on ne le représente pas davantage… Mais cette horreur abominable, elle peut aussi se lire aujourd’hui, par les Juifs et par nous, comme étant la Shoah, profanation du Temple bien plus terrible encore.
Ceux qui ont visité Yad Vashem frissonnent encore, j’imagine, de l’horreur abominable et parfaitement programmée qu’a pu être l’extermination systématique, physique et morale, du peuple juif par les nazis. En hébreu, mais le mot sonne trop joliment, presque poétiquement en français, shoah signifie la catastrophe, l’anéantissement …
D’autres, ou les mêmes, ont visité le Saint Sépulcre. Peu importe son authenticité historique ou ce qui en est fait aujourd’hui, il rappelle de toute façon un autre drame, la souffrance absolue du Christ, qui exprime la souffrance de Dieu lui-même.
Ose-t-on mettre les deux en parallèle ? Sachant que c’est une nation soi-disant chrétienne, en majorité protestante, qui a conçu, organisé, mis en œuvre et laissé exécuter ce génocide, cette Shoah ?
Oui, pour nous rappeler, à nous chrétiens, et en pleine figure, jusqu’où peuvent conduire nos flottements et nos indécisions, nos manques de courage et de discernement, et jusqu’où peuvent déraper nos civilisations christianisées quand nous cessons, nous, d’avoir Dieu et l’Evangile au centre de nos vies.
Oui aussi, parce que, il n’y a aucun doute à avoir : pendant la Shoah c’est Dieu lui-même qui souffrait, c’est Dieu lui-même qui était crucifié chaque fois qu’un homme, juif ou autre, une femme, un enfant, était mis à mort, servait de chair à expérimentation ou de chair à plaisir.
La Shoah, tout ce qui a été vécu par ce peuple, ou par les tziganes, depuis l’apprentissage du mépris à l’école, les étoiles jaunes, les discriminations, et jusqu’aux chambres à gaz, tout ce qui a été vécu par chaque individu a été directement et en même temps souffert par Dieu lui-même ; le Dieu d’Abraham et le Dieu du Christ, puisque c’est le même. C’est cela que dit la croix. Et c’est ce qui rend les guéguerres de territoires entre Eglises au Saint Sépulcre, particulièrement honteuses.

Il n’y a pas d’explication théologique à la Shoah. Ni punition. Ni rejet du peuple jadis élu. Ni rédemption par la souffrance, cette idée obscène. Ni défaillance d’un Dieu qui a abandonné sa toute-puissance pour nous rendre libres et responsables de ce que faisons. Ni utilité quelconque au regard de l’histoire ou du plan de Dieu. Même si, grâce au ciel, nous pouvons espérer qu’au moins quelques leçons ont été tirées. Quelques. Rien de suffisant pour justifier l’horreur.

Non, il n’y a pas d’explication théologique satisfaisante à la Shoah, pour nous rassurer. C’est toujours trop cher payé. Il n’y a pas de sens à chercher dans ce qui n’a pas de sens. La seule réponse envisageable a été suggérée par un Juif, Elie Wiesel,  racontant que dans son camp de concentration, trois prisonniers avaient été pendus pour l’exemple, dont un enfant. Parmi les captifs qui assistaient, accablés, au supplice, dans le silence le plus désespéré, une voix s’est élevée : “Mais où donc est Dieu pour laisser faire cela ?” Et Elie Wiesel a entendu une autre voix répondre : “Il est là, devant nous, pendu.” Dieu vaincu, assassiné, mais aussi Dieu souffrant avec nous.

Mais si nous acceptons l’idée que le mal, y compris le pire, fasse partie de la Création, que le mal, y compris le pire, lui est nécessaire pour avancer, que le manque que provoque le mal est aussi celui qui nous pousse, nous permet de vouloir, de créer, d’aimer, de progresser ; si nous admettons que le mal est nécessaire à la Création, alors nous pouvons, comme Simone Weil, la philosophe mystique morte à Londres en 1943 en luttant contre le nazisme, en tirer deux leçons :
- la première est que nous devons jeter toutes forces, notre énergie, notre intelligence, notre courage et notre foi dans la lutte contre le mal, sous toutes ses formes, et ne jamais nous y résigner tant qu’il reste une once de possibilité.
- mais la seconde est que lorsque le mal est accompli, réalisé, il nous faut alors l’accepter, comme faisant partie de la Création, et par conséquent de la volonté de Dieu. Et comme faisant partie, quelque part, de façon incompréhensible, de la construction de son Règne. Le combattre jusqu’au bout et jusqu’à l’ultime seconde, mais l’accepter quand il est accompli et qu’on n’y peut plus rien. Vouloir la volonté de Dieu, dit-elle, c’est donc non seulement agir pour elle, mais aussi accepter le passé, tout le passé, même le pire, ou le moins honorable pour nous. Non pas s’en réjouir, non pas s’en accommoder, mais l’accepter comme une blessure et rebondir sur lui pour faire mieux, corriger, construire un avenir autre.

En Christ, Dieu souffre sur la croix, sur toutes les croix du monde, impuissant face à la stupidité et la cruauté des humains, mais espérant en nous, ses enfants, pour l’entendre et mettre en œuvre l’amour auquel Il nous appelle depuis Caïn et Abel. Le Saint Sépulcre rejoint quand même la Shoah. Mais il ne la justifie pas, il la condamne et nous mobilise.
Du moins, instruits par notre histoire, et par celle du peuple hébreu à travers la Bible, nous savons que le mal est bien réel, bien là, injuste, et puissant. C’est pour cela que l’Evangile de Mathieu nous conjure de nous méfier des faux christs et des faux dieux. Ils ne sont pas difficiles à reconnaître : ce sont des prophètes uniquement de bonheur, qui nous disent que tout va bien. En tout cas que tout ira bien avec eux, que tout problème et toute souffrance seront épargnés ou vaincus. Comme le promettent les sectes aujourd’hui. Comme le promettait Hitler.
Comme toujours. Quand quelque chose va mal, les vautours se précipitent toujours sur le cadavre de la démocratie ou celui de nos convictions, ou celui de l’Evangile si c’était possible, quand on le trahit.
Mais non. Car si l’Evangile n’est pas un prophète de bonheur, avec un Dieu magicien qui arrange tout, il est quand même une bonne nouvelle : il ne nie pas le mal, mais affronte ce monde dur, cruel, injuste.

Le Dieu auquel nous croyons, le Dieu de Jésus Christ, le Dieu de la croix, le Dieu sur la croix, reconnaît la puissance du mal, souffre du mal comme nous en souffrons, et infiniment plus que nous en souffrons, mais Il l’affronte, et le vaincra comme la croix a été vaincue, comme la mort a été vaincue. Et le Dieu auquel nous croyons nous requiert pour cet affrontement contre le mal. Il ne le vaincra, et ne le vainc déjà, autour de nous, qu’avec nous.
Alors nous sommes amenés, un peu gênés, à nous poser des questions, que nous reconnaissons comme étant bien les nôtres, comme des compagnes familières de nos vies :
Que faisons-nous pour réparer les déchirures du monde ? Celles qui divisent cette terre un peu trop sainte ?
Celles qui éloignent de plus en plus les maîtres de l’argent de ceux qui n’en peuvent plus de ne pas s’en sortir ?
Celles qui se creusent entre les jeunes de nos banlieues et nous-mêmes ?
Nous ne savons pas quoi ou comment faire ? Cela, ce n’est pas grave, demandons à Dieu, Il nous le dira. Et nous saurons faire, nous saurons donner, parce qu’Il nous tiendra la main.
Et quand nous regardons cette terre et cette ville de Jérusalem, où nous voyons le mur de sécurité, les discriminations, les miradors, les soldats en armes, nous sommes prompts à condamner équitablement les attentats et les roquettes d’un côté, le grignotage des terres palestiniennes et le blocus de Gaza de l’autre. Mais que ferons-nous, nous-mêmes, quand l’aggravation des conditions climatiques et les limites de notre planète feront affluer chez nous des vagues d’immigrants bien plus fortes qu’aujourd’hui ?
Nous ne savons pas, et cela nous rend mal à l’aise ? Ce n’est pas grave, demandons à Dieu, il nous le dira. Et nous saurons que décider, nous saurons rester humains, parce qu’Il nous tiendra la main.

Mais je ne veux pas terminer sous le poids écrasant de nos responsabilités envers nos frères et sœur humains, alors je finirai par une promesse dont l’objet est Jérusalem. Une Jérusalem nouvelle, qui sera vraiment, alors, la Ville de la paix : Apocalypse 21, 1 à 5, l’ultime chapitre de toute la Bible.
C’est vraiment une promesse. Cette Jérusalem-là viendra. Et c’est l’humanité entière qu’elle abritera. Cela viendra ! Mais Dieu a besoin de nous pour qu’elle vienne plus vite.
Il nous aime, et nous donnera joyeusement l’intelligence, le courage et les forces dont nous aurons besoin. La croix est déjà vaincue.

Octobre 2010
Pas si simple
Deutéronome 30 : 15-19
Luc 7 : 31-35
Galates 5 : 19-23

L’affaire semble aujourd’hui entendue : Dieu pardonne tous les péchés, nous sommes tous pardonnés et même pardonnés d’avance ; le salut est universel et offert à tous, Hitler, Pol Pot et Ben Laden eux-mêmes seront sauvés…

 « On ira tous au paradis, même toi
On ira tous au paradis, même moi
Qu’on soit béni qu’on soit maudit,
toutes les bonnes sœurs, tous les voleurs,
on ira
Avec les saints les assassins,
on ira tous au paradis… »

D’accord, c’était chanté peu après mai 68, mais à la longue, dans nos Eglises, nous en sommes tous convaincus. Nos Eglises, qui ont longtemps prêché la peur de l’enfer pour les unes, l’incertitude de la prédestination pour les autres, se sont finalement ralliées à une même et universelle bonne nouvelle : le salut est pour tous, et non seulement tous ceux qui croient au Christ, mais vraiment tous. Sans condition. L’amour de Dieu est plus grand que les pires méfaits des pires enfants auxquels l’humanité à donné le jour.

Et c’est vrai. Mais ayant proclamé cela, avons-nous tout dit ?
Et si ce n’était pas si simple ?
Parce que ce n’est pas ce que dit Jésus. Ni l’apôtre Paul. Ni Moïse.

En fait, nous les protestants, petits-enfants de Calvin, nous avons été pris dans une sorte de tenaille théologique :
- 1ère mâchoire : la justification par la foi. Personne n’est sauvé ou aimé de Dieu pour ses mérites, sa droiture, ses œuvres ou son amour, mais uniquement par la gratuité de l’amour sans condition de Dieu : il suffit de l’accepter et de le croire. Ainsi seule la foi sauve-t-elle.           
- 2ème mâchoire : la toute-puissance de Dieu, qui implique que la foi soit elle-même un don de Dieu, relevant de la seule décision de Dieu et non de la nôtre. 

Conséquence de cette tenaille, la prédestination : si l’on n’est sauvé que par la foi, et que la foi n’est donnée que par Dieu, c’est Dieu qui décide à qui Il la donne et donc qui sera sauvé et qui ne le sera pas.
Cela, c’est du pur Calvin, et c’est la foi, souvent anxieuse, de nos ancêtres protestants du XVIème siècle, du XVIIème, du XVIIIème et jusqu’au XIXème  siècle. Mais entretemps, le siècle des Lumières, puis celui du libéralisme théologique au XIXème siècle, ont commencé de poser des questions à cette certitude de la double prédestination, Dieu qui décide du Ciel pour les uns, de l’enfer pour les autres. Et au XXème s’épanouissent progressivement l’humanisme et l’universalisme, la découverte de la force et de la profondeur des autres cultures et des autres religions, de la qualité humaine et spirituelle de beaucoup de leurs représentants, et donc l’évidence que Dieu ne peut pas s’en désintéresser ni les rejeter en bloc.

Le siècle dernier va donc assister à un glissement théologique : de la justification par la foi, qui nous lave de tous nos péchés, vers l’amour inconditionnel de Dieu, qui conduit au salut de tous les humains et annonce un enfer vide. 
La tenaille a bougé : la mâchoire ‘toute-puissance de Dieu’ s’est assouplie, adoucie, nuancée ; tandis que la mâchoire ‘justification par la foi’ s’est elle renforcée, élargie en amour universel.
Tant mieux. Cela est plus conforme à l’amour promis par Dieu, annoncé par l’Ecriture et manifesté par le Christ sur la croix.

Mais ! Comme la tenaille ‘prédestination’ tendait bien sûr à gommer toute responsabilité et toute initiative humaine quant au salut, la tenaille ‘amour universel’ d’aujourd’hui gomme pareillement toute responsabilité et toute initiative humaine quant au salut, puisque chacun semble pardonné et sauvé quasi automatiquement.
Or nous l’avons lu : « Je mets devant toi la mort et la vie, le bonheur et le malheur, choisissez ! » dit Moïse. «  Ne vous y trompez pas, reprend Paul en écho, les querelleurs, les débauchés et le reste n’entreront pas dans le Royaume de Dieu ! ».

Eh bien, peut-être serions-nous avisés d’entendre aussi cela. Pas seulement l’amour inconditionnel, mais aussi cet avertissement. Pas seulement la grâce à bon marché, comme le disait Dietrich Bonhoeffer, mais aussi celle qui coûte.
Et reconnaître, et annoncer, et prêcher qu’il y a des conséquences à nos choix, et que répondre à l’amour qui nous est offert, par notre foi, notre confiance, notre vie dans l’Esprit de Dieu, avec l’éthique et la responsabilité que cela implique, ce n’est pas la même chose et cela n’a pas les mêmes conséquences que refuser d’y répondre et que se comporter comme des salauds, ou simplement comme des indifférents.
Nos choix comptent.
Ils ont des conséquences pour nous, ils ne débouchent ni sur le même présent, ni sur le même avenir.

Jésus emploie cette très jolie image, qui à chaque fois me serre un peu le cœur, peut-être à vous aussi. Des enfants s’adressent à d’autres enfants : « Nous vous avons joué un air de danse sur la flûte, et vous n’avez pas dansé ; nous vous avons chanté des chants de deuil, et vous n’avez pas pleuré ! »
Le Père Duval, avant que les chanteurs chrétiens ne deviennent des rockeurs, chantait cela : « J’ai joué de la flûte sur la place du marché, mais personne avec moi n’a voulu danser… »
Quelle tristesse !

Alors peut-être devrions-nous entendre tout ce que Dieu nous dit, toujours avec tendresse : les paroles d’amour comme les paroles d’avertissement, et en tenir compte. Desserrer un peu cette tenaille héritée de Calvin et des réformateurs, quitte à se rapprocher un peu de la théologie catholique, pour retrouver et rappeler l’Evangile en prêchant que,
oui, Dieu nous aime d’un amour inconditionnel, tous, même les pires, et qu’Il nous propose cet amour ;
mais qu’une part de responsabilité nous revient, celle de répondre,
et qu’à défaut de réponse, oui, nous en subirons les conséquences.
Et qu’il serait peut-être bon d’en avoir un peu peur, de craindre les conséquences de nos choix, passifs ou actifs.
Non pas comme une menace, Dieu ne punit pas les querelleurs et les débauchés, mais comme un avertissement : la vie, notre vie, n’est pas la même et n’a pas la même qualité ni le même cours si nous nous contentons de vivre pour nous-mêmes et pour l’amour sélectif de ceux que nous avons choisis ; ou si nous répondons à l’appel du Christ, accueillons une vie de foi, et essayons de vivre justes et utiles ; de vivre d’abord l’amour de Dieu et d’autrui ou l’amour de nous-mêmes.

Une vie belle et juste a un prix. Elle se choisit, se veut, se nourrit et se concrétise ; elle est faite de confiance, de fidélité et de loyauté ; elle est faite de cette disposition fondamentale : recevoir. Recevoir la parole de Dieu, recevoir n’importe qui comme envoyé par Dieu, parce que Il est envoyé par Dieu .
Et nous savons bien de quoi est faite une vie qui n’écoute que ses envies : des succès, c’est bien possible, du prestige, de l’argent et du pouvoir, c’est bien possible, mais aussi une vie de solitude, de la tristesse, du vide, de l’insatisfaction, des regrets, et souvent du chaos intérieur.
Des exemples ?
Trop fumer finit par faire tousser, parfois pire ; rouler trop vite coûte des points de permis, parfois pire. Ecraser ses collègues de bureau interdit toute confiance ou toute solidarité au travail, tromper son conjoint détruit à jamais la transparence du couple, mentir ruine jour après jour la valeur de nos paroles, vivre pour son plaisir promet qu’un jour, en se retournant, on ne verra guère que du vide et du vain… En tout cela, Dieu ne nous punit jamais, nous nous en chargeons nous-mêmes.
En revanche, être attentif, loyal, droit, accueillant, modeste, sincère, actif, généreux, fidèle, vous rend aimés, estimés, admirés ; vous fait découvrir dans le regard et dans les mots des autres un vous-même que vous n’auriez pas osé imaginer. 

Nos choix ont des conséquences.
Nos choix fondamentaux ont des conséquences.
Non pas que Dieu nous punisse, pas même qu’Il en ait l’envie, mais que nos choix portent en eux-mêmes leurs conséquences.

C’est ce que Jésus crie aux Pharisiens, et l’on devine que son cri est désespéré : « Malheur à vous ! » C’est ce qu’il annonce, comme pressé par le temps, pour le jour du Seigneur : «  Ce jour-là, deux hommes travailleront aux champs, l’un sera pris et son compagnon abandonné ; deux femmes seront au moulin, l’une sera recueillie, l’autre laissée… ».
Dieu ne punit pas, Il avertit, par la Bible, par la parole du Christ, par Paul, pourtant le théologien de la Grâce, qui avertit les Romains : « Demeurez dans la bonté qui vous est offerte – sinon vous serez retranchés comme des branches que l’on taille ».
C’est cela que nous chante la flûte de ces enfants, sur la place, qui invite et avertit : ‘Ecoutez ce que vous est annoncé et ne croyez pas que votre indifférence ni vos choix soient sans conséquences.’

Et pas seulement pour cette vie-ci. On connait cette parole énigmatique du Christ, sur le péché contre le Saint Esprit – en fait, le refus de la foi – qui ne sera pardonné ni dans le temps présent … ni dans le temps à venir.
Ni dans le temps à venir ? C’est-à-dire ni dans l’au-delà ? Bien sûr.
Tous ne seraient donc pas pardonnés et sauvés ? Si certainement. Comme le dirait le grand théologien Karl Barth, « Il faut être fou pour enseigner le salut universel, mais il faut être impie pour ne pas le croire ! ».

Mais il y a un nouveau mais : tous seront-ils sauvés… dans le même état ? Pas forcément. Probablement tous connaitront-ils le pardon, même les pires. Mais probablement n’emporteront-ils, et n’emporterons-nous pas tous la même densité, la même épaisseur à déposer auprès du Créateur.
Probablement n’emporterons-nous que le meilleur de nous-mêmes et de nos vies ; nos affections, nos fidélités, nos loyautés, nos combats pour autrui et pour la vie, l’amour que nous aurons offert et l’amour que nous aurons reçu, ce que nous aurons créé et donné. Et n’emporterons-nous auprès du Père que ce bagage-là, inégal pour chacun, qui fera notre plus ou moins grande densité là-haut. Et qui sera chargé aussi de la conscience de tout le mal que nous aurons causé ou provoqué. Conscience de nos mauvais choix, indissociable de la conscience qu’ils sont pardonnés, mais conscience quand même !

Tous sauvés, mais pas tous dans le même état… Peut-être faut-il le dire, parce que peut-être vaut-il mieux en être conscients, puisque l’Evangile et le Christ nous en avertissent…

Faudra-t-il donc revenir à la morale, aux devoirs, et aux obligations ?
Non : Moïse, quand il avertit les Israélites au désert, peu avant sa mort et leur entrée dans la Terre promise, ne leur enjoint pas d’obéir, mais d’aimer le Seigneur, leur Dieu, de l’écouter et de Lui rester fidèles.
Aimer le Seigneur. Non pas obéir par peur, par calcul ou par devoir, mais obéir par adhésion, par imprégnation de l’amour de Dieu en nous et de nous en Lui, par confiance et fidélité, par certitude que sa Loi est juste, belle et bonne, comme le sera, si nous sommes fidèles, notre vie ici, et dans l’au-delà.

Alors non, pas revenir à la morale et aux devoirs, mais écouter la flûte, qui nous invite à partager la souffrance d’autrui, mais aussi à danser l’amour du Père, des sœurs et des frères.

« J’ai mis devant toi la vie… »


Septembre 2010
Sel de la terre, nous ?
Matthieu 5 : 13-16
Marc 12 : 41-42

Pourquoi faire un ‘culte de rentrée’ ?
D’abord, pour remercier ! Remercier de l’année précédente, qui, malgré les difficultés peut-être vécues, a porté du fruit, et en tout cas au bout de laquelle on est parvenu…  Remercier de l’été, de ce qu’on y a reçu, et merci de se retrouver pour un nouveau départ, avec les autres. Personnellement, j’ai toujours aimé les rentrées, depuis toujours, comme les lundis ; ce goût n’est peut-être pas partagé par tous, et pourtant : on retrouve les amis, les frères ou les sœurs, de nouvelles activités, une nouvelle énergie et toute une semaine ou une nouvelle année devant soi pour réaliser de nouvelles choses, en servant l’Eternel.
Alors, merci pour la rentrée, merci pour l’année passée, et merci plus encore pour l’année à venir.
                .
Et je voudrais profiter de l’occasion pour dire, ou transmettre, quelque chose qu’il ne faudrait surtout pas que nous oubliions, quelque chose de tout à fait essentiel.
C’est que lorsque Jésus dit « Vous êtes le sel de la terre, et la lumière du monde », c’est à nous, à vous, qu’il s’adresse. C’est bien nous qui sommes concernés, visés. Et c’est cela que je voudrais transmettre : c’est vous le sel et la lumière du monde, tout simplement. Oui nous, communauté de Pentemont-Luxembourg, et membres de ses Conseils. Pas nous tout seuls. Mais nous quand même. On n’aime pas trop s’entendre dire cela, d’abord parce qu’on n’est pas si prétentieux, et surtout parce qu’on pressent qu’il y a là un piège, une responsabilité bien trop lourde pour ce que nous sommes…
Mais nous ne mesurons sans doute pas assez combien nous sommes riches. Souvent riches culturellement, matériellement, socialement, certes, mais riches bien plus encore : riches d’avoir entendu que Dieu nous accueille, que le pardon est possible, la fraternité est possible, et qu’il y a un avenir pour chacun de nous. Riches de savoir que Dieu est amour, et donc que quand nous nageons à contre-courant, c’est nous qui avons raison, que l’amitié est finalement plus forte que l’argent, la tendresse plus puissante que la puissance, la fidélité plus heureuse que la conquête, la générosité infiniment plus solide que tous les succès. Riches de savoir que la vie traverse la croix, et que la grâce relève les victimes, les blessures, les échecs, les ratés et les déceptions, pour recréer de la vie au milieu des pesanteurs et des découragements. Riches de pouvoir rencontrer, au plus profond de soi, le Père, son pardon, son amour, sa confiance.

Oui, mais voilà. Nous, sel de la terre, lumière du monde, pourquoi pas, nous pouvons être heureux de l’entendre et peut-être prêts à le croire, mais nous aimerions en être tout à fait convaincus, sûrs d’être à la hauteur, et surtout savoir comment l’être vraiment…
Alors  jetons un coup d’œil à cet épisode de la veuve au Temple.
Jésus est entré dans Jérusalem, ce sera la dernière fois. Dans deux jours, il sera arrêté, dans trois il sera mort. Il le sait. Alors il va à l’essentiel, il voit ce qui est essentiel. Il s’est assis dans le Temple, près des troncs, où ceux qui le veulent jettent de l’argent pour finir la reconstruction du Temple. Et il regarde. Beaucoup de riches donnent beaucoup. Et cela se voit. De moins fortunés donnent moins, mais donnent quand même. Arrive cette malheureuse veuve, aux franges de la mendicité, précise le texte grec. Et elle donne… rien. Quelques centimes. Elle n’a vraiment pas l’air d’être la lumière du monde.
Pourtant c’est à ce moment-là que Jésus fait approcher ses disciples, pour leur dire, non pas comme nous le ferions que chacun doit donner, comme cette malheureuse, ce qu’il peut, peu importe le montant ; mais que cette femme a donné beaucoup plus que les sommes importantes données par ces quelques riches. Beaucoup plus, parce que les riches, dont nous sommes à peu près tous ici, ne donneront toujours que de ce qui ne leur est pas absolument nécessaire. En ce qui me concerne, même quand j’essaie d’être un peu généreux, comme ça, en fin d’année, je sais bien que je donne de ce qui me reste, quand j’ai payé tout ce qui devait l’être. Je ne donne pas de mon absolu nécessaire. Elle oui. Et là, les mots de Jésus, rendus en grec, sont très forts : “Elle a pris à partir de sa misère et de son manque, pour donner tout ce qu’elle avait, sa vie même”.
Et soudain, tout se trouble. Il ne s’agit plus simplement d’argent. Ce qu’elle donne, ce n’est pas son superflu, c’est sa misère, son manque, sa souffrance, sa vie. C’est cela qu’elle donne, pour aider à construire le Temple de Dieu. C’est cela son essentiel. Alors oui, nous nous troublons. Quel est cet essentiel que nous devons donner ? Ce n’est pas que notre argent. Nous en donnons ailleurs, nous en donnons à l’Eglise, et parfois beaucoup, et nous avons bien raison, parce que l’Eglise en a besoin, et ailleurs aussi on en a besoin.
Mais de quel essentiel nous privons-nous, pour le donner à l’Eglise, à l’Evangile ou ailleurs ? Sera-ce du temps, de l’énergie, des risques, de l’enthousiasme ; mieux, de la fraternité, encore plus de fraternité que nous croyons en posséder et pouvoir en donner ? Sera-ce encore plus de fidélité que nous pensons pouvoir en vivre et en offrir ?
Mais peut-être que notre essentiel va encore plus loin, encore plus profond ? Pourrions-nous même donner, comme la veuve, de notre misère, de notre manque et de notre souffrance, pourrions-nous offrir de notre peine et de notre frustration, de notre fatigue et de nos désillusions ? Offrir de notre propre vide ? Mais oui ! Bien sûr, car c’est cela que Dieu nous demande ! Parce qu’Il sait que c’est cela qui nous habite au plus profond, que c’est cela qui est notre vie, qui nous mène et qui en même temps nous pousse à recommencer.
Il sait que c’est cela que nous pouvons lui offrir : notre misère et notre manque, que c’est la seule chose que nous pouvons lui offrir gratuitement, parce que sans espoir de contrepartie mais sans risque de jugement, et que c’est avec cela qu’Il construit son Temple et son Règne. Oui, avec cela. Parce qu’Il les recueille et que son amour inouï, au-delà de toutes nos contradictions, les transforme en force.

Pourquoi sommes-nous, comme la veuve, le sel de la terre et la lumière du monde ? Pas à cause de notre catégorie socioculturelle, de notre richesse, notre intelligence ni même notre générosité ou notre engagement, mais parce que nous nous sommes, ici, reconnus paumés et mendiants, que nous offrons à Dieu notre misère et le fond de notre vie, et que Lui, à notre stupéfaction, fait de nous des êtres lumineux, rayonnants, offerts ; richesses pour ce monde, son sel.
La richesse que Dieu nous demande, c’est d’être en manque de lui. L’essentiel qu’Il nous demande d’offrir, c’est notre besoin de lui, en sorte que nous-mêmes recevions ce qui nous manque, ce Dieu dont nous sommes en manque. Et lui se chargera de faire de nous la Lumière du monde. Il le fait déjà.
Voilà comment vous serez de superbes Conseillers presbytéraux, de superbes responsables de l’Entraide, voilà comment nous serons tous de superbes enfants de Dieu. Vous, Conseillers, avez été élus, et cette élection est deux fois un appel. Appel à donner de votre essentiel, c’est-à-dire  de votre misère et de votre manque de Dieu. Et appel à servir. C’est Dieu lui-même qui vous appelle, qui a appelé chacun et chacune et qui vous donnera sa propre force pour faire et pour tenir. Toute cette communauté, aujourd’hui rassemblée, le sait, compte sur vous, vous fait donc confiance et s’engage à vous soutenir. Alors laissons éclater notre joie : c’est bien notre misère et notre manque que, comme pour la veuve, Dieu transforme en sel de la terre et lumière du monde !

Amen

 

Juin 2010
Transgressez !
1 Samuel 21 :3-7
Marc 2 :23-27
Mathieu 12 :9-14
Lévitique 25 :8-11a et 35-38

Il y a deux jours se fêtait le 70ème anniversaire d’une belle transgression, l’appel du 18 Juin 40, qui appelait  lui-même à d’autres courageuses transgressions.

Et ce sera bientôt le grand sabbat de l’été. A priori aucun rapport entre les deux… Pourtant, on trouve dans la Bible des semaines de jeûne et de repos, et bien sûr le sabbat, jour du Seigneur, mais aussi des transgressions. Et on y trouve l’étrange loi du Jubilé, où tous les cinquante ans, toutes les dettes sont remises, les esclaves libérés, les propriétés vendues rendues, car la terre n’appartient qu’à Dieu. Tout ce qui fonde un ordre social et économique est ainsi bousculé, sens dessus dessous.

Mais alors s’il y avait plus que du repos, dans le sabbat ? S’il s’y trouvait de la rupture, et même du bouleversement avec le Jubilé, voire de la transgression ?

 

En ce temps-là, David n’est déjà plus le jeune berger, à la fois innocent, fanfaron et totalement confiant en son Dieu ; mais il n’est pas encore le grand roi David. Goliath est mort, David a épousé Mikal, fille du roi Saül, mais ce dernier, rejeté par Dieu, jaloux et devenu fou, veut le tuer. Alors David fuit, avec quelques compagnons, poursuivi par les troupes de Saül. Arrivé dans une petite ville, épuisé, il demande du pain au prêtre local. Qui n’en possède que du consacré — un peu comme des hosties dans une Eglise catholique, mais en plus nourrissant. David le lui demande quand même, et le prêtre lui donne ces pains consacrés, exclusivement réservés au Seigneur.

Transgression ! Parce que ces hommes ont faim, et qu’ils sont pieux. Mais le prêtre le paiera de sa vie.

Dix siècles plus tard, un autre homme et ses compagnons, fatigués, ont également faim. Cette fois, ils ne fuient pas un roi paranoïaque, mais parcourent Israël pour annoncer l’amour de Dieu. C’est un jour de sabbat. Ils traversent un champ de blé mûr, et les disciples de Jésus en arrachent des épis pour se nourrir.  Mais des gens très bien, des Pharisiens, sont témoins et gravement choqués. Non par la rapine, mais par ce ‘’travail” accompli un jour de sabbat, et ils reprochent à Jésus de ne pas mieux surveiller ses compagnons.

Transgression donc, à nouveau. Mais Jésus répond en donnant l’exemple de David et des pains consacrés : le sabbat est fait pour l’homme, et non l’inverse.

Le même jour semble-t-il, ce qui correspondrait bien à l’humour provocateur de Jésus et à celui des Evangélistes, Jésus entre dans la synagogue locale et y voit un homme dont la main est paralysée. C’est donc sabbat. Jésus ne fait rien, mais interpelle les religieux présents : ‘’A-t-on le droit de guérir  un jour de sabbat ?” Silence gêné. Alors, en les regardant un par un, Jésus interroge : ‘’Lequel d’entre vous, si son mouton tombe dans un trou le jour du sabbat, ne va-t-il pas l’en sortir ? Et Dieu, Lui, n’aurait pas le droit d’y guérir l’un de ses enfants ?” Et Jésus guérit la main paralysée.

Transgression encore. Et les Pharisiens décident de faire mourir Jésus. Comme quoi la transgression est risquée, mais n’est pas synonyme de péché, ce serait même parfois au contraire la non-transgression qui serait un péché...

 

Toujours est-il qu’avec ces exemples le sabbat devient beaucoup plus qu’un repos, il prend les couleurs de possibles transgressions. Et cela pourrait donner des couleurs à notre été !

Le grand sabbat de l’été est déjà par lui-même une transgression, une vaste rupture : avec le rythme de l’année, la charge et le stress du travail, si possible d’avec nos valises de soucis ou d’obligations sociales. Ce qui va parfois jusqu’à transgresser quelques conventions communes, celles de l’habillement, par exemple, au risque de transgresser les codes de la pudeur ou du ridicule... Mais ces ruptures nous permettent d’être quelqu’un d’autre, obéissant à d’autres lois. Comme pendant le sabbat.

Mais, comme le sabbat, cette rupture peut permettre aussi de rentrer en soi-même, de réfléchir, de lire autre chose, de prendre du temps et du recul, seul ou peut-être à deux, et de poser des questions à sa vie. Parfois la questionner si fort que des décisions fortes se prennent. N’a-t-on pas vu des hommes et des femmes choisir, au mitan de leur vie professionnelle, de se réorienter vers une vocation pastorale – par exemple ?

 

Mais le grand sabbat de l’été peut aussi être l’occasion de vraies transgressions, petites et grandes. Des transgressions qui, si l’on en croit celle de David citée par Jésus, puis de Jésus lui-même, pourraient s’avérer parfaitement positives et souhaitables.

Je vous en propose trois types, de natures différentes, qui montent en gamme.

 

D’abord, les petites quotidiennes. Un de nos amis, qui a beaucoup réfléchi et beaucoup lu, aime dire que c’est une question d’hygiène mentale, voire sociale : il est nécessaire d’effectuer une transgression par jour, d’un ordre ou d’un autre. Pour éviter de s’enkyster ou se rigidifier dans un conformisme moral, pour éviter aussi que la vie sociale ne s’ankylose ou se rigidifie ; pour garder en soi et dans sa vie de la fluidité, du jeu, de la souplesse. S’autoriser chaque jour une transgression à l’égard du conformisme, de sa propre timidité, de telle ou telle règle ou convention : de petites transgressions de vocabulaire, de gestes ou de comportement, mais dont je ne peux pas donner d’exemple, d’abord parce que je me ferais tirer l’oreille à l’issue du culte, mais surtout parce que cela semblerait autoriser ce qui n’a pas à l’être... Sinon, d’ailleurs, ce ne serait plus des transgressions.

Un critère quand même ? Certes ! Que cela soit drôle, ou utile, ou que cela nous fasse du bien, mais qu’en aucun cas cela ne puisse nuire à quiconque. Ce qui exclut bien évidemment toute transgression au code de la route, ou à nos fidélités… Mais sous cette réserve, alors, oui, une petite transgression par jour, c’est bon pour la santé ! Y compris la santé spirituelle, pour nous souvenir que nous restons pécheurs, et nous épargner de nous croire justes et bons par nous-mêmes, et non par la seule décision de Dieu.

 

Mais on peut monter en gamme dans la transgression.

David, puis Jésus, transgressent ouvertement et consciemment la loi religieuse de leur temps, et ils la transgressent dans ce qu’elle prétend le plus sacré : les offrandes à Dieu, le sabbat. Mais la loi religieuse se trompe : beaucoup plus importants que les rituels sacrés ou les lois religieuses les plus spirituellement accomplies, comme le sabbat, sont les êtres humains, parce qu’eux seuls sont réellement la présence de Dieu parmi nous. Rien n’est sacré, si ce n’est le visage d’autrui, parce qu’il abrite le visage de Dieu. C’est ce qu’affirmait la Genèse, c’est ce qu’a signifié l’incarnation de Dieu en Jésus Christ.

C’est pour cela que David s’autorise à manger et partager les pains consacrés avec ses compagnons ; c’est pour cela que Jésus laisse ses disciples glaner le blé mur et que lui-même guérit l’homme à la main paralysée le jour du sabbat. C’est pour cela que, enfant, Jésus a désobéi à ses parents, pour s’occuper, expliquera-t-il, des ‘’affaires de son père”. C’est pour cela que les premiers apôtres défient les autorités du Temple de Jérusalem.

Or, parfois, nous pouvons être conduits à transgresser, jadis une loi religieuse, aujourd’hui une loi civile, une règle morale ou une autorité, par obéissance à plus important encore, à ce que nous croyons être une exigence venue d’encore plus haut. C’est le dilemme de l’aumônier de prison auquel un détenu demande de sortir un courrier sans passer par  la censure ; c’est le dilemme de certains militants écologistes très engagés ; c’est le dilemme de notre propre Entraide, quand elle s’interroge sur jusqu’où aider des immigrés sans papiers.

Quand cela doit nous arriver, pour se déterminer dans ces zones devenues incertaines, je proposerai trois critères, trois repères :

° D’abord, que notre décision soit nette de tout intérêt personnel. Que la transgression envisagée ne soit en rien à notre avantage. C’est évident.

° En revanche, qu’elle vise un bien incontestable pour autrui, sans pour autant nuire à un ou des tiers. En tous domaines, là se situe l’ultime et central critère, il s’appelle ‘’Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu de tout ton cœur et ta pensée, et tu aimeras ton prochain comme toi-même”

° Enfin, la transparence et la clarté de notre décision : être capable et prêt à en rendre compte sans trouble à qui nous le demanderait.

Nous avons la chance de vivre dans un Etat démocratique et de droit, et la plupart des autorités auxquelles nous sommes soumis, dans la vie professionnelle ou sociale, respectent généralement le droit et les personnes. Mais on peut penser, hier ou avant-hier, bien sûr aux huguenots résistants aux dragons du roi, mais, plus près de nous, à ceux qui ont rejoint De Gaule à Londres, aux appelés qui, en Algérie, refusaient de pratiquer la torture, ou à certaines militantes du Planning familial avant que l’avortement ne soit autorisé en France.

Ils, elles étaient, pas toujours mais souvent, protestants, et transgressaient.

Alors, quand ces trois critères : net de tout intérêt personnel, visant un bien incontestable sans nuire à autrui, prêt à rendre compte, sont assurés, alors on peut se mettre à genoux, pour demander à Dieu sa lumière, puis sa force et son aide, pour décider et agir.

 

Mais montons une dernière fois en gamme dans la transgression, et revenons au Jubilé de la Bible.

Cette fameuse année de total sabbat, tous les cinquante ans, où toutes les dettes sont remises, les esclaves libérés et les propriétés rendues. Sans doute cela n’a-t-il jamais été mis en pratique et est resté une sorte de rêve, d’utopie, d’idéal social à atteindre. Mais peut-être cela a-t-il suscité de beaux gestes de vraie générosité, dans l’histoire d’Israël, et participé à la construction de sa spiritualité.

Et cela suggère une transgression : une transgression magnifique des contraintes et des fatalités économiques et sociales, un peu comme les anciennes fêtes des fous ou les carnavals, mais où la générosité remplacerait l’abandon des règles sociales ou morales.

Alors, pourquoi pas nous ? Pourquoi, puisqu’il est permis de faire du bien pendant le sabbat, ne pas profiter de l’été ou de la rentrée pour transgresser nos prudences, nos grises habitudes, nos très raisonnables sagesses, pour d’impossibles gestes, de magnifiques générosités, des pardons familiaux, des réconciliations, des engagements ? Des gestes et des générosités qui changent d’échelle, qui surprennent et qui marquent ; des pardons et des réconciliations qui changent le cours des vies ; des décisions magnifiques qui inondent l’année à venir et votre vie de soleil ; des transgressions magnifiques des routines et des peurs, qui vous rendent libres et heureux.

 

Et vous savez, des décisions si magnifiques qu’elles peuvent se reproduire, même quand ce n’est plus l’été…

Sans inquiétude : comme le précise le Lévitique à propos du Jubilé :

« Mettez en pratique mes paroles et prenez bien soin de les observer, alors vous habiterez en sécurité dans ce pays. La terre donnera des récoltes assez abondantes pour vous nourrir et vous pourrez vivre sans souci… »

Ce que Jésus résume mieux encore :

« Celui qui veut sauver sa vie, la perdra. Mais celui qui perdra sa vie à cause de moi la sauvera. »

 

Alors bon été et bonne rentrée, de petites et de magnifiques transgressions !

 

Amen

 

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Juin 2010
Reconnaissance
Genèse 14 : 18-20
Luc  9 : 10-17
I Thessaloniciens 5 : 16-18

Avez-vous déjà remarqué que le simple fait de dire merci peut changer le monde alentour ? Peut, non seulement nous changer nous-mêmes, peut, non seulement asseoir  de bonnes relations avec ceux qui nous entourent, mais réellement changer notre environnement ?

La Bible en donne deux exemples :

Premier exemple : Genèse 14 : 18-20. On ne sait pas très bien qui est Melchisédech, ce roi-prêtre légendaire dont le nom signifie ‘’Roi de Justice”, qui en plus régnait sur Salem, c’est-à-dire ‘’Paix” et auquel un psaume fait une brève allusion, reprise et développée dans l’Epître aux Hébreux. Mais dans ce passage de la Genèse, qui clôt un récit de razzia et de contre-razzia dont Abraham sort vainqueur, on peut remarquer quatre choses :

-       D’abord qu’on y partage le pain et le vin. Tiens, le pain et le vin… ;
-       Ensuite qu’Abram y arrive en vainqueur et en bienfaiteur, et que Melchisédech, qui est son obligé, le bénit ;
-       Mais que c’est pourtant Abram qui offre la dîme, une offrande, à son obligé ;
-       Enfin que les relations de hiérarchie, de domination ou de dettes sont chamboulées, au profit de remerciements réciproques et solennels. Melchisédech a reçu quelque chose d’inespéré.

Mais de son côté, au sortir de l’épisode, Abram a acquis un statut inespéré dans le pays où il n’est qu’un immigré, et aussitôt Dieu lui confirme sa fabuleuse promesse et la scelle par une alliance en bonne et due forme. Le remerciement réciproque a ouvert un statut à Abram l’immigré, et confirmé la surabondance de la promesse.

 

Deuxième exemple : Luc  9 : 10-17

Dans le récit de la multiplication des pains, c’est encore plus frappant. Cette fois il s’agit de pain et de poisson, comme à la pêche miraculeuse. Ils sont là, cinq mille hommes et femmes, dans cette campagne aride, alors que la nuit s’approche. Les renvoyer chez eux, afin que chacun de débrouille ? Non, répond Jésus : ‘’Donnez-leur vous-mêmes à manger”. Il récupère cinq pains et deux poissons, et… il prie, pour remercier. Que se passe-t-il ensuite ? On partage ces pains et ces poissons, et il y en a assez pour les cinq mille. Jésus a dit merci, et a aussitôt pu partager une nourriture que tous croyaient ne pas exister. Or elle est là, disponible, jusque-là invisible, mais finalement surabondante : on en remporte même douze paniers.

Tous ont reçu quelque chose d’inespéré.

 

Autrement dit, remercier, rendre grâce, produit quelque chose, change réellement  le monde alentour, rend visible ce qu’on ne soupçonnait pas, ou ne voulait pas voir, et permet de le partager. Et j’y vois un formidable éloge et une formidable incitation au don, à la confiance, à la gratuité. C’est cette gratuité-là qu’on ne discerne souvent plus, et que je voudrais rendre à nos yeux aujourd’hui.

On entend souvent dire que rien n’est gratuit, que finalement tout est intéressé, que même inconsciemment, on attend toujours un retour y compris du geste le plus désintéressé, y compris même de l’amour supposé gratuit par excellence…

On en fait même une théorie économique : seul l’intérêt  personnel serait le vrai moteur de l’économie, et l’addition des intérêts personnels assurerait la meilleure et la plus efficace des économies. Sottises. Comme si une économie dont seul l’intérêt personnel serait le moteur n’irait pas immédiatement, on le voit bien, jusqu’au chaos, l’implosion et la violence. Comme si toute économie n’avait pas pour premier fondement la confiance, à commencer par la confiance en la parole donnée ou le contrat signé ; la fiabilité de l’ensemble reposant sur la fiabilité de chacun.

Or la confiance est un don gratuit fait à autrui. Bien sûr, notre confiance et tous nos gestes, même les plus gratuits, produisent un retour ; bien sûr, il est vrai que quand on donne et quand on aime on reçoit toujours en retour, ne serait-ce qu’une satisfaction morale, une bonne conscience ou une image de soi, et le sentiment d’avoir discrètement aidé le monde à tourner.

C’est vrai. Mais c’est dérisoire. Et finalement négligeable. Parce qu’en vérité tout est grâce. La vérité, c’est que ce qui porte le monde, c’est au contraire la gratuité. Et nous entendons évidemment ‘’grâce” dans gratuité.

 

C’est la gratuité qui nous enveloppe et nous porte tous, tout simplement parce que nous sommes nés, et que nous avons survécu.

Nous avons reçu la vie, cet infini de la vie, et n’y sommes ni n’y pouvons rien. Nous avons reçu la vie, cette inouïe improbabilité que je sois vivant, moi, unique et reconnaissant, avec tout ce qui constitue un être humain, d’intelligence, de cœur, de force et de devenir ; cette inouïe improbabilité que tu sois vivant, toi, unique et reconnaissant ou reconnaissante, avec tout ce qui constitue un être humain, d’intelligence, de cœur, de force et de devenir

Nous avons reçu de grandir, et la plupart d’entre nous de passer quinze ou vingt ans à recevoir gratuitement nourriture, vie, santé, éducation, savoir, sécurité, affection, amour, sollicitude, organisation sociale d’une incroyable sophistication. Et tout l’héritage d’un million d’années d’humanité.  

Nous avons reçu de pouvoir vivre tout ce temps, celui de devenir adulte, gratuitement, absolument gratuitement. Sans même en prendre conscience, avant de pouvoir saisir notre vie et commencer de la maîtriser, d’y décider, de l’orienter, et à notre tour de pouvoir donner et rendre un peu de ce que nous avons reçu, de pouvoir participer à ce monde et cette humanité. Qui permettent à leur tour de donner la vie, d’accueillir et de faire grandir d’autres hommes et d’autres femmes.

Et même alors, même lorsque j’agis, que je crée et que je rends, même alors c’est la gratuité qui règne.  Déjà par exemple, quand je donne la vie : quand naît notre enfant, que fais-je ? Je dis merci. Je ne peux que rendre grâce et m’émerveiller. Car qu’avons-nous fait pour cela ? Nous avons accompagné, rien de plus, l’incroyable cadeau qui nous était fait. Le plus souvent nous ne savons même pas quand nous le concevons, alors de quoi se réclamer ? Tu as reçu, c’est tout, et quand ton enfant est né, même si tu l’as voulu, je te souhaite de l’avoir reçu comme un miracle !

Et s’il a grandi, c’est bien sûr que tu l’y as aidé, tu as veillé, travaillé, l’as entouré, protégé, mais – même s’il a été difficile, et odieux à l’adolescence, même s’il t’en veut aujourd’hui – il t’a rendu infiniment plus que ce que tu pensais lui donner ; et tu lui as donné infiniment plus que ce que tu pensais lui donner. Et tu t’es émerveillé qu’il grandisse de lui-même, t’aime, que son intelligence se développe, que sa capacité à agir à son tour dans le monde devienne réalité…

Et lorsque toi-même agis sur le monde, lui permettant ainsi d’accueillir de nouvelles vies, de créer de la richesse, de la sécurité et même de la beauté, et mieux encore de la solidarité, de l’amitié ou de l’amour, tu ne te l’attribues pas, tu t’émerveilles de voir tout cela exister. Tu t’indignes quand cela ne fonctionne pas mieux, avec tant de violences et d’inégalités, mais tu continues, toi et tes semblables, de tenir ta place pour que le monde tourne, si possible plus rond. Et quand tu y réfléchis, tu t’émerveilles, tu t’émerveilles encore, et tu dis merci.

 

Bien sûr qu’en tout cela tu reçois aussi, et c’est tant mieux. Tu es payé en sécurité, en argent, en confort, en respect, en amitié, et même en bonne conscience. Mais tout cela n’est rien, c’est dérisoire, un peu d’écume, du vent. La réalité, c’est que tu donnes infiniment et gratuitement au monde, aux tiens et à la vie ; mais que tu reçois infiniment, et infiniment plus, et gratuitement, de la vie, du monde et des tiens.

Oui, le monde est grâce. La vie est grâce. Et vous voyez bien que je ne parle que de Dieu ! Qui lui-même s’est révélé en donnant tout, sans condition, son amour total et la vie de son fils. Ce qui porte le monde, c’est bien, depuis l’origine, le don de Dieu : sa création initiale, son amour révélé en Jésus-Christ, son Esprit qui appelle l’humanité. Nous sommes redevables à l’infini de cette gratuité.

 

Alors, le matin, chaque matin, chaque merveilleux matin qui te donne une nouvelle chance, ou plutôt mille chances d’exister, de vivre, de rencontrer, d’agir, de découvrir, d’aimer, d’être aimé, d’être utile et donc de remercier ; chaque nouveau matin qui te donne, tout simplement d’exister… commence, malgré ta lassitude peut être, par dire merci. D’être là, de vivre, et de disposer de cette journée, de tous les mots qui s’y échangeront, de tous les gestes qui s’y produiront, de toutes les respirations que tu y feras, de tout ce que tu y donneras et recevras sans pouvoir le compter. Ce faisant, tu transformeras le monde. Tu le transformeras à tes yeux, et tu lui permettras de ressembler à ce qu’il est : une grâce, un cadeau.

Et cela, même si ta vie est rude. Même si à la loterie de la vie, tu n’as pas ou tu n’as plus tiré un bon numéro. Même alors il t’est offert de pouvoir dire merci, tu le sais. Je n’oserais pas l’affirmer si je ne voyais pas dans cette communauté-ci tel ou telle paroissien ou paroissienne souffrant chaque jour dans son corps, ou victime d’une difficulté à vivre, ou touché par une vieillesse invalidante, ou par la perte d’un très proche, ou confronté à la dureté de sa situation ; et que je ne les voyais pas continuer  pourtant de vivre pour donner, sans jamais se décourager ni se détourner d’une vie tournée vers le don, la gratuité, vers autrui, vers la grâce.

Ils sont, elles sont une grâce en eux-mêmes. Ils, elles sont par leur vie même une parole qui dit la grâce, la gratuité, l’infini don de Dieu, qui englobe et porte toute l’humanité et toutes nos vies.

 

Melchisédech et Abram avaient raison de dire merci ; Jésus sait qu’en disant déjà merci, c’est le miracle du partage qui va se produire. Et il nous invite à dire merci et à partager à notre tour, aujourd’hui, maintenant. Parce qu’il sait, annonce et promet qu’il y a un lien direct entre remercier et partager, que quand on dit merci, on est prêt à partager. Et c’est pour cela que remercier peut changer le monde alentour.

 

Alors, maintenant, nous n’avons rien de mieux ni de plus urgent à faire que de continuer de dire merci et de partager. ‘’Soyez toujours joyeux, dit Paul, priez sans cesse et rendez grâce en toutes choses”.

Non pas chercher notre bonheur, ni notre réussite, ni notre salut ¬¬ — nous sommes déjà sauvés, déjà pardonnés — mais nous occuper du bonheur des autres, du salut des autres, de la grâce offerte et à offrir à toute l’humanité.

Offrir la dîme au Seigneur, partager le pain et les poissons, le pain et le vin.

 

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Mars 2010
Rameaux : nos déceptions
Matthieu 21 : 1-11
2 Corinthiens 3: 12;16-18

Aujourd’hui, pour tous les Chrétiens c’est le dimanche des Rameaux.
Le jour du grand malentendu. Apparemment une fête. En réalité un immense quiproquo.

Jésus, le fils d’un charpentier du petit village de Nazareth, depuis trois ans parcourt Israël et les contrées voisines en annonçant le pardon de Dieu, son amour, la proximité de son règne, déjà tangible à travers les guérisons, le pain multiplié et les miracles qu’il opère. Ce jour-là, Jésus entre triomphalement dans Jérusalem, juché sur  un âne, selon la tradition des rois d’Israël, entouré des vivats d’une foule joyeuse, confiante et enthousiaste, qui coupe et dépose des rameaux sous les sabots de son âne, pour lui faire un chemin royal…
Entrée du Messie tant attendu dans la ville de David, occupée par les Romains ? Avènement d’un nouveau roi, envoyé par Dieu lui-même, pour instaurer le règne de Dieu, la paix, la justice, la fraternité, le bonheur sur terre ?
Non, malentendu. Cinq jours plus tard, Jésus sera mort, rejeté par cette foule en liesse et abandonné de ses plus proches.

Que se passe-t-il donc à Jérusalem, ce dimanche des Rameaux ? Il y a ce marginal, cet illuminé, charpentier de province là-bas en Galilée, qui parle si bien des choses de Dieu, qui a tellement de tendresse et de sagesse dans les yeux, qui fait naître en chacun, à son cœur défendant, tellement d’espoir un peu fou ; qui, dit-on, a guéri tant de malades et même paraît-il, ressuscité quelques morts ; qui dit-on a déjà des milliers de disciples qui le suivent et se préparent au nouveau règne de David et de Dieu ; qui est si libre vis-à-vis des conventions et des autorités, toujours bienveillant envers les petits ou les méprisés, mais intraitable avec les pleins d’eux-mêmes ; qui est si sûr de sa foi et si totalement dédié à sa cause, sans aucune peur ni réserve ; si aimant dans son contact avec tous et avec la foi d’Israël…
Tellement qu’on ne peut qu’y croire, espérer, s’y donner et attendre le règne de Dieu. On attend tout, et on lui donne tout, son espoir, son enthousiasme, sa confiance, et tous sont là, au bord du chemin, pour l’acclamer et se dire, chacun en secret « et si c’était vrai ? Et si c’était maintenant ? Et si… ça arrivait vraiment ?”
Et bien sûr ce n’est pas ça. Quatre jours plus tard, ils l’auront tous abandonné, cinq jours plus tard, il sera mort. Et lui n’aura pas tenu ses promesses, non plus…
Déception.
Malentendu, surtout.

En songeant à cet épisode et à l’actualité, j’étais tenté de faire un parallèle avec une élection politique. Au soir d’une élection, un nouveau ou une nouvelle Président(e) de la République, Président(e) de région, Maire, est élu. Tous ses partisans sont heureux, joyeux, confiants, enthousiastes. Lui, ou elle, aussi. Mais il ou elle, sait. Sait déjà qu’il ne pourra pas tout faire, tout tenir, tout réussir, que la réalité et les évènements seront souvent plus forts que sa volonté et tous ses efforts ; qu’il décevra, parce que les choses seront forcément différentes et plus difficiles qu’on ne l’a espéré et pourtant calculé. C’est, comme toujours et partout, l’ingratitude de la responsabilité, l’ingratitude de l’action.
De même pour Jésus. Qui, à ce moment-là, pouvait apparaître lui aussi comme un personnage politique, redouté des Romains et des prêtres de Jérusalem. Mais ce jour-là, aux Rameaux, tous y croient, joyeusement et avec confiance. Sauf un. Celui qu’on acclame. Lui aussi, il sait. Il sait que dans quelques jours tous ceux-là l’abandonneront, et qu’il sera mort. Il sait que tous ceux-là se trompent, qu’il y a maldonne, malentendu, illusion. Il sait quel est et quel sera son vrai chemin.
Ils attendent un Dieu tout puissant, un sauveur providentiel, un Messie politique, un guérisseur, un magicien, un Dieu qui installerait d’un coup et sans effort la justice et la fraternité, le bonheur, la droiture et la fidélité, le Royaume de Dieu.
Mais Lui, ce qu’il est venu annoncer, c’est autre chose, c’est l’amour et le pardon de Dieu, sa promesse mais aussi son appel : changez vos cœurs, changez vos regards, changez vos comportements et le monde changera autour de vous. La justice, la fraternité et le bonheur sont bien là, tout près de vous, mais… dans vos mains à vous.
Déception inévitable pour toute cette foule qui attend quelque chose de magique.
Déception pour Jésus, qui attendait et espérait de nous les humains, et comprend que nous n’avons pas compris.

Avons-nous tellement changé depuis ?
Pas sûr. Un jour sans doute, beaucoup d’entre nous avons sauté dans la foi, avec confiance et enthousiasme, convaincus que plus rien ne serait comme avant, que tout allait changer, que la puissance de Dieu allait tout changer dans notre vie, dès aujourd’hui, et que nous allions vivre l’amour de Dieu, la fraternité et l’accueil d’une communauté croyante. Et nous étions prêts à tout donner. Et nous avons plongé dans la prière, avec confiance et enthousiasme, et nous en avons tout attendu :
Le bonheur du dialogue avec Dieu,
L’émerveillement de notre intimité avec le Seigneur,
La reconnaissance infinie pour tout ce qu’il donne, sa tendresse, ses dons, la foi, et l’attente de tous ces dons à venir
La prière qui sera entendue, puisque nous sommes sincères, désintéressés et confiants, et que Lui a promis, et que Lui est fidèle,
Les guérisons qu’il va offrir autour de nous,
Les réconciliations, les portes ouvertes pour tant de situations sans issue…
Et l’on commence la prière et la vie de foi avec enthousiasme, en se réjouissant avec la communauté et en se disant en secret : “Il le fera, Il l’a promis ; et c’est tellement nécessaire…”
Et puis ce n’est pas tout à fait ça. C’est moins spectaculaire, ce n’est pas magique… Les réponses sont souvent muettes ou différentes, les guérisons restent rares, les réconciliations s’enlisent parfois, des situations demeurent sans issue…
Déception.

Mais ne te résous pas à la déception. Ce serait en rester à l’illusion et au malentendu de ce jour des Rameaux. Or, c’est autre chose qui t’est proposé, autre chose qu’une solution magique à toutes tes attentes. Parce que c’est sur toi et moi que Dieu parie, ce n’est pas notre environnement, c’est nous qu’Il veut changer en profondeur. Et pour toi aussi, comme pour Jésus, il s’agira d’un chemin, un vrai chemin dans la durée, une construction de toi-même dans la durée. La Bible te le promet : “C’est parce que nous avons une telle espérance, écrit Paul,  que nous sommes pleins d’assurance. Et c’est ainsi que nous sommes transformés de gloire en gloire ; pour devenir à l’image du Seigneur, car telle est l’œuvre accomplie par l’Esprit de Dieu”.  Devenir semblable au Seigneur, être métamorphosé à l’image du Christ !
Oui. C’est bien cela que dit Paul. Mais comme pour Jésus, il s’agit d’un chemin qui demande du temps, et parfois une croix à porter. Parce que celui qui vient à nous, ce n’est pas un Christ-roi, mais un christ en croix, révélant par sa souffrance qu’à travers le don de nous-mêmes, la souffrance est crucifiée ; qu’à travers l’obéissance, la nuit est traversée ; qu’à travers la prière, nous sommes transformés ; qu’à travers les siècles l’amour rejoint et épouse l’humanité.
Un Christ en croix, c’est-à-dire un Christ qui se donne et non un Christ qui gouverne. Un Christ qui, au-delà des illusions peut-être ou des malentendus des premiers jours, nous donne sa présence permanente au fond de nous, comme une compagne de chaque heure et de chaque instant, d’une fidélité absolue, dans la durée, présente dès qu’on entrouvre la porte… Une présence qui s’appelle l’Esprit de Dieu.

Une présence qui nous emplit, nous agrandit et métamorphose notre vie, qui transforme notre passage sur terre en sillon et en semence, et qui nous promet dans un chuchotement que oui, un jour, il y aura réparation, que l’amour triomphera et se nourrira du nôtre, donné en secret toute notre vie, pour le démultiplier et envahir la terre entière.
Et c’est ainsi que nous nous construisons, ou plutôt que nous sommes construits, et que nous devenons, chacun, de beaux êtres. Semblables au Seigneur, ose dire Paul. Mais à travers une lente maturation, un cheminement intérieur, une imprégnation de la volonté de Dieu en nous, de la logique de Dieu en nous, cette logique d’amour, de bienveillance, de pardon, de non-jugement ; cette logique de détachement vis-à-vis de nos biens, de nos convoitises, de nos prétentions, de nos peurs et de nos vanités ; cette logique de transformation de gloire en gloire dit Paul, mais on dirait plus sobrement en personnes qui donnent et se donnent naturellement, sans y penser ; en personnes qu’on estime, qu’on croit, qu’on remercie d’exister ; en personnes qui n’ont même pas conscience de leur qualité et du bien qu’elles apportent autour d’elles et au monde.
En personnes qui deviennent sans le savoir, imperceptiblement, les pinceaux de Dieu sur la terre, y dessinant entre ses mains une humanité nouvelle. Et qui, chemin faisant, découvrent que si : Dieu répond, le monde change autour d’elles et avec elles, des guérisons, des réconciliations et de nouveaux départs se produisent tout au long du chemin…

Voilà ce que représente la fête des Rameaux :
L’enthousiasme d’un commencement, avec sa part d’illusion ou de malentendu, pour promettre beaucoup plus : cet enthousiasme temporaire n’est encore rien, c’est juste l’étincelle de la lumière qui fera de nous, parfois à travers nos propres croix, des personnes lumineuses, à l’image du Seigneur, avant de submerger et d’envahir la création entière.
C’est Pâques qui le permet. Dimanche prochain.


 

Décembre 2009
Un Noël pas comme les autres
Isaïe 42 : 1-4
Luc 1 : 41-53 et 2 :15-20

Cette nuit, la naissance du Christ…

Nouvelle formidable ! Formidable à l’échelle de l’humanité et de l’histoire… et totalement inaperçue à l’époque. Aujourd’hui, passablement détournée de son sens, elle est devenue fête familiale au mieux, au pire fête commerciale et moment de grande solitude pour les sans famille.

Pourtant, cet événement inaperçu à l’origine s’est entre-temps installé dans l’histoire, et la fête de cette naissance a finalement supplanté en prestige cette autre fête qui devrait être centrale pour les chrétiens : Pâques, la résurrection. Mais si ces deux fêtes étaient un peu la même fête ?

Noël, c’est la naissance d’un enfant qui arrive à la vie, mais qui au terme de son parcours reviendra à la vie, ressuscitera. Comme à Pâques. Alors, Noël c’est un peu comme si le Christ ressuscitait à nouveau, recommençait à nouveau, pas seulement à Pâques mais aussi à Noël.

Pour l’illustrer, je voudrais vous raconter ce que j’ai vu il y a trois semaines. Pour moi, cela a été comme un Noël reçu en plein visage et en plein cœur. Un Noël sans sapin, sans bougie, loin des cadeaux, du foie gras, des dindes et des bûches, mais un Noël de résurrection.

Qu’ai-je donc vu, il y a trois semaines ? Certains se souviennent peut-être que notre fille Alix, qui fait un stage dans un Foyer d’Accueil du CASP , le Centre d’Action Sociale Protestant, avait annoncé un défilé de mode préparé et réalisé par d’anciens SDF, avec des vêtements et des matériaux de récupération – certains d’entre vous ont peut-être même donné de vieux vêtements ou des jeux pour cet improbable défilé, merci encore !

Alors je ne vous raconterai pas la robe de mariée en papier bulles, superbe ; ni la veste tout en ouate, un vêtement comme de la neige ; ni même les robes en emballages de plaques de chocolat ou en canettes de Coca, ou en bouchons plastiques, totalement bling bling ; mais je vous raconterai ce à quoi j’ai assisté et que je ne pensais pas possible. Cela s’appelait “Récupérons-les, récupérons-nous”.

Récupérons-les : les vieux vêtements, les vieux objets, les vieux matériaux, ils ne sont pas foutus, ils peuvent encore servir — et être beaux.

Récupérons-nous : les vieux, les estropiés et les boiteux de la vie, les cassés, les anciens drogués ou alcolos, ils ne sont pas foutus, ils peuvent encore servir — et même être beaux .

Et ce soir-là tout a commencé par un simple générique… Un écran noir au fond de la scène, au centre duquel apparaît un nom, auquel succède un deuxième, puis un autre, et un autre encore, parfois accompagné d’un surnom familier. Et soudain, le cœur est saisi, on comprend ce qui se passe. Nous sommes plus de deux cents à regarder. Et ces noms, quels sont-ils ? Ceux de SDF. De vaincus de la vie. De recalés de l’amour, du travail, de la maladie, de la dignité ; des oubliés, des transparents, des inexistants, des gênent-le-paysage. Et ce soir-là, ils voient leur nom, seul au centre de l’écran, regardé par 200 personnes à la fois, comme des vedettes. Oui, eux sont les vedettes ce jour-là.

La preuve : le film continue, et elles et eux sont présentés, avec leurs visages marqués, leurs corps fatigués, mais une présentation particulière pour chacun, pleine d’humour et de tendresse. Et déjà, eux desquels on détourne le regard dans la rue, on se sent leurs amis.

Après le générique, certains montent sur scène, hésitants, parfois mal assurés sur leurs jambes, et ils chantent, ou lisent des textes, terribles et beaux, qu’ils ont eux-mêmes écrits. Comme celui-ci, d’une ancienne droguée, ancienne à vendre, qui demande pourquoi on peut tomber de plus en plus bas jusqu’à devenir plus rien, et d’abord à ses propres yeux…

Comment fait-on pour tomber si bas, si bas ?

Comment fait-on pour devenir craintif, sursauter à la vue de policiers, se ratatiner quand quelqu’un lève la voix,

Comment et pourquoi a-t-on peur quand on n’a rien fait de répréhensible ?

Comment fait-on pour devenir veule, laide, échevelée, sale, lâche, méprisée quand on a été belle, mince, innocente, honnête, sincère, pudique, amoureuse, le cœur plein de tristesse, puis de joie, puis d’assurance, puis d’espoir, puis de projets, puis de confiance ?

Pourquoi la douleur a-t-elle engendré la laideur ? Au lieu de la dignité ? Au lieu de la compassion ? Au lieu de la tendresse pour les faibles, pour les innocents ?

Et puis est venu le défilé. Redouté. Redouté parce que des femmes et des hommes comme cela, cassés par la vie, cassés physiquement et moralement, qui jouent les mannequins en portant les vêtements de soirée qu’ils ont eux-mêmes crées avec des matériaux de récupération… Oui, on redoute !

Arrive la première, devant les 200 spectateurs, vieille, abîmée, fragile. Poussant son déambulateur. Oui, son déambulateur. Sans un sourire. Le regard et le visage tendus, fixés sur l’autre bout du tapis rouge, fixés sur cet escalier qui conduit à la scène et qu’on ne sait comment elle pourra le monter. Regard et visage tendus, concentrés, crispés par l’effort de chaque pas et par la volonté de tenir son rôle. Dans un vêtement inouï, fait de ballons multicolores, comme pour la porter…

D’abord, un silence incrédule, saisi, respectueux. Puis un tonnerre d’applaudissements et d’encouragements joyeux : ce ne sont pas les ballons qui la portent, mais les applaudissements et la fierté. Et elle qui ne cille pas, mais marche, marche, et qu’on aidera à se hisser sur la scène, la première… Déjà, la gorge est nouée.

Suivent des couples improbables, dansant sans trop de souplesse, mais dansant, heureux et souriants sous les projecteurs et les regards de tous, réelles et vraies vedettes du jour. Vedettes méritées, parce que ce sont elles et eux qui ont osé, qui ont fait, et qui osent encore ce soir-là.

Puis vient – était-ce la dernière ? pas tout à fait – une femme… laide. Tellement marquée et abîmée par la vie, le corps lourd et maladroit, tassé, incertain, comme effondré, le visage lourd et triste, sans plus le moindre charme, dans une parure totalement décalée… Mais à travers ce visage sans attrait, qui visiblement a enduré de tout, s’exprimait une telle sérénité toute simple, une telle évidence d’être là, et de pouvoir elle aussi, elle justement, défiler, être mieux qu’applaudie : être regardée, tenir sa place, exister, que cela n’avait rien de ridicule, ni d’inconvenant, ni de pitoyable, c’était admirable, simplement, et c’était juste.

Les amies de notre fille, qu’elle avait invitées et qui étaient derrière nous, de grandes jeunes femmes de 25 ans, élégantes, diplômées, bien insérées, pleuraient d’émotion, et n’étaient pas les seules dans la salle…

Enfin, l’apothéose ! Tout ce monde mélangé, mêlé aux animateurs, des SDF aux universitaires, tous ensemble serrés sur la scène à 50 ou 60, dansant joyeusement, avec ou sans talent, mais surtout sans complexe et sans réserve, devant une salle debout, applaudissant à tout rompre et dansant aussi au rythme des tambours, sans plus vouloir s’arrêter…

Des SDF devenus vedettes… C’est un miracle. C’est de l’impossible et de l’impensable devenus vrais.  Vedettes… d’un soir ? Non, ce sont eux qui ont voulu, longuement préparé, réalisé et vécu cette soirée. Ils sont redevenus acteurs. Et c’est toute leur vie qui s’en trouve transformée. Ils ne sont plus des pauvres, puisque ce sont eux qui créent et qui donnent.

Et cela, si ce n’est pas une nouvelle naissance, qu’est-ce ? Si ce n’est pas ce que promet Noël, qu’est-ce que Noël ? Car ici, on est bien loin des sapins, des bougies, des cadeaux, du foie gras et des bûches ; ici, nous sommes dans l’étable, rejetés de la société normale, comme Marie et Joseph. Mais c’est là que naît Jésus. Et c’est là, c’est ainsi que renaissent ces femmes et ces hommes. Oui, j’ai vu Noël ce soir-là. Vraiment Noël ! Ce n’était pas un conte.

« Il ne casse pas le roseau qui fléchit, il n’éteint pas la lampe qui faillit, mais il apporte le droit… » dit Isaïe ; « Il accomplit des œuvres puissantes, il met en déroute les orgueilleux et il donne une place aux humbles » chante Marie…

Cela ne nous interdit pas, demain, de fêter Noël en famille et avec des amis, autour d’un sapin, de jolis paquets et d’un bon repas.

Cela ne nous interdit pas non plus de partager, d’être généreux et d’avoir du respect pour ceux qui le méritent le plus, ceux d’en bas…

Mais surtout, cela devrait nous convaincre que Noël n’est pas un simple conte de Noël. Je ne sais pas quelle est, à chacune et chacun de vous, sa blessure cachée, sa souffrance, son regret ou son inquiétude, sa fêlure peut-être profonde, mais quand je vois une telle renaissance comme ce soir-là au CASP, je me dis que Noël existe, et que pour chacun, chacune de nous aussi, Noël est une promesse.

Je ne sais pas laquelle, mais une promesse de nouveau départ, de nouvelle naissance, de lendemain, et que la seule chose qui nous soit demandée pour cela, c’est de toujours garder confiance et être prêt à aimer.  

Oui, la promesse de Noël est pour toi, aussi.

 

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Juillet 2009
Mères porteuses
Genèse 16 : 1-10,
Matthieu 18 : 4-6
Matthieu 22 : 34-40

Vous en avez sans doute entendu parler : les Etats généraux de la bioéthique viennent de se terminer, en France, et un rapport sera présenté au Président de la République.

De son côté la Fédération Protestante de France a réuni un groupe de travail représentatif de ses diverses églises, des évangéliques aux Luthéro-réformés. Il vient de publier un avis sur ces sujets. D’un commun accord, il se prononce pour un rejet du “droit à l’enfant”, que ce soit pour les couples homosexuels, les célibataires, ou les mères porteuses ; il recommande d’encadrer strictement et de limiter les recherches sur l’embryon ; de prévenir toute tentation eugénique ; enfin de maintenir le refus de toute marchandisation du corps humain.

Sans reprendre tous ces thèmes, très difficiles et sur lesquels on peut avoir des avis différents, je vous propose ce matin de nous arrêter sur ce qui est peut-être la plus délicate et la moins consensuelle de ces questions : le droit à l’enfant, et plus précisément au travers des mères porteuses, ou gestation pour autrui.

Le Conseil d’Etat, par exemple, s’est déjà prononcé contre, en justifiant son avis par le souci de protéger tant les divers adultes concernés que l’enfant. Peut-on aussi donner un avis sur une telle question à partir de la Bible ? On peut en tout cas l’interroger, puisque des mères porteuses se trouvent dans la Bible, et pas n’importe lesquelles !

Abraham a reçu l’immense promesse : une descendance qu’on ne pourra compter, un pays, et de devenir bénédiction pour autrui.

Mais le temps passe, Abraham et son épouse Sarah n’ont toujours pas d’enfants, Sarah suppose que c’est elle-même qui est stérile. Alors, selon une coutume dans l’Orient ancien, elle offre sa servante à son mari pour qu’il passe quelques nuits avec elle. Abraham accepte, et la servante Hagar se retrouve enceinte. Elle devra, selon l’expression coutumière, accoucher sur les genoux de sa maîtresse, et l’enfant sera réputé être celui de Sarah. Une mère porteuse, nos techniques sophistiquées en moins.

Mais sitôt qu’elle se voit enceinte, Hagar manifeste un grand mépris pour sa maîtresse Sarah, dont la stérilité est ainsi confirmée. Hagar se considère déjà comme la seule mère de l’enfant d’Abraham, et revendique dès lors un nouveau statut. Sarah ne le supporte pas : c’est elle qui a proposé l’arrangement, et Hagar ne respecte pas le contrat. Alors elle se tourne vers le père et lui enjoint de choisir. Abraham choisit son épouse, la laisse traiter comme elle veut la servante, celle qui porte l’enfant qu’il attend depuis si longtemps. Au point qu’Hagar s’enfuit. Il faudra que Dieu intervienne lui-même pour la convaincre de revenir et de se soumettre, se soumettre à sa condition, se soumettre au contrat.

L’enfant naît, grandit. Ismaël sera son nom. Qui finalement tient le rôle de mère ? On ne sait pas bien. Mais quand Dieu vient confirmer à Abraham sa promesse de descendance, en annonçant que Sarah aura un fils, la réaction d’Abraham est immédiate : “O Eternel ! Qu’Ismaël vive devant toi.”  Abraham aime son fils et croit en lui. Mais Dieu lui répond, assez sèchement : “ Ce n’est pas ça ! Ismaël, d’accord, deviendra aussi une grande nation, mais c’est Sarah, ta femme, qui portera votre enfant. Et tu l’appelleras Isaac !”

Et malgré leur grand âge, Abraham et Sarah ont un fils, Isaac.

L’histoire ne fait pourtant que commencer, car les deux garçons grandissent et jouent ensemble, mais plus âgé, Ismaël l’aîné, domine. Et Sarah voit le moment où c’est le fils de l’autre qui héritera…

Alors elle demande carrément à Abraham de chasser son fils aîné, qu’elle avait pourtant voulu, qui est pourtant son fils légal.

Et Abraham, à nouveau, choisit son épouse et l’enfant qu’ils ont eu ensemble ; il chasse son aîné avec Hagar, sa mère biologique.

Et c’est ainsi que commence la transmission de la promesse faite à Abraham, par une histoire triste, pleine de souffrance et de contradictions :

Abraham, le père d’intention, le père biologique, le père légal et père coutumier, est privé de son enfant pourtant aimé, qu’il doit lui-même chasser ;

Sarah, la mère d’intention, la mère coutumière et légale, est privée de cet enfant-là, qu’elle avait elle-même voulu, demandé, programmé et obtenu, et c’est elle-même qui réclame son départ ;

Hagar, la mère biologique, qui n’est ni mère d’intention, ni mère légale, ni mère coutumière, gardera pourtant avec elle l’enfant qu’elle avait porté pour d’autres, mais elle est chassée et perd son statut, son revenu et tout son environnement ;

Ismaël enfin, l’enfant, qui déjà se sait bâtard, demi-fils de ses mères, est privé de son père qui l’aimait pourtant, et de sa mère légale, et se retrouve en exil, chassé par son propre père…

Et c’est Dieu lui-même, Lui qui ne s’était pas satisfait de l’option “mère porteuse” pour Ismaël, c’est Lui qui a conseillé cette rupture, en conservant l’enfant à sa mère biologique.

Deuxième exemple, deux générations plus tard : Jacob et les quatre mères de ses treize enfants connus…

Jacob, en exil, ayant fui son frère Esaü après l’avoir berné, tombe amoureux de la jeune Rachel, et Rachel de Jacob. Mais, coutume aidant et beau-père magouillant, c’est Léa, la sœur aînée de Rachel, qu’il épouse d’abord.

Il épousera les deux, mais une concurrence acharnée s’installe rapidement entre les deux sœurs/deux épouses, Léa la féconde non aimée, et Rachel l’aimée stérile. Une jalousie amoureuse qui se focalise sur les enfants que Rachel n’a pas, au point que, désespérée, elle recourt à la même coutume que Sarah : elle offre sa servante à Jacob, pour qu’elle accouche sur ses propres genoux. Commence alors une véritable compétition au nombre d’enfants entre les deux sœurs avec leurs deux servantes, une compétition qui donnera les douze fils de Jacob, ancêtres des douze tribus d’Israël.

Mais au prix d’une seule femme aimée sur les quatre, Rachel, deuxième épouse mais seule aimée, qui finira par mourir en couches ;

d’une épouse première épouse, Léa, mais de deuxième rang, non-aimée, qui ne sera comblée que par la naissance de ses (au moins) sept enfants ;

de deux servantes mères porteuses, qui n’ont pas droit à l’amour de leur maître et ne portent d’enfants que pour leurs maîtresses, mais bénéficient d’un statut social amélioré ;

enfin de douze garçons qui ne sont plus là pour eux-mêmes, mais sont réduits au statut d’enjeu, d’objets, d’instruments de compétition, de sorte de mises dans le jeu de rôles familial.

Avec pour conséquence que les fils s’entendent mal, la rivalité s’est reportée sur eux, entre eux ; ils se disputent le droit d’aînesse et ne s’entendent qu’en désignant l’un d’entre eux comme bouc émissaire — le fils préféré de leur père, évidemment… Ici, pas de drame au niveau des parents, mais il se reporte au niveau des enfants avec l’élimination de Joseph. Image frappante de Jacob, parlant de “son” fils Joseph puis Benjamin, devant les dix autres fils qui doivent ainsi entendre qu’eux-mêmes ne comptent pas comme ses fils… Peu de drame, mais beaucoup de souffrances.

Alors, que conclure de ces deux exemples, où les mères porteuses ne semblent pas poser de problème juridique ou moral, mais s’accompagnent de contradictions et de souffrances ?

Devons-nous dire “oui” aux mères porteuses, puisque la Bible, avec les patriarches, figures phares et respectées du Premier Testament, en donne l’exemple et l’inscrit dans une étape fondatrice de l’histoire du salut ?

Devons-nous dire “non”, parce que, s’il est vrai que cette pratique existe dès la Bible, elle entraîne des situations complexes, insolubles et contradictoires, avec les souffrances qu’elles suscitent ? En observant aussi que les mères porteuses  de la Bible sont chaque fois des servantes ou des esclaves, dépendantes juridiquement ou économiquement, comme on le constate à nouveau le plus souvent aujourd’hui.

Je ne trancherai pas. D’abord parce que la Bible ne tranche pas. Elle expose, et n’en tire aucune conclusion. Alors je ne me permettrai pas de le faire à sa place. De même la Fédération Protestante de France, qui, si elle s’est prononcée contre le principe des mères porteuses, a précisé qu’il ne s’agit que d’un avis non normatif, qui ne vise qu’à éclairer et accompagner la décision de chacun. Elle veut, en bonne représentante de la démarche protestante, laisser chacun se déterminer en conscience, dans son colloque singulier avec lui-même et avec Dieu. Colloque évidemment élargi au couple et à ceux en qui il a confiance.

Sur des questions aussi délicates, où des situations très particulières peuvent se présenter, il serait présomptueux de donner un avis universel et définitif.

Mais pour éclairer la réflexion de chacun, peut-être peut-on rappeler simplement ici trois éléments :

Le premier, c’est que tout au long de la Bible, l’attention et la précaution se focalisent sur le petit, le faible, le pauvre, l’immigré, le dépendant. C’est dire qu’aux yeux de l’Evangile, l’intérêt de l’enfant, qui ne peut donner son avis, prévaut sur tout autre. Il devient alors difficile d’invoquer un “droit” à l’enfant. D’autant que la création de l’être humain en tant qu’‘image de Dieu’ rend impensable de considérer l’enfant comme un objet ni comme un droit, encore moins de le monnayer. Ce respect pour l’enfant, nous l’entendons de la bouche même de Jésus : “Celui qui fait tomber l’un de ces enfants, il vaudrait mieux pour lui qu’on lui attache une lourde pierre autour du cou, et qu’on le jette à la mer…”

Second rappel : La Bible, et surtout pas l’Evangile, ne donnent un catalogue de permis et d’interdits, en particulier face aux nouvelles questions que pose notre siècle en pleine effervescence. Mais elle donne un repère stable et lumineux : le premier commandement, “Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, et tu aimeras ton prochain comme toi-même”. Cette balise-là, indéracinable, conduit inévitablement à considérer que notre situation personnelle n’est jamais le plus important, mais que la remise à Dieu de toute notre vie, et le bien d’autrui, sont non seulement le seul repère ultime et décisif, mais aussi le seul rocher sur lequel se fonder, s’accrocher et être heureux. Et donc avant son cas ou ses options personnels, avoir le souci de l’enfant à venir ; avoir le souci de l’éventuelle mère porteuse et des relations ultérieures — la Bible montre que la difficulté n’est pas la fabrication de l’enfant, mais les relations qui s’ensuivent – et enfin avoir aussi le souci des parents en espoir ou en désespoir d’enfant.

Troisième rappel, le pardon. Savoir redire, et nous redire à nous-mêmes, que, quoi que nous décidions ou fassions, si nous le faisons sous le regard de Dieu et en cherchant toujours le bien le plus large, nous sommes aussi, déjà, sous son pardon… Et que nos décisions, nous pouvons toujours et toujours ne les prendre qu’à genoux, dans la prière insistante, offerte, écoutante et confiante.

Il est fidèle. Il ne nous abandonnera pas, quoi que nous décidions.

 

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Juin 2009
Le bonheur
Jérémie 1 : 4-10
Jean   11 :28-36
Matthieu 5 : 1-10

Ça y est, mais oui, mais oui, l’école est finie, l’été est là, ce sont bientôt les vacances…

Tout le monde est heureux ? Non, tout le monde n’est pas heureux, tout le monde ne part pas en vacances, et même en vacances, tout le monde n’est pas toujours heureux…

Mais au fait, que faut-il pour être heureux ? On sait bien que l’argent, ni les vacances, ni l’été, n’y suffisent.

Alors que faut-il pour être heureux ?

Allons voir dans la Bible comme toujours. Je vais vous en raconter trois histoires.

Première histoire : (Matthieu 15 : 21-2)

Jésus, dans  ses longues marches avec ses compagnons, a passé plusieurs frontières, et se retrouve au-delà d’Israël, au nord, près de grandes villes. Là-bas, Jésus continue de parler du règne de Dieu, qui va bientôt venir, et de l’amour de Dieu. Une femme, une étrangère, l’écoute et s’approche de lui. Elle l’appelle : “Maître ! Aie pitié ! Ma fille, ma petite fille est malade, très malade, j’ai peur qu’elle meure !” Mais Jésus se tait. Il ne dit rien, ne répond pas et continue son chemin. Elle insiste, supplie, l’appelle, crie comme on crie au secours, parce que de toute façon, c’est sa fille, alors, même si cela ne se fait pas, elle s’en moque, elle persiste. A la longue, les compagnons de Jésus s’impatientent : “Ecoute Jésus, ce n’est plus possible, renvoie-là, elle nous casse les oreilles !”

Jésus pourrait la renvoyer. Mais il hésite. Il répond à ses compagnons, mais c’est comme s’il se parlait à lui-même : “Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël !”  Dure, cette réponse de Jésus. Il n’a pas repoussé cette femme, mais il ne lui a pas répondu non plus, parce qu’il sait qu’elle n’est pas juive et qu’il pense avoir été choisi et envoyé par Dieu pour s’occuper de son peuple, Israël, mais pas des étrangers, pas du monde entier. Il pense donc qu’il ne peut guérir que les enfants d’Israël.

Mais la femme vient carrément devant lui, et tombe à genoux à ses pieds : “Maître, aide-moi !” Et jésus répond par la phrase qui est peut-être la plus dure de tout l’Evangile : “Ce n’est pas bien de prendre la nourriture des enfants, et de la jeter aux chiens !”

Oh !...Les enfants, ce sont les enfants d’Israël, bien sûr, et donc, les chiens, ce sont cette femme étrangère, et sa petite fille malade… A l’époque, il n’y a pas pire insulte qu’être traité de chien. Est-ce que cette mère humiliée, repoussée, va se relever et partir en insultant Jésus ? Non : c’est sa fille qui est malade. Et elle croit en Jésus. Alors tant pis si elle est traitée de chien, elle a confiance et elle veut sauver son enfant : “Je sais, c’est vrai Maître, répond-elle, mais les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table des enfants”

Alors, Jésus s’arrête. Il regarde cette femme. Il voit sa foi, sa confiance, et son amour pour sa fille. Il la voit. “Que ta foi est grande ! dit-il. Tu peux aller ta fille est guérie.” Jésus a compris, Il a reconnu cette femme inconnue, il a reconnu sa douleur, son amour de mère, son humilité et sa confiance. Il a compris, grâce à elle, cette étrangère, qu’il n’était pas envoyé seulement pour les enfants d’Israël, mais pour tous.

Alors la femme est repartie, heureuse.  Heureuse parce qu’elle a été reconnue, elle et sa souffrance. Et que, par suite, sa fille a été sauvée.

Deuxième histoire (Jean 11 :28-36)

Jésus a trois amis proches, deus sœurs et un frère, Marthe, Marie et Lazare. Et Lazare, lui aussi, tombe gravement malade. Mais Jésus n’est pas là, il est encore dans une autre région, au-delà du fleuve, le Jourdain. On prévient Jésus, mais il ne bouge pas, comme il ne répondait pas à la femme étrangère. Lazare meurt. On prévient Jésus que ce n’est plus la peine de venir, et c’est alors que Jésus se met en route, malgré le danger, pour lui, de passer près de Jérusalem.

Quand il arrive, Lazare est déjà enterré, toute la famille et les amis de Marthe et Marie sont là pour les consoler. Elles se précipitent, l’une, ensuite l’autre, à sa rencontre en pleurant : “Si tu avais été là, notre frère ne serait pas mort !” Leurs amis, leurs proches, pleurent aussi, et Jésus voit combien Lazare était aimé. Ils conduisent Jésus jusqu’au tombeau, et quand il voit le tombeau fermé, à son tour, les larmes lui viennent, et il pleure lui aussi.

Alors tous se disent, les uns aux autres : “Regardez ! Il pleure ! Jésus aussi  pleure. Regardez comme il aimait Lazare, lui aussi !” Et cet amour de Jésus, cet amour de ses sœurs et de tous ses amis, tout cet amour fera que Lazare reviendra à la vie, lui rendra la vie. Parce qu’il était tellement aimé, de tous et de Jésus.

Troisième histoire (Jérémie 1 :1-10)

C’était un prêtre, un prêtre parmi d’autres, comme il y en avait beaucoup à cette époque ancienne autour du temple de Jérusalem. Mais Dieu, un jour, lui parle. Est-ce que c’est directement, est-ce que c’est à travers la prière, est-ce que c’est par l’intermédiaire de quelqu’un d’autre, qui lui parle de la part de Dieu ? On ne sait pas, la Bible ne le dit pas.

Mais Dieu lui parle : “ Je te connaissais avant même de te former, dans le ventre de ta mère, ¬— et c’est vrai pour chacun de nous — et, dit Dieu, je t’avais déjà destiné à me servir, avant que tu naisses !”

Mais ce prêtre, Jérémie, répond :

“- Seigneur, je suis beaucoup trop jeune ! Je ne peux pas parler pour toi !

- Ne dis pas que tu es trop jeune, tu iras voir ceux que je te dirai ; n’aie pas peur, car je serai avec toi, je te donne une mission, car j’ai besoin de toi. Tu auras beaucoup à faire, parfois à démolir, mais aussi à reconstruire et à replanter…”

Jérémie a écouté, et il a obéi à Dieu, toute sa vie. Il a connu des difficultés, il n’a pas toujours été heureux. Mais il n’a jamais regretté. Parce qu’il savait que le bonheur, ce n’est pas simplement d’être joyeux ou d’avoir tout ce qu’on veut, ou de faire tout ce qu’on veut, mais c’est d’être utile, d’être fidèle, et d’agir pour ce qu’on croit.

Voilà ces trois histoires. Quel lien entre elles, et quel lien avec le bonheur ? C’est simple. Ces trois histoires, ensemble, révèlent quelque chose d’extraordinaire, la clef du bonheur : la clef du bonheur, c’est d’être reconnu, d’être aimé et d’être utile.

C’est bien le secret du bonheur, cet état profond en nous, qui est tout autre chose qu’une simple joie ou du plaisir, mais un ressenti solide au fond de nous :

être reconnu pour ce qu’on est, exister aux yeux des autres, en est la première condition, indispensable mais insuffisante ;

être aimé nous apporte tout et nous rend heureux, mais cela ne suffit pas dans la durée ;

il nous faut aussi, quand nous regardons notre vie, pouvoir nous dire qu’elle sert à quelque chose et que nous sommes utiles — même si cela coûte parfois cher, même si cela coûte parfois ce que nous désirons, comme l’indiquent les Béatitudes, si difficiles à accepter.

Mais voilà pourquoi la femme étrangère repart heureuse, Lazare retrouve la vie, et Jérémie reste fidèle.

Or, c’est cela la merveille, être reconnu, être aimé, être utile, c’est précisément ce que Dieu nous donne, c’est la grande nouvelle de l’Evangile :

Dieu me reconnaît pour ce que je suis, Dieu m’aime et Dieu me propose d’être utile.

-       Il me reconnaît, comme il reconnaît la femme étrangère, la Cananéenne, quand il reconnaît sa douleur, son amour, sa modestie et sa confiance ; c’est Lui qui me connaît mieux que quiconque, et qui peut me pardonner ;

-       Il m’aime, comme il aime Lazare et ses deux sœurs, quand il voit le tombeau de son ami et qu’il pleure, comme Dieu pleure quand nous souffrons ou quand nous nous entre-déchirons ; c’est Lui qui m’aime et qui seul peut me donner d’aimer  à mon tour parce que, avec Lui, je me sais aimé ;

-       Et Il me propose d’être utile, comme il rend utile Jérémie le prêtre, comme il rend utile tous les compagnons de Jésus, quand il leur promet de faire d’eux ses témoins et des pêcheurs d’hommes. C’est Lui qui me donne, qui nous donne à tous, qui que nous soyons, quels que soient notre âge ou nos qualités, une mission, grande ou petite, mais qui nous rend indispensables sur cette terre.

Mais, bien sûr, pour recevoir ce qu’Il donne ainsi, pour recevoir ce bonheur incroyable — l’Evangile de Jean parle d’une joie parfaite — il y a une condition inévitable, cruciale : y croire ! Croire, sentir qu’il nous connaît de l’intérieur, nous aime, nous, petite chose, tels que nous sommes, et qu’Il a un projet pour nous, à vivre toute notre vie. Si nous n’y croyons pas, ce ne resteront que des mots vides… Et c’est cela la foi : sauter, plonger, s’ouvrir, y croire, et donner en réponse.

Mais n’oublions pas, n’oublions surtout pas, nous tous, que la reconnaissance et l’amour de Dieu passent aussi à travers nous, s’incarnent à travers nous, prennent réalité autour de nous à travers notre propre comportement : pour que cette reconnaissance et cet amour de Dieu puissent toucher aujourd’hui et demain de plus en plus de nos frères et sœurs humains, c’est à nous de nous estimer les uns les autres ; à nous de nous aimer les uns les autres, à nous de nous rendre utiles les uns aux autres. En particulier ici, parmi nous, autour de nous, dans l’Eglise, puisque pour recevoir la reconnaissance, l’amour et notre raison d’être de Dieu, l’Eglise est quand même un bon terrain, et que c’est bien à travers nous que cette reconnaissance et cet amour rejaillissent vers d’autres et les rendent heureux…

Alors nous comprenons que si la Bible parle si peu du bonheur, ou qu’elle en parle de façon si paradoxale avec les Béatitudes, c’est parce que le bonheur n’est ni un but ni un dû, parce que le bonheur ne s’acquiert pas, il se reçoit, il est une conséquence, une grâce.

Mais il peut s’accueillir ou se refuser, et il nous appartient, à nous, d’entretenir sans cesse ses conditions d’accueil.

Comment ? L’histoire de Léon est un bel exemple ; vous l’avez peut-être déjà entendue : je finirai avec elle :

Un pasteur disait un soir,  assez soucieux, au gardien de son église : “Je suis tracassé par le fait que chaque jour, à midi, depuis des semaines, un pauvre vieux, aux habits râpés, entre dans l’église. Je peux le voir de la fenêtre du presbytère : il s’avance vers la table, il n’y reste que quelques minutes, puis il ressort. Cela me paraît bien mystérieux et je m’inquiète, sachant qu’il y a des objets de valeur dans l’église. J’aimerais que vous puissiez l’interroger.”

Le lendemain, et plusieurs jours de suite, le concierge vérifie qu’en effet le pauvre visiteur, sur le coup de midi, entre dans l’église pour un court moment, puis sort sans hâte.

Il l’accoste enfin :

-       Dites donc l’ami, qu’est-ce qui vous prend de venir ainsi à l’église ?

-       Je vais prier, dit tranquillement le vieil homme.

-       Allons donc ! Vous ne restez pas assez longtemps pour cela. Vous aller seulement jusqu’à la table puis vous repartez. Qu’est-ce que cela signifie ?

-       C’est exact, répond le vieil homme. Mais voyez-vous, je ne connais pas les mots et je ne sais pas faire une longue prière. Pourtant je viens chaque jour à midi et je dis simplement : « Jésus… c’est Léon ! » Puis j’attends une minute et je m’en retourne. C’est une toute petite prière, mais je crois qu’il m’entend…

Peu après, le pauvre Léon est renversé par un scooter. On le transporte à l’hôpital. La salle où il est soigné donne depuis longtemps beaucoup de peine à l’infirmière qui en a la charge. Les malades sont grincheux et irrités, ils râlent, gémissent, se plaignent du matin au soir. Tous les efforts en vue d’améliorer l’ambiance s’avèrent vains. Mais voilà qu’un jour, l’infirmière entend un éclat de rire, elle s’étonne, entre et demande : “Mais qu’est-ce qui se passe ici ? Je n’ai jamais vu cela : vous voilà de bonne humeur ! Où sont vos plaintes, vos gémissements, vos cris, vos pleurs, qui me fatiguent tant ?”

“ Oh, c’est à cause du vieux Léon. Il souffre, il a mal, mais jamais il ne se plaint, il est toujours joyeux, content, il nous donne courage – cela nous fait un peu honte…”

L’infirmière se dirige alors vers le lit de Léon :

-       Vous avez fait là un miracle, vous avez fait envie à tous, vous êtes toujours heureux et joyeux malgré vos douleurs, c’est formidable, merci, mais quel est votre secret ?

-       Comment ne le serais-je pas, répond Léon, c’est grâce à mon visiteur qui me rend heureux jour après jour !

-       Votre visiteur ? Mais Léon, jamais personne n’est venu vous voir, vous êtes seul du matin au soir, et je n’ai rencontré aucun membre de votre famille ni aucun ami… Alors quand vient-il ?

-       Tous les jours à midi ! répond Léon dans un élan joyeux. Il se tient là, au pied de mon lit, je le vois, et il me dit : « Léon…, c’est Jésus ! »

Et Léon, même souffrant, même à l’hôpital, où il remonte le moral de ses compagnons, est heureux…

 

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Mars 2009
Akhior
Judith 5 : 1-5  
Judith 19 : 1-3

Avez-vous lu le livre de Judith ? C’est un petit roman d’aventures historico-érotiques — mais oui ! — qui est à la fois dans la Bible et pas dans la Bible. Vous le trouverez par exemple dans une TOB (Traduction Œcuménique de la Bible), mais pas dans nos bibles Segond ou Français courant, c’est-à-dire pas dans nos bibles protestantes.

La faute à Luther, qui n’a accueilli dans la Bible que les textes écrits à l’origine en hébreu, et pas ceux écrits directement en grec. Le texte du livre de Judith fait pourtant bien partie de la tradition juive, probablement rédigé initialement en hébreu, mais dont ne nous sont parvenues que des traductions en grec. Faute d’original hébreu, Judith n’a donc pas été acceptée dans le canon biblique protestant, mais elle est reçue  dans le catholique — c’est ce que nous appelons les livres deutérocanoniques, ou du deuxième canon. Et on a le droit de les lire aussi !

De quoi s’agit-il ? Un jour le roi Nabuchodonosor, roi d’Assyrie, ordonne une expédition punitive conte tous les royaumes situés entre le sien et la Méditerranée, des royaumes qui refusaient de se soumettre. Il place pour cela le général Holopherne à la tête de ses armées, et Holopherne va répandre la terreur dans toute la région ; au point que tous les royaumes concernés se soumettent sans condition, s’agenouillent devant Holopherne, lui font fête et lui offrent de riches tributs. Holopherne n’a plus qu’à placer des garnisons partout et à quadriller le pays. La campagne militaire se transforme en une partie de campagne.

Sauf un. Un royaume. Un petit royaume. Qui refuse, sinon d’avoir peur, du moins de se soumettre : Israël. Israël qui compte sur sa géographie, montagneuse, pour se défendre, et compte surtout sur son Dieu, le seul vrai Dieu, qui a promis son secours aux hommes droits qui lui font une totale confiance.

Alors, en Israël, on prie, on jeûne, on se confie en Dieu et on s’organise : on occupe les sommets, on fortifie villes et bourgs, on accumule l’eau, les armes et les provisions.

Holopherne et son Etat-major étaient en train de banqueter lorsque des messagers lui apprennent que ce petit royaume de rien du tout refuse de se soumettre et prétend résister. Vexé, Holopherne, blême de rage, convoque tous ses généraux et aussi les généraux des royaumes récemment soumis : Moab, Ammon et les royaumes côtiers ; tous ennemis d’Israël. Et il les interroge : Qu’est-ce que c’est que ce royaume ? Combien de divisions ?  Quelle folie les saisit, de ne pas se soumettre ?

C’est alors qu’Akhior, commandant des fils d’Ammon s’avance et prend la parole, pour un surprenant discours, et raconte. Il raconte tout :
Comment ce peuple était esclave en Egypte ;
Comment il a été délivré par son Dieu ;
Ce que son Dieu a infligé à la grande et puissante Egypte ;
Comment ils ont vaincu tous les royaumes qui se sont opposés à eux,
et comment ils ont conquis leurs terres…
Et depuis, chaque fois qu’ils sont infidèles à leur Dieu, ils sont punis par la guerre, la peste ou la famine,
mais quand ils sont fidèles à leur Dieu, alors ils sont bénis, et aucune armée, même la plus puissante d’entre les puissantes, ne peut les vaincre…

Alors, recommande Akhior, qu’on envoie des espions et qu’on sache : soit ils sont aujourd’hui infidèles, et Holopherne n’en fera qu’une bouchée ; soit ils sont fidèles… et mieux vaut alors éviter de s’y confronter, car nous aurions la certitude d’être vaincus et ridicules.

Etonnant discours. Voilà un général commandant d’un peuple traditionnellement ennemi d’Israël, certes descendant de Lot et par là lointain cousin d’Abraham, mais régulièrement en guerre avec Israël, souvent son vassal lui devant tribut, même si Salomon puis d’autres ont épousé des Ammonites ; voilà ce chef d’un peuple ennemi qui tient l’occasion de se venger et qui fait au contraire l’éloge de son ennemi et surtout de son Dieu, appelant à accorder confiance à ce Dieu plutôt qu’en ses propres forces, alors qu’elles sont plus puissantes qu’il n’a jamais pu en rêver…

Quelle confession de foi ! Et quel courage ! Akhior prend parti pour la foi en Dieu contre la confiance en la force irrésistible du conquérant auquel lui-même et son peuple viennent de se soumettre… Dans l’intérêt de son nouveau maître, il prend le risque de s’exposer lui-même, à contre courant des attentes de ce maître et de tout son Etat-major, sans considération de son propre intérêt… A ces soldats, il parle de foi, d’une foi qui l’emporte sur la force. Il leur parle d’une force “ autre “ que la leur, pourtant sans égale…

Aussitôt, son discours déclenche un tumulte de cris d’indignation, de haine et de mépris, tous les conseillers d’Holopherne, ses propres officiers comme ses soumis insultent et menacent l’impudent. Parce qu’en face de lui, on ne croit qu’en la force humaine, on n’en conçoit pas d’autres, au point de confondre le terrestre et le divin, le matériel et le spirituel. Cette confusion est telle qu’Holopherne affirme qu’il n’y a pas d’autre Dieu que Nabuchodonosor lui-même, le roi. C’est à un véritable blocage que se heurte Akhior vis-à-vis de la foi : ces hommes, ce général, ces officiers ne peuvent imaginer avoir confiance en autre chose qu’en eux-mêmes et leurs propres forces, ne peuvent imaginer prendre en compte un ailleurs, une transcendance, quelque chose d’autre et de plus grand que soi.

Soyons honnêtes, cela nous est difficile aussi. Et sans doute ne faut-il pas nous en culpabiliser, puisque nous avons aussi besoin d’être lucides et responsables... Pourtant, la confiance est quand même toujours le bon choix.

A l’issue de ce tumulte, Holopherne prend la parole :

“Qui es-tu, toi, Akhior, pour oser parler ainsi devant moi ?
Qui es-tu pour vouloir nous donner une leçon de peur ?
Qui es-tu pour nous demander de douter de notre force, pour nous demander de nous soumettre à ce royaume de rien ? Pour douter de notre toute-puissance ?
Eh bien sois rassuré : mes hommes vont t’emmener aux confins de ce royaume que tu défends si bien, et t’y livrer : je ne vais pas te tuer tout de suite, tu seras égorgé par mes soldats quand ils égorgeront tous ces présomptueux que tu veux protéger.’’

L’ordre est aussitôt exécuté : malmené, frappé, dépouillé de ses attributs de chef, ligoté, attaché près de la ville de Béthulie, avant-poste d’Israël, Akhior est abandonné aux Israélites.

Ainsi, tandis que le fort ne fait confiance qu’en sa force, l’innocent, qui ne voulait que le bien de ceux à qui il s’adressait, qui a parlé avec sincérité et invité à la foi, ne se défend pas, mais accepte d’être sacrifié, condamné à mort, et livré par les autorités.

Et vous reconnaissez là ce qui commence à ressembler étrangement à une figure du Christ, l’innocent par excellence, qui ne se défend pas, accepte d’être sacrifié, condamné à mort et livré par les autorités.

Mais, ajoute Holopherne, “que ton visage ne soit pas abattu, puisque je t’envoie chez ceux que tu crois protégés par Dieu”. Et peut-être son visage n’est-il en réalité pas abattu, de même qu’on imagine serein le visage de Jésus devant Pilate ou devant Caïphe… Parce qu’Akhior, lui, a confiance, et croit en son propre discours.

Toujours est-il que les habitants de Béthulie vont le recueillir, l’entendre, et prient pour remercier et se confier.

Mais le siège de la ville commence, dur, les vivres et l’eau viennent à manquer, et rien ne se passe, aucun miracle libérateur, le peuple commence à douter.

Jusqu’à ce qu’une jeune veuve, droite et pieuse, très belle, leur reproche leur foi vacillante et leur affirme que Dieu va intervenir, comme il l’a toujours fait. Et que ce sera par elle. Elle se prépare, et plus belle que jamais, d’une beauté qui stupéfie ses concitoyens, elle sort de la ville, s’avance vers les lignes ennemies, se livre aux Assyriens, et demande à être présentée à Holopherne, ce que les soldats s’empressent de faire pour une aussi jolie femme. Elle le séduit immédiatement, lui affirme quitter son peuple qui ne mérite que d’être châtié par lui, vu son manque de foi. Et qu’elle l’y aidera.

Après quatre jours, le soir où Holopherne espère parvenir à ses fins, ou plutôt à son désir, elle l’incite à boire, trop, puis quand il est ivre mort, lui tranche la tête avec sa propre épée. Et elle rapporte cette tête dans sa ville.

Le lendemain, découvrant la tête d’Holopherne accrochée à la muraille de Béthulie, l’invincible armée, décapitée, paniquée, se débande et s’enfuit, poursuivie par les fils d’Israël… Quant à Akhior, il est en quelque sorte ressuscité, recueilli et accueilli par les habitants de Béthulie, sauvé. C’est lui qui identifiera et authentifiera la tête d’Holopherne, avant de se prosterner devant Dieu, en la personne de Judith — Judith, c’est à dire “la juive’’. Il se convertit, se fera circoncire et intégrera la maison d’Israël.

A nouveau figure ou préfiguration du Christ, dont le sacrifice permet la manifestation de Dieu, la foi des témoins, leur conversion et une vie nouvelle. Certains vitraux du Moyen Age, comme ceux de la cathédrale de Cologne, mettent en parallèle Akhior, attaché par des cordes pour être abandonné aux Israélites, avec Jésus attaché et flagellé avant d’être crucifié… Mais celui à qui on avait tressé une couronne d’épines par dérision, est devenu le Roi.

Quant à nous, il nous reste à savoir si nous sommes plutôt des Holopherne, plutôt des Akhior, plutôt des Judith, ou plutôt des habitants de Béthulie.

Des Holopherne et leur cour, qui faisons chaque jour davantage confiance en nous-mêmes et en nos propres forces plutôt qu’en l’accompagnement fidèle et sûr de Celui qui est plus grand que nous ?

Des Akhior, prêts à renoncer à nous-mêmes, à abandonner notre intérêt propre, pour le bien de ceux au milieu desquels nous vivons, parce que nous avons une calme confiance en Celui qui peut beaucoup plus que ne peuvent nos seules forces ?

Des Judith, qui comme cette femme, comme beaucoup de femmes, sont capables de tout tenter, parce que nous faisons une absolue confiance en Dieu ; capables à la fois de cette confiance totale, mais aussi d’action déterminée quels que soient les risques pourvu que la cause soit droite ?

Ou des habitants de Béthulie, qui peuvent être considérés comme une image de l’Eglise — l’étymologie de Béthulie semble être “maison de Dieu” – une Eglise dont les membres hésitent entre la foi et le réalisme, la confiance et le doute ? Des habitants de Béthulie qui avons besoin, au milieu de nous, d’une parole prophétique, pleine d’espérance, prête à s’incarner et à risquer ; et qui avons besoin d’agir, pour notre Eglise et pour l’Evangile, sans aucune peur et avec une confiance joyeuse.

Eh bien, que nos cultes servent à cela : à nous donner, à chacun de nous et pour notre Eglise, cette confiance calme et joyeuse d’Akhior et de Judith, et cette tranquille assurance que nous pouvons agir et risquer, chacun là où nous sommes, parce que c’est Dieu qui nous conduit et que nous Lui avons tout remis.

 La tentation de Jésus par le diable répond-elle à la tentation d’Eve et d’Adam par le serpent ?

 

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Mars 2009
La tentation de Jésus
Genèse 3 : 1
II Timothée 1 : 8-10
Mathieu 4 : 1-11

Leur parallélisme est très instructif, et permet de repérer ce qui échappe peut-être à la lecture habituelle. Par exemple, Jésus est au début du récit de la tentation poussé au désert par le Saint Esprit, pour qu’il y soit tenté par le diable… C’est donc que Dieu considère comme nécessaire cette épreuve, nécessaire que Jésus soit tenté par le diable, nécessaire pour le bien de Jésus et pour sa mission.

Or, au début de l’autre récit dans la Genèse, que voyons-nous ? Que le serpent est la plus rusée des créatures de Dieu… Créature rusée : créée pourquoi, sinon pour tenter ?  C’est donc que Dieu considérait comme nécessaire cet épisode, nécessaire pour le bien d’Adam et Eve, pour leur destin d’humains et l’avenir de l’humanité.

C’est le premier parallélisme : dans les deux cas, il ne s’agit pas d’un piège tendu par le diable pour faire chuter l’être humain et contrecarrer le projet de Dieu, mais au contraire d’une étape nécessaire, prévue et préparée par Dieu, pour qu’avance son projet… Le diable, ici comme en d’autres endroits, n’est qu’un agent que Dieu utilise. Pour poser des questions — c’est le deuxième parallélisme — que Dieu ne peut poser lui-même.

De son côté, le serpent pose des questions avec un vrai talent de bonimenteur pour emberlificoter Eve et Adam. Il y réussit. Pour le plus grand bien de l’humanité, Dieu a réussi : l’humanité accède à la liberté ; et malheureusement, à la conscience de son coût.

Et de son côté, le diable pose des questions particulièrement tentantes à Jésus, pour le détourner. Est-ce comparable ? Pas tout à fait cette fois, car si Dieu, à travers Jésus, réussit, c’est justement parce que cette fois Jésus n’a pas suivi le diable.

Pourtant, la démarche est en réalité la même, il s’agit dans les deux cas d’un passage : Eve et Adam passent de l’innocence à la conscience et à l’histoire ; Jésus, lui, passe une sorte d’examen de passage, de grand oral, sans le succès duquel, il ne serait pas le Christ. Au fond, cette entrevue avec le diable peut se comprendre comme une retraite spirituelle de quarante jours au désert, où Jésus réfléchit. Il jeûne et réfléchit sur lui-même, sur ce que Dieu lui demande, sur sa mission ; il prie, jeûne et réfléchit en dialogue avec Dieu, qui parfois prend le visage du diable pour mieux l’obliger à se sonder lui-même, et à comprendre ce qu’il a à être et à faire.

Si Jésus répond bien aux questions-tentations, alors il sera qualifié, il aura réussi son examen, il aura été éprouvé : il peut devenir “ le Christ “, l’envoyé de Dieu sur terre, sa parole faite chair. Mais pas avant. C’est le terme d’un authentique parcours d’initiation : naissance singulière ; enfance à l’étranger, au pays de la sagesse, l’Egypte ; baptême qui l’inscrit dans l’héritage spirituel et religieux d’Israël et de la Bible ; enfin épreuve finale, ce grand oral de la tentation : s’il en sort vainqueur, il est vraiment de Dieu, il a renoncé à la logique humaine, il peut annoncer le Royaume de Dieu et l’incarner en lui-même, ce dont il n’est peut-être pas encore conscient. Mais il est déjà prêt à aller vers la croix. Maintenant Jésus est le Christ. Maintenant seulement.

Car les questions ont été terrifiantes. Les tentations qui lui ont été offertes ne sont pas des tentations grossières ou évidentes, nos tentations habituelles. A première lecture, on pourrait s’y tromper et se dire, bon, les pierres en pain, c’est la richesse et l’abondance ; les anges qui le portent, c’est la gloire et le succès ; tous les royaumes du monde, c’est le pouvoir et la puissance… Mais il s’agit de tout autre chose, de bien plus terrible que cela. Ces tentations sont machiavéliques, parce qu’elles proposent à Jésus… d’être lui-même, avec en plus les moyens d’accomplir sa mission. Quelle est cette mission ? Faire reconnaître que Dieu est Dieu, que ce Dieu-là est amour et qu’il est lui, Jésus, son envoyé, son Fils, venu apporter le pardon et la fraternité.

Or le diable ne lui propose pas autre chose :

“ - Tu veux être reconnu comme le Fils de Dieu et apporter la fraternité ? Eh bien, sois Dieu et change les pierres en pains, tous te reconnaîtront, tous te suivront, et la pauvreté aura disparu !

- Non, répond Jésus, il n’y a pas que le pain, il y a aussi l’intimité avec Dieu, et elle ne s’achète pas.

- Bon ! Eh bien saute du haut du Temple et montre que le Tout-puissant est avec toi, tous te reconnaîtront, tous te suivront, et la foi se répandra sur la terre.

- Non, la foi se donne ou se reçoit, mais elle ne se démontre ni ne s’impose jamais.

- Alors, fais encore mieux : prend le pouvoir sur tous les royaumes de la terre, ils sont à moi : tous te reconnaîtront, tous te suivront, et la paix régnera sur le monde !

- Non, répond encore Jésus, on ne se soumettra à aucune puissance terrestre, mais à Dieu seul, librement.”

Terribles tentations, car le diable lui offre les moyens d’être ce qu’il est et de faire ce qu’il a à faire ! Terrible tentation, pour faire le bien ou accomplir sa vocation, d’utiliser des raccourcis, des compromis, des moyens. Quitte à les justifier, comme le diable qui n’hésite pas à citer un verset de la Bible…

Mais Jésus reste limpide : la foi ne s’achète, ni ne s’impose, ni ne se manipule.

Et nous, nos tentations ? Nous connaissons bien les tentations grossières, évidentes, quotidiennes ou occasionnelles, celles de l’argent, du plaisir, de la gloire ou du pouvoir. Soit on y résiste — avec l’aide de Dieu, ce n’est généralement pas si difficile. Soit on n’y résiste pas — et parfois cela n’est pas si grave, surtout quand seul notre orgueil est touché ; et lorsque cela nuit à autrui, il nous appartient de tenter de réparer ou consoler.

Mais au-delà des tentations grossières, beaucoup plus redoutables sont les vraies : celles qui se présentent comme le moyen d’accomplir du bien, d’accomplir ce que Dieu nous demande, ou tout simplement nos devoirs. Et là, il est plus difficile de résister, que ce soit dans notre vie quotidienne, familiale ou professionnelle, et de s’interdire de manipuler, d’imposer ou d’acheter…

Prenons un exemple : tous ceux d’entre nous qui ont ou ont eu des enfants souhaitent qu’ils suivent de bonnes études, pour qu’ils soient aussi bien armés que possible à l’âge adulte. On veille donc à ce qu’ils travaillent, on les conseille sur leur orientation, en privilégiant celles qui ouvrent le plus de possibilités. Cela pour leur plus grand bien et pour accomplir notre devoir de parents. Mais il m’est arrivé de rencontrer des ados lycéens dont les parents exerçaient une telle pression pour telle filière, interdisant formellement tout autre choix, que leurs enfants non seulement étaient dégoûtés par cette filière et la quittaient dès qu’ils le pouvaient, mais, plus grave, perdaient toute affection et toute confiance envers leurs parents. Qui voulaient sincèrement et totalement le bien de leurs enfants. Une excellente cause, un devoir même, mais le choix des moyens — imposer ¬— est en contradiction avec la fin — donner à son enfant la possibilité de choisir plus tard. Et cette contradiction est dévastatrice.

Cela peut nous arriver aussi dans le service de l’Evangile ou de l’Eglise. C’est la plus insidieuse, la plus subtile et la plus dramatique des tentations, se tromper sur les moyens du bien, en sorte qu’il devienne mal. Et cela peut devenir un engrenage, comme l’illustrait un film récent, “It’s a free world”, où l’héroïne, sympathique, battante, elle-même victime de magouilles, en arrive progressivement pour s’en sortir et garder son fils, à des choix contraires à ses convictions. Elle devient marchande de sommeil, trafiquante d’illégaux, et dénonce finalement à la police les squatters qu’elle avait elle-même installés…

C’est pour cela, parce qu’il n’y a pas de différence entre les moyens et la fin, que Jésus a, face au tentateur, refusé d’un bloc de tels glissements ou engrenages pour sa propre mission. Mais l’ultime conséquence de cette épreuve initiale au désert sera pour le Christ l’acceptation de la croix. Elle sera le prix de son innocence et de sa pureté. Mais aussi le symbole de sa victoire, et le chemin qui nous est offert.

Car si comme lui, à sa suite, il nous est donné de pouvoir écarter ces tentations-là, alors c’est une sorte de pureté qui nous est offerte à nous aussi. Une pureté qui peut descendre sur nous et prendre place en nous, nous envahir, quand notre être intérieur se met à l’écoute de Dieu, veut le bien qu’Il nous murmure, et veut pour le bien des moyens eux-mêmes conformes au bien. Alors nous découvrons en nous cette clarté, cette disponibilité et cette légèreté intérieures qui sont peut-être ce que les anciens appelaient  la béatitude, ce soulagement de se sentir soudain cohérent, entendant et accueillant en soi la volonté de Dieu, en paix avec elle et avec les moyens de la mettre en vie. C’est pour cela que Jésus a prié et jeûné pendant quarante jours et écarté ces tentations-là. Quarante jours. Un carême.

Mais il y a reçu cette justesse de regard, cette paix et cette force intérieure, cette confiance, ce rayonnement, cette lumière et cette pureté intérieures, cette calme et sereine assurance qui l’habitèrent ensuite jusqu’au bout.

Elle nous est offerte aussi. Gratuitement. Qui que nous soyons, quel que soit notre passé ou quels que soient nos peu de vertus religieuses ou morales jusqu’à ce jour. Gratuitement. Le carême n’a d’autre fonction que nous préparer à la recevoir. C’est la grâce qui nous est promise, celle dont Paul parle à Timothée, celle que, pour être reçue, n’a besoin que de se mettre à genoux et d’ouvrir les mains ou son âme.

Mais l’ouvrir vraiment. C’est-à-dire en renonçant au reste. C’est cela aussi le carême !

 

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Novembre 2008
Nouvelle naissance de l'humanité
Esaïe 63 16 à 75
Jean 3 : 1-8
Galates 3 : 23-28

Aujourd’hui, c’est donc le premier dimanche de l’Avent, premier des quatre dimanches qui précèdent Noël ! Temps de l’attente de Celui qui advient et qui vient. Un Noël qui vient cette année, en un temps où l’humanité entière s’est rarement sentie aussi incertaine et menacée dans son avenir. Noël, comme une lueur d’espoir dans un avenir inquiétant.
Et aujourd’hui, aussi, vous venez demander le baptême de votre petite Elisa, comme une affirmation déterminée d’espoir et de foi, dans ce monde bousculé. Pour elle vous avez choisi le dialogue entre Nicodème, une autorité parmi les Juifs de son temps, et Jésus, qui est encore au début de son ministère, mais comprend déjà qu’il ne sera pas accepté.

Quel paradoxe !
Vous avez souhaité faire baptiser votre petite Elisa, dix mois — un enfant encore jeune…— et vous avez choisi comme texte biblique, le dialogue entre Jésus et Nicodème, sur la nouvelle naissance…Vouloir le baptême d’un tout petit, né il n’y a pas bien longtemps, et déjà parler de nouvelle naissance, de nouveau départ… Comme vous n’êtes pas ignorants des choses de la doctrine chrétienne, vous savez que baptiser un petit enfant, c’est affirmer l’amour premier de Dieu, avant même que l’enfant ne puisse en être conscient. Mais ce n’est pas manifester sa nouvelle naissance, dans la foi et dans l’Esprit de Dieu, qui n’appartiendra qu’à elle !
Alors que vais-je faire de ce texte, moi, ce matin ? Eh bien il ne me reste qu’à le contourner, pour tenter, par ce détour, d’entendre ce qu’il dit aussi d’autre et qui concerne Elisa et vous-mêmes. Un détour par la Galilée, d’où nous sommes revenus il y a deux semaines. Nous étions vingt-sept à marcher sur les chemins de Galilée, au milieu des collines, dans les vallées, et au bord du Lac de Tibériade. Des chemins qui sont exactement les mêmes que ceux empruntés par Jésus : il n’y a pas plusieurs façons d’aller d’un village à une ville, et la plupart des villes de son temps sont bien localisées.
Des paysages qui sont beaux, à la fois doux à l’horizon mais secs et pierreux autour de soi ; un lac parfois magnifique mais parfois perdu comme une mer dans une étrange et lointaine brume ; des pierres sur le chemin que Jésus a peut-être poussées du pied avant que, deux mille ans plus tard, nous les poussions à notre tour de nos chaussures de marche ; des villes jadis vivantes et bruyantes, aujourd’hui sites archéologiques froids et silencieux, mais dont le calme est régulièrement interrompu par le cantique d’un groupe de pèlerins, et qui sont les villes dont Jésus a parcouru les mêmes pavés, où il a prêché et peut-être guéri, comme Capharnaüm…
Et c’est là-bas, que j’ai compris pourquoi Jésus enseignait en chemin. Il y avait peu de villes alors, et pas de salles de conférences… Mais de longues heures de marche, sur des chemins au soleil, avec des haltes sous un arbre. Circonstances idéales pour raconter une histoire, une parabole, citer un passage des Ecritures, en discuter, l’expliquer, remarquer un détail de la vie alentour, vignerons au travail, semeur à son champ, ouvriers à la moisson, pêcheurs réparant leurs filets, et en tirer une image du règne de Dieu ; ou encore petite dispute ou incident entre ses compagnons, occasion d’en faire une réflexion sur le comportement, l’éthique et la foi, l’esprit et la lettre…
Là-bas aussi, j’ai compris qu’Israël c’est petit. Quand on ne se déplace qu’à pied, vingt kilomètres dans une journée, c’est banal. Cela signifie qu’en une semaine, on l’a traversé de la Méditerranée au Jourdain, en un mois, on l’a parcouru du Nord au Sud… Autrement dit, durant ces trois petites années du ministère actif de Jésus, qui nous paraissent si brèves au regard de leurs conséquences pour l’humanité — que faisons-nous en trois ans, nous pasteurs, désespérants serviteurs du Christ ! — durant ces trois années, Jésus a eu le temps de parcourir tout l’Israël de son temps en long et en large, de prêcher et parfois guérir dans tous ces villages, ses synagogues et ses lieux sacrés, de faire même des incursions dans les pays voisins, le Liban, le Décapole.. Et de constater qu’il soulevait autant de haine que d’enthousiasme, que même ses guérisons lui suscitaient des hostilités, et que son annonce de l’amour du Créateur et du règne de Dieu déjà parmi nous, étaient non seulement incomprises, mais rejetées.
En trois petites années, sur les chemins de terre et de pierres de ce petit pays, il a eu le temps d’annoncer à tous l’amour du Père et de comprendre que cet amour était trop fort, trop fou pour être reçu, et que lui-même était trop habité par cet amour pour ne pas être rejeté et inévitablement éliminé.
Quelques-uns, bien sûr, l’ont entendu, ont compris, et l’ont aimé. Des hommes, des femmes aussi, qui l’ont suivi. Nicodème, une autorité parmi les Juifs, l’a compris aussi, mais trop vieux, trop installé, ne s’est pas engagé. Il semble avoir cherché à se convaincre lui-même que ce qu’annonçait Jésus était irréaliste, trop beau pour être vrai, il a eu peur. Comme les autres, comme ces foules qui suivaient Jésus, mais n’en attendaient que magie, guérisons et multiplications des pains, mais oubliaient l’effarante nouvelle que le temps du pardon et de la fraternité était prêts à commencer aujourd’hui.
L’invitation à naître de nouveau. A naître d’Esprit.
Il faut naître de nouveau, naître d’Esprit, renaître dans un nouvel esprit, se réveiller dans l’esprit de Dieu, pour non seulement comprendre les paroles du Christ, mais les vivre, et commencer, maintenant, aujourd’hui, à vivre de son règne et à faire vivre son règne.
Cela Elisa en est encore bien incapable. Mais demain, et nous allons prier pour cela, peut-être comprendra-t-elle qu’un amour l’a attendue avant même qu’elle ne naisse, qu’une place lui a été préparée dans la vie, pour sa vie, et qu’un appel lui est adressé, à elle. Peut-être entendra-t-elle cette promesse et cet appel, comme l’ont entendu ces hommes et ces femmes qui ont suivi Jésus et qui, désemparés par sa mort, ont ensuite inventé l’Eglise, cette Eglise du Christ dans laquelle Elisa sera baptisée ce matin.

Et peut-être alors participera-t-elle à la nouvelle naissance de l’humanité entière.
Aujourd’hui, c’est donc le premier Dimanche de l’Avent, premier dimanche de l’attente de Noël. Pourquoi Noël ? Esaïe le dit, comme tous ces autres prophètes du Premier Testament, désespérés par l’irresponsabilité du peuple.
“ Pourquoi Seigneur, nous as-tu laissés nous égarer loin de tes voies, et nous obstiner à rejeter ton autorité ? Ton Saint Temple a été piétiné par nos ennemis ; nous sommes tous des gens impropres à ton service, comme un objet impur, et toutes nos actions sont comme un vêtement souillé…”
Si Noël a été nécessaire, c’est parce que nous sommes nuls. Incapables de vivre libres et fraternels ; incapables de bâtir un monde libre et fraternel, tel que Dieu nous y invite et nous y presse depuis que les premiers humains lèvent les yeux vers lui. Incapables jadis, et incapables aujourd’hui, où nous conduisons cette planète et notre humanité vers un désastre.
C’est pour cela, Noël : parce que nous sommes incapables de nous en sortir seuls ; c’est pour cela qu’un enfant nous est donné, seul espoir de l’humanité.
C’est pour cela que Dieu dans un homme nous est donné, qui sera crucifié pour montrer ce qu’est l’amour, pour montrer jusqu’où va l’amour, et que cela seul peut vaincre la mort et le mal, l’égoïsme et l’irresponsabilité collective, qui condamnaient jadis le peuple d’Israël, qui pourraient condamner aujourd’hui l’humanité.

Dimanche dernier, ici même, la prédication de Jean Philippe Barde rappelait notre responsabilité envers la création, qui nous a été confiée dès la Genèse, dès le jardin d’Eden, et qui nous est toujours confiée, mais que nous mettons aujourd’hui en danger.
Eh bien, peut-être que la nouvelle naissance que, plein d’une triste ironie, Nicodème ne comprenait pas, est aussi une nouvelle naissance pour l’humanité. Elle est bien sûr promesse personnelle pour Elisa, et pour chacun d’entre nous, de recevoir l’Esprit de Dieu et d’en vivre, de ne pas rester qu’un être de chair préoccupé de lui seul, mais peut-être est-elle aussi promesse pour l’humanité entière de recevoir assez de l’Esprit de Dieu pour en vivre, ensemble, et ne pas rester dans l’irresponsabilité collective du chacun pour soi.
Promesse qu’il nous sera possible, à nous et à l’humanité présente sur cette terre, de changer, de renoncer, de partager, de respecter, de consommer autrement ; promesse d’être capables d’abandonner un mode de vie et de propriété arrivé aujourd’hui à un paroxysme qui ne nous rend même pas heureux ni libres, et qu’illustre amèrement la folie commerçante de Noël.
Promesse que Dieu peut réveiller nos âmes et nous rendre capables d’inventer un mode de vie plus communautaire, plus solidaire, plus fraternel, plus sobre, et donc plus heureux et plus libre. Voyez comme les Diaconesses, et les religieux en général, sont heureuses et sereines ; elles sont nées de nouveau…
Mais cette promesse d’une nouvelle naissance de l’humanité entière, avouons-le, nous laisse sceptiques aujourd’hui, et nous fait même plutôt peur, car cette promesse représente un changement profond de notre façon de vivre et de penser nos vies, nos relations et notre avenir. C’est une conversion. C’est-à-dire une nouvelle naissance… Et nous en avons peur, comme Nicodème, comme les contemporains de Jésus.
Nous savons qu’elle est nécessaire, mais nous avons du mal à y croire, et surtout du mal à en avoir envie. Mais… attention, l’Esprit est comme le vent, nul ne sait d’où il vient ni où il va, et il souffle où il veut, il peut souffler sur nous tous, il peut souffler sur Elisa. Il peut souffler sur vous, ses parents, parrain, marraine.
Et qui sait si ce n’est pas pour cela que vous avez choisi ce texte sur Nicodème et la nouvelle naissance. Pas seulement pour que, un jour, votre enfant puisse faire sa propre expérience de la foi, et vive de l’Esprit de Dieu — vous ne pouvez rien lui souhaiter de mieux — mais aussi pour qu’elle participe, activement, à cette nouvelle naissance de toute l’humanité, qu’attendait déjà Esaïe, que Noël annonce, et dont la croix du Christ montre le seul chemin. Et que votre tâche à vous, d’éducateurs et d’adultes, est aussi de participer à cette nouvelle naissance de l’humanité entière, et d’y préparer votre fille ou filleule.
Car c’est votre enfant, nos enfants à nous tous, qui, comme nous, auront à présider, vivre puis bénéficier de cette nouvelle naissance d’une humanité enfin à l’écoute de l’Esprit de Dieu, en cette période cruciale où elle a à faire des choix pour assurer sa propre survie sans devenir inhumaine.
C’est de nuit que Nicodème est venu, et que Jésus a parlé de nouvelle naissance. C’est quand il fait sombre que les nouvelles naissances surviennent.
Et vous savez…Dans ce passage de la lettre aux Galates que vous avez aussi choisi, et qui annonce qu’il n’y aura plus ni Juifs, ni Grec, ni esclave ni libre, ni hommes ni femmes, et j’ajouterai ni protestants ni catholiques, la condition de cette liberté sans précédent, Paul y insiste, c’est la foi.
La confiance en Christ, la confiance en Dieu.
Le don de soi, à l’écoute de l’Esprit de Dieu.
Cela passe nécessairement par là : tout donner, pour recevoir la vie.

 

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Octobre 2008
Etrangers
Exode 22 : 20-26
I Thessaloniciens 1 : 5-10
Matthieu 22 : 34-40

Quand j’ai découvert le premier texte proposé pour ce jour, ce verset sur les étrangers au milieu de nous, j’ai aussitôt sursauté pour deux raisons :
1. Le sujet est très sensible, selon que l’on opine plutôt pour une morale de conviction et donc de solidarité humaine, ou pour une morale de responsabilité, et donc de réalisme social. Et ce sujet sensible vient de se rappeler violemment à nous, avec le drame de cette femme qui s’est immolée par le feu parce que son compagnon venait d’être expulsé.
2. En ce moment même, la Cimade, organisme d’origine protestante qui, depuis la fin des années 30, offre une présence auprès de réfugiés, de quelque origine qu’ils soient, Juifs pendant la guerre et immigrés aujourd’hui, la Cimade, devenue le principal interlocuteur tant des pouvoirs publics que des médias sur cette épineuse question des réfugiés, est aujourd’hui sur la sellette, le gouvernement semblant vouloir restreindre sa capacité de témoignage au niveau national, par une décision qui par ailleurs entraînerait le licenciement de la moitié de son personnel. Parler ici de la Cimade ? Et qui plus est de ses relations avec le gouvernement, ici, en chaire ? Voilà qui semble un peu téméraire, et risquerait la critique…

Pourtant… Que ce verset-là ouvre les lectures du jour, au moment même où, totalement imprévues, les inquiétudes de la Cimade occupent les médias, ressemble trop à un signe, auquel il serait peu fidèle de se dérober. Surtout lorsque ces prescriptions du Livre de l’Exode s’accompagnent des mises en garde que nous allons entendre…

Car ces textes de la Bible, que ce soit du Premier ou du Nouveau Testament, n’ont décidément rien d’édulcorant.
Habituellement lorsqu’un théologien est interrogé sur la question des immigrés ou des étrangers, il répond de façon simple, claire et indiscutable :
Genèse 1 : Tout être humain a été créé à l’image de Dieu, tout être humain est une image de Dieu.
Homme ou femme, c'est même ensemble qu'ils sont l'image de Dieu ;
blanc, noir ou basané, la Bible ignore d’ailleurs ces questions de couleur, sauf pour la belle Sulamite du Cantique des cantiques, si fière de sa couleur sombre ;
riche ou pauvre, jeune ou vieux, SDF ou PDG, estropié ou sportif de haut niveau, Centralien ou échoué de l’école…
Tout être humain est une image de Dieu, et le Christ venu sur terre est venu démontrer que Dieu n’habitait plus dans un temple ni une liturgie, mais en nous, les humains, dans chacun des hommes et des femmes que je croise, et qui sont mes frères et mes sœurs. Et si chaque être humain, quel qu’il soit, même le plus dérangeant, est à l’image de Dieu, créé et voulu par Dieu, alors il a droit, comme chacun de nous, à une totale dignité. Il a des droits sur la vie, il a des droits sur nous ; tandis que, paradoxalement mais dans la même logique, nous n’avons aucun droit sur lui, que des devoirs.
Parce que, derrière le visage de tout étranger, de tout orphelin, de tout débiteur, pour reprendre les termes de l’Exode, derrière le visage de chacun d’eux nous attend le visage du Christ.
Et la prédication pourrait s’arrêter là…
Mais ce n’est pas l’argument qu’emploie le Livre de l’Exode pour inviter au respect de l’étranger. Non, il rappelle simplement que le peuple d’Israël fut lui aussi étranger, et maltraité au pays d’Egypte.
Comme nous sans doute, qui avons, à un degré ou à un autre, probablement tous connu ce que représente être étranger quelque part. Le livre de l’Exode ne nous rappelle pas que chaque individu est à l’image de Dieu, il nous dit simplement que nous sommes tous semblables, que nous avons tous les mêmes souffrances, les mêmes peurs et les mêmes espoirs, les mêmes lâchetés aussi, et que c’est pour cela que nous pouvons nous comprendre et nous respecter les uns les autres, même quand nous sommes des étrangers.
D’ailleurs tout le livre de l’Exode, et toute l’épopée biblique de la sortie d’Egypte et du peuple au désert avec Moïse, entre Egypte et Canaan, ne sont-ils pas la proclamation scandaleuse qu’être d’origine étrangère est une chance ?
Une chance, parce que, alors, on sait que rien ne nous appartient, ni notre sol, ni notre maison, ni notre patrimoine, ni notre nom, ni même notre histoire, mais que nous avons tout reçu. Nous ne sommes ni des propriétaires, ni même des héritiers, nous sommes des invités, et dans ce voyage commun qu’est notre vie, nous ne pouvons qu’être reconnaissants, et qu’être solidaires.

Même quand il fait gros temps. Et surtout quand il fait gros temps sur une partie du bateau qui n’est pas la nôtre. Comment alors, ne pas nous souvenir que nous sommes sur le même bateau, même les étrangers, les veuves et les orphelins, même nos débiteurs ? Comment ne pas rendre son manteau à celui qui nous l’a donné en gage ? Pour qu’il puisse dormir ? De toute façon, Dieu l’entendrait, et s’en souviendrait.
Beaucoup d’entre nous ont sans doute vu le film “ Titanic”, il y a quelques années, et se souviennent sûrement de cette scène honteuse où quelques hommes sauvent leur vie en embarquant de force dans des chaloupes réservées aux femmes. Mais tous ceux-là, on le devine, resteront pour toute leur vie amputés d’une partie de leur humanité : Dieu voit et entend. Solidaires, donc. Forcément.

Mais… à quel prix ?
Que devrons-nous céder, que devrons-nous souffrir, jusqu’où devrons-nous lâcher pour être ainsi solidaires de nos frères et sœurs images de Dieu, nos compagnons du voyage de la vie ? Jusqu’où ? Mais cela n’a pas beaucoup d’importance, parce que ce n’est peut-être pas grave. Souffrir n’est pas forcément grave, c’est précisément ce qu’écrit Paul dans le deuxième texte qui nous est proposé ce jour...
De quoi parle ce passage de la première lettre aux Thessaloniciens ? On ne sait pas très bien. Paul y invoque son propre comportement, mais on ne sait pas lequel, qu’il a donné en exemple à ses destinataires, et il semble avoir montré du courage. Il évoque ensuite la grande souffrance des Thessaloniciens quand ils ont suivi l’exemple de Paul. Quelle souffrance, pourquoi, comment ? On ne sait pas non plus, peu importe sans doute, l’important c’est que cette souffrance n’a en rien empêché la joie de vivre l’Evangile. Au point qu’eux-mêmes sont devenus un exemple pour les autres églises de Macédoine et d’Achaïe, un exemple de foi et de souffrance acceptée, qui porte du fruit. Paul évoque enfin les idoles que ses correspondants ont abandonnées au profit du Dieu vivant. Des idoles qui ne sont certainement pas seulement des statues de marbre ou de bronze, mais aussi d’autres, plus tenaces, telles que l’argent, le prestige, le nom, et peut-être aussi d’autres idoles qui, plus discrètes celles-là, nous tiennent encore : la prudence, la mesure, le raisonnable, le réalisme…
Mais justement les Thessaloniciens, eux, ont accepté de souffrir, un peu, peut-être beaucoup, pour servir le Dieu vivant, et ils en ont récolté pardon, joie et exemplarité. Eh bien, il en est de même pour nous. Ce n’est pas grave si nous souffrons un peu. En tout cas ce n’est pas choquant.
Ce n’est pas choquant si c’est le prix à payer pour aimer.
Ce n’est pas choquant si c’est le prix à payer pour être solidaires.
Ce n’est pas choquant si c’est le prix à payer pour être rempli de la joie de l’Evangile.

Je ne sais pas ce qui est le plus extraordinaire, dans la personne de sœur Emmanuelle, partie rejoindre la lumière en début de semaine, à quelques jours de ses cent ans. Est-ce le prix qu’elle a accepté de payer en renoncements, en dévouement, en prise de risques, en fatigue, pour donner ce qu’elle a donné ; ou bien est-ce l’incroyable joie qui a illuminé son visage jusqu’au bout, sa gaîté carrément juvénile et son humour ! Elle n’a pas trouvé choquant de souffrir et peiner par amour et solidarité envers ses frères et sœurs, images de Dieu à quatre mille kilomètres de sa Belgique natale. Et elle est restée joyeuse. Bel exemple, tout simple dans son évidence.
Et nous aussi, comme Paul l’écrit, sommes à notre tour invités à devenir un exemple, pas seulement pour les autres Eglises, de Grèce, de France ou d’ailleurs, mais d’abord entre nous, ici, et puis aux yeux du monde. Un exemple de solidarité et de respect envers ceux qui en ont vraiment besoin ; un exemple d’acceptation de souffrir et se fatiguer et manquer un peu s’il le faut ; un exemple de la joie infiniment plus grande qui nous est ainsi promise.

Vous souvenez-vous du troisième texte que nous avons lu ? Chez Matthieu, quand les Pharisiens questionnent Jésus :
« — Maître, quel est le plus grand commandement ?
— Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, toute ta pensée et tout ton souffle.
Et voici le second : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Toute la Loi et les prophètes sont contenus dans ces deux commandements. »
Or c’est aux Pharisiens qu’il dit cela, deux jours avant d’être arrêté et condamné, c’est-à-dire dans une situation conflictuelle…
Tu aimeras ton prochain comme toi-même, c’est-à-dire pas autant que tu t’aimes toi-même, mais en tant que ton prochain est toi-même, qu’il est comme toi, qu’il est toi. Ton prochain, c’est toi, même dans une situation conflictuelle ; l’étranger, c’est toi, même s’il est importun ;
le pauvre, c’est toi, même s’il est repoussant ; ton débiteur c’est toi, c’est toi l’autre qui te doit quelque chose ; c’est toi qui es en attente d’être expulsé ; c’est toi qui es de trop, parce que ce pays-là ne peut pas accueillir le monde entier ; c’est toi…

Alors il est vrai, ces versets de l’Exode ne sont pas réalistes, que ces mots de Paul ne sont pas réalistes, que ce commandement d’amour donné par Jésus n’est pas réaliste... C’est normal. Ils ne font pas appel à notre sagesse ni à notre responsabilité. Ils font appel à notre conviction, à notre solidarité humaine, à notre fidélité ; ils font appel à l’amour… Qui est trop cher, bien sûr, mais nous savons bien au fond de nous, que c’est lui, l’amour, qui a raison, que c’est lui, la vérité, notre vérité, et que c’est pour lui que nous vivons et voulons vivre.
Finalement, je n’ai pas parlé de la Cimade. Ce n’est pas nécessaire. La Bible est encore plus violente. Mais c’est elle aussi qui nous promet que ce chemin du don, qui peut passer par un prix, une souffrance, est bel et bien le seul chemin de la liberté, le seul chemin de la fidélité, et le seul chemin de notre paix intérieure, qui conditionne notre bonheur. Le bonheur de l’étranger et celui de Sœur Emmanuelle étaient liés.

 

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2008
Multiplier les pains... demain
Marc 8, 1 à 10

Mes chères sœurs, chères à mon cœur et chères à l’Eglise, c’est toujours avec bonheur que je me retrouve parmi vous, même si c’est toujours avec un peu d’étonnement pour la petite solennité qui entoure les pasteurs que vous invitez. Mais c’est ainsi avec vous.

Et chez vous, j’ai fini par comprendre que vous cultes du jeudi suivaient un cycle de lectures bibliques qui revenaient tous les 3 ans. Vous avez donc déjà souvent entendu commenter ce fameux récit de la multiplication des pains…

Généralement, on l’entend comme parlant du Christ, de son amour et de sa puissance. Aussi c’est une image de la grâce, qui se multiplie et surabonde. Peut-être encore comme un appel fraternel au partage et à la diaconie.

Mais peut-être qu’aujourd’hui il va nous parler, non pas du Christ, mais de nous, de vous, mes chères sœurs.

Pour cela, nous allons reprendre les étapes de ce récit, auxquelles on ne prête pas toujours attention. Mais nous allons le faire en pensant, si vous le voulez bien, à nos contemporains et à la situation de notre planète, à son avenir et au nôtre aussi.

Reprenons donc.

Une grande foule s’est assemblée autour de Jésus – une Eglise en quelque sorte. Jésus prêche, et ils l’écoutent depuis 3 jours.

Alors Jésus s’inquiète : ils n’ont rien à manger…

Rien à se mettre sous la dent, bien sûr, mais c’est le même Jésus qui avait répondu au Tentateur que l’homme ne vivra pas de pain seulement… Et aussitôt, nous pensons aussi au pain spirituel.

« Si je les renvoie chez eux, poursuit Jésus, ils vont tomber de faiblesse en chemin, car plusieurs viennent de loin. »

Ils ont du chemin à faire ; nos contemporains ont du chemin à faire. Un chemin difficile, parce que l’avenir de la planète est menaçant ; et pour certains, pour beaucoup, le chemin sera long… Un chemin long et difficile où nos contemporains auront besoin d’aide, de soutien, de repères solides, d’accompagnement… de nourriture.

Mais les disciples, un peu comme nous, désemparés, un peu comme nous, démunis, se demandent où trouver cette nourriture en plein désert.

Et justement, le désert, nous nous en approchons, au propre comme au figuré. Le désert et le chaos climatiques qui nous sont annoncés, et qui risquent de nous conduire aux abords d’un autre désert, moral : celui de nos peurs et du chacun pour soi.

Jésus répond simplement « Combien avez-vous de pains ? »

Sept. Dérisoire pour 4000 convives. Nous sommes dérisoires.

Mais Jésus dit : « C’est peu ? Eh bien, c’est parfait : vous allez faire avec, avec ce que vous avez. »

La confiance absolue du Christ, en Dieu, en nous. Aurions-nous déjà assez avec ce que nous sommes et ce que nous avons, pour répondre à ce que Dieu et l’humanité nous demandent ?

Et puis ses compagnons découvrent qu’ils ont encore quelques petits poissons – des poissons !… –  qu’ils ont un petit peu plus qu’ils ne pensaient.

Et certainement, nous avons toujours beaucoup plus que nous ne pensons, nous sommes toujours beaucoup plus que nous ne pensons, nous pouvons toujours beaucoup plus que nous ne croyons ; vous pouvez, vous qui êtes là, aujourd’hui, vous les Diaconesses, encore plus que vous ne pensez.

Et tous sont rassasiés.

Serions-nous donc capables de nourrir, spirituellement et moralement la terre entière ? C’est en tout cas ce à quoi les chrétiens du monde sont appelés ; et le Christ semble nous dire, ici, que c’est possible.

Et non seulement, tous sont rassasiés, mais il reste encore 7 corbeilles pleines. Beaucoup plus que ce qu’il y avait au départ…

Sept, le chiffre de la plénitude. Sept, pour bien souligner que cela, c’est le travail de Dieu, que c’est Lui qui a multiplié le pain et la grâce. Qu’il suffit, pour nous, d’offrir ce que nous avons et de le partager pour que Dieu y pourvoie et fasse suffire, et même surabonder ce que nous aurons offert.

Alors Jésus les renvoie.

Ou les envoie. En tout cas, il les envoie ou les renvoie, où ? vers leurs proches, vers leurs semblables, vers leurs contemporains ; il les envoie au front : au front vers nos frères et sœurs tout aussi désemparés et démunis que nous, au front vers cet avenir de la planète qui nous inquiète et nous menace tant.

Il les envoie nourris. Nourris par ses disciples, de son pain. Nourris par nous, de son pain ; comme si c’était à nous de nourrir nos contemporains de force, de courage, de lucidité, de droiture, de générosité... Et c’est à nous de les en nourrir.

Ensuite… Jésus monte aussitôt dans une barque – l’Eglise ? – avec ses compagnons, et se rend ailleurs.

Après avoir nourri, ils s’effacent. Rien pour la gloire de Jésus ni de ses disciples, pas un bravo ni un merci, ce n’est pas la peine. Les serviteurs de Dieu, leur service une fois offert, s’effacent : nous ne sommes rien, juste de très utiles serviteurs inutiles et anonymes.

Voila donc, avec ce récit, une belle description de ce qui est attendu de nous, de la vraie confiance qui est attendue de nous.

Mais pour quoi faire ? Quelle nourriture, face à quelle faim ?

Cette semaine, de violents orages ont frappé la France. Ils ont tué une fillette et gravement blessé une autre. Déjà dimanche dernier, une petite tornade avait dévasté deux villages du Nord. Trois morts, deux villages dévastés, comme bombardés. Une tornade ? C’est bon pour l’Amérique, pas pour nous !

Eh bien, c’est nouveau. Et nous savons tous ce qui se passe : fonte des glaces et des glaciers, épuisement des énergies fossiles, insuffisance et destruction des terres agricoles mais aussi des mers, déforestations, pénuries d’eau, disparition des abeilles, des thons, des grands singes nos cousins et de je ne sais combien d’autres espèces, nouvelles maladies et pollutions – les trois-quarts des rivières en Chine sont toxiques – accidents climatiques de plus en plus graves et fréquents. Et cela s’accélère.

Nous savons. Et nous pressentons que demain, non pas des milliers, mais des millions d’immigrés fuyant de nouveaux déserts tenteront de traverser continents et Méditerranée pour pousser à nos portes et demander du pain et des poissons.

Ce jour-là, quand nous, chrétiens habitants de ce pays, sortiront nos armes et nos barbelés, nos drones et nos détecteurs électroniques pour fermer nos frontières ou nos maisons – c’est déjà commencé – ce jour-là, dans quel état moral et spirituel serons-nous ?

Qui saura résister ?

Qui viendra dire à nos contemporains qu’il faut tenir bon, non pas tenir les frontières, mais tenir l’amour. Préférer l’amour du prochain à notre sécurité, le partage qui coûte vraiment au repli sur soi et les siens ?

Qui ? Vous, bien sûr. Vous y êtes préparées. Et ce sera votre rôle. Vous allez devoir, en première ligne, nous aider à nous préparer à résister. A résister à l’immense tentation de nous protéger, à l’immense tentation de rejeter à une partie de l’humanité, à une partie de notre humanité, donc une partie de notre propre humanité intérieure.

Résister à l’immense tentation de l’égoïsme collectif, raisonnable, consensuel auquel toutes nos sociétés riches nos inviteront de façon si convaincante. Résister comme ont résisté nos anciens, quand il fallait choisir entre sa propre sécurité et sauver des enfants juifs, des enfants ‘pas tout-à-fait comme nous’. Eh bien si, justement, tout-à-fait comme nous.

Nous allons avoir besoin de nous préparer à rester droits, justes, solidaires, courageux, fidèles.

Nous allons avoir besoin de nous préparer à maintenir ferme l’Evangile et notre confiance.

Nous allons avoir besoin de nous préparer à souffrir, au besoin, à cause du Christ.

Et cela, ce sera votre rôle, privilégié, à vous, les diaconesses : aider nos contemporains à s’y préparer et les aider à le vivre.

Comment ? Mais avec ce que vous avez : vos sept pains, vos quelques petits poisons en plus !

Votre spiritualité, votre force morale, votre force puisée dans la prière, votre communauté et le témoignage de votre communauté, votre confiance et votre enracinement constant dans la Bible et elle seule. Votre foi, et le témoignage de vos vies entièrement ordonnées par votre foi.

Vous serez, pour nous tous et pour vos contemporains, un pôle de résistance, de ressourcement et de témoignage, un lieu dans ce désert où il sera distribué du pain et des poissons.

Alors préparez-vous, vous aussi, car nous aurons besoin de vous !

Tout cela, c’est vrai, peut paraître un peu triste ou inquiétant dans l’insouciance de l’été, et ne pas porter directement à l’espoir !

Mais l’espoir, il est là, et la force et l’assurance qui donnent l’espoir sont là, dans l’Evangile, bien évidemment.

Ecoutez, c’est extrait de Jean (6 : 51 à 58) :

« Je suis le pain vivant descendu du ciel. Si quelqu’un mange de ce pain, il vivra pour toujours. Le pain que je donnerai, c’est ma chair ; je la donne afin que le monde vive.

La dessus, les Juifs discutaient vivement entre eux :

-       Comment cet homme peut-il nous donner sa chair à manger ?

-       Jésus leur dit :

-       Je vous le déclare, c’est la vérité : si vous ne mangez pas la chair du fils de l’homme et si vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous.

-       Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ramènerai de la mort à la vie au dernier jour.

 Car ma chair est une vraie nourriture et mon sang est une vraie boisson. Celui qui mange ma chair et boit mon sang vit en moi et je vis en lui. Le Père qui m’a envoyé est vivant et je vis par lui ; de même, celui qui me mange vit par moi. Voici le pain qui est descendu du ciel : il n’est pas comme celui qu’ont mangé vos ancêtres qui sont morts. Celui qui mange ce pain vivra.»

Ce pain-là, c’est à nous qu’il a été confié.

Ce pain-là, c’est celui que nous allons partager maintenant.

Ce pain-là, c’est à nous qu’il a été confié, et à vous en particulier, mes si chères et précieuses sœurs.

Amen.

 

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2008
Changer de comportement
Amos 6 :1-7
I Timothée 6 : 11-16
Luc 16 : 19-31

La Bible met parfois dans l’embarras un prédicateur protestant. Voici par exemple le prophète Amos, qui lance un virulent rappel à la morale et à la justice sociale ; la lettre à Timothée, qui présente à nouveau un pressant appel à la perfection de la foi et du comportement ; ou l’Evangile de Luc, qui contient encore un urgent appel à la conscience et à la générosité, sous peine de finir en enfer…

Mais où se trouve la grâce dans tout cela ? Où se trouve le pardon promis à tous et à toutes ? Reprenons ces textes (Amos 6, I Timothée 6, Luc 16), et … réfléchissons.

D’abord le prophète Amos. Terrible !

A qui s’adresse-t-il ? A ceux qui habitent Jérusalem et Samarie, les deux capitales des Royaumes de Judée et d’Israël, qui sont aussi des villes saintes. Autrement dit, il s’adresse à l’élite sociale et religieuse de son temps. Des gens vers lesquels on se tourne, précise-t-il. Un peu ce que nous sommes, en somme. Paris, la rive gauche, des protestants, une paroisse vivante et réputée… Une ville et une confession vers lesquels en France, et même ailleurs, on se tourne…

Et que dit Amos ? “Allez voir ailleurs, dans des villes anonymes de province, et même chez les Philistins ; voyez-y les gens qui les habitent…et vous constaterez qu’ils sont largement aussi bien que vous, et que vous n’avez guère de leçons à leur donner”

En fait, que met-il en cause ? L’hypocrisie, le manque de foi ou d’engagement, la tiédeur, l’insuffisante piété ou générosité ? C’est beaucoup plus cruel que cela : ce qu’Amos met en cause, c’est le statut social et le style de vie. Un statut et un style de vie de privilégiés : finesse de la cuisine, consomm&eacut